Gabriel Zucman, Thomas Piketty et David Harvey face à l’impasse néolibérale
Les diagnostics de la crise du capitalisme sont aujourd’hui largement partagés. Inégalités croissantes, financiarisation excessive, affaiblissement des États, crise écologique : ces constats ne sont plus l’apanage des penseurs critiques. Ils irriguent désormais une partie du débat public, y compris dans des espaces modérés comme The Conversation ou Telos. La divergence porte moins sur le diagnostic que sur les remèdes.
Faut-il réparer le système, ou reconnaître qu’il a atteint ses limites historiques ?
Zucman et Piketty : réparer sans rompre
Les travaux de Gabriel Zucman et Thomas Piketty, abondamment commentés dans The Conversation, proposent une réponse claire : corriger les excès du capitalisme par la fiscalité et la transparence. Impôt mondial sur les grandes fortunes, lutte contre l’évasion fiscale, harmonisation internationale : ces propositions sont à la fois techniquement solides et politiquement mesurées.
Elles partent d’un postulat raisonnable : le capitalisme reste le cadre dominant, mais il peut être civilisé.
Dans cette perspective, la montée des inégalités n’est pas une fatalité structurelle, mais le résultat de choix politiques réversibles.
Ces approches ont le mérite :
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de la rigueur empirique,
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d’une faisabilité partielle,
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et d’un refus du catastrophisme.
Mais elles laissent entière une question fondamentale : que faire si le système, même corrigé, continue de produire les mêmes déséquilibres ?
Harvey : une critique de la logique elle-même
David Harvey, lui, se situe à un autre niveau. Il ne conteste pas l’utilité de mesures correctrices ; il en montre les limites structurelles. Taxer davantage le capital ne supprime ni la suraccumulation, ni la quête permanente de nouveaux débouchés, ni la tendance à la dépossession.
Dans plusieurs articles et débats relayés par Telos, on retrouve cette tension :
la réforme est-elle un amortisseur, ou un simple sursis ?
Harvey suggère que le capitalisme ne souffre pas d’un déficit moral, mais d’une contradiction interne : il doit croître sans cesse dans un monde fini, avec une demande solvable qu’il érode lui-même.
Dans cette perspective, l’IA, la finance verte ou la transition numérique ne sont pas des sorties de crise, mais des déplacements temporaires du problème.
Le MEDEF et l’illusion technologique
C’est ici que le discours néolibéral porté par le MEDEF apparaît dans toute sa fragilité. La confiance quasi exclusive dans :
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l’innovation,
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la compétitivité,
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la baisse des “charges”,
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et la flexibilité du travail,
repose sur une hypothèse implicite : que la croissance finira par résoudre les tensions qu’elle engendre. Or, ce pari est de plus en plus risqué. Il ignore les contraintes écologiques, la fatigue sociale et l’instabilité financière chronique.
Ce discours n’est pas irrationnel ; il est cohérent avec les intérêts qu’il défend. Mais il est aveugle à la dynamique globale du système qu’il contribue à maintenir.
Une position personnelle : changer la boussole
À ce stade, je m’éloigne volontairement de la neutralité académique. Après des décennies d’observation du commerce mondial, des cycles industriels et des promesses technologiques sans cesse renouvelées, j’en arrive à une conviction simple : nous continuons à mesurer la richesse avec de mauvais instruments.
Tant que :
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la croissance du PIB restera l’objectif central,
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la productivité sera pensée indépendamment du travail humain,
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et la réussite sera assimilée à l’accumulation,
nous tournerons en rond.
La véritable richesse, dans des sociétés vieillissantes et contraintes écologiquement, n’est plus l’accélération, mais le temps libéré, la stabilité, la qualité des relations sociales, la capacité à transmettre et à durer.
Ce déplacement de la boussole n’est ni utopique ni révolutionnaire au sens classique. Il suppose :
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des institutions solides,
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une redistribution assumée,
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une réorientation massive de l’investissement,
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et, surtout, l’abandon de l’illusion selon laquelle la technologie nous évitera de choisir.
Réforme ou rupture ?
La question n’est peut-être pas de trancher brutalement entre réforme et rupture. Les réformes sont nécessaires ; elles peuvent réduire la souffrance sociale et gagner du temps. Mais elles ne doivent pas masquer l’essentiel : un système qui ne peut se stabiliser sans crises répétées est un système à interroger dans ses fondements.
David Harvey ne fournit pas une feuille de route politique. Il fournit mieux que cela : un thermomètre. Et aujourd’hui, il indique une fièvre élevée.
Libre à chacun d’en tirer les conséquences.