Article1: David Harvey : comprendre la crise comme un système
J’ai découvert l’œuvre de David Harvey il y a plus de dix ans. Si j’y reviens aujourd’hui, ce n’est pas par fidélité doctrinale, mais parce que le monde contemporain semble lui donner raison point par point. Crises financières à répétition, envolée des inégalités, financiarisation extrême, métropolisation anarchique, impuissance politique face aux marchés : tout cela n’apparaît plus comme une succession d’accidents, mais comme les manifestations d’un système arrivé à maturité — voire à saturation.

David Harvey n’est pas un prophète ni un idéologue au sens partisan. C’est un géographe marxiste, attentif aux formes concrètes que prend le capitalisme dans l’espace et dans le temps. Sa grande contribution est d’avoir montré que le capitalisme n’est pas seulement un mode de production, mais un mode d’organisation du monde, qui doit en permanence résoudre ses propres contradictions pour survivre.
Le cœur du problème : la suraccumulation du capital
Le point de départ de Harvey est simple, presque banal : le capitalisme produit régulièrement plus de capital qu’il ne peut en employer de manière profitable. Lorsque les salaires stagnent, que la demande s’essouffle et que les débouchés productifs se raréfient, l’accumulation devient un problème. Ce surplus cherche alors des issues.
C’est là qu’intervient ce que Harvey appelle le “correctif spatio-temporel” (spatial fix). Pour éviter l’effondrement, le capital se déploie :
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dans l’espace (urbanisation massive, infrastructures, mondialisation),
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dans le temps (endettement, spéculation, promesses de croissance future).
La ville moderne, les grands projets d’infrastructure, la financiarisation, mais aussi les bulles technologiques ne sont pas des anomalies : ce sont des solutions provisoires à un problème structurel.
Accumulation par dépossession : un mécanisme central
Lorsque les solutions “classiques” s’épuisent, le capital se tourne vers une autre voie : ce que Harvey nomme l’accumulation par dépossession.
Il s’agit de transférer vers le capital privé des ressources qui relevaient jusque-là du commun ou du public :
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privatisations,
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dérégulation,
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captation des rentes,
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pression sur les droits sociaux,
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marchandisation de la santé, de l’éducation, du logement.
Ce mécanisme n’est pas marginal : il est devenu central depuis les années 1980, avec le tournant néolibéral. La croissance apparente masque souvent une simple redistribution à l’envers, des classes moyennes et populaires vers le sommet.
Pourquoi les crises se répètent-elles ?
Dans cette perspective, les crises ne sont ni des erreurs de pilotage ni des chocs exogènes. Elles sont endogènes au système. Chaque “solution” (financière, immobilière, technologique) prépare la crise suivante, souvent plus large et plus profonde.
La crise de 2008, par exemple, n’a pas été réellement résolue :
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les dettes ont été socialisées,
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la finance a été sauvée,
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les inégalités se sont accrues.
Le capital a survécu, mais au prix d’une fragilisation accrue du tissu social et démocratique.
Une grille de lecture, pas un programme politique
Il est important de le souligner : Harvey ne propose pas un programme clé en main. Il offre une grille d’analyse systémique. Il nous aide à comprendre pourquoi les réformes partielles échouent souvent, pourquoi les promesses de “croissance inclusive” se heurtent à des limites structurelles, et pourquoi la question n’est pas seulement morale ou politique, mais profondément économique et spatiale.
C’est cette grille qui permet ensuite d’interroger des phénomènes contemporains apparemment nouveaux — comme l’intelligence artificielle — non comme des ruptures miraculeuses, mais comme de nouvelles tentatives du capital pour absorber son propre surplus.
👉 C’est ce point que j’examinerai dans le deuxième article :
IA, bulles technologiques et capital fictif.