C'est la technologie qui nous permettra de nourrir 11 milliards d'humains

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ENTRETIEN. Le chercheur Paul Morland retrace l'histoire de la transition démographique et fustige le retour de Malthus chez les écologistes.

 

paul-morland.JPGIl a fallu 1 800 ans pour passer de 250 millions à un milliard d'humains au début du XIXe siècle. Depuis, deux siècles ont suffi pour faire grimper ce chiffre à 7,6 milliards. En attendant le pic des 11 milliards et quelques prévu par les démographes à la fin de ce siècle… Dans le passionnant The Human Tide: How Population Shaped the Modern World (Public Affairs, hélas toujours pas traduit), Paul Morland, chercheur au Birkbeck College à Londres, raconte la spectaculaire mais méconnue histoire de cette transition démographique. Il explique comment la démographique, plus encore que l'économie ou les idéologies, a marqué l'évolution des nations et façonné notre monde. Aujourd'hui, les naissances et l'immigration restent plus que jamais un enjeu majeur. Entretien.

Le Point : Pourquoi avoir voulu, dans The Human Tide, raconter l'histoire du monde depuis le début du XIXe siècle en prenant pour angle la démographie ?

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Paul Morland :

D'abord, j'ai grandi dans une banlieue londonienne, Wembley. C'est sans doute la première zone dans mon pays à avoir connu un changement ethnique. J'ai pris conscience que les migrations, la fécondité et la mortalité jouent un rôle majeur. Puis j'ai fait ma thèse sur la démographie et les conflits ethniques. J'ai réalisé qu'il n'y avait pas de livre grand public sur l'histoire de la transition démographique, qui a débuté au Royaume-Uni avant de devenir mondiale.

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Pourquoi la transition démographique a-t-elle commencé aux alentours de 1800 en Angleterre ?

L'ironie, c'est que c'est à ce moment-là que Thomas Malthus publie son Essai sur le principe de la population (1798), expliquant que la population est limitée par les capacités et ressources d'un territoire. Toute croissance démographique débouche pour lui sur une pénurie de nourriture. Mais le monde autour de Malthus est justement en train d'évoluer. La révolution industrielle a changé tout ça, permettant d'échapper à ce « piège malthusien ». Avec les exportations et les importations, la société anglaise a été la première à réussir, de manière massive, à dissocier la taille de son territoire et sa capacité à nourrir sa population, échappant aux contraintes physiques que venait justement d'identifier Malthus. L'Angleterre est devenue l'atelier du monde grâce à l'essor de sa main-d'œuvre comme de sa production industrielle. De 1700 au début de la Première Guerre mondiale, l'économie britannique est ainsi passée de moins d'un tiers de celle de la France à plus d'un tiers supérieur. Sur la même période, sa population est passée de la moitié de celle de la France à environ 15 % de plus. Et l'explosion de sa population lui a aussi permis de peupler son empire. Napoléon a vendu la Louisiane aux États-Unis en 1803, car il avait compris que sans une forte présence française, il ne pouvait tenir ce territoire face à la masse des Anglo-Saxons. De la même façon, Ferdinand Braudel expliquait que les Espagnols ont pu conquérir, mais jamais saisir l'Amérique centrale et du Sud. Ils possédaient de vastes territoires sur les cartes, mais n'avaient pas les ressources démographiques suffisantes pour les coloniser.

Les Français étaient obsédés par le taux de fécondité des Allemands

Vous rappelez qu'en 1800, la France sous Napoléon était encore capable de dominer l'Europe, car elle représentait un peu moins d'un cinquième de la population européenne. Mais en 1900, c'était moins d'un dixième…

La France était le pays dominant en Europe avec Louis XIV puis Napoléon. Mais elle n'a pas connu, pour des raisons parfois mystérieuses, un accroissement aussi important de sa population que la Grande-Bretagne ou l'Allemagne, qui ont eu un décalage entre la chute du taux de mortalité et celui des naissances. Ainsi, en 1900, la France est presque devenue un pays de seconde zone. Elle a aussi, contrairement à la Grande-Bretagne, eu une faible émigration. Comment expliquer cela ? Peut-être du fait d'une industrialisation et d'une urbanisation moins importantes au XIXe siècle. En Angleterre, au milieu du XIXe siècle, la moitié de la population vivait en ville. La France n'a franchi ce cap qu'au milieu du XXe siècle. Peut-être les paysans français savaient-ils aussi déjà utiliser une contraception efficace, ce qui explique des taux de fécondité relativement bas. Mais cette idée de déclin numérique est sans doute la cause de la passion française pour la démographie sous la IIIe République. Les Français étaient obsédés par le taux de fécondité des Allemands, jugés comme « éternel ». Alors qu'ironie de l'histoire, il est aujourd'hui plus élevé en France qu'en Allemagne (rires).

Il a fallu des centaines de milliers d'années à l'humanité pour arriver à un milliard de personnes sur Terre au début du XIXe siècle. Mais seulement deux cents pour que la population humaine dépasse les 7 milliards…

Et aujourd'hui cela ralentit fortement ! Non pas encore en termes de déclin de la population, mais de taux de fécondité. À la fin des années 1960, le nombre de personnes sur cette planète doublait tous les treize ans. Aujourd'hui, il double tous les soixante ans. À la fin de ce siècle, la population mondiale devrait commencer à décliner.

Malthus pensait que la fécondité allait rester éternellement forte. Il s'est totalement trompé

Des écrivains, D. H. Lawrence ou H. G Wells, pestaient contre la « croissance tuméreuse » des masses. D'autres, comme le prophète du déclin Oswald Spengler, ont au contraire alerté contre le déclin de la population européenne…

Depuis Malthus et l'essor de l'intérêt pour la démographie, on a toujours oscillé entre ces deux pôles. Il y a notamment eu une panique eugéniste en voyant la fécondité diminuer d'abord chez les riches et éduqués, alors que les classes populaires, elles, continuaient à avoir beaucoup d'enfants. Des eugénistes se sont ainsi inquiétés d'un déclin de l'intelligence. Mais, évidemment, les classes populaires ont elles aussi vu baisser leur taux de fécondité. Il n'y a d'ailleurs aujourd'hui que de très faibles différences entre les classes socio-économiques au niveau des taux de fécondité. L'accès à la contraception est universel.

Comment avons-nous échappé au « piège malthusien » ?

Malthus pensait que la fécondité allait rester éternellement forte. Il s'est totalement trompé. D'un côté, nous avons réussi à doper les rendements de la planète, en introduisant des bateaux ou le train, et en développant la technologie agricole. Les « limites naturelles » théorisées par Malthus ont ainsi été abolies grâce à l'inventivité humaine qui a multiplié et globalisé les ressources. Et d'un autre côté, nous avons réduit les taux de fécondité, en dissociant la sexualité de la reproduction. Même les anciens Égyptiens avaient des moyens contraceptifs, mais c'était un art plutôt qu'une science. À la fin des années 1930, le taux de fécondité a été réduit à 2 en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Et puis, dans les années 1960, on a bien sûr vu arriver la forme ultime de contraception : la pilule.

Le baby-boom a été le chant du cygne des idées malthusiennes

Comment expliquer le baby-boom, ce pic de natalité inattendu après la Seconde Guerre mondiale ?

C'est un peu un mystère, sans explications simples. Comme Malthus avait défini la démographie traditionnelle alors que commençait la transition démographique, le terme de « transition démographique » a été défini par le démographe américain Franck Notestein au moment même où débutait cette anomalie du baby-boom. Je pense que le baby-boom s'explique par la prospérité en Occident après la Seconde Guerre mondiale, ce que vous nommez en France les « Trente Glorieuses ». Les années 1920-1930 étaient précaires économiquement, ce qui a contraint la fécondité, je pense. Avec la croissance économique, les personnes qui souhaitaient toujours avoir des familles larges pouvaient se le permettre. Mais ce baby-boom a été le chant du cygne des idées malthusiennes. Dans les années 1960, le changement culturel a été conséquent avec l'essor du féminisme et l'idée qu'une femme pouvait ne pas vouloir d'enfants.

Vous rappelez que la transition démographique ne concerne pas que l'Europe, mais le monde entier…

Le Japon est d'ailleurs le laboratoire du futur. Ce pays a trois caractéristiques : une très faible fécondité, l'espérance de vie la plus élevée du monde (si on fait abstraction de Hongkong) et l'absence d'immigration. Aujourd'hui, le Japon ouvre un peu ses frontières, mais c'est très limité, car il n'a pas une culture assimilatrice. Résultat : le Japon n'a plus de croissance depuis des années, et a de loin le ratio dette publique/PIB le plus élevé du monde. C'est un pays confortable, pacifique, car les vieux ne font pas la guerre. Mais cela engendre des problèmes économiques et sociaux. Soit vous refusez l'immigration et vous vous retrouvez dans la situation du Japon. Soit vous ouvrez vos frontières, au risque d'une réaction populiste comme on le voit avec Marine Le Pen, le Brexit ou l'AfD… Ce problème concernera d'ailleurs bientôt la Chine, qui grisonne. Sa population vieillit rapidement et culminera en 2030. À ce moment-là, sa part des 60 ans et plus devrait dépasser celle des États-Unis.

La démographie n'explique pas à elle seule l'instabilité politique suite au Printemps arabe. Mais c'est un facteur

Les pays musulmans ont souvent une image pronataliste. Mais là aussi, les taux de fécondité baissent. Celui de l'Iran est même largement inférieur à 2, alors qu'il était encore de 6 en 1979, au moment de la Révolution islamique…

Jusqu'à récemment, c'étaient des pays avec des taux de fécondité élevés, mais ces taux baissent partout, même au Yémen ou en Afghanistan. En Égypte ou Jordanie, ils sont toujours à 3, ce qui signifie qu'il y a une hausse importante d'une population jeune, un phénomène inquiétant dans des pays où la situation économique est compliquée. Ces pays ne semblent pas pouvoir en tirer un avantage comme l'a par exemple fait l'Indonésie. La démographie n'explique pas à elle seule l'instabilité politique suite au Printemps arabe. Mais c'est un facteur. Au Liban, il y a eu une guerre civile dans les années 1970, quand l'âge médian était de 20 ans. Maintenant, il s'élève à 30 ans. En dépit des pressions au moment de la guerre en Syrie et de l'arrivée massive de réfugiés, ils ont réussi à éviter la guerre civile. Un autre exemple : l'âge médian en Catalogne est de 45 ans environ. Ils ont organisé un référendum pour l'indépendance, mais Madrid ne l'a pas accepté… Cela n'a pas débouché sur un conflit armé, car cela n'arrive pas dans un pays où l'âge médian est de 45 ans (rires). Il y a une corrélation forte entre jeunesse et violence, documentée par beaucoup d'études statistiques et sociologiques. On le vérifie même à un niveau local, comme à Londres, où, dans les différents quartiers, âge médian et taux de violences sont corrélés. Comme je ne pense pas que la violence provoque la jeunesse, c'est que la jeunesse doit bien avoir un impact sur la violence…

Quelle est l'efficacité des politiques natalistes ?

Comme le montre le cas du Bangladesh où le taux de fécondité est aujourd'hui à peine supérieur à 2, vous pouvez vraiment réduire la natalité en favorisant l'éducation, l'urbanisation et la contraception. Je minimise cependant l'impact de la politique de l'enfant unique en Chine, car si vous regardez les autres pays asiatiques, il y a eu partout la même chute des taux de fécondité. C'était une mesure inutile. En revanche, faire remonter les taux de fécondité s'avère très compliqué. La France ou les pays scandinaves ont des taux plus élevés (proche du niveau de remplacement des générations) que l'Espagne, la Grèce ou les pays de l'Est. La meilleure façon de maintenir un taux proche de 2 est d'avoir des politiques progressistes. Là où les naissances en dehors du mariage sont socialement acceptables, elles s'avèrent plus importantes, contrairement à des pays encore sous influence catholique où les femmes font des études, mais ne peuvent pas en même temps fonder une famille. Par ailleurs, la meilleure façon de faire monter légèrement les taux de fécondité est de favoriser le rôle des femmes dans le monde du travail.

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Vous qualifiez l'Afrique subsaharienne de « dernière frontière » de la transition démographique…

L'Afrique n'est pas une exception. La transition démographique a commencé en Grande-Bretagne, s'est répandue en Europe, puis en Amérique et en Asie… L'Afrique subsaharienne a toujours des taux de fécondité élevés, mais ils chutent dans des pays comme le Kenya ou l'Éthiopie. En Afrique du Sud, il est même inférieur à 2,5. D'autres pays comme le Niger ont encore des taux très élevés, à plus de 7. Mais parallèlement, les taux de mortalité baissent partout comme c'était prévu, même dans les pays les plus pauvres. Une fois que vous limitez la mortalité infantile, la population explose. L'Afrique subsaharienne est ainsi pile dans ce moment où la mortalité a baissé tandis que les taux de fécondité baissent, mais restent élevés. Il y aura des pays qui vont tirer profit économiquement de ce gain de population comme de l'urbanisation, d'autres qui vont échouer. Un État comme le Rwanda, en dépit de ses problèmes politiques, a fait des progrès matériels indéniables. Le Nigeria aussi. Pour d'autres États, comme la République centrafricaine ou le Tchad, c'est beaucoup plus compliqué. Comme le montrent certains pays du Moyen-Orient, une population jeune est une opportunité, mais pas forcément une garantie sur le plan économique…

Je suis énervé par le discours à gauche qui dit que nous devrions avoir une immigration illimitée ou que celle-ci est inévitable, mais je suis aussi énervé par le discours à droite qui reprend les thèses de Renaud Camus et son grand remplacement

En attendant, vous prévenez que ce décalage temporel de transitions démographiques va créer des sérieuses tensions migratoires et ethniques…

Je partage le point de vue de Stephen Smith ou d'Eric Kaufmann. Nous pensons que l'immigration est une question de choix, qui n'est pas aidé par l'hystérie à gauche qui crie au racisme, comme par le discours « grand remplaciste » à droite. Les pays européens ont la possibilité de contrôler l'immigration. Prenez Singapour. Vous avez une petite île entourée de populations bien plus pauvres. Ils ont de l'immigration, mais ils la contrôlent. C'est un choix politique, mais pour cela, il faut un débat honnête, et ne pas parler de racisme dès qu'on évoque l'immigration. Et ensuite, il faut appliquer ces décisions. Si vous voulez préserver une majorité ethnique, vous le pouvez. Mais il faut aussi se demander qui va s'occuper des emplois non désirés, ou si vous voulez vous retrouver dans la situation économique anémique du Japon. En revanche, les gouvernements ne contrôleront pas la natalité, car ce sont des choix personnels ou sociaux. Je suis ainsi énervé par le discours à gauche qui dit que nous devrions avoir une immigration illimitée ou que celle-ci est inévitable, mais je suis aussi énervé par le discours à droite qui reprend les thèses de Renaud Camus et son grand remplacement. C'est absurde d'avoir soi-même un ou deux enfants, et puis de crier à un complot international mené par George Soros.

Que pensez-vous du discours néo-malthusien en vogue chez certains écologistes qui nous expliquent que nous devrions arrêter de faire des enfants ?

C'est un discours fou ! Nous devons régler les problèmes environnementaux, mais pas en fustigeant des pays qui ont déjà des croissances démographiques très faibles et des familles limitées. L'économiste Julian Simon expliquait que la ressource ultime est le cerveau humain. Avec plus de personnes éduquées, qui ont un accès Internet, ce qui est le cas dans le monde, on sera bien meilleur pour trouver des solutions. Que les gens en Italie ou en Suède arrêtent de faire des enfants n'est en tout cas pas le remède…

Vous rappelez que cette transition démographique a été un « triomphe de l'humanité ». Pourquoi ?

Si, en 1 800, quelqu'un vous avait dit que, en 2000, il y aurait plus de 7 milliards d'êtres humains, qu'on serait capable de les nourrir en limitant les famines, que la moitié des enfants iraient à l'université et que tous sauraient lire, vous l'auriez pris pour un fou. Si on vivait avec toujours la même technologie qu'en 1 800, il nous faudrait des dizaines de planètes Terre en ressources pour nous permettre de vivre. Je suis optimiste : la technologie nous aidera à alimenter 11 milliards de personnes, ce qui sera le pic avant un déclin inéluctable.

Source: lepoint.fr par Thomas Mahler