Comment la démographie gouverne le monde

 

Pauvre révérend Malthus. Au moment même où ce pionnier de la démographie publiait son fataliste « Essai sur le principe de la population » (1798), assurant que cette dernière est limitée par les ressources d’un territoire et régulée par les guerres, les famines et les épidémies, tout a basculé. Il a fallu mille huit cents ans aux humains pour passer de 250 millions à 1 milliard au début du XIXe siècle. Depuis, deux cents ans ont suffi à faire grimper la population mondiale à 7,6 milliards. Dans le trépidant « The Human Tide : How Population Shaped the Modern World » (PublicAffairs), Paul Morland, chercheur au Birkbeck College, à Londres, retrace l’histoire de cette transition démographique, un « triomphe de l’humanité », assure-t-il. 

C’est en Angleterre qu’a débuté la première évasion du « piège malthusien ». L’hygiène et les progrès médicaux font d’abord baisser la mortalité infantile, avant que l’éducation et l’urbanisation ne provoquent une chute des taux de fécondité. Entre les deux, une explosion de population. Avec la révolution industrielle, la hausse du nombre de Britanniques offre une main-d’œuvre abondante et de nouveaux consommateurs mais permet aussi de peupler les Etats-Unis ou l’Australie

De la reine Victoria à Trump, « The Human Tide » peut se lire comme une histoire globale revue sous le prisme des naissances, des morts et des flux migratoires. Plus que l’économie ou les idéologies, la démographie est peut-être bien la force la plus puissante façonnant notre monde moderne. Prenons la France, qui, pour des raisons mystérieuses, n’a pas eu la même croissance démographique que l’Angleterre ou l’Allemagne (les taux de mortalité et de natalité y ont chuté de manière quasi conjointe). Avec un peu moins du cinquième de la population européenne en 1800, notre pays pouvait encore dominer le continent du temps de Napoléon. Mais en 1900, avec moins d’un dixième, ce n’était plus qu’une chimère. « En 1900, la France est presque devenue un pays de seconde zone. Cela s’explique peut-être par une industrialisation et une urbanisation moins importantes au XIXe siècle. En Angleterre, au milieu du XIXe siècle, la moitié de la population vivait en ville. La France n’a franchi ce cap qu’au milieu du XXe siècle. Peut-être les paysans français savaient-ils aussi déjà utiliser une contraception efficace. Mais cette idée de déclin numérique est sans doute la cause de la passion française pour la démographie sous la IIIe République. Les Français étaient alors obsédés par les taux de fécondité des Allemands », sourit Paul Morland. 

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Effondrement de l’URSS. De même, l’auteur avance que le déclin démographique n’est pas pour rien dans l’effondrement de l’Union soviétique, à la fois sur le plan économique et sur le plan ethnique, avec des populations non russes de plus en plus nombreuses aux périphéries de l’empire communiste. Ceux qui craignent aujourd’hui Poutine feraient bien de regarder les chiffres. Si la natalité remonte un peu depuis quelques années, les taux de mortalité chez les hommes placent la Russie derrière des pays comme le Pakistan ou l’Egypte.

N’en déplaise aux relativistes, la transition démographique a été universelle, quelles que soient les cultures ou les croyances. Partout, la contraception, la hausse du niveau de vie, l’éducation et la féminisation professionnelle vident les maternités. « A la fin des années 1960, le nombre de personnes sur cette planète doublait tous les treize ans. Aujourd’hui, il double tous les soixante ans. A la fin de ce siècle, la population mondiale devrait commencer à décliner », assure Paul Morland.

Le Japon est un laboratoire, avec un taux de fécondité de 1,4, l’espérance de vie la plus élevée au monde (si on excepte HongKong) et un âge médian supérieur à 46 ans. Une population grisonnante a ses avantages, avec une baisse des crimes et des velléités belliqueuses. Mais, en contrepartie, le Japon a une croissance en berne et la dette publique la plus élevée au monde par rapport à son PIB. Sans immigration de masse, sa population devrait chuter à 80 millions d’habitants en 2050, moins de deux tiers de son niveau actuel. La Chine, elle aussi, vieillit rapidement : dans les années 2030, la part des 60 ans et plus devrait dépasser celle des Etats-Unis. 

Perçus comme natalistes, les pays musulmans n’échappent pas à ce processus. Une Egyptienne a aujourd’hui en moyenne 3 enfants, soit deux fois moins que dans les années 1970. La médaille revient à l’Iran, qui affiche un taux de fécondité de 1,6 alors qu’il était encore supérieur à 6 au début de la révolution islamique. Mais, avertit Paul Morland, une population juvénile, si elle n’est pas associée à la croissance économique, est un vecteur de tumultes : « En Egypte ou en Jordanie, la population est jeune, mais ces pays ne semblent pas pouvoir en tirer avantage comme l’a par exemple fait l’Indonésie. La démographie n’explique pas à elle seule l’instabilité politique après les printemps arabes, mais c’est un facteur. Il y a une corrélation forte entre jeunesse et violence, documentée par beaucoup d’études statistiques et sociologiques. » 

Reste le cas de l’Afrique subsaharienne. Des 48 Etats ou territoires ayant des taux de fertilité de 4 enfants ou plus, 41 se situent dans la dernière grande région du monde en pleine transition démographique. Mais, là encore, les taux de fécondité baissent, à l’image du Kenya, passé de 8 à 4 enfants par femme depuis les années 1960. « Certains pays vont tirer profit économiquement de ce gain de population comme de l’urbanisation, d’autres vont échouer. Le Rwanda, en dépit de ses problèmes politiques, a fait des progrès matériels. Le Nigeria aussi. Pour d’autres Etats comme la République centrafricaine ou le Tchad, c’est beaucoup plus compliqué. » 

Tensions migratoires. En attendant, prévient Paul Morland, ce décalage va créer des tensions migratoires. La population d’Afrique subsaharienne croît plus de deux fois plus vite que celle du reste du monde. Aujourd’hui, le nombre d’Africains est environ d’un tiers plus élevé que celui des Européens. En 2100, selon les projections de l’Onu, il aura quadruplé, tandis que la population européenne aura chuté. Pour Morland, qui se situe sur la même ligne qu’un Stephen Smith, la question des flux migratoires relève d’un choix politique. D’un côté, il y a le cas extrême du Japon, dont l’homogénéité fait fantasmer Eric Zemmour mais qui se révèle économiquement anémique. De l’autre, celui des Etats-Unis : grâce à l’immigration, la nation du melting-pot devrait continuer à gagner des habitants tout au long du XXIe siècle, mais les Blancs deviendront une minorité en 2050. « Les pays européens peuvent contrôler l’immigration. C’est un choix politique. Mais, pour cela, il faut un débat honnête, et ne pas parler de racisme dès qu’on évoque le sujet. Je suis énervé par le discours à gauche qui dit que nous devrions avoir une immigration illimitée ou qu’elle est inévitable, mais je suis aussi très énervé par le discours à droite qui reprend les thèses de Renaud Camus et son Grand Remplacement. C’est absurde d’avoir soi-même un ou deux enfants et de crier à un complot international mené par George Soros. » 

Le chercheur tacle aussi le néomalthusianisme en vogue chez les écologistes. « C’est un discours stupide. Nous devons régler les problèmes environnementaux, mais pas en fustigeant des pays qui ont déjà des croissances démographiques très faibles. L’économiste Julian Simon expliquait que la ressource ultime est le cerveau humain. Avec plus de personnes éduquées, ce qui est le cas dans le monde, on sera bien meilleur pour trouver des solutions. »

Pour qui douterait de l’ingéniosité de notre espèce, la lecture de « The Human Tide » témoigne du spectaculaire chemin effectué par l’humanité en deux siècles. « Si, en 1800, quelqu’un vous avait dit qu’en 2000 il y aurait plus de 7 milliards d’êtres humains, qu’on serait capable de les nourrir en limitant les famines, que la moitié des enfants iraient à l’université et que tous sauraient lire, vous l’auriez pris pour un fou. »

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Source lepoint.fr Thomas Mahler