Source: atlantico.fr

 

Panne de l’ascenseur social dans l’OCDE : pire que le plafond de verre, cet autre blocage souvent oublié, le plancher de verre ?

Plancher de verre? ou échelons coupés en montant!

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Selon un rapport publié ce 15 juin par l’OCDE, l’ascenseur social serait bloqué au sein des pays considérés. Ainsi, pour qu’un enfant d'une famille modeste puisse s’élever au niveau de revenu moyen, 5 générations, ou 150 années, seraient nécessaires en moyenne au sein des pays de l’OCDE. Concernant la France, ce chiffre attendrait 6 générations, soit 180 années. Si les difficultés liées à l’ascension sociale sont décrites, le rapport de l’OCDE met également en évidence le fait que « les plus riches conservent, dans une large mesure, leurs privilèges ».

Une situation que le think tank américain Brookings Center avait également décrit sous l’intitulé du « plancher de verre » qui permet aux plus favorisés de protéger leurs positions.

Atlantico : Comment expliquer cette situation de perpétuation des inégalités en haut de l’échelle sociale ? Quels sont les mécanismes de protection qui peuvent l’expliquer ?

Michel Ruimy : Il est difficile d’effectuer des comparaisons internationales car la mobilité sociale est mesurée différemment selon les pays. En France, par exemple, nous la mesurons notamment en termes de classe sociale, de mobilité intergénérationnelle tandis que la reproduction outre-Atlantique découle essentiellement de la répartition des richesses. Dès lors, les causes des blocages sont diverses. Aux Etats-Unis parexemple, les pauvres sont trop pauvres pour s’en sortir. Toutes les universités étant payantes et les frais d’inscription ayant flambé, environ 20% seulement des classes populaires ont une chance d’accéder aux études supérieures. Résultat : les universités les plus prestigieuses accueillent moins de 6% de jeunes d’origine modeste.

Parler d’ascenseur social laisse entendre que celui-ci fonctionne de la même manière pour tout le monde. Or, ce n’est évidemment pas le cas, et il faut se demander qui monte dans l’ascenseur.Pour la France, il convient de distinguer la panne de l’ascenseur social,garant du progrès social et donc de l’égalité, du sentiment de déclassement.

La tendance au déclassement est un phénomène en progression c’est-à-dire que l’ascenseur monte moins vite qu’il ne descend et ce, depuis les années 1990. L’accès aux positions supérieures est devenu plus inégal : les enfants de cadres sont avantagés, ce qu’annonçait déjà le sociologue Bourdieudans son livre« Les héritiers », tandis que les enfants de milieu modeste subissent davantage le phénomène de déclassement. Par ailleurs, les diplômés ne sont plus épargnés.

Toutefois, ce constat est à relativiser car lesentiment de déclassement est diversement perçu par la population française, notamment les plus jeunes qui ont le plus l’impression d’avoir une mobilité sociale descendante. Est-ce le signe d’un déclassement des plus jeunes ou d’une ascension plus tardive du fait notamment de l’entrée moins précoce sur le marché du travail ?

La réponse diffère selon la situation sociale et le milieu d’origine. Plus les personnes se situent en haut de l’échelle sociale, plus elles expriment un sentiment de promotion sociale. Cependant, lorsque la position d’origine est élevée, il est, a priori, difficile de progresser encore dans la hiérarchie sociale.Pour ce qui concerne les employés et les ouvriers, ce sont davantage les conditions de travail que le statut social qui expliquent le sentiment de déclassement. Car si la trajectoire sociale n’est pas forcément descendante pour les ouvriers non qualifiés et les employés, le temps partiel, le risque de chômage et les revenus plus faibles expliquent le sentiment de déclassement. À l’inverse, cette impression est plus faible chez les ouvriers qualifiés dont la mobilité sociale descendante est rare.

En fait, la société française a connu de profondes mutations depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, comme l’ont notamment montré les travaux de Mendras. Les « Trente glorieuses » ont permis à l’ascenseur social de fonctionner. Ces mutations ont eu pour résultat d’aspirer vers le haut de la structure sociale la plupart des enfants de paysans et une bonne partie des générations entrées sur le marché du travail avant les années 1980. A cette époque, l’école avait le talentde distinguer les très bons éléments et de les pousser tout en haut. Le sentiment que l’« ascenseur social » devait fonctionner pour (presque) tout le monde est né à ce moment-là.Aujourd’hui, la question n’est pas de savoir s’il y a moins d’enfants doués issus de milieux modestes. Le problème est que le système les repère moins et les forme moins bien. Les enfants qui ont le plus gros capital culturel - on revient à Bourdieu - sont donc avantagés et c’est ce capital culturelqui constitue la vraie hiérarchie sociale. A cet égard, lorsqu’en famille vous apprenez les enjeux contemporains, lorsque vous bénéficiez de conversations où les talents de la dialectique se manifestent, vous avez un immense avantage. Il était corrigé par l’école, il l’est infiniment moins aujourd’hui.

Comment expliquer cet écart qui semble de plus en plus important entre classes supérieures et classes populaires, dans un contexte qui est régulièrement décrit comme celui de la « disparition des classes moyennes » ?

L’ascenseur social est indissociable de l’immeuble où il est en fonction. En d’autres termes, toute ascension sociale doit se mesurer en fonction de l’état de la Société. La progression ou le déclassement social d’un individu est ainsi une notion relative. Il est possible de progresser dans sa carrière professionnelle tout en étant en situation de déclassement par rapport à ses parents. Ou encore d’avoir réussi ses études tout en ayant le sentiment que sa carrière piétine.

Par ailleurs, cette métaphore s’inscrit dans un contexte : devenir cadre supérieur est une forme de réussite sociale bien plus rare en 1960 qu’en 2018. Cela n’est évidemment pas sans conséquences sur notre conception et notre perception de la mobilité sociale, sur notre sentiment de réussite ou d’échec.

Ceci dit, la frustration que génère cette « disparition »nourrit un fort sentiment d’injustice sociale, en particulier à l’égard de l’institution scolaire. Une bonne partie des individus concernés subissent les effets de la désindustrialisation et sont,de ce point de vue, plus vulnérables à la concurrence économique que le reste de la population. C’est pourquoi ils sont nettement plus critiques à l’égard du marché libre et sont dans l’attente d’une plus grande solidarité. En définitive, l’ascenseur social n’est pas en panne.

Simplement, il ne descend pas jusqu’au rez-de-chaussée.

Faut-il réellement voir cette situation comme une fatalité liée à la mondialisation de l’économie ou est-ce que des mécanismes efficaces peuvent permettre de corriger cet effet de perpétuation des privilèges d’un côté et de la pauvreté de l’autre côté ?

La mondialisation a permis de réduire les inégalités entre pays… tout en accroissant celles à l’intérieur des pays.En effet, alors que les écarts de revenus entre pays riches et pays pauvres augmentaient sans interruption depuis le début de la Révolution industrielle jusqu’aux années 1970, ils diminuent depuis et ce rattrapage s’est même accéléré depuis 1988, date à partir de laquelle la mondialisation s’est étendue avec la chute du mur de Berlin. Depuis cette période, des pays très pauvres et très peuplés, comme la Chine, l’Inde, et autres pays d’Asie du Sud-est, ont vu leur revenu croître très rapidement. Le nombre de pauvres et la proportion de pauvres dans le monde ont chuté. Mais, parallèlement à ce processus, les inégalités se sont accrues à l’intérieur des pays : la part du revenu national capté par les plus riches, a augmenté, que ce soit dans les pays émergents ou dans les pays riches.

La mondialisation a brutalement mis sur le marché du travail mondial près d’un milliard de travailleurs des pays émergents, qui sont entrés en concurrence avec les salariés exposés à la mondialisation des pays riches : ouvriers et employés du textile et du secteur manufacturier. Les premiers ont bénéficié de la mondialisation qui les a sortis de la pauvreté, pour les autres cela s’est traduit par des délocalisations et une forte pression sur les salaires. Les plus fortunés de tous les pays, détenteurs de capitaux, entrepreneurs ou dirigeants de grandes entreprises ont massivement bénéficié de cette réallocation mondiale de la production. Mais il est difficile de distinguer la part de ces tendances due à la mondialisation et celle due à d’autres phénomènes, comme le progrès technique et la mécanisation dans l’industrie : les robots aussi sont les concurrents des ouvriers ! En outre, ce processus ne s’est pas déroulé de la même manière dans l’ensemble des pays. La redistribution et la fiscalité jouent un rôle pour réduire l’effet inégalitaire de la mondialisation.

Dans un tel environnement où le capitalisme est financier, plus qu’attendre des solutions d’un « Etat-Providence », il me semble que les individus doivent prendre en main leur destin. En effet, dans une telle Société trop « providentielle », les individus auront tendance à penser que leur situation précaire relève essentiellement des défaillances du système. Dès lors, ils se « déresponsabilisent » et font porter la responsabilité sur le gouvernement, qui, seul, pourrait leur donner l’opportunité de sortir de la précarité alors que cette chance dépend probablement plus de leur volonté que de celle des autres. L’Etat est plus là pour permettre un épanouissement professionnel.

 

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  2. et ce billet de Claude Weil dans Var Matin du 16 juin 2018 sur le patron de Carrefour