Si l’on adopte la grille de lecture de David Harvey, l’intelligence artificielle n’apparaît plus comme une rupture radicale du capitalisme, mais comme l’un de ses derniers correctifs spatio-temporels. Autrement dit : une nouvelle tentative pour absorber un excès chronique de capital en quête de rendement.
Le discours dominant — largement relayé par les organisations patronales, les cabinets de conseil et une partie de la presse économique — présente l’IA comme une promesse de croissance quasi infinie, une source de gains de productivité et un remède au vieillissement démographique. Mais cette vision, profondément néolibérale, élude une question essentielle : croissance pour qui, et à partir de quoi ?
L’IA comme nouvel espace d’investissement
Depuis plus d’une décennie, le capitalisme occidental souffre d’un manque structurel de débouchés productifs. Les taux d’intérêt durablement bas, puis négatifs, ont été le symptôme de cette suraccumulation. L’IA arrive alors à point nommé.
Elle offre :
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des perspectives de rentabilité futures largement spéculatives,
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une forte intensité capitalistique (centres de données, puces, énergie),
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un récit mobilisateur, quasi messianique, sur “le futur”.
Nous sommes ici en terrain connu. Après les chemins de fer au XIXᵉ siècle, l’immobilier, Internet, puis les subprimes, l’IA devient un nouvel absorbant de capital excédentaire.
Capital fictif et promesses de productivité
Harvey insiste sur un point souvent négligé : le capital fictif n’est pas une illusion pure, il est une anticipation de valeur future. Le problème survient lorsque cette valeur ne se matérialise pas.
Or, malgré les avancées spectaculaires de l’IA générative, les gains de productivité réels restent :
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concentrés dans quelques secteurs,
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difficiles à mesurer,
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souvent compensés par des coûts cachés (énergie, dépendance technologique, précarisation du travail).
On promet des miracles macroéconomiques, mais on observe surtout :
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une concentration accrue des profits,
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une dépendance renforcée aux grandes plateformes,
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une pression supplémentaire sur l’emploi intermédiaire.
L’IA crée de la valeur financière bien plus vite qu’elle ne crée de la valeur sociale.
Une croissance sans consommation ?
Un paradoxe central apparaît alors. Le capitalisme repose historiquement sur une articulation entre production et consommation. Or l’IA vise précisément à réduire le travail humain, donc les revenus distribués, donc la demande.
Nous entrons dans une logique étrange :
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produire plus avec moins de travailleurs,
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tout en espérant maintenir une consommation suffisante.
Ce paradoxe n’est pas nouveau, mais l’IA le pousse à l’extrême. Elle accentue la dissociation entre :
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création de valeur boursière,
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et reproduction sociale.
C’est ici que la promesse technologique rejoint la critique marxiste classique : le capital sape ses propres bases.
Le discours patronal face à ses contradictions
Les prises de position du MEDEF illustrent parfaitement cette tension. D’un côté :
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exaltation de l’innovation,
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appel à la dérégulation,
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refus de toute fiscalité renforcée sur le capital.
De l’autre :
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inquiétude sur la cohésion sociale,
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pénurie de main-d’œuvre,
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fragilisation des finances publiques.
Ce discours repose sur une hypothèse implicite : que la technologie compensera spontanément les déséquilibres qu’elle aggrave. Harvey montre précisément pourquoi cette hypothèse est intenable. Sans redistribution, sans institutions fortes, sans réorientation de l’investissement, la technologie accélère la crise au lieu de la résoudre.
Une nouvelle bulle ?
Faut-il parler de bulle de l’IA ? Il est encore trop tôt pour le dire avec certitude. Mais tous les ingrédients sont réunis :
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valorisations déconnectées des revenus,
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concentration extrême des acteurs,
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dépendance à des financements massifs,
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foi quasi religieuse dans l’avenir.
Même si l’IA transforme durablement certains secteurs, cela n’empêche nullement une correction brutale, avec des conséquences sociales et financières importantes.
Harvey nous invite à ne pas confondre innovation technique et solution systémique. L’IA peut changer beaucoup de choses, mais elle ne change pas la logique fondamentale de l’accumulation capitaliste.
👉 C’est cette impasse — entre réforme et rupture — que j’examinerai dans le troisième article :
Zucman, Piketty, Harvey : réparer le système ou en sortir ?
