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Couverture Coco bel œil ISBN 978-2-234-07527-6 © Éditions Stock, 2016

 

www.editions-stock.fr

 

 

 

Aux cinquante dernières années. Aux cinquante prochaines. Aux souvenirs. À ma famille.

 

G.D.

 

À Françoise Lhomme, née Laurence, ma maman adorée, disparue soudainement le 7 juillet 2016, me
laissant totalement inconsolable.

 

À André Lhomme, mon papa, si courageux…
F.L.

 

 

 

Hélas ! Combien de temps faudra-t-il vous redire À vous tous, que c’était à vous de les conduire, Qu’il
fallait leur donner leur part de la cité, Que votre aveuglement produit leur cécité ; D’une tutelle avare on recueille
les suites,
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes. Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ; Vous les avez laissés en proie au labyrinthe. Ils sont
votre épouvante et vous êtes leur crainte.
Victor Hugo

 

 

 

PRÉFACE

 

Cela devait arriver. Fatalement.

 

L’instant redouté a fini par survenir, un soir de mai 2016. Nous venions d’annoncer à François Hollande que notre
projet éditorial, entamé près de cinq ans plus tôt, allait toucher à son terme. Soudain, il nous a lancé : « Je crois
qu’il faut se mettre d’accord sur les citations, dans le livre… »

 

Oui, il fallait s’y attendre.

 

L’immense majorité des personnalités publiques fonctionnent ainsi, désormais. Lorsqu’elles acceptent d’être
citées, elles exigent, en contrepartie, de pouvoir relire - et donc corriger - leurs déclarations avant toute
publication. Langue de bois garantie, évidemment.

 

L’autre solution, que les politiques proposent souvent, est de reprendre leurs propos, mais sous le couvert de
l’anonymat, les fameuses citations « off ». Un procédé parfaitement déloyal - pour le lecteur, en particulier. Sans
aucune valeur, donc.

 

Avec François Hollande, nous avions pourtant été clairs : nous ne fonctionnons pas ainsi. De notre point de vue,
lorsqu’un responsable public s’exprime, il assume. Mais on se doutait bien qu’il avait oublié - ou alors, il n’y avait
pas vraiment cru. Il a fallu le lui rappeler.

 

« On ne fait jamais relire, on ne cite jamais de propos off », lui a-t-on donc répondu.

 

Et l’on a ajouté : « Si l’on vous donnait à relire, ce serait totalement décrédibilisant, et pour vous et pour nous. »
On a conclu en lui rappelant que nos entretiens ayant été enregistrés, ses propos ne risquaient pas d’être
déformés. Tout juste nous autoriserions-nous à corriger ses quelques fautes de syntaxe et autres maladresses
d’expression. Le président de la République, c’est tout à son honneur, n’a pas insisté.

 

 

De toute façon, c’était non négociable.

 

Il faut le préciser : pendant ces cinq années d’un étrange compagnonnage, le chef de l’État a totalement joué le
jeu. Il n’a jamais rompu le fil de nos entretiens, même lors des périodes de tension, pendant l’affaire
Jouyet-Fillon, par exemple. Drôle de discussion. Drôle de type. Drôle de livre, en fait.

 

Sa genèse remonte à la fin de l’été 2011. Nous venions de publier Sarko m’a tuer, ouvrage mettant au jour le
côté obscur de la force sarkozyste, alors à son apogée. Anticipant la victoire de François Hollande lors de la
présidentielle à venir, nous nous étions mis dans l’idée d’enquêter, à notre façon, sur la manière dont il exercerait
son futur mandat.

 

Hollande ou l’anti-Sarkozy ultime, le contre-modèle absolu.

 

Le parallèle était tentant.

 

Dans Sarko m’a tuer, nous décrivions un pouvoir excessif et omnipotent, flirtant en permanence avec la ligne
jaune. Or, François Hollande avait juré qu’il prendrait le contre-pied de son meilleur ennemi : encore fallait-il
vérifier si, une fois qu’il serait élu, cet engagement résisterait à l’épreuve des faits.

 

Il n’a pas été très difficile à convaincre.

 

C’était dans son petit bureau de l’Assemblée nationale, à la rentrée 2011, alors que se profilait la primaire du
Parti socialiste - elle allait le consacrer, le 16 octobre 2011.

 

Ce jour-là, nous avons donc exposé au député de Corrèze notre objectif : en cas de victoire, faire le récit, de
l’intérieur, de son quinquennat. En nous basant, notamment, sur ses déclarations, recueillies au cours de
rendez-vous récurrents. Lui devait s’engager à se livrer sans retenue, en toute sincérité, en échange de quoi nous
lui garantissions que chacun de ses propos resterait sous embargo total jusqu’à la sortie du livre. Rien ne filtrerait
de nos échanges jusque-là. Si nous avions initialement envisagé de nous limiter aux cent premiers jours de son
mandat, nous avons rapidement décidé d’étendre notre enquête à tout le quinquennat.

 

Il a dit oui tout de suite, sans réfléchir ou presque. Sans doute étonné que l’on tienne pour acquise son élection,
un an plus tard, peut-être décontenancé par notre « profil », aussi… Nous sommes en effet étiquetés «
journalistes d’investigation », c’est-à-dire supposément cantonnés au suivi des affaires sensibles, notamment
judiciaires. Nous n’avons jamais goûté cette forme de catalogage, beaucoup trop réducteur à nos yeux. Nous
sommes journalistes, c’est tout. Rien de plus, rien de moins.

 

Et quel plus beau sujet d’enquête, pour un journaliste, qu’un président de la République dans l’exercice de ses
fonctions ?

 

Ce livre n’est en rien une biographie du chef de l’État, il y en a eu suffisamment. Ni un énième recueil de ces
fausses confidences dont Hollande a le secret. Il ne saurait davantage être réduit à une analyse de sa politique,
déjà parfaitement chroniquée, au fil du quinquennat, par de grands éditorialistes. Non, notre ambition était
différente : éclairer les coulisses du pouvoir, avoir accès au dessous des cartes, être dans le secret des décisions.
Comprendre, surtout. Quitte à transgresser les conventions, briser les tabous.

 

 

 

Cet ouvrage hors norme est d’abord le produit d’une immersion inédite dans le cerveau d’un homme de pouvoir.
Cinq ans dans la tête de François Hollande, en quelque sorte. Il nous a parfois fallu y entrer par effraction, car si
l’homme est d’un abord aisé, il se découvre en réalité avec difficulté.

 

Mais, un peu contraint et forcé, il a fini par s’épancher, revisitant les moments forts d’un mandat aux allures de
chemin de croix, de ses déboires privés aux attentats djihadistes, apportant d’incroyables révélations sur les
événements comme sur les personnalités qui l’ont émaillé.

 

Jamais un président de la République ne s’était livré avec une telle liberté de ton. Peut-être nous a-t-il menti,
parfois - au moins par omission. Sans doute a-t-il enjolivé son propre rôle, c’est humain. Et puis, certaines
décisions se prennent entre puissants, sans notes, à l’abri des regards. Difficile de connaître tous les secrets des
dieux. Heureusement, plusieurs documents confidentiels auxquels nous avons eu accès auprès de diverses
sources proches de l’exécutif ainsi que de nombreux témoignages de première main nous ont grandement aidés.

 

Nous avons le sentiment d’avoir obtenu une forme de vérité, au final. La « vérité » d’un quinquennat, mais aussi

 

celle d’un homme, candidat évident à sa propre succession, lesté d’une impopularité jamais vue sous la
VeRépublique.

 

François Hollande n’intéresse plus les Français - si tant est qu’il les ait jamais intéressés. Il indiffère, au mieux.
C’est ainsi : l’éternel second devenu premier, méprisé et jalousé à la fois, et ce à droite comme à gauche, n’«
imprime » pas. Strictement rien ne lui sera crédité. Question d’époque, sans doute. De tempérament, aussi.
L’accusé Hollande est d’abord coupable de ne pas avoir su parler à ses concitoyens. Incapable de fendre son
armure personnelle.

 

Tout cela a rendu notre enquête dautant plus passionnante.

 

C’était notre pari fou : le « faire parler », vraiment, ce qui ne fut pas toujours une partie de plaisir. Il nous a
souvent fallu revenir à la charge, le bousculer même, lorsque nous avions le sentiment qu’il tentait d’esquiver nos
questions, à force de savantes analyses.

 

Il fallait bien cela pour tenter de percer le fameux « mystère Hollande », à supposer qu’il existe. Saisir pourquoi
cet homme, intelligent, affable, et, jusqu’à preuve du contraire, intègre, avait pu devenir le président le plus
impopulaire de la VeRépublique.

 

À plusieurs reprises, il a eu recours devant nous à cette curieuse formulation : « Il se trouve que je suis
président… » Comme s’il n’y croyait toujours pas. Comme s’il n’y avait jamais cru.

 

Le président « normal » a accouché d’une présidence anormale.

 

Paradoxal ? Pas tant que ça. Après tout, son élection elle-même avait déjà constitué une anomalie. Nous avons
donc passé ces cinq dernières années plongés dans les méandres de la pensée complexe, voire parfois
labyrinthique, du chef de l’État, pour une centaine d’heures d’entretiens. Toujours en tête à tête, et enregistrés,
donc. Ritualisées, nos entrevues mensuelles, à l’Élysée, se tenaient le plus souvent le premier vendredi du mois,
en général entre 19 et 20 heures. À chaque fois, sans conseiller ni témoin. Juste lui et nous.

 

C’était une condition impérative.

 

À ces rendez-vous, nous avons obtenu de pouvoir ajouter quelques déjeuners et, surtout, des dîners - une
dizaine au total -, plus propices aux confidences. Certains à l’Élysée, les autres à nos domiciles respectifs afin de
placer notre « sujet » d’enquête dans un autre environnement, le sortir de sa zone de confort, mais aussi pour ne
pas prendre la mauvaise habitude de se goberger aux frais de la République.

 

Durant ces cinq années, nous avons soigneusement évité d’entretenir des relations amicales ou complices avec le
chef de l’État. Il fallait garder une certaine distance. Ce furent donc des rapports courtois, cordiaux.
Professionnels, tout simplement. Il est réputé pour son humour décoiffant ? En une soixantaine de rencontres,
même si à l’occasion il n’a pas pu s’empêcher de lâcher quelques saillies drolatiques, nous n’avons jamais
plaisanté ensemble. Aucune familiarité, pas de copinage.

 

Pas l’ombre d’un tutoiement.

 

Nous avons aussi, essentiellement au cours des deux premières années, recueilli les confidences de proches du
chef de l’État : Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, Stéphane Le Foll… Avant d’être contraints d’y renoncer, au
cours de l’année 2014. Dénoncés par les porte-flingues de la Sarkozie - élus, avocats, journalistes… - comme
deux journalistes à la solde du pouvoir, dont les rendez-vous avec le chef de l’État avaient pour but de conspirer
contre son prédécesseur, nous devînmes assez vite infréquentables, y compris pour de nombreux responsables
politiques de gauche, convaincus que nous étions suivis, voire espionnés.

 

Sur ce point, les faits, hélas, devaient leur donner raison…

 

Avant même d’être écrit, cet ouvrage aura décidément suscité de nombreux fantasmes. Et de violentes critiques.
Certains s’en sont donné à cœur joie, assurant par exemple qu’il était choquant que des « journalistes d’enquête
» - quel pléonasme - préparent un livre sur le président de la République (!), que le fait de rencontrer le chef de
l’État régulièrement entachait notre impartialité…

 

Il aurait été aisé de répliquer à ces attaques absurdes et surtout insultantes, de renvoyer certains de nos
détracteurs à

 

leurs contradictions, mais on ne répond pas aux procès d’intention - surtout lorsqu’ils sont inspirés par la
mauvaise foi et/ ou la jalousie.

 

 

Et puis, après tout, si ce projet dérange les notabilités, bouscule les habitudes, contrarie les donneurs de leçons,
déstabilise le microcosme politique et médiatique, tant mieux : ce livre est un peu fait pour ça, aussi ! Révéler ce
que l’on devine mais que l’on ne peut jamais établir, écrire tout haut ce que les politiques - a fortiori le président
de la République - disent tout bas, tel était notre but.

 

Avec cette certitude absolue : les citoyens doivent savoir ce que pense, au fond de lui-même, une fois les
caméras et les micros débranchés, celui qui les représente. Au nom de la vérité, tout simplement. La politique
sans filtre ne nuit pas à la santé de la démocratie, c’est même tout le contraire.

 

« Un président ne devrait pas dire ça, je suis enregistré… » Cette phrase, Hollande nous l’a lâchée, un jour où il
s’emportait.

 

Il n’aurait pas dû « dire ça » ? Nous, nous devions l’écrire.

 

 

 

PROLOGUE

 

L’étoile

 

Ce sont les étoiles, les étoiles tout là-haut qui gouvernent notre existence. William Shakespeare

 

À quoi tient un destin présidentiel ? À une chaussure, peut-être.

 

Et à la maladresse d’un militant mécontent, en déficit de notoriété. L’histoire est peu connue.

 

Ce 22 janvier 2012, devant 19 000 spectateurs réunis au Bourget, socialistes d’hier et d’aujourd’hui, de Lionel
Jospin à Arnaud Montebourg, le candidat François Hollande s’apprête à prononcer le discours le plus important de
sa vie. Il l’a peaufiné, raturé, dans le petit bureau de l’appartement qu’il occupe, avec Valérie Trierweiler, rue
Cauchy, dans le 15e arrondissement de Paris. Il est même parvenu à extirper de sa réserve naturelle quelques
phrases très personnelles. Il lui faut convaincre. Dynamiter. « La gauche, je ne l’ai pas reçue en héritage, je l’ai
choisie », lance-t-il sous les applaudissements, voix cassée, poussée à son maximum. Enfin, il se lâche.

 

Quel contraste entre le candidat et le président Hollande, se dit-on d’ailleurs avec le recul, près de cinq ans et
quelques centaines de discours lénifiants plus tard.

 

Il ose tout, et ne dédaigne pas la bonne vieille démagogie électorale : « Mon adversaire, c’est le monde de la
finance. » Ou encore, à propos des résistants corréziens pendus à Tulle en 1944 : « Eux, ils ne demandaient pas
de stock-options. » C’est ce jour-là que tout démarre, que Hollande s’installe dans la peau d’un futur président.
Requinqués, les socialistes devinent l’esquisse d’un homme d’État.

 

Mais c’est aussi ce jour-là, donc, que le candidat aurait pu tout perdre.

 

Les caméras n’ont pas capté cet instant, et pourtant, l’épisode n’a jamais quitté la mémoire de Hollande.

 

« Je vous ai raconté cette histoire de chaussure, au Bourget ? » nous lance-t-il, le 17 février 2016, lors d’un dîner
dans ses appartements élyséens. L’entretien porte alors sur 2017, et ses perspectives présidentielles. Quand se
déclarer, avec qui s’allier, quel terrain idéologique arpenter…

 

Sa candidature, déjà, se dessine comme une évidence - en réalité, lui l’a toujours souhaitée.

 

D’un coup d’un seul, il repart en arrière, revisite l’année 2012. Pour constater qu’un avenir glorieux tient à si peu
Dominique Strauss-Kahn en sait quelque chose.

 

« Lorsque je fais le discours au Bourget, raconte-t-il, je commence, la salle est pleine, l’ambiance est bonne, et à
un moment, une chaussure est lancée, elle arrive, glisse devant moi, sur l’estrade. Ce que la télévision n’a même
pas vu. Mais imaginez que la chaussure me touche à la figure, ça change totalement. C’est terminé ! On ne
retient que l’incident de la chaussure… Il y a toujours des imprévus, j’ai souvent pensé à cette histoire. »

 

Le résultat de l’élection en aurait-il été changé ? Lui semble vouloir le croire.

 

 

Quelques jours plus tard, le 1erfévrier 2012, une déséquilibrée se risquera à l’asperger de farine, porte de
Versailles, à Paris. Sans dommage médiatique. « La scène de la farine qui me tombe dessus n’est pas un
problème, je suis dans une manifestation, je ne fais pas de discours », explique-t-il. Mais au Bourget, c’est
l’instant clé, et Hollande aime à placer des repères historiques. Il sait qu’une bonne campagne, et donc une
élection, tiennent à un démarrage réussi. « Le Bourget, c’est LE discours, pas UN discours. Le grand discours,
celui qui va marquer les esprits. Vous recevez la chaussure, vous êtes emmené par l’incident », soliloque-t-il.
Tout à ses souvenirs.

 

Nous lui demandons, évidemment, si le lanceur de chaussure fut identifié. Il n’a jamais su qui avait bien pu sévir.
« Mais je le remercie en tout cas pour sa maladresse, s’amuse-t-il. Moi, je l’ai vue la chaussure ! Et déjà, à
l’époque, le moindre incident emporte tout. » Cet homme est une encyclopédie vivante des faits et gestes
politiques des cinquante dernières années. Il se remémore trop bien les erreurs commises par Lionel Jospin, lors
de la campagne présidentielle de 2002. « Jospin présentait son programme et, alors qu’il avait déjà attaqué
Chirac sur son âge, il avait dit : “Voilà la proposition que je porte de mes vieux…”, au lieu de “vœux”. Ça arrive,
un lapsus, mais comme il avait déjà fait cet écart… »

 

’est souvent le souci des gens venant de loin, faits de peu, il leur faut prouver toujours plus que les autres,
s’attacher aux moindres détails, ne rien laisser au hasard. François Hollande, dont on brocarde parfois le manque
de cohérence politique, n’a jamais oublié ses débuts, son parcours balisé et chanceux à la fois. « Je ne me suis
pas mis dans l’idée d’être candidat à une élection présidentielle dès mon plus jeune âge, ce n’est pas vrai. Je me
suis mis dans l’idée de faire de la politique dès mon plus jeune âge, en me disant : on verra bien ce que la vie me
réservera… », assure-t-il.

 

Confier sa destinée à une sorte de gouvernance céleste, en quelque sorte. Puis faire confiance à son intelligence
aiguë, son sens de la conciliation, sa placidité rassurante. Croire en soi-même, tout simplement.

 

Il existe une étoile Hollande, là-haut.

 

Compagnon de route électorale, proche conseiller par la suite, jusqu’à déraper pour cause de chaussures trop
bien cirées, et surtout vrai connaisseur du bonhomme, Aquilino Morelle nous avait prévenus, dès le début de
l’année 2012. Attablé au Flore, il nous confia ceci : « François a toujours su qu’il était le meilleur, qu’il y avait une
petite étoile, pour lui. C’est ce que Laurent Fabius par exemple n’a pas compris. Quand Jospin a choisi Hollande
comme successeur pour le parti, en 1997, il avait convoqué Jean-Christophe Cambadélis et d’autres pour leur dire
: “Je prends François car c’est le plus politique de vous tous.” Il ne s’était pas trompé. »

 

L’étoile pâlit, parfois. Elle peut aussi s’enfoncer dans un trou noir, avec le temps. Mais au tout début, elle
resplendit.

 

« D’abord j’avais des étapes à franchir, devenir député », se souvient Hollande. Et puis, à l’époque, « être
candidat à une élection présidentielle, pour un homme ou une femme de gauche, ça paraissait presque irréaliste
». En 1981, François Mitterrand est élu président de la République : « J’ai 26 ans, je ne me dis pas : “Voilà, après
lui ce sera moi”, ça n’avait aucun sens. »

 

 

 

« J’avais choisi Delors, ma vie politique aurait pu s’arrêter là »

 

Une carrière, ça se construit, patiemment, à coups de prises de risques, de rencontres opportunes. Le hasard
joue un rôle, aussi.

 

« Quand je pars pour être candidat contre Chirac en Corrèze, en 1981, le plus probable est d’être battu, et d’être
député dans le meilleur des cas », rappelle-t-il par exemple. Il faut se souvenir, les images d’archives ne mentent
pas, d’un jeune type alors encore un peu chevelu, insouciant, presque insolent, partant en campagne sur des
terres imprenables, celles de Jacques Chirac. La scène fondatrice a été racontée, cette confrontation directe dans
un meeting avec le maire de Paris, patron du RPR, ex-Premier ministre de surcroît ; le mépris affiché par le dieu
politique local, quoiqu’un peu estomaqué devant tant d’audace. « Je suis celui que vous comparez au labrador de
Mitterrand », ose alors Hollande. A-t-il seulement eu peur, à l’instant de la joute verbale, devant ce parterre
d’affidés du RPR ? « Non, dit-il, il y a un côté jeu, un amusement. Un côté défi, aventure, j’ai 26 ans… »

 

L’ancien auditeur de la Cour des comptes, un temps chargé de mission à l’Élysée, finit par être élu député en
1988, est battu en 1993, puis devient maire de Tulle, président du conseil général…

 

À son tour, il est le cacique du coin.

 

 

Ce qui ne suffit pas à fabriquer un destin présidentiel, loin s’en faut. Il manque encore plusieurs pièces au puzzle.
Il lui faut se trouver un mentor, qui le prendra sous son aile, le propulsera.

 

François Hollande va s’arrimer à Jacques Delors, puis à Lionel Jospin.

 

« Une carrière, comment elle se constitue ? Je n’ai pas voulu être premier secrétaire du parti socialiste, il se
trouve que, à un moment, je deviens député, un peu connu, puis je perds mon siège, et je reste dans la vie
politique alors que j’aurais pu partir dans le privé faire autre chose. Jospin est là, il revient, ç’aurait pu ne pas être
Jospin. Moi, j’avais choisi Delors, ma vie politique aurait pu s’arrêter là. »

 

Mais effectuer le bon choix au bon moment n’est pas seulement une affaire de circonstances et d’opportunités.
Comme un buteur au football, sport que Hollande a pratiqué dans sa jeunesse, à Rouen, il faut savoir ne pas
rater l’occasion lorsqu’elle se présente. Jacques Delors refuse le combat électoral, en 1995, et laisse la place de
candidat socialiste à Lionel Jospin. Celui-ci a repéré de longue date Hollande, ce député à l’échine suffisamment
souple pour composer avec les différentes tendances du PS. Un type avenant, animateur des « Transcourants »,
proche des journalistes, confident et confesseur à la fois. « Jospin m’appelle parce que Claude Allègre lui dit
(après, il l’a regretté !) : “Hollande pourrait faire un bon porteparole du PS”, se souvient le chef de l’État. On
gagne en 1997 contre toute attente, Jospin ne sait pas qui choisir comme premier secrétaire, il me prend. Et
voilà. Ce qui n’était pas forcément prévisible devient possible. »

 

Dissolution ratée oblige, Jacques Chirac a été contraint d’appeler à Matignon un Premier ministre socialiste, Lionel
Jospin en l’occurrence, finaliste malheureux de la présidentielle deux ans plus tôt. En deux temps, trois
mouvements, Hollande a pris la tête du PS. « Jospin est Premier ministre et mon rôle, mon devoir, mon choix,
c’est de faire qu’il devienne président de la République », explique François Hollande.

 

Mais le « vieux » Chirac a encore de la ressource.

 

En avril 2002, Jospin, à la stupéfaction générale, est éliminé dès le premier tour, au profit de Jean-Marie Le Pen
qui plus est, offrant à Chirac une réélection inespérée. Le parti socialiste est sonné. Pour longtemps.

 

« Si Jospin avait gagné l’élection présidentielle, dit Hollande, peut-être qu’il m’aurait choisi comme Premier
ministre, c’était possible, il ne me l’a jamais dit. Mais il n’est pas élu, je suis premier secrétaire, je me retrouve, ce
qui n’était pas imaginable, dépositaire de la gauche qui est par terre. Il n’en reste plus qu’un, c’est moi, qui dois
relever le Parti socialiste. C’est une épreuve, je le fais. Mais imaginons que Jospin en 97 m’ait choisi comme
ministre et pas comme premier secrétaire, je ne suis pas du tout dans le paysage. Une carrière, c’est fait de
décisions personnelles, d’ambition, mais aussi de circonstances… »

 

À en croire François Hollande, c’est à partir de 2002, après « le choc du 21 avril », que l’ambition présidentielle
est vraiment née, chez lui. Forgée au gré des évolutions de poste, des désillusions et disgrâces des concurrents
potentiels. Et vu l’état de ruine dans lequel est le Parti socialiste… « Je me retrouve dans une responsabilité que
je n’avais pas imaginée, c’est-à-dire pratiquement seul en scène. Donc, je reconstruis le PS en me disant : “Si j’y
parviens, je pourrai éventuellement prétendre”, même si dès cette époque, Fabius était lui-même dans l’idée
d’être candidat, que Strauss-Kahn y songeait… »

 

Même pas un fantasme assumé, un truc à la Jean-François Copé, persuadé d’être né pour être président mais
assez seul à le penser, non, juste une idée qui s’impose peu à peu, trace sa route dans un cerveau conçu comme
un logiciel. Droit à l’essentiel. « Je me disais, relate Hollande, si je réussis mon parcours de premier secrétaire, je
devrais pouvoir y parvenir. On ne peut concevoir une ambition que dans une préparation et dans une
circonstance : il faut être prêt à relever un défi mais faut-il encore que la circonstance permette de le faire. »

 

C’est le propre des esprits cartésiens : rationaliser tout, y compris l’irrationnel.

 

En 2005, le premier secrétaire du PS prend de plein fouet le « non » au référendum sur le traité constitutionnel
européen, dont il soutenait pourtant mordicus l’approbation. Il a le sentiment d’avoir mené le Parti socialiste,
divisé, dans l’impasse.

 

 

 

Son hussard préféré, Stéphane Le Foll, se souvient l’avoir vu décomposé. « Je l’avais trouvé abattu comme
rarement, nous rapporte Le Foll. “Et si je m’étais trompé ?” me disait-il. Il avait peur d’avoir fait une connerie. Il y
a une forme de résilience chez lui. Il est très urbain et sympa, mais c’est un dur, une lame. Une carapace douce,
et un noyau de métal. Il peut être très dur, ce salopard, sans te le dire franchement !… »

 

 

Le coup est rude, mais la petite étoile en a vu d’autres, une petite éclipse et puis voilà, elle réapparaît. Hollande
surmonte l’obstacle européen.

 

Mais en 2006, nouvel écueil.

 

Plus délicat encore, surtout sur le plan personnel.

 

Face à lui, voici que s’avance Royal, Ségolène Royal. Compagne, mère de ses quatre enfants, bête de scène et
lutteuse acharnée. Et la voilà qui s’empare du témoin ! Elle sera la candidate socialiste à l’élection présidentielle
de 2007. « Pour moi, au-delà de ma situation personnelle avec Ségolène, ce n’est pas un problème, parce que je
me dis, moi, je suis empêché par le traité constitutionnel européen qui a été repoussé… Donc je fais l’impasse sur
2007. Après, je me dis que, si Ségolène réussit à être présidente, ce sera elle, dans ma génération : si elle gagne
et qu’elle est une bonne présidente, elle continuera… » Et lui renoncera à ses chimères présidentielles.

 

Il ne l’avoue pas, mais il se dit aussi que, si sa compagne, donnée perdante face à Sarkozy, échoue, il y aura un
flambeau à ramasser…

 

On n’est pas forcément obligé de le croire sur parole, mais en tout cas, Hollande jure qu’il était prêt, alors, à
jouer le rôle de « Premier Monsieur » à l’Élysée, en soutien de sa compagne présidente, avec qui il était pourtant
en instance de séparation. Un First Mister à la française. « Si elle avait gagné, je n’en aurais pas du tout conçu de
frustration, d’amertume ou d’aigreur, assure-t-il. À un moment, il faut savoir s’effacer. Mais elle ne gagne pas et
ensuite le congrès qui suit est un congrès de déchirement dans lequel je ne suis déjà plus. Ça m’a beaucoup servi
pour la suite. »

 

En effet, Hollande a rendu en 2008 son tablier de grand maître de la synthèse socialiste, avec une grosse envie
présidentielle bien calfeutrée.

 

 

 

« J’ai longtemps été un second »

 

Personne ne l’attend ? C’est sa chance. Depuis toujours. « Là, je me dis : avec ce congrès raté, avec cette
élection qui n’a pas pu être victorieuse, j’ai une possibilité. Et je m’y prépare, je m’y prépare encore plus
intensément. » Au PS, les « éléphants », les barons du parti, l’observent avec dédain, voire commisération.
Quelle erreur. Ne jamais sousestimer un adversaire, encore moins un rival. La politique, c’est l’art de la méfiance.

 

François Hollande a toujours été méprisé.

 

Ses concurrents n’ont pas su le voir revenir du tréfonds de l’oubli. De toute façon, ils ne l’ont jamais pris au
sérieux.

 

Un second couteau ne devient pas une première lame, n’est-ce pas ? S’il croit en ses chances, il ne se rêve pas
en conquistador, l’épée foudroyante hors du fourreau. Hollande, c’est d’abord un type qui a toujours été dans
l’ombre, à la remorque de plus brillants, plus charismatiques que lui - il y en a eu beaucoup.

 

Cela crée une psychologie politique. « J’ai longtemps été un second, dit-il franchement. Comme souvent dans la
vie politique, il faut être un second avant de devenir premier. J’ai été second de Delors, très longtemps, jeune
trentenaire, second de Jospin, jeune quadragénaire. Et mon parcours s’est interrompu avec la défaite de Jospin
en 2002. »

 

Le vrai handicap de François Hollande, le souci auquel il se heurte depuis toujours, c’est de surmonter le regard
extérieur sur son apparence, tellement débonnaire. Il sait se faire apprécier, ça oui, mais pour ce qui est d’être
respecté… Il encaisse, pleine face, une forme de délit de « sale gueule » politique. Trop commun, trop gentil,
trop mou, trop terne… Trop tout.

 

Il n’en disconvient pas vraiment. « Je suis obligé d’affirmer ma légitimité, qui est discutée. J’ai été obligé d’en
rajouter dans l’affirmation. » Il a dû affronter l’éternel complexe de supériorité de ceux qui ont été ministres, les
vrais décideurs. En simple apparatchik, Hollande, lui, était bon à régler les conflits en bureau national, à alimenter
les conversations dans les antichambres du pouvoir.

 

« Moi, personne ne m’a vu arriver », dit-il.

 

Il continue à remonter le fil du passé, devant nous. « Quand je suis devenu premier secrétaire, c’est Jospin qui

 

m’a choisi. Personne ne pense qu’il va le faire, il le fait. Jospin disparaît, on se dit : “Tiens, François Hollande
devient premier secrétaire, mais ce n’est pas le vrai premier secrétaire, il ne devrait pas être là, c’est
Strauss-Kahn ou Fabius qui devraient être là.” Bon, c’est moi. Ensuite, quand je quitte la tête du PS en 2008,
personne n’imagine que ça va être moi le candidat en 2012. C’est vrai, personne ! »

 

Il se lance dans la primaire socialiste en mars 2011, dans le scepticisme général : il démarre avec 3 %
d’intentions de vote et des troupes clairsemées. Strauss-Kahn fait la course en tête, très largement. Mais le favori
des sondages voit ses ambitions se fracasser dans une chambre d’hôtel à New York, et c’est Hollande qui rafle la
primaire socialiste. Personne ne s’y attendait.

 

Sauf lui.

 

« Après, on dit : “Si Strauss-Kahn n’avait pas eu cette aventure new-yorkaise…” Mais moi, je pense que je l’aurais
battu à la primaire », affirme Hollande. Il a toujours estimé qu’il l’aurait de toute façon emporté à la loyale sur
DSK. Car l’ex-patron du FMI était trop exposé, selon lui. « Je ne voyais pas tellement d’attaques sur sa vie privée,
en fait, explique Hollande, mais plutôt sur sa relation avec l’argent, son patrimoine… Là, on sentait une fragilité.
C’est pour ça que je pensais vraiment l’emporter à la primaire. D’ailleurs, un sondage, qui n’a jamais été publié,
au moment de la fameuse nuit où DSK est arrêté à New York, nous donnait bord à bord. »

 

Il jubile, mesurant le chemin parcouru : « Je n’étais pas dans les codes, pas Premier ministre, pas même
ministre… » Le Foll avait bien raison : « La pression, ça le stimule », nous disait-il à propos de son patron. Ou
encore : « C’est quand il a la tête sous l’eau qu’il se montre le plus fort. » À cette aune, il sera imbattable en
2017…

 

 

 

« J’ai un sentiment de supériorité très très fort… »

 

On connaît la suite. Le Bourget, la victoire finale contre Nicolas Sarkozy, l’accession à l’Élysée. Une histoire
authentiquement romanesque, le triomphe du Petit Chose de la politique, cet alchimiste de génie qui a su
transformer le plomb en or, transcender les doutes et les sarcasmes pour en faire le moteur de sa réussite.

 

C’était son destin.

 

« Ça existe, cette étoile, puisqu’elle m’a conduit là, constate-t-il. Je suis candidat dans le cadre de la primaire,
DSK est considéré comme le favori. Mais il se trouve que je suis président… »

 

Comme s’il devait son élection au hasard. À sa bonne fortune, plutôt.

 

Oui, vraiment, cette phrase dit tout du personnage. « Il se trouve que je suis président. » C’est lâché comme ça,
sans ambages, le constat jubilatoire d’une évidence, mâtiné d’une légère pointe d’incrédulité, et qui sonne
presque comme un aveu : « Ce n’est que du plus, je n’ose pas dire que du bonheur, mais que du plus. »
Comprendre : que pourrait-il redouter désormais alors qu’il a déjà réussi l’impossible ?

 

Mais il ne voudrait pas conforter cette image de président par défaut, élu de la providence, alors il ajoute : «
Quand je regarde rétrospectivement, je me dis, finalement, c’était logique. Qui était le meilleur dans cette
génération ? Qui avait anticipé ? Au-delà des aléas de la vie, il y avait sans doute une logique qui m’a conduit là.
Il n’y a pas que du hasard. » Obéissant à l’injonction du poète américain Ralph Emerson, il a « accroché un
chariot à son étoile ». Il lui suffisait de croire à sa destinée, et de saisir les opportunités. Au risque de trimballer,
aussi, un « chariot » de contempteurs, réduits - très provisoirement - au silence, au printemps 2012.
Brinquebalés dans le sillage de l’étoile filante.

 

Les persifleurs d’antan, il les regarde du haut de son fauteuil présidentiel, aujourd’hui. La force du pouvoir. Il a
tellement été moqué, pourtant. « Ça ne m’énerve pas, puisque je suis devenu président de la République. »

 

Il rit.

 

« Ceux qui se sont livrés à ce type de phrases ou de caricatures ne sont pas dans ma situation, observe-t-il
presque cruellement. J’ai un sentiment de supériorité très très fort… C’est vrai, ce n’était pas gagné. Tous ceux
qui ont essayé de réduire ma position, de me caricaturer ou d’affaiblir ma situation, l’ont fait parce que, d’une
certaine façon, ils étaient en doute sur la légitimité qui était la mienne. »

 

Il ne leur en veut pas. Ou alors conserve sa rancœur par-devers lui. Il s’est construit dans l’adversité, de toute

 

façon. Il les remercierait, presque.

 

Il faut se souvenir de Fabius le qualifiant de « fraise des bois » ou de « monsieur petites blagues », déléguant ses
dévoués spadassins pour mieux assassiner oralement son rival. Il était « Flanby », « Culbuto », « Pépère »…
Tous ces surnoms dont l’ont affublé ses concurrents. « Oui, mais regardez, aujourd’hui, Fabius, il est le plus loyal
des ministres », nous fait-il observer, lors d’un dîner, le 9 octobre 2015, alors que l’ancien Premier ministre n’a
pas encore quitté le Quai d’Orsay pour la présidence du Conseil constitutionnel. « Je me suis toujours dit :
qu’a-t-on dit de Mitterrand ? Il faut toujours se référer à ses prédécesseurs. Quand je regarde Mitterrand, je me
dis que des coups, j’en ai reçu moins que lui. C’est une erreur de penser qu’il était impassible. Il encaissait, il était
très sensible, c’est pour ça qu’il n’a jamais apprécié Rocard, tous ceux qui l’avaient attaqué… Il avait la mémoire
longue, Mitterrand… »

 

C’est le moment pour lui, entre deux verres de vin, dans l’un de ces dîners auxquels nous le convions parfois pour
l’éloigner des pesanteurs de l’Élysée, de sortir sa boîte à outils politique.

 

Petit manuel de survie en milieu hostile.

 

« Il faut être totalement amnésique et ne rien oublier », énonce-t-il. Avant d’expliciter cette aporie d’anthologie :
« Amnésique, parce que si vous commencez à avoir des rancunes à l’égard de tous ceux qui vous ont critiqué,
vous êtes tout seul. Mais vraiment tout seul. Il y a toujours quelqu’un qui, à un moment donné, a dit quelque
chose… Et en même temps, il ne faut rien oublier, parce que vous savez qui a pu à un moment dire ce qu’on sait.
Mais s’il n’y a pas ce pardon… Quand je suis devenu président de la République, je me suis dit : tous ceux qui
m’ont critiqué, je vais leur voter une loi implicite d’amnistie, ça n’a plus d’importance. Aucune importance. J’ai
gagné, je dois rassembler. Si je gagne et que je règle mes comptes, en fait, j’ai perdu. »

 

repense aux mots de Milan Kundera, le pessimisme fait écrivain, dans La Plaisanterie, son chef-d’œuvre : «
Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés. » François Hollande semble postuler
exactement l’inverse, en improbable disciple du philosophe Pangloss, imaginé par Voltaire dans Candide ou
l’Optimisme. Mais le dogme « hollandais » est surtout valable en cas de victoire. Car dans la défaite, on a moins
tendance à pardonner, tout de même. Toujours se souvenir des confidences de Le Foll. Hollande, ce « noyau en
métal » à l’aspect si trompeur. En 2012, il aurait eu la défaite amère, c’est sûr. « Là, j’en aurais voulu à ceux qui
m’avaient critiqué, mais il se trouve que je n’ai pas perdu, j’ai gagné. Je n’en veux à personne. De mon camp.
Celui qui a été le plus dur à l’égard de Mitterrand, c’est Pisani (Edgard Pisani, plusieurs fois ministre entre 1961 et
1985). Il était pour Rocard, il avait dit : “Si Mitterrand est élu, j’irai à la pêche.” C’était quand même dur. Puis
Mitterrand nomme Pisani ministre ! Il se dit : “Ce qui compte, c’est ce que l’homme peut me donner aujourd’hui.”
Il n’oublie pas, il l’a dans la tête. Moi aussi, je l’ai dans la tête. » Nous pouvons en témoigner, Hollande se
souvient de toutes les vilenies, des coups encaissés, des mauvaises manières et

 

autres chausse-trapes. François Hollande n’a pas attendu 2012 pour être intronisé résilient de la République. Et
depuis son élection, ses camarades, qui lui avaient tant manqué de considération, ne lui accordent pas beaucoup
plus de respect ceci expliquant sans doute cela.

 

Mais rien à faire, il ne déviera pas de sa ligne, cet athée fervent pardonnera jusqu’au bout à ceux qui l’ont
offensé. Il n’a rien oublié des gausseries de Montebourg et compagnie. Mais il ne les agonit pas d’injures - en
tout cas pas devant nous. « Je sais tout, confie-t-il en novembre 2015. Mais je ne vais pas leur faire des procès.
J’utilise leurs compétences. Fabius est un très bon ministre, même Montebourg, à l’époque, je pensais que c’était
bien qu’il soit au gouvernement. Tenez, le cas Cécile Duflot. Un très bon cas. Je l’ai plutôt soutenue quand elle
était ministre. Elle part du gouvernement, elle m’attaque. Mais si demain elle devait revenir au gouvernement,
compte tenu des positions qui ont été les nôtres, je ne m’y opposerais pas. C’est la règle en politique. »

 

Sa règle, plutôt. Fondée sur un pragmatisme absolu. Hollande est un judoka, il se sert de la force de ses
adversaires pour les désarmer. Un contorsionniste aussi, à l’occasion, capable d’échapper à leurs griffes lorsqu’ils
pensent l’avoir neutralisé. Cet homme est né avec une carapace qui lui permet d’endurer les critiques les plus
blessantes.

 

Un avertissement, tout de même : « Le plus dur, ce ne sont pas les gens qui vous traitent mal, ça fait partie de la
politique. Le plus dur, ce sont les gens qui vous trahissent. Vous pensez qu’ils vont être là, mais ils ne sont pas là.
C’est le plus dur. La trahison. Ce n’est pas la même chose que de dire du mal… »

 

Un Macron en cache toujours un autre…

 

Alors, la petite étoile peut-elle continuer à resplendir ? Il va falloir pour cela une sacrée conjonction des astres, un
invraisemblable alignement des planètes. Hollande, c’est certain, y croit toujours. Et survivrait sans doute à une
défaite en rase campagne. « Qu’est-ce que j’ai à perdre ? Rien », lâche-t-il.

 

 

De toute façon, il s’est déjà fait une raison. Car cet optimiste invétéré est d’abord un grand fataliste. L’un
n’empêche pas l’autre.

 

Candide pourrait aussi faire siens les mots de Diderot : « Tout ce qui nous arrive de bien ou de mal ici-bas était
écrit làhaut. »

 

« Donc, ça continue ou ça s’arrête, nous dit-il en septembre 2015. Mais si ça doit s’arrêter, ce qui est tout à fait
possible, ça s’arrête. Ce n’est pas une catastrophe personnelle. Sauf si je n’avais été qu’un gestionnaire - dans
une situation qui avait déjà été considérée comme très difficile dès le départ - et qu’on ne retienne rien de ce
passage. Mais je sais maintenant, au bout de trois ans que, de toute façon, il y aura des choses qui seront
retenues. »

 

Le goût de la défaite, il l’a déjà ressenti. En 1993, à titre personnel. Puis, au nom du PS, dans un grand nombre
d’élections. « Je n’ai pas peur de perdre. C’est vrai que ça peut être humiliant de perdre, quand on est sortant.
Être désavoué, c’est humiliant. C’est aussi humiliant de se dire “je ne peux pas y aller”. Même si j’ai donné des
raisons. C’est humiliant de dire “je n’ai pas réussi, je n’y vais pas”. Dans les deux cas, c’est humiliant… »

 

Au fond de lui, il a toujours voulu se représenter.

 

Le chariot est encore accroché à l’étoile.

 

« Je pourrais dire : “Écoutez, c’est moralement ma responsabilité de dire que je ne peux pas y aller parce que je
n’ai pas réussi à atteindre mon objectif.” Si ce n’est pas présenté comme une forme de fuite, mais comme une
forme de courage et d’honnêteté. Et si je dois y aller, c’est aussi de dire : “Ce sera très difficile, je peux perdre, et
alors, c’est la vie de perdre. Mais c’est mon devoir d’y aller.” Et si je suis battu, eh bien voilà, c’est la démocratie.
Je n’aurai pas de frustration et je n’en voudrai pas aux Français, je ne les considérerai pas comme des mauvais
citoyens parce qu’ils n’ont pas voté pour moi. »

 

« La vie ne s’arrête pas là… », dit-il seulement, comme pour mieux conjurer l’hypothèse.

 

 

 

« J’aurai vécu cinq ans de pouvoir relativement absolu »

 

Il dit ne ressentir aucun remord, nulle amertume. « Finalement, quand je regarde mon parcours, je n’étais pas
sûr d’arriver au résultat où je suis. C’est déjà formidable. Ma vie, elle a déjà été réussie, et pendant cinq ans,
j’aurai fait ce que je pensais devoir faire, personne ne m’aura empêché de faire, personne ne m’aura conduit à
faire ce que je n’aurai pas voulu faire. J’ai fait exactement ce que j’avais décidé de faire. Je n’ai pas d’excuses, et
je n’ai pas non plus de regrets. » Cinq années à la tête de la sixième puissance mondiale, cinq années confronté
à l’horreur terroriste, à la crise économique, aux tourments de la gauche, aux procès en parjure, à la félonie…

 

Mais il aura goûté à la drogue ultime, le pouvoir suprême. « J’aurai vécu cinq ans de pouvoir relativement absolu,
finalement, puisque c’est aussi ça la VeRépublique. J’impose à mon camp, qui n’y aurait sans doute pas consenti
naturellement, des politiques que je considère comme justes. J’ai fait des réformes, il en restera quelques-unes.
Le pire, c’est de partir avec un bilan où rien ne reste. Moi, je pense qu’on pourra retenir des choses. » Il dit
éprouver le sentiment d’avoir donné cent pour cent de lui-même. « C’est ça, la bonne attitude, faire ce qu’on
pense devoir faire. Sans l’idée obsessionnelle d’être candidat. Et qu’il reste quelque chose. Ça ne justifie pas non
plus de heurter son camp sous le prétexte d’être courageux. L’autre reproche qui m’est adressé, c’est : “Il pense
que ça va s’arranger tout seul.” Non. Je ne pense pas que ça va s’arranger tout seul. »

 

Parfois, il confesse tout de même « un devoir d’optimisme ».

 

Comme s’il devait entraîner derrière lui 66 millions de Français déprimés. Comme s’il pouvait accorder, à tous, le
bénéfice de sa bonne destinée. On en revient là, toujours : « Je crois effectivement à une certaine bonne étoile,
parce que rien ne m’avait porté facilement à ce destin. »

 

Jusqu’où le mènera-t-elle ? À une réélection ? Tout le monde ou presque la juge impossible. À ses yeux, raison de
plus pour y croire.

 

 

 

 

I

 

LE POUVOIR

 

 

 

 

 

L’ascension

 

Dans votre ascension professionnelle, soyez toujours très gentil pour ceux que vous dépassez en
montant. Vous les retrouverez au même endroit en redescendant.

 

Woody Allen

 

Les écologistes ? « Des cyniques et des emmerdeurs. » Sarkozy ? Un Dark Vador de la politique, qui ne s’adresse
qu’à « la partie noire de chacun d’entre nous ». En ce 3 avril 2012, François Hollande, bien calé dans son siège, à
l’arrière de sa vieille berline de campagne, se révèle d’humeur offensive.

 

Il arrose large.

 

La campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2012 bat son plein, la France connaît un joli printemps, et
le candidat socialiste oscille entre deux options : tout dire, essaimer le fond de sa pensée, en clair prendre des
risques, ou gérer tranquillement son avantage, que traduisent les sondages, en père tranquille de la politique. En
tout cas, avec nous, il se lâche, à sa façon, tandis que défilent les paysages d’une France figée, intemporelle.
Parfois, pourtant, il disparaît dans ses pensées.

 

Inaccessible.

 

À quoi songe-t-il ce jour-là, entre Tours et Blois ? À cette phrase, qu’il vient de prononcer devant un parterre de
fidèles : « Je suis sérieusement de gauche, et je suis pour une gauche sérieuse, celle qui ne décevra, ne déviera
pas » ? Est-ce le même François Hollande qui promettait, en octobre 2011, dans l’ivresse de sa victoire à la
primaire socialiste : « C’est le rêve français que je veux réenchanter » ? Ses supporteurs savent-ils que, dès
1988, dans le premier portrait qui lui était consacré dans Le Monde, ce même François Hollande, tout frais
député, se réclamait cliniquement d’une « gauche triste », froidement réaliste ?

 

Déjà l’impossible grand écart, les germes de l’incompréhension. Il sait tout cela. On l’observe, ce curieux animal
politique. Il nous fascine, au sens où sa personnalité à la fois nébuleuse et raisonnable paraît incongrue dans une
époque de simplification extrême et de passions exacerbées.

 

Au fil des années, de son impopularité croissante, notre intérêt ne faiblira pas. Bien au contraire. Le contraste
abyssal entre l’empathie que le candidat avait su provoquer et le rejet que le président a rapidement suscité a
rendu notre sujet d’étude d’autant plus fascinant.

 

Mais notre place à nous, pour l’instant, c’est donc « à l’arrière des berlines » comme le chantait Alain Bashung, à
ses côtés ou au fond des salles de meetings, un peu cachés. On se sent parfois en décalage, au cœur de ce
cirque électoral qui vit en autarcie.

 

D’un rassemblement à l’autre, on suit Hollande. Enfin, on essaie. Le début d’une aventure journalistique sans
pareille. Il enchaîne les réunions électorales, perd sa voix, conquiert les cœurs et les esprits de foules scandant
immuablement « le changement, c’est maintenant ». Ce slogan de campagne, simpliste et donc efficace, qui lui
colle à la peau, encore aujourd’hui, comme une combinaison de plongée un peu trop moulante dont il aurait du
mal à s’extraire.

 

 

Il est vrai qu’il est descendu très loin, en apnée, promettant, créant une attente, un désir. Il éprouve une
sensation nouvelle, au cours de cette campagne, un frisson qui l’étreint à chaque fois qu’il prend la parole, devant
la foule frémissante. Comme s’il se révélait à lui-même.

 

Sous le technocrate perçait donc un tribun ?

 

C’est notre première vraie rencontre, ce 3 avril. « Sarkozy, on va le taper », vient-il de glisser, enhardi, à
quelques journalistes. Il se laisse aller, l’espace de quelques minutes. L’intensité retombe. À l’arrière de sa
voiture, sur la voie rapide, on s’apprivoise. Les allusions à François Mitterrand affleurent, évidemment, dès les
premières phrases. Cela ne cessera d’être le cas, cinq années durant. Plus qu’un modèle, le premier président
socialiste de la VeRépublique fait figure de référence absolue aux yeux de François Hollande.

 

Il a toutes les chances d’être élu, même si Nicolas Sarkozy, dans un sondage CSA publié la veille du premier tour,
le distance très légèrement, avec 30 % contre 29 % des intentions de vote. Mais il reste donné gagnant au
second tour. Il se projette. Échafaude toutes sortes d’hypothèses. L’ascension vers le sommet, c’est aussi une
litanie de questions auxquelles il faut pouvoir répondre. Gouverner, c’est prévoir ? Oui, mais il faut aussi prévoir
avant de gouverner. Première interrogation majeure, comment incarner le pouvoir ?

 

Façon Valéry Giscard d’Estaing, de cette « manière hautaine et aristocratique qui lui a coûté cher », comme le dit
Hollande ? Ou tel Nicolas Sarkozy, qui, selon lui, a « repris une forme monarchique, sans la hauteur du monarque
» ? Il s’interroge à haute voix, plonge dans ses souvenirs. Sarkozy, « il n’y a que dans la dernière période où il
s’est représidentialisé qu’il a pu échapper un peu à sa caricature », lâche-t-il.

 

 

 

Retour à la matrice originelle, François « Ier».

 

« Mitterrand n’exerçait pas pleinement le pouvoir, se souvient Hollande, il laissait faire ses ministres, presque
parfois trop. » Hollande a fréquenté l’Élysée, dès 1981, comme chargé de mission. Il connaît bien la maison. Il a
pu observer de près l’arrivée de la gauche aux affaires. « Ce qui m’avait surpris, c’était de voir avec quelle
rapidité Mitterrand s’était installé dans le faste du protocole, dans le silence même du lieu, dans la majesté, les
gestes, les actes solennels. Je lui avais trouvé des circonstances, pas atténuantes, explicatives : il était le premier
président de gauche de la VeRépublique, il devait montrer que la gauche pouvait occuper l’Élysée. »

 

Une anecdote lui revient à l’esprit. À l’époque, Ségolène Royal, sa compagne, joue les petites mains à l’Élysée,
tout comme lui dont la principale mission est de fournir des notes, de mettre en branle son intellect hors norme
détecté très tôt par les radars de Jacques Attali. Le G7 doit se réunir à Paris, il faut trouver un lieu pour recevoir
les chefs d’État, organiser les dîners. Le château de Versailles est finalement choisi, alors que Ségolène Royal
avait proposé des endroits moins connotés, comme les châteaux de Rambouillet ou de Chelles. Prémices de cette
dérive monarchique dont sera accusé - plutôt à juste titre - François Mitterrand ? Pas du tout, à en croire
Hollande : « Il recevait Reagan, Thatcher, il voulait leur montrer, et c’était totalement calculé, qu’ils étaient là non
pas chez un président socialiste, avec des ministres communistes qui l’accompagnaient, mais dans la France
éternelle. C’était son message, et il avait raison. Mitterrand devait donner des gages. Pour revenir à moi, il
m’appartient de définir une nouvelle présidence. Je l’ai dite normale, cela ne signifie pas grise ou terne. »

 

Il pressent, déjà, les risques inhérents à toutes les ambiguïtés charriées par ce concept de « président normal ».

 

Hollande l’a bien compris, les apparences, ça compte. Il ne s’est pas astreint à se délester d’une dizaine de kilos,
à changer de lunettes, de costumes, pour perdre la bataille de l’image dès les premiers jours. Il connaît la
versatilité de l’opinion publique, son exigence, aussi. Remontent vers lui les images d’un Sarkozy, au lendemain
de son élection, en 2007, bombant le torse, lors d’un jogging. « C’était vraiment… Le jogging, en gros je suis
comme les autres, je ne change pas mon mode de vie. Moi, je ne crois pas du tout à ça. Les Français n’ont pas
envie d’un président qui serait le président d’un relâchement, ils ont envie d’un président exemplaire. »

 

Il sait déjà qu’il n’emménagera pas à l’Élysée. Il veut rester dans l’appartement de la rue Cauchy, qu’il loue avec
sa compagne Valérie Trierweiler. « On veut quelqu’un qui ait une vie », soutient-il. Même s’« il ne s’agit pas non
plus de s’humilier ».

 

Un mantra : « Mettre de la simplicité. »

 

On lui demande quelles erreurs il convient d’éviter, dans les premiers temps d’une présidence. Il réfléchit. «
L’alternance, dit-il, c’est l’alternance de la rancune et de la revanche. Il faudra calmer. » Il ne triomphera pas, son
score, il en est déjà convaincu, n’aura rien d’un plébiscite, contrairement aux pronostics des sondeurs. « Si l’on
gagne, prophétise-t-il, ça va être 51-52 % [il sera élu avec 51,56 %], donc cela veut dire qu’il y aura 48 % de

 

gens pour qui ce ne sera pas la fête. Je pense que la période va être très difficile. Et puis les marchés vont me
tester, ça peut branler dans le manche assez vite. »

 

Étonnante, tout de même, cette capacité à anticiper les difficultés, puis à s’y précipiter malgré tout, la tête en
avant. Front haut. Cette forme de prescience ne le quittera pas du quinquennat.

 

Mais l’on s’avance. Pour l’heure, tout lui sourit. Les sondeurs le portent déjà en triomphe, l’accueil est partout
enthousiaste, les courtisans, prompts à sauter dans la roue du vainqueur annoncé, ne le quittent pas d’une
semelle. Son équipe semble soudée. Manuel Valls gère la communication, quand Bernard Cazeneuve, Stéphane
Le Foll ou Pierre Moscovici conseillent, organisent, débroussaillent.

 

Il fonce, l’esprit libre, sur l’autoroute vers le pouvoir.

 

 

 

« Bernard Squarcini doit être la première personne à partir »

 

Le candidat a déjà quelques certitudes. Par exemple sur le devenir du très sarkozyste patron de la Direction
centrale du renseignement intérieur, le contre-espionnage. « Bernard Squarcini doit être la première personne à
partir, nous assure-t-il. Il ne faudra pas attendre les élections législatives. » La méfiance est profonde.

 

C’est même de la défiance. « Il faut faire gaffe maintenant, prévient même Hollande. À la DCRI, si on vire
Squarcini rapidement, il y aura des rétorsions. »

 

Il est reproché à Squarcini d’avoir été vraiment très loin pour complaire au pouvoir précédent, jusqu’à surveiller la
presse trop curieuse dans l’affaire Bettencourt, ou à mettre la DCRI au service du couple Sarkozy-Guéant,
soucieux de mieux contrôler les gêneurs patentés.

 

Hollande est déterminé à faire le ménage. Même si certains dans son entourage, Julien Dray par exemple, lui
suggèrent de prendre des précautions vis-à-vis de Squarcini. Car ce dernier, malin, prudent, a récemment donné
quelques gages au futur président.

 

Hollande n’est pas très à l’aise sur ces sujets-là, à dire vrai, tant l’univers policier lui est étranger. « Il faudra faire
attention, modère-t-il toutefois. Il y a un danger terroriste, il ne faudrait pas donner le sentiment que c’est une
forme d’irresponsabilité. J’aurai à m’en occuper moi-même. Pour la DCRI, il faudra trouver quelqu’un qui ne soit
pas regardé comme un instrument de notre pouvoir. » Un autre sarkozyste peut préparer ses cartons : Frédéric
Péchenard, le directeur général de la police nationale, ami d’enfance du président de la République sortant. « Il
faut lui laisser quelques mois. Il est tellement lié à Sarkozy… Mais on le traitera correctement… »

 

Il réfute toutefois l’expression de « chasse aux sorcières ». Il s’agit juste d’éloigner ceux qui, à ses yeux, ont
fauté. Comme le procureur de Nanterre Philippe Courroye, autre fidèle du président « sortant », suspecté d’avoir
tenté d’enterrer l’affaire Bettencourt (ce qu’il conteste), sans parler des surveillances, là encore, exercées sur des
journalistes indociles : « Lorsqu’il s’agit d’une violation caractérisée de la loi, ce qui est le cas de Courroye, ce
n’est pas possible de le garder, lâche violemment Hollande. Les premiers jours, il ne faudra pas perdre de temps.
»

 

Dans trois semaines, c’est le premier tour de l’élection. Bientôt, on saura si François Mitterrand a un successeur
potentiel. Un président de gauche.

 

François Hollande se pense prêt. En 1997, se souvient-il, quand Lionel Jospin était arrivé à Matignon, « on n’était
pas vraiment préparés ». Cette fois, les compétences professionnelles extérieures ont été repérées, elles sont
prêtes à intégrer les postes à haute responsabilité. « Il y a une cohorte de gens dans l’administration qui ont
travaillé avec la gauche, qui ont même pu être directeurs sous la droite, mais qui veulent travailler pour leur
pays. En 1997, cohabitation oblige, on ne pouvait changer aucun directeur sans l’accord de l’Élysée »,
rappelle-t-il.

 

Et lui, saura-t-il supporter la curiosité publique ? Il a publié les informations liées à son patrimoine personnel -
1,17 million d’euros -, son dossier médical est disponible. « L’argent n’est pas un problème, ni une nécessité »,
philosophe-t-il. Il a eu le temps de prendre du recul. Une diète médiatique qu’il s’est imposée, en novembre
2008, après avoir cédé son poste de premier secrétaire du Parti socialiste à Martine Aubry. « J’avais été trop
exposé : deux ans porte-parole et onze ans à la tête du PS. C’était voulu, de disparaître un peu. Le jeûne
médiatique, ça fait du bien. » Jusqu’au 31 mars 2011, date de sa déclaration de candidature à la primaire de la
gauche, il se fait donc discret. « À partir de 2009, je me prépare à être candidat sans que mes chances d’y

 

parvenir soient très importantes. Ce qui est amusant, c’est comme le regard des commentateurs peut changer.
On me voyait toujours comme le premier secrétaire du PS, le compagnon de Ségolène Royal… Et après, on m’a
vu différemment. En fait, on ne sait plus si on change soi-même ou si c’est le regard des autres qui change. Sans
doute les deux… »

 

2009, c’est une grande période de fragilité pour les socialistes. Aubry est contestée, Royal en souffrance. On sent
poindre une demande de renouvellement. « Le paradoxe est que je l’incarne, alors que j’ai été le plus associé à la
vie du PS », s’amuse-t-il, a posteriori.

 

Cet épisode de distanciation l’enchante. D’abord, il profite. Prend des vacances, bronze, fait du vélo, s’occupe de
sa chère Corrèze. Il peaufine son projet, et son personnage, conseillé par sa nouvelle compagne journaliste,
Valérie Trierweiler. Lance des clubs de réflexion, dans l’indifférence quasi-générale : « Répondre à gauche », puis
« Démocratie 2012 ». Delphine Batho, l’une de ses porte-parole durant la campagne, l’a vu se préparer. « Il est
incollable sur tous les sujets, nous confie-t-elle le 25 avril 2012, encore pleine d’admiration. Hollande, c’est à la
fois le type qu’on sous-estime et qu’on jalouse, tant il est brillant. » Doté d’une bonne dose de confiance en
lui-même, aussi. Hollande, c’est ce type sorti de l’ENA qui, réformé en raison de sa myopie, va contester cet avis
médical pour effectuer pleinement son service militaire. « François est à l’aise avec lui-même, il s’aime, théorise
devant nous Aquilino Morelle, lui aussi proche conseiller durant cette campagne. François a toujours su qu’il était
le meilleur. »

 

Il vient de nulle part mais se sent à l’aise partout, c’est sa force.

 

Mais on peut détenir tous les savoirs du monde, avoir fait et refait cent fois dans sa tête les parcours initiatiques,
arpenté les plus grandes salles de meetings de l’Hexagone, être finalement l’un des politiciens les plus
expérimentés du pays, on n’est jamais vraiment prêt à gouverner. « Quand cela arrive, ça vous tombe dessus,
reconnaît Hollande dès avril 2012. Il faut faire attention, on est saisi par la situation, il ne faut pas faire président
avant de l’être. On ne s’appartient plus, après. » D’où l’importance d’être bien entouré, secondé.

 

 

 

Parmi la myriade d’interrogations, le casting à l’Élysée. Le rôle du secrétaire général de la présidence de la
République est essentiel. Facilitateur, démineur, il est tout à la fois. La personne vers qui tout converge, le chef
de gare. Hollande n’a pas finalisé sa réflexion, même s’il pense très fortement à Bernard Boucault, alors directeur
de l’ENA. Un pur préfet de gauche, cordial, droit. « Sarkozy, résume-t-il, avait trouvé son Guéant, moi pas
encore. Mais Guéant savait tout sur Sarko, pas sûr que Sarko savait tout sur Guéant… » Hollande veut quelqu’un
de sûr à ce poste crucial. Tout sauf un aventurier qui prendrait la parole dès qu’on lui tend un micro, entre deux
voyages confidentiels en Afrique. « Guéant, cela allait au début, et puis c’est devenu un mauvais choix, quand il
est devenu tout-puissant, estime Hollande. S’il n’avait pas commis l’erreur d’aller avec Sarkozy, c’était Jouyet qui
était promis à ça, il aurait été le meilleur. » L’ami intime, le fidèle Jean-Pierre Jouyet, aurait dû faire partie de
l’équipe de départ, évidemment. C’était sa place naturelle. Mais avoir accepté un strapontin dans l’équipe
ministérielle de Sarkozy, en 2007, ne pouvait rester impuni. « En 2007, on a suspendu nos relations pendant un
an, sans aucune communication, il m’a dit : “J’ai fait une erreur, laisse-moi le temps, je vais sortir de là” »,
raconte Hollande. Pour cette petite trahison, Jouyet, placé en quarantaine, devra patienter, purger sa peine.
Enfin, façon de parler, puisqu’il atterrit à la tête de la Caisse des dépôts et consignations - ça ne s’invente pas.
Autre souci majeur : quid de l’équipe ministérielle ? Avec, en premier choix, l’hôte de Matignon. Qui désigner
comme chef du gouvernement ? « Il faudra sans doute être injuste », concède le candidat dans un entretien
informel avec des journalistes, le 16 avril. Durant la campagne, il a multiplié les points de contact avec la presse,
délivrant ses messages par petites touches…

 

« Pour Matignon, il y a deux ou trois noms, nous dit-il. Martine Aubry, Jean-Marc Ayrault… » Plutôt deux que
trois, semble-t-il… Le match va se jouer entre la maire de Lille et celui de Nantes, c’est une évidence. « Il n’y a
pas de deal avec Martine, on se parle très peu, mais elle est très loyale, assure encore Hollande. Cela ne peut
être qu’un socialiste, qui a une légitimité, une stature. » Laurent Fabius n’est pas dans la course : « On ne peut
arriver en 2012 avec quelqu’un qui a été Premier ministre en 1984. Mais Fabius est utile, il sait faire travailler les
autres, c’est une grande qualité. » Exit le loyal Stéphane Le Foll, également. « Le Foll est brutal », tranche-t-il,
avant de préciser, dans un petit sourire : « Il en faut aussi… »

 

 

 

« On fera des contrôles fiscaux sur tous les ministres »

 

Et puis, une fois nommé le capitaine, il faut former une équipe. Pas une journée sans qu’un organe de presse ne
parie sur les cotes des uns et des autres. Hollande en joue, en grand ordonnateur des ego. Il a pu, durant ces

 

longues semaines passées à sillonner la France, évaluer les qualités et les défauts de ses potentiels futurs
ministres. Certains ont perdu toutes leurs chances. Comme André Vallini, le député de l’Isère, pourtant un fidèle,
empêtré dans une affaire judiciaire avec l’une de ses anciennes assistantes. « C’est un souci, soupire Hollande.
J’avais pensé à lui pour la Justice. On fera une inspection complète de son cas. »

 

Le candidat les laisse tous mijoter. Aucun des postulants n’ose aborder son cas personnel devant lui.

 

Le quinquennat de Sarkozy se conclut dans un carambolage judiciaire ? Hollande ne veut surtout pas de ça. « Je
ne prendrai aucun risque, prétend-il. On fera des contrôles fiscaux sur tous les ministres, pour ne pas que l’on
soit embêtés. » Des propos qui résonnent drôlement aujourd’hui…

 

« Il y a un devoir d’exemplarité, voire d’invulnérabilité », ajoute-t-il. Tout Hollande est résumé dans cette phrase.
Attaché à la morale publique, certes, mais aussi à anticiper les attaques du camp d’en face…

 

Politique, si politique.

 

Il apprécie son staff de campagne en tout cas. « J’ai confiance en ceux que j’ai agrégés. J’ai rarement connu une
campagne aussi harmonieuse. Leur intérêt, c’est de réussir pour préparer 2022. »

 

Notez bien, 2022, pas 2017…

 

« Si on se plante, aucun de nous ne pourra réussir », prévient-il.

 

Ce 18 avril, nous voici encore dans son véhicule de campagne, direction Montataire, dans l’Oise, où Hollande va
vanter la réindustrialisation de la France aux ouvriers de l’usine Still Saxby, promis au chômage. En arrivant sur
place, il va serrer les mains de salariés qui tiennent une banderole proclamant : « On ne ferme pas une usine qui
gagne. » Il est accueilli aux cris de « François avec nous ! », il est à l’aise, forcément.

 

Sur le chemin du retour, il revient sur ce principe de précaution qu’il entend imposer, comme un bouclier de
protection. Même les plus proches amis ne doivent s’attendre à aucune faveur. Prenez Jean-Pierre Mignard,
l’avocat réputé, le confident aussi, l’homme qui a su éviter les bris d’assiette lors de la séparation entre ses deux
grands amis, François et Ségolène.

 

Gardien des secrets du couple Hollande-Royal, il se verrait bien, c’est logique, garde des Sceaux du premier. « Le
meilleur orateur que j’aie jamais connu », apprécie Hollande. Mais celui-ci n’a jamais été un grand partisan des
personnalités civiles propulsées au gouvernement. « Ministre de la Justice, c’est difficile quand on n’est pas
parlementaire. Badinter pouvait y arriver, mais Mignard… » Même sort pour Eva Joly, la candidate écologiste,
ex-juge d’instruction. « On ne peut pas la mettre ministre de quelque chose », estime Hollande, qui lui reproche
ses propos à l’emporte-pièce contre… Nicolas Sarkozy. L’ancienne juge a accusé publiquement Sarkozy d’avoir été
financé illégalement par les Bettencourt. « Ce qu’elle dit sur Sarko en ce moment, alors qu’elle est magistrate…
Elle n’a pas de preuves », déplore Hollande. En revanche, Cécile Duflot, secrétaire nationale d’Europe
Écologie-Les Verts, jugée « fine mouche », sera elle du casting. Comme Arnaud Montebourg, le flamboyant, fort
de ses 17 % obtenus lors de la primaire socialiste. « Il faut l’utiliser, il joue le jeu, pas toujours adroitement, mais
sincèrement », juge le candidat socialiste. Même principe pour le feutré Bernard Cazeneuve, député et maire de
Cherbourg, « très malin, la révélation de la campagne ».

 

Il faut le voir à l’œuvre, Cazeneuve, susurrer à l’oreille des journalistes, de sa petite voix à peine audible. La
tempérance incarnée, il a cette allure de clerc de notaire provincial qui l’arrange bien, elle lui permet de
dissimuler une vivacité d’esprit hors norme et une ironie mordante, à la hauteur de celle de son mentor politique.
Les deux font vraiment la paire. Il faut aussi penser aux alliances politiques. Les Verts, Hollande les maîtrise. Si
tant est que quelqu’un puisse comprendre ce jeu de go perpétuel entre les écologistes français. « Cyniques et
emmerdeurs », oui, mais enfin, un accord programmatique a été scellé entre Aubry et Duflot, au nom du PS et
d’EELV, et ce « deal » l’engagera, une fois élu. « Je ne suis pas inquiet avec eux, pense à voix haute Hollande. Ils
feront un petit score à la présidentielle, et pas lourd aux législatives. »

 

Ils ne seront donc pas en mesure de se montrer trop exigeants selon lui. Le Front de gauche présente pour sa
part son héraut Jean-Luc Mélenchon, l’agressivité politique faite homme, harangueur-né, jusqu’à traiter son
ancien camarade du PS de « capitaine de pédalo ».

 

Pourquoi tant de haine ? « Sans le vouloir, tente d’expliquer Hollande, j’ai pu exercer sur lui une forme de
négligence affective ou de déconsidération volontaire. Je le voyais à chaque bureau national, tous les mardis soir.
J’avais droit à cinq minutes de Mélenchon, cela pouvait susciter de ma part de la suffisance. Alors qu’il a du
talent, c’est une belle machine intellectuelle. Me traiter de “Capitaine de pédalo”, c’était maladroit, car l’argument
de la droite c’était la crédibilité, donc c’était peu responsable de sa part. D’autant que la plaisanterie à son égard

 

lui est insupportable. »

 

élenchon et ses amis ne seront pas du gouvernement. En tout cas pas du premier. « Il y aura deux
gouvernements, prévoit le candidat. Avant les législatives, et après. C’est plus facile dans l’hypothèse Ayrault que
dans l’hypothèse Aubry, car elle voudra logiquement imposer des noms. Je n’ai pas d’obligations. De toute façon,
elle aura un ministère. »

 

Ou pas. Car ces deux-là, s’ils se soutiennent, ne s’apprécient pas. Question de tempéraments, mais aussi de ligne
politique. Et pourtant, Hollande demeure fidèle à Jacques Delors, le père de Martine Aubry. « Après la primaire,
Aubry m’a dit qu’elle ne voudrait pas de responsabilités. Elle a été loyale, enjouée. » Hollande veut s’entourer de
femmes, faire respecter la parité. Et contribuer à l’émergence d’une génération : Najat Vallaud-Belkacem, « elle
en veut », Delphine Batho, « elle a du talent ». Anne Lauvergeon ? « Son livre est mal tombé, la nommer ferait
règlement de comptes », tranche le futur président, à propos de l’ex-patronne d’Areva, qui vient de publier un
ouvrage, La femme qui résiste, très à charge contre Sarkozy. « Dans son livre, elle en dit trop ou trop peu, on ne
peut pas faire ça dans une campagne électorale. Il faut prouver ce qu’on avance », tacle Hollande.

 

 

 

« Je fonctionne par cercles, sans que jamais ils ne se croisent »

 

Il se méfie du patronat. De ce monde de l’entreprise qu’il a beaucoup fréquenté, un temps, lui l’ancien d’HEC,
l’ex-prof d’économie à Sciences Po. « Je fais attention, depuis quelques années », reconnaît-il. Il fuit les
invitations, les dîners entre puissants. Certains de ses amis ont de l’argent, des relations. Comme le trésorier de
sa campagne, Jean-Jacques Augier. Ou encore André Martinez, qui lui pond des notes. « Quand on est dans une
campagne, c’est toute sa vie qui défile, il faut des gens sûrs. » Il leur fait confiance, à ces amis de toujours.
Même s’il prend des précautions. « Je fonctionne par cercles, sans que jamais ils ne se croisent », explique-t-il,
théorisant ainsi la technique du cloisonnement dont il est le maître incontesté. Nombre des anciens de la
promotion Voltaire (1980) à l’ENA, « sa » promo, se sont manifestés depuis son entrée en campagne. « Ils
apportent un peu de sous, des notes… Les intéressés, ils arrivent à la fin, on les voit venir. Cela me rappelle
Mitterrand, avec ses amis de captivité… »

 

Il sourit. Pas dupe.

 

Et puis, il y a Ségolène. La mère de ses enfants. Celle avec qui tout paraît si simple, tant ils se connaissent. Mais
la situation n’a jamais été aussi complexe, en réalité. Car la compagne de Hollande, Valérie Trierweiler, est
jalouse, maladivement, de cette relation à nulle autre pareille. Lui voudrait que Ségolène Royal soit présidente de
l’Assemblée nationale. Encore faut-il qu’elle soit élue, dans la circonscription qu’elle s’est choisie, à La Rochelle.
Or, l’élu socialiste dissident Olivier Falorni a promis de lui barrer la route. « Ce n’est pas facile, ni pour elle ni pour
moi, certains lui mettront des bâtons dans les roues », confie-t-il, loin d’imaginer à quel point les faits vont
bientôt lui donner raison.

 

Cela avait débuté quatre mois plus tôt, lors du discours du Bourget, le 22 janvier 2012. Un film est projeté, mais il
s’arrête en 2002. Pas de traces de la campagne présidentielle 2007 conduite par Ségolène Royal. Effacée de la
photo. À l’ancienne. Dès le lendemain, mortifiée, l’ancienne candidate réclame du « respect ». Un accroc dans le
contrat tacite censé la lier à son ex-compagnon. « L’oublier dans le film de campagne, ce n’était pas voulu,
déplore François Hollande. C’était une maladresse, c’était blessant. Ce sont des gens qui ont cru anticiper mes
désirs, sans m’en parler. »

 

, autour du candidat, savent à quel point la crise couve, entre Royal et Trierweiler. D’autant que cette dernière
n’a pas su se faire accepter par le staff de campagne. Trop entière, exclusive. Et François Hollande, de son côté,
ne dissimule pas l’infinie tendresse qu’il conserve pour la mère de ses enfants. Il avait été ému par les images
montrant son ex-compagne en larmes, craquant en direct, après son échec à la primaire socialiste, en octobre
2011. « J’avais été la voir », se souvientil. « Nos relations sont normalisées, nos patrimoines séparés. J’ai fait en
sorte que ça se passe bien. » Les enfants ont su jouer les intermédiaires, aussi. Soutenir leur mère. « 2007 a été
une épreuve, 2012, non. Ils avaient tous anticipé qu’elle ne gagnerait pas, ils l’ont protégée », témoigne le
candidat. Lui connaît la vérité familiale. Sa vérité en tout cas. « Le politique du couple, c’était moi, les enfants
l’avaient compris », assure-t-il. Élu « à sa place », il veut pouvoir compter sur cette femme qu’il respecte plus que
quiconque. « Elle a le sens de l’imagination et de l’initiative, elle n’est pas conformiste », décrit-il.

 

Ce couple politique sera un atout pour son quinquennat, il en est persuadé. Comme son amour de la concorde, à
laquelle il est tant attaché. Conscient que c’est aussi un point faible, il ajoute : « La droite a installé cela vis-à-vis
de moi, l’homme qui ne sait pas trancher. » Pour l’instant, cette image d’homme du consensus, qui bientôt
l’accablera, il en joue. Au moins lui correspond-elle totalement. « Je dis toujours oui a priori, je trouve

 

insupportable les gens qui disent toujours non. Cette méthode n’a pas dû être mauvaise pour en arriver là où j’en
suis ! Mitterrand faisait cela, il laissait les choses croupir, et ensuite il prenait les décisions. Jospin, lui, avait
théorisé l’équilibre. Il fallait toujours être à l’équilibre. » Quelque part, l’esquisse d’une méthode. Une ligne de
crête entre Mitterrand et Jospin. Ses deux matrices. L’un a su gagner deux élections présidentielles, l’autre en a
perdu autant. Qu’est-ce qui a fait pencher la balance ? Cette interrogation majeure a hanté la carrière de François
Hollande, nourri sa résistible ascension. « Être efficace, avant tout », c’est une petite phrase qu’il lâche devant
des journalistes, un soir de meeting. Ils n’y prennent pas forcément garde, le propos semble si banal… Et
pourtant, il le définit tellement. Perdre une élection, on l’a dit, ça lui est arrivé. Et il a détesté. « Je préfère gagner
une élection avec un peu moins d’enthousiasme que de la perdre avec beaucoup plus de ferveur », déclare-t-il au
Monde, le 16 mars 2012.

 

Il se montre donc « efficace », le 22 avril 2012. Au premier tour de l’élection présidentielle, il obtient 28,63 % des
voix, contre 27,18 % à son rival, Nicolas Sarkozy. L’écart est plus faible qu’espéré ? Il vire en tête, c’est
l’essentiel. Être premier confère un avantage psychologique certain, installe une dynamique.

 

En bon sportif de canapé, féru du Tour de France, il sait qu’au sortir du dernier virage, mieux vaut s’extraire de la
meute, même légèrement, pour gagner le sprint.

 

Il enchaîne les rencontres, à partir du 22 avril, avec un peuple de supporteurs quasi enamouré. Il a su créer une
envie de lui. Pure sensation de joie, un feeling étourdissant. Le 24 avril, on le retrouve dans le wagon d’un TER
qui le conduit dans l’Aisne. Un essaim de journalistes le suit, index sur l’iPhone, prêts à twitter. Il est sur ses
gardes, la nouvelle doxa médiatique fait la part belle à l’immédiateté, source de grands dangers. Alors, face à nos
confrères, il « verrouille ». Le plus sûr dans ces cas-là est de se réfugier derrière quelques propos creux dont il a
le secret.

 

en face de lui, dans le train, l’affable René Dosière a pris ses aises. Le ventre débordant un peu du pantalon, le
député socialiste de l’Aisne figure vraiment le prototype de l’élu amateur de bonne chère. Mais gare aux
apparences. Dosière, c’est surtout un redoutable spécialiste de la dépense publique, dont il traque les dérives,
inlassablement. D’ailleurs, sa discussion avec le candidat du PS bascule rapidement sur le budget de l’Élysée. «
On peut réduire de 30 % ? » lui demande Hollande. « Et Brégançon, et la Lanterne ? » questionne-t-il encore, en
faisant référence aux résidences

 

présidentielles fournies par la République. Et puis, il y a aussi ces frais de bouche et ces dîners fastueux, à
réduire impérativement. « C’est de l’ordre du symbole, mais c’est important, lui répond Dosière. Le budget de
l’Élysée, c’est 140 millions d’euros, ton salaire, c’est 18 000 euros net environ. Le magistrat de la Cour des
comptes qui contrôle l’Élysée, c’est un bon, il faut garder le contrôle avec lui. » Dès août 2012, Hollande baissera
le salaire présidentiel de 30 %, pour l’amener de 21 300 à 14 900 euros brut par mois.

 

S’il a maigri, Hollande a pris une sacrée épaisseur politique. C’est fou le poids de 10,2 millions de voix. Il semble
différent, changé. On peine à définir précisément cet état de lévitation politique, car la transformation est subtile.
Un ton peut-être légèrement plus ferme, un regard empreint d’une nouvelle assurance…

 

« C’est le meilleur des scénarios », dit-il du premier tour de l’élection, en constatant que Mélenchon doit se
contenter de 11,1 % des suffrages. C’est loin d’être un score dérisoire, bien sûr, mais il semble insuffisant pour
obtenir des concessions du candidat socialiste : « Il aurait fait 15 %, il aurait haussé la voix, ce qui aurait été
assez légitime », dit-il, plus darwiniste que jamais.

 

« Je n’ai pas encore ressenti le moment où l’on devient président, confie-t-il encore. Il y a plus de ferveur chez
les gens. C’est une élection où il y a de la retenue, de la gravité, de la colère. Je ne peux pas dire que c’est fait. Il
ne faut pas être sur la défensive, il faut attaquer. »

 

Alors, il cogne. Il critique Sarkozy sur son « train blindé » : lui président, il jure qu’il ne déploiera pas de moyens
inconsidérés pour se déplacer, qu’il évitera l’avion. Il est encore dans le mythe du président normal. Ça lui
passera.

 

Les meetings se suivent, se ressemblent. La voix s’éraille, prend du grain. Il est en mode conquête, quasi
messianique. Il l’avait dit, il ne s’appartient plus, les rendez-vous s’enchaînent, ses secrétaires s’épuisent, son
service de sécurité enfle à vue d’œil.

 

Il reste une étape, incontournable rituel de la présidentielle, le débat télévisé entre les deux finalistes. Il s’y
prépare, avec, dans le rôle du puncheur de l’ombre, sparring partner rêvé, le poids lourd Stéphane Le Foll. Des
arguments sont rodés, des phrases soulignées en rouge sur un petit papier. Le 2 mai 2012, il affronte donc
Nicolas Sarkozy dans un combat dont il restera, pour la postérité, la célèbre anaphore : « Moi, président… »
Même pas préparée. Pourtant, quand on connaît Hollande, on sait à quel point il aime polir, répéter ses effets

 

oraux.

 

On a revu le match. L’exercice est toujours instructif. Sarkozy, sur la défensive, doit répondre aux accusations
d’un Hollande résolument impitoyable : « Vous avez nommé partout vos proches… », « Vous avez à la fois plus
de pauvres et des riches plus riches », etc.

 

 

 

« J’ai vu de la haine dans ses yeux »

 

Stéphane Le Foll assiste au duel, d’abord décontenancé, puis soufflé. « On avait préparé une série de phrases
clés, avant, dans des réunions préparatoires, raconte-t-il. J’avais préconisé une attaque plus musclée. J’ai dit que
je le voyais bien attaquer directement sur le thème : “Monsieur Sarkozy, comment pouvez-vous incarner le
rassemblement alors que vous n’avez cessé de diviser les Français ?” François a pris note, comme il fait toujours.
Mais c’est lui qui décide ! À l’arrivée, il a décidé de commencer plus soft. Du coup, j’ai trouvé le début un peu
mou. Et puis, très vite, il a repris cette idée, en attaquant sur ce thème. En tout cas, même moi qui le connais
bien, il m’a impressionné, notamment pour sa pugnacité. Et même les aubryistes nous ont dit après que Martine
n’aurait pas pu être à ce niveau, être aussi efficace et intégrer à ce point la posture présidentielle. »

 

Aquilino Morelle est présent lui aussi, dans les loges, avec Valérie Trierweiler et quelques proches. Quand
Hollande sort du studio, il leur raconte l’affrontement verbal, l’ambiance au couteau, sur le plateau. Le candidat
socialiste se souvient du regard de Sarkozy, quand il lui a lancé en pleine face son anaphore : « J’ai vu de la
haine dans ses yeux », dit-il presque gravement.

 

Mouché en direct, Sarkozy ne pardonnera pas cet instant historique à Hollande. C’est donc ce « Moi, président »,
improvisé par un socialiste patelin, qui restera dans les annales télévisuelles, aux côtés du « monopole du cœur »
inventé par Giscard, ou de « l’homme du passif » sorti du chapeau mitterrandien.

 

Sarkozy aurait dû se méfier davantage. Ne pas sous-estimer son contradicteur. Il a une circonstance atténuante :
qui n’a pas, un jour, sous-estimé François Hollande ? Personne ne l’a vu venir, avec son allure pataude, son
tempérament douceâtre, ses faux airs de chef de bureau… Ce manque de considération, l’ancien député de
Corrèze en a fait une force redoutable, le moteur de sa réussite.

 

Le 6 mai 2012, il est élu président de la République française. L’ascension est terminée. Il a planté son drapeau
au sommet. Attention, l’oxygène se raréfie, tout en haut.

 

 

 

 

 

Le lauréat

 

Un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas. Lao Tseu

 

Voilà donc à quoi ressemble un président fraîchement élu.

 

Un type fatigué, toujours entre deux coups de fil, claquemuré dans son QG. Pas d’euphorie, surtout pas. En fin de
campagne, il avait déjà forci, un peu, les buffets ont rempli leur inévitable office, et le costume semble froissé,
mal ajusté.

 

Mais qu’importe.

 

Nous sommes le 10 mai 2012. Trente et un ans très exactement après le couronnement de François Mitterrand,
le nouveau président socialiste de la République française s’appelle François Hollande.

 

C’est l’heure des premiers pas.

 

Le lauréat est dans la place.

 

 

Quatre jours après la victoire, devant son QG de campagne, au 59 de l’avenue de Ségur, dans le très chic 7e
arrondissement parisien, les télévisions sont en édition spéciale permanente. Le président n’a déjà plus une
minute à lui.

 

Le pouvoir, c’est d’abord accepter de ne plus s’appartenir. François Hollande ne s’y est jamais vraiment résigné, il
en paiera le prix fort.

 

Les chefs d’État du monde entier se pressent pour lui présenter leurs hommages. Son ton n’en laisse rien
paraître, toujours égal, car chez lui les grandes joies aussi sont muettes, mais son visage porte les stigmates des
folles heures victorieuses, de Tulle, où il a vécu les premiers instants de son triomphe, jusqu’à la fête de la
Bastille, à Paris. Avec ce curieux baiser, prémonitoire, arraché presque de force par sa compagne, sur une scène
corrézienne, au son de l’accordéon, puis l’avion privé, le retour à Paris, la liesse.

 

Tout est historique, désormais.

 

Ce jeudi 10 mai, nous reprenons le fil de nos échanges, interrompus plus de deux semaines. Un peu naïvement,
nous avions espéré pouvoir le suivre, au plus près, durant l’emballement final. Il n’en a rien été, le candidat a
disparu de nos écrans radars, nous convainquant ainsi de « redimensionner » notre projet. Dire que nous avions
initialement pensé pouvoir enquêter sur les « cent jours », soit les trois premiers mois de son mandat…

 

Place donc au président.

 

« C’est vraiment à 20 heures, quand votre visage apparaît sur l’écran, que vous réalisez. Et tout de suite, vous
basculez dans l’après », nous dit-il. Les médias à ses trousses, la sécurité omniprésente… D’ailleurs, il est temps
de choisir, soigneusement, les gardes du corps (dé)voués à l’escorter pendant les cinq années à venir. Ces
hommes et femmes vont tout savoir du président, ils seront son ombre portée. Hollande a pu compter, en la
matière, sur les conseils de Daniel Vaillant, ancien ministre de l’Intérieur, et de Lionel Jospin. Ils lui ont glissé des
noms. Ses nouveaux officiers de sécurité sont « sûrs ». Ce ne sont pas forcément les plus costauds, mais au
moins n’ont-ils jamais été pris en flagrant délit de sarkozysme débridé.

 

Le premier coup de fil du président Hollande a été familial.

 

« Dès l’élection connue, j’ai appelé mon père en premier. Il a 89 ans. Il m’a dit : “Tu vas avoir plein d’ennuis.” Il
aurait voulu pour moi une existence qui me permette de bien gagner ma vie, sans exposition médiatique, sans
soucis. C’est raté. » Il sourit. « Je pense qu’il a voté pour moi », lâche-t-il, précisant aussitôt : « Par passion
paternelle. » Les affinités politiques de cet ancien médecin, dont François Hollande parle si peu, sont anglées très
à droite.

 

garde en tête les tout premiers instants. Savoure. « Après ma victoire, Sarkozy m’a appelé. Comme d’habitude, il
ne parlait que de lui, en mélangeant le public et le privé. Il m’a dit : “Tu verras, c’est dur, il faut que Valérie
appelle Carla…” » Il baigne dans une douce allégresse, jongle aisément avec les dossiers qui, déjà, s’empilent
dans un cerveau parfaitement configuré. Lui qui, depuis toujours, ne vit que pour la politique, touche son graal. «
Le gouvernement ? Je ne veux aucune fuite, donc personne ne sait, à part moi, dit-il. J’ai choisi mon Premier
ministre. Il ne le sait pas. » À l’Élysée, finalement, c’est Pierre-René Lemas, directeur du cabinet du président du
Sénat, qui va occuper le poste de secrétaire général. Un type bon homme, ouvert, fumeur invétéré et humaniste
incorrigible. Préfet, la droite l’avait violemment débarqué, il tient sa revanche. Un temps pressenti pour le poste,
Bernard Boucault, autre haut fonctionnaire de gauche, prend finalement la tête de la préfecture de police de
Paris, emplacement stratégique s’il en est. Une secrétaire passe la tête. « François, le président tunisien Moncef
Marzouki souhaite te parler. » Hollande interrompt la conversation, va se poster derrière son bureau. Il met le
téléphone en mode haut-parleur. L’heure est à la transparence. « Monsieur Hollande, on s’était rencontrés à
Dijon, lors d’un congrès, entame Marzouki. À l’époque, qui aurait dit que je

 

serais aujourd’hui à Carthage, et vous à l’Élysée… - Oui, je ne sais pas ce qui était le plus improbable, d’ailleurs,
ironise Hollande. - Passer de 3 % à 52 %, c’est un sacré chemin. Tous les Tunisiens ont voté pour vous. Votre
prédécesseur m’avait invité à Paris, je n’étais pas très enthousiaste…, le flatte Marzouki. - Je viendrai le plus
rapidement possible », promet le président français. « L’état de grâce, cela ne dure pas longtemps », prévient
pour conclure son homologue tunisien.

 

L’agenda présidentiel est bouclé. Le premier voyage officiel sera pour la chancelière allemande, la conservatrice
Angela Merkel. Le germanophone Jean-Marc Ayrault est mandaté pour discuter, de son côté, avec le SPD, les
sociaux-démocrates allemands, histoire d’exercer une subtile pression sur Merkel. Le nouveau président a promis
d’assouplir les positions européennes, plus particulièrement celle de l’inflexible Angela, et de créer les conditions
d’un pacte de croissance.

 

 

Il s’y attelle.

 

 

 

« Mitterrand a tué le match ! Après le Panthéon, que voulez-vous faire ?
»

 

Nous le revoyons le jeudi 17 mai. Jour de son premier Conseil des ministres, à l’Élysée. La passation de pouvoirs
a eu lieu, deux jours plus tôt. Peu appréciée par Nicolas Sarkozy, c’est un euphémisme. Cet homme, qui avait
érigé l’humiliation comme méthode bis de gouvernance, ne supporte pas qu’on le batte froid. Or Hollande, lors de
son discours d’intronisation, n’a pas un mot sur l’action de son prédécesseur, ses cinq années passées à l’Élysée.
Pas un geste de réconfort. Rien. Sans parler de l’affront consistant à ne pas raccompagner Sarkozy jusqu’à sa
voiture.

 

Ceux qui ne connaissaient pas Hollande et son caractère déterminé en sont surpris.

 

Pas ses proches. « On ne voulait pas être gentils, nous confie alors le conseiller politique Aquilino Morelle. S’ils
sont vexés, qu’ils aillent se faire foutre ! Ceux qui pensent que François est un gentil et un mou se trompent,
c’est même n’importe quoi de penser ça. »

 

Pour son entrée en fonction, Hollande n’a rien voulu de fastueux. Pas de cérémonie tape-à-l’œil, ni de geste
spectaculaire et symbolique. « Mitterrand a tué le match ! Après le Panthéon, que voulez-vous faire ? »
s’exclame-t-il. Alors, il ira simplement rendre hommage le 15 mai à Jules Ferry et à Marie Curie, presque
modestement, pour se mettre ensuite au travail. Au vibrion « bling-bling » a succédé un homme simple,
entièrement concentré sur sa tâche : tel est en substance le message qu’entend diffuser le nouvel élu.

 

C’est évidemment Jean-Marc Ayrault qui est choisi pour conduire le premier gouvernement de François Hollande.
Nulle surprise dans ce choix. Le député et maire de Nantes, président du groupe socialiste à l’Assemblée
nationale, est un homme rigoureux et discret, sans aspérités apparentes, estimé au Parti socialiste, et surtout
d’une fiabilité totale, peu susceptible par exemple de jouer sa carte personnelle dans un futur proche. Il manque
de charisme ? Pas grave, l’époque n’est plus à cela, pense Hollande. Et puis, l’important, c’est sa valeur ajoutée.

 

Il ne trahira pas.

 

Un peu par hasard, on tombe sur le tout nouveau Premier ministre au premier étage de l’Élysée, le 17 mai.
Sagement assis sur le canapé bleu et or, dans le vaste hall d’accueil donnant accès au bureau du président de la
République. On ne se connaît pas. Des boissons fraîches nous sont servies cérémonieusement par des huissiers
porteurs de lourds colliers protocolaires d’un autre temps. Il est 14 h 30. Nous nous présentons. Rapidement,
face à nous, Ayrault regrette l’image souvent donnée de lui. « Ces portraits que l’on fait de moi, où l’on parle de
mon soi-disant manque de charisme… C’est drôle ce décalage entre cette image caricaturale d’homme distant et
froid, et ce que je suis vraiment », nous glisse-t-il, à peine fâché.

 

Quelques minutes plus tard, François Hollande franchit le seuil du salon Vert, la salle de réunion qui jouxte son
bureau. C’est ici, dans cette pièce où trône une table interminable, qu’ont lieu les brainstorming, les réunions de
cabinet… Au fond, à gauche, la porte qui donne sur le bureau présidentiel. Il nous convie dans son nouvel antre.

 

Tous les trois.

 

Il est 14 h 50, cet après-midi-là, et, un peu surpris, on suit à grands pas le président et le Premier ministre, qui
s’apprêtent à tenir la traditionnelle réunion précédant le Conseil des ministres.

 

La scène est savoureuse : Hollande, assis à son bureau déjà couvert de dossiers. Le président a un sens de
l’ordre qui lui est propre. Et Ayrault, face à lui, le séant en équilibre précaire sur une chaise, penché en avant. Le
proviseur et l’ancien professeur d’allemand.

 

Pas un bruit, si ce n’est le tic-tac de l’horloge, qui sonne tous les quarts d’heure. On s’est assis, quelques mètres
en retrait. Rien n’a été dit explicitement, mais on en a déduit que nous étions autorisés à écouter, à condition de
nous faire discrets.

 

« Où en est-on pour le décret ? » attaque Hollande. « J’ai saisi ce matin la Cour des comptes pour une évaluation
de l’état de nos comptes », répond Ayrault. « Ce serait bien d’avoir ça pour le 1er juin, avant les élections
législatives », observe Hollande.

 

 

Bien pensé. Mais irréalisable.

 

Les élections se déroulent les 10 et 17 juin, l’audit de la Cour des comptes ne sera finalement rendu que le 2
juillet 2012, avec un diagnostic très pessimiste des magistrats de la rue Cambon. La France va mal, la dette
publique s’est creusée sous le quinquennat Sarkozy marqué, c’est vrai, par la terrible crise de 2008. De toute
façon, Hollande est convaincu qu’il ne pourra pas capitaliser aux législatives sur l’échec de la politique
économique de son prédécesseur. C’est peut-être là sa grande erreur initiale.

 

reprend : « Pour les législatives, je t’ai dit que je voyais Martine [Aubry] demain ? Elle a bon esprit. Elle a accepté
qu’on se voie à Matignon. » « C’est bien, répond Hollande. Il faut préciser tous les décrets d’attribution des
ministres. Tu auras quelques frottements : Mosco-Montebourg, et un deuxième, Duflot-Bricq. Mais il faut faire
attention à l’expression. » Surtout, ne pas donner le sentiment d’un gouvernement d’amateurs, ou d’écoliers en
quête de récompenses. Hollande se lève soudain. Les deux hommes s’écartent, se placent près de l’une des
immenses fenêtres qui donnent sur le jardin de l’Élysée. Curieux moment. Nous sommes les témoins d’une scène
de cinéma, vue cent fois, au cœur des récits

 

politiques portés à l’écran. Deux puissants de ce monde, mains croisées dans le dos, qui devisent à voix basse
devant de lourds rideaux, réglant le sort des uns et des autres. Ils semblent vraiment nous avoir totalement
oubliés. D’invités, nous sommes devenus voyeurs. Sensation étrange.

 

On tend l’oreille, évidemment.

 

 

 

« 350 000 euros à ne rien faire, c’est fou… »

 

En l’occurrence, c’est de Jean-Paul Faugère dont il est question. « Fillon ne m’a demandé qu’un seul service,
recaser son directeur de cabinet », commence Ayrault. La tradition républicaine réserve de fait un « traitement de
faveur » au principal collaborateur du Premier ministre en cas d’alternance politique. Et François Hollande
n’entend pas y déroger.

 

Mais s’agissant de Jean-Paul Faugère, il y a un gros souci. « Pour Faugère, il y a un problème de rémunération,
350 000 euros, c’est trop, il faut moraliser tout cela. 350 000 euros à ne rien faire, c’est fou… », lâche Hollande.
Faugère doit incessamment être nommé président du conseil d’administration de CNP Assurances, ex-Caisse
nationale de prévoyance, le premier assureur-vie français.

 

Le 29 juin, Faugère obtiendra tout de même son poste.

 

Deux autres fidèles de Sarkozy vont obtenir des lots de consolation appréciables. Guillaume Lambert, ex-directeur
de la campagne du candidat de l’UMP, sera nommé préfet. S’agissant de Xavier Musca, secrétaire général de
l’Élysée de 2011 à 2012, Hollande confie ceci à son Premier ministre : « Musca, Sarkozy m’avait demandé de le
caser à la Caisse des dépôts… » Un poste trop sensible. Musca deviendra finalement, le 13 juin 2012, directeur
général délégué du Crédit agricole. Subitement, le président s’éclipse. Quelques minutes.

 

Seuls dans le bureau présidentiel, on profite de l’occasion pour rediscuter avec le Premier ministre. « On
s’apprécie avec Fillon, on s’est beaucoup parlé, nous confie-t-il. Il m’a dit que la seule nomination qu’il a vraiment
regrettée, c’est celle de Bernard Squarcini », le patron du contre-espionnage. « Fillon a souffert avec Sarko,
reprend Ayrault. Il m’a dit : “Si vous pouvez virer Squarcini, ce serait formidable. C’est la seule nomination que je
n’ai pas pu empêcher. Quelle déception ce Squarcini…” »

 

Quelques jours plus tard, à Matignon cette fois, Ayrault nous affirmera que François Fillon se serait aussi
beaucoup plaint de Claude Guéant (secrétaire général de l’Élysée de 2007 à 2011). « Fillon lui en voulait
terriblement, à Guéant. Il lui reprochait la diplomatie parallèle, les ventes d’armes, l’affaire libyenne… Guéant
était arrivé dans un sentiment de toutepuissance. Fillon n’a pas aimé certaines nominations, et ce milieu des
intermédiaires, que fréquentait Guéant, ce n’est vraiment pas sa culture. »

 

Ce sont surtout les écoutes téléphoniques et autres surveillances illégales que le prédécesseur d’Ayrault n’a pas
digérées, apparemment : « Fillon a été blessé là-dessus. Tout se décidait à l’Élysée. » Ayrault conclut, sèchement
: « Nicolas Sarkozy a dégradé sa fonction dès le début. »

 

Ce jeudi 17 mai en début d’après-midi, le moment est solennel. Le Conseil des ministres approche. Le premier du
nouveau président. Un authentique rite républicain. Dans le bureau attenant à celui du chef de l’État, quatre
secrétaires effectuent un rapide tour d’horizon. Une sorte d’état des lieux. Trois d’entre elles étaient déjà dans le

 

staff de campagne du candidat socialiste. Discrètes, courtoises, professionnelles. En privé, elles tutoient le
président, le protègent tant qu’elles le peuvent.

 

Les stylos ont disparu, mais surtout, les disques durs des ordinateurs ont été changés. À chaque alternance, c’est
le grand ballet des broyeuses, paraît-il. L’équipe Sarkozy a fait le métier, comme on dit. « Mon ordinateur ne
fonctionnait pas, raconte le secrétaire général Pierre René-Lemas, il a fallu une journée pour remettre en fonction
les téléphones… Et il n’y avait aucune archive, rien ! »

 

Déjà, l’Élysée bruisse de l’arrivée des ministres, les uns après les autres. Les berlines noires se garent sagement
dans la cour, sur les graviers. Les photographes hèlent les stars du gouvernement : Montebourg au
Redressement industriel, Valls à l’Intérieur, Duflot au Logement, Taubira à la Justice… Dix-sept hommes, dix-sept
femmes. Dans le hall, au premier étage, un coiffeur et une maquilleuse sont présents. Le président doit être
impeccable. « Bon, que prévoit le protocole, par où j’arrive dans la salle du Conseil des ministres ? » interroge
Hollande en vrai bleu, lui qui n’a jamais fait partie du moindre gouvernement. Ce Conseil des ministres, c’est une
première, pour lui aussi. « Vous passez par la gauche, monsieur le Président », lui répond un huissier.

 

Logique.

 

À son arrivée, le nouvel élu semble bénéficier d’une belle cote d’affection parmi le personnel de l’Élysée. Il les a
réunis, huissiers, cuisiniers, employés de maison, assistantes, leur demandant ce qu’ils souhaitaient, quels
changements il pouvait apporter à leur quotidien… Malin. À rebours, là encore, de la période précédente : des
membres du personnel nous ont par exemple confié que les collaborateurs n’avaient pas le droit de traverser le
hall du premier étage - il n’était pas rare que des éclats de voix percent les murs du bureau présidentiel. Hollande
nous en fait une description apocalyptique : « Il faut voir la violence qui existait ici. Les huissiers, les secrétaires,
nous disent : “Vous n’imaginez pas ce que c’était la vie sous Sarkozy.” Ça hurlait, ils entendaient des cris, ils se
faisaient insulter, les dossiers volaient, les gens avaient peur. » Lemas se souvient de l’installation à l’Élysée. « Un
jour, Hollande est entré dans mon bureau, et il m’a dit : “Viens, on va faire un tour des bureaux.” On a été serrer
des mains dans les couloirs, puis dans les cuisines. Le simple fait que le président dise bonjour aux secrétaires,
c’est rien, mais en même temps, c’est tout. J’ai senti en arrivant ici que le personnel était stressé, surtout sous
Guéant secrétaire général. Le système de gestion de Sarko est fondé sur le stress, il l’a presque théorisé. »

 

À ce niveau-là, au moins, le changement, c’est vraiment maintenant.

 

En ces premiers jours, l’euphorie règne parmi les collaborateurs du président. Lyrique, Aquilino Morelle nous
confie même

 

être « totalement bluffé » par les débuts du président Hollande, « tellement supérieur » à son prédécesseur, bien
entendu. À l’évidence, les proches du nouveau locataire de l’Élysée ne sont pas encore dégrisés. Bientôt, on va
s’entendre dire que la France est passée « de l’ombre à la lumière », pour reprendre la formule malheureuse de
Jack Lang fêtant la victoire socialiste, au printemps 1981…

 

Ils déchanteront vite.

 

 

 

« Je suis simple, oui. C’est mieux que “normal” »

 

Hollande en tout cas ne force pas son personnage : il conçoit sa nouvelle vie à l’image de sa campagne, tout en
sobriété. Dans son bureau, il a ajouté une table de travail, retiré une banquette. « Je ne veux pas personnaliser à
l’excès. Les lieux, je les connaissais, ça a aidé. En fait, peu de choses ont changé dans le décor, c’est même
extraordinaire », note-t-il, rappelant son rôle de conseiller officieux de François Mitterrand dès mai 1981. Ce qui a
le plus évolué, dans son nouveau statut ? « Le regard sur moi a changé, tranche-t-il. J’en étais sûr. Avant,
j’entendais : “Nicolas Sarkozy, il fait président.” Maintenant, c’est moi. C’est du jour où l’on est président que l’on
fait président. Cette fonction, il faut s’en pénétrer. » Et parfois s’en dépêtrer.

 

Le jour de la visite de Vladimir Poutine à Paris, le 1er juin, Hollande a ainsi débarqué à l’improviste dans un
appartement bondé de son immeuble de la rue Cauchy, à l’occasion de la traditionnelle fête des voisins ! « La
tête de mes voisins, s’amuse-t-il, ils n’en revenaient pas. » Il ajoute : « Je suis simple, oui. C’est mieux que
“normal”. D’ailleurs, j’ai conservé mon numéro de portable, tout simplement parce que, comme ça, les gens qui
veulent me joindre peuvent toujours le faire. » Manuel Valls n’est pas loin de s’en étrangler. « Quand il a, avec
son téléphone non crypté, une conversation avec un chef d’État étranger, je le sais, nous confie-t-il. Je lui dis :
“Heureusement que c’est moi ton ministre de l’Intérieur, toute la conversation a été captée.” Il me répond : “Ah
bon…” »

 

 

François Hollande sera donc un président de la République à la mode Borgen, la série télé danoise, un type banal,
dont tout le monde ou presque connaît le numéro. Enfin, c’est comme ça qu’il voit les choses, à ce moment-là…

 

Simple, le nouveau président, mais ferme, aussi. Hollande a décidé de marquer le coup, pour ce premier Conseil
des ministres, qu’il veut exemplaire : baisse de 30 % des salaires du président et des ministres, signature
collective d’une charte de déontologie… Pour ceux qui espéraient une séance en forme de jouissance collective,
c’est raté. L’heure est au sérieux, au travail. Un mot d’ordre : e-xem-pla-ri-té. Et le discours du président ne laisse
pas de place à l’autosatisfaction.

 

Hollande met en garde ses ministres, dans un propos que nous avons exhumé des archives de l’Élysée : «
Aucune expression publique d’une opinion divergente, quelle qu’en soit la forme, ne saura être acceptée. Même si
chaque membre du gouvernement garde sa sensibilité politique, il est au service d’une équipe. Et il ne peut s’en
détacher. » Il exige donc « l’exemplarité dans les comportements », « le sens de la rigueur, du devoir et de
l’honneur ». Les conflits d’intérêts éventuels sont bannis. Et il termine avec cet avertissement : « En ce lieu,
l’amitié demeure. La familiarité disparaît. » Le tutoiement n’a plus cours.

 

« François » est devenu monsieur le Président.

 

« Un seau d’eau froide, se souvient Valls. Il a été dur, sans doute exprès, pour se protéger en quelque sorte. »
Pour les très proches de Hollande, le changement est plus que perceptible. Presque difficile à accepter. « Il s’est
glissé dans les habits de président très vite, observe Stéphane Le Foll. Ce premier Conseil des ministres, c’était
curieux, tendu. On a eu droit à un discours très formel. Puis il y a eu la charte de déontologie, et ensuite la baisse
des salaires. Pfff… On s’est tous dit : “C’est hard !” À la fin, il m’a dit : “Reste…” On s’est vus dix minutes en tête
à tête, dans la pièce à côté de la salle du Conseil des ministres. Là, je lui ai dit : “Regarde le chemin parcouru…”
Il a opiné. »

 

Ce qui unit Le Foll et Hollande est de l’ordre de l’indicible. Il sera toujours le dernier des grognards, lui dont les
manières, la trajectoire aussi, sont à l’opposé de son mentor. Mais leurs liens sont indéfectibles. Le nouveau
ministre de l’Agriculture a toujours secondé Hollande, que ce soit au PS ou ailleurs, souvent pour faire le sale
boulot, quand il fallait marteler, frapper du poing sur la table. Il a toujours su, aussi, lui dire franchement les
choses. Alors, ce 17 mai, à l’Élysée, Hollande sait très bien ce qu’il doit à son fidèle soldat. Cette petite entrevue
est une manière de le lui rappeler. Les toutes premières mesures de la présidence Hollande reçoivent un bon
accueil : prolongation de la trêve hivernale pour les sans-abri, revalorisation de 25 % de l’allocation de rentrée
scolaire, retour partiel par décret à la retraite à 60 ans, coup de pouce au SMIC, abrogation de la circulaire
Guéant sur les étudiants étrangers, retrait des troupes d’Afghanistan…

 

Il s’échine, aussi, à proposer un pacte de croissance à ses partenaires européens.

 

Les ministres, eux, prennent leurs quartiers. Manuel Valls, à l’Intérieur, est aux anges. Il marche dans les pas de
son héros, Georges Clemenceau. Ce ministère est essentiel à la bonne marche d’un quinquennat. Encore faut-il
pouvoir compter sur des hommes et femmes fiables. « J’ai été surpris, en arrivant, de la “désarkoïsation”, très
rapide, nous dit-il. Tout simplement parce que le désamour a été très fort à l’Intérieur, aussi. Il y a eu maldonne.
» Bernard Squarcini est donc promptement débarqué, et remplacé par son adjoint, un pur policier, Patrick Calvar.
Même sanction pour Michel Gaudin, préfet de police de Paris. « Squarcini, il était amer, rapporte Valls. Il voulait
être préfet responsable de la zone de défense de l’Île-de-France. Je lui ai dit non, en face. Au-delà du fait qu’il
n’est pas facilement reclassable, avec son implication dans plusieurs affaires comme celle des fadettes, c’était
juste impossible. »

 

préfet Gaudin tente de se débattre, lui aussi. Mais les arguments du futur directeur du cabinet de Sarkozy ne
trouvent pas beaucoup d’écho. « Il m’a dit : “Mais je ne fais pas de politique !” raconte Valls. J’ai souri et je lui ai
répondu : “Quand même !” Gaudin et Squarcini ont oublié ce qu’ils ont fait. Il y a des gens qui ont été humiliés.
Ces deux-là, comme Guéant, Sarkozy les a pervertis. Ils se sont perdus dans le sarkozysme. » Autre titulaire d’un
poste clé, le patron de la police judiciaire de Paris est ciblé lui aussi. Christian Flaesch, grand flic par ailleurs, a le
tort d’avoir les faveurs des sarkozystes. « Il partira d’ici janvier ou février, nous annonce Valls en juillet 2012.
L’idée est de traiter correctement les gens que l’on remplace. » L’éviction de Flaesch sera plus tardive mais
surtout plus brutale que prévue. Il sera limogé en décembre 2013, quelques jours après que nous aurons révélé,
dans Le Monde, l’existence d’un coup de fil compromettant. Le patron de la

 

PJ parisienne a commis l’erreur de prévenir son ancien ministre de tutelle, Brice Hortefeux, de sa prochaine
convocation par les juges de l’affaire libyenne…

 

Pour chacun de ces mouvements dans la police, Ayrault est évidemment consulté. « Pour nous, la police, c’est un
secteur clé, confirme-t-il. On voyait bien que Squarcini, ça n’allait pas, il a eu un comportement inacceptable. »

 

Généralement modéré dans ses appréciations, le Premier ministre semble vraiment en vouloir à l’équipe Sarko.
Sans doute parce qu’elle s’était chargée, pendant la campagne, de rappeler son passif judiciaire. Une
condamnation en 1997 à six mois de prison avec sursis pour un délit de favoritisme, alors qu’il a été réhabilité en
2007, ce qui signifie que le simple rappel de cette sentence constitue théoriquement une infraction. Ayrault cible
tout particulièrement Franck Louvrier, responsable de la communication à l’Élysée entre 2007 et 2012. « C’est
Louvrier qui a sorti ça. C’est un type sans foi ni loi, comme son maître », s’emporte devant nous le placide
Ayrault.

 

À l’Élysée, l’équipe est constituée. Il faut maintenant organiser le travail au quotidien. Hollande connaît le
principal danger des palais nationaux : l’isolement.

 

Le syndrome de la tour d’ivoire, auquel tous les occupants des lieux ont fini par céder.

 

Alors, pour briser le sort, Hollande ouvre grandes les portes du « Château ». Le 1er juin, il accepte d’ailleurs
notre présence à la première réunion de son cabinet au grand complet.

 

 

 

« Ceux qui veulent démissionner, c’est encore possible »

 

Quarante-six conseillers conviés dans le salon Napoléon pour prendre note des consignes présidentielles. Tous les
secteurs sont représentés, logement, communication, justice, sports… Sauf la police. « C’est volontaire, on n’en a
pas besoin, nous explique Lemas. On ne va pas reproduire ce que l’on a dénoncé. Il faut refermer la période
sarkozyste. » Le président a surveillé la réorganisation de la « Grande Maison » de très loin. « Dans la police, ils
sont soulagés, car ils avaient une pression maximale depuis dix ans, avec les réseaux, etc. », nous glisse
Hollande.

 

Comme à son habitude, il a soigneusement préparé son discours. Il remercie d’abord ses collaborateurs d’avoir
accepté de venir à ses côtés, dans ce qu’il appelle curieusement « le palais de la grisaille ». Cette équipe doit être
à son service, mais aussi au chevet de la France. « Le danger est que je puisse apparaître comme étant éloigné
des Français, prévient-il. Je ne veux pas être chef de tout. Celui qui doit arbitrer, c’est le Premier ministre. Vous
êtes des conseillers normaux d’une présidence normale. Il n’y a qu’en France que l’on a installé le pouvoir dans
un palais. On se sent à l’abri de tout, c’est une grave erreur, le protocole vous aspire. »

 

Cet expert en médias met en garde son équipe. Pas question de se disperser dans la presse. « On ne parle pas
au nom du président de la République sans en avoir reçu mandat, assène-t-il. Vous devez prendre garde à la
médiatisation. Les journalistes vont chercher de l’information, des histoires, des portraits. Vous devez faire des
éclairages, mais pas leur donner des informations. On n’a pas que des amis, cela ne vous a pas échappé. »

 

En expert de cette bonne vieille langue de bois qu’il parle couramment, il donne ce conseil avisé : « Il faut être
pédagogique car, plus on est pédagogique, moins on donne d’informations. » Les conseillers, autour de la grande
table dressée pour l’occasion, écoutent, attentifs. C’est un mode d’emploi du pouvoir que leur délivre le président.
« Je ne veux pas avoir de rapport direct avec les ministres, cela doit être exceptionnel, reprend Hollande. Si je
dois intervenir, je le fais auprès du Premier ministre. C’est très important pour son autorité. » Il termine, en
souriant : « Ceux qui veulent démissionner, c’est encore possible. Vous pouvez regagner vos quartiers sombres.
Attention au mois d’août, j’espère que vous n’avez rien prévu pour vos vacances ! »

 

L’été ne s’annonce pourtant pas meurtrier. Hollande bénéficie encore d’une cote de popularité acceptable, 59 %
selon l’IFOP, et le nombre de chômeurs reste sous la barre des 3 millions, en catégorie A. La conférence sociale
est sa grande priorité. Prévue les 9 et 10 juillet 2012, elle doit lancer les grands chantiers qui lui sont chers, et
inaugurer une nouvelle méthode pour gouverner, davantage fondée sur le dialogue. « Il faut chercher un lieu
symbolique, indique-t-il à ses troupes. Ici, le social n’est pas renvoyé par les murs… » Le palais d’Iéna est choisi,
finalement : « Le Conseil économique et social, c’est une bonne idée. Et ça ne nous coûte rien », se félicite-t-il.

 

Les fameux couacs de ses jeunes ministres n’ont pas encore gangréné l’image du gouvernement. Seule Cécile
Duflot, en bonne écologiste indisciplinée, se fait remarquer en vantant dès le 5 juin les mérites de la
dépénalisation du cannabis. « Duflot, nous dit alors Ayrault, je lui ai dit de choisir entre son parti et le
gouvernement. Après la gauche caviar, on ne va pas avoir la gauche pétard ! »

 

Et le président au fait, quelle est sa position, sur le fond ? Il se livre rarement sur les sujets de société, qui ne
l’intéressent pas beaucoup. « Ça, je suis contre, tranchera-t-il devant nous en novembre 2015. Est-ce que cela
empêcherait d’autres trafics ? Non, ce serait sur d’autres drogues que cela s’organiserait. Deuxièmement, cela
suppose de faire des débitants de tabac ou des pharmaciens des organisateurs de ce commerce-là, des dealers.

 

Au moment où on fait en sorte de faire le paquet neutre, ce serait quand même paradoxal ! - Vous avez déjà
fumé, vous, des joints ? » tentera-t-on. Sa réponse ne nous surprend pas : « Non, jamais. Même si, dans ma
génération, des drogues dures comme le LSD circulaient. Je n’avais pas envie de me retrouver dans cette
situation. »

 

Les élections législatives approchent, cruciales. À quoi servirait une victoire présidentielle en mai, si Hollande, mis
en difficulté, se trouvait, en juin, contraint à une godille permanente au Parlement ? Il lui faut une majorité claire
avant de pouvoir composer un deuxième gouvernement.

 

Il est fier du premier, en dépit des déceptions engendrées chez ses amis non retenus. « François Rebsamen,
André Vallini, Claude Bartolone… égrène-t-il. C’est injuste, évidemment, ils auraient pu faire de bons ministres,
mais ils ont été les variables d’ajustement de la parité. Pour Aubry, l’idée aurait été un grand ministère de
l’Éducation et de la Jeunesse. Mais elle a été claire dès le début : ce sera Matignon ou rien. »

 

Rien, donc.

 

En tout cas, Martine Aubry à Matignon, cela « aurait été possible », confie-t-il. Mais son sort dépendait de «
l’élection présidentielle et des rapports de force » qui en découleraient. De fait, un score plus élevé de Mélenchon
et des Verts au premier tour aurait probablement poussé Hollande à « gauchiser » son équipe. Le chef de l’État
qui, comme il nous le confie encore le 13 juin, « souhaite des ministres communistes au gouvernement ».

 

Mais finalement, il s’accommode parfaitement du profil hyperconsensuel d’Ayrault, dont le positionnement au sein
du PS lui correspond bien plus. Sans doute sous-estime-t-il, en revanche, le pouvoir de nuisance de « la dame
des 35 heures ».

 

 

 

« On ne va pas la laisser tomber, Ségolène… »

 

« Je suis satisfait des premiers pas du gouvernement, malgré les attaques contre Christiane Taubira. Mais elle a
bien répondu, et ça n’a pas marché sur le plan électoral », se réjouit-il. Au premier tour des élections, trois jours
plus tôt, le 10 juin 2012, la majorité présidentielle a obtenu 39,8 % des voix. Un bon score. Mais le président est
préoccupé. D’abord pour son ex-compagne, Ségolène Royal, en très grande difficulté à La Rochelle, face au local
Olivier Falorni, qu’il a vainement tenté de ramener à la raison. « C’est décevant. On ne va pas la laisser tomber,
Ségolène, car elle a été notre candidate, quand même. » Et la mère de ses quatre enfants, aussi. Il lui avait
conseillé, en vain, de reprendre la circonscription qu’elle avait cédée à Delphine Batho.

 

Hollande s’alarme surtout des scores du Front national. Il voit, déjà, poindre une convergence de pensées entre
la droite et son extrême. Au second tour des législatives, la majorité présidentielle gagne son autonomie : 331
députés, avec 49,9 % des voix. Une seule victime, de taille, Ségolène Royal.

 

Les premiers pas du nouveau président paraissent assurés. « Je ne suis pas surpris qu’il soit à la hauteur,
témoigne Valls. Ce que j’ai vu et découvert dans sa campagne, c’est son énorme concentration, sa connaissance
des dossiers, et son obsession à ne pas faire de conneries. » Ne pas faire de « conneries », donc, en particulier à
l’étranger, où il s’est très vite rendu, dès le 19 mai, pour rencontrer Barack Obama en tête à tête, puis pour
assister au G8, à Camp David, la résidence d’été des présidents américains. « J’étais attendu là-dessus, et j’ai
imposé des thèmes », s’applaudit Hollande. Il s’est surtout fait remarquer en refusant de tomber la cravate,
contrairement à ses homologues. Erreur de bizut ? À l’en croire, pas du tout. « Je n’aime pas les codes, y compris
celui qui impose de ne pas mettre de cravate ! » rétorque-t-il dans une pirouette.

 

Aquilino Morelle accompagne le président aux États-Unis. Toujours en pâmoison, le conseiller se dit presque
surpris par l’agilité avec laquelle Hollande s’est glissé dans le costume de grand de ce monde. « Sur la séquence
étrangère, il a été impressionnant. Tellement à l’aise… Il faut dire qu’il a beaucoup bossé, ingurgité je ne sais
combien de notes. On passe notre temps à vomir sur nos élites, mais elles sont très bien formées. Hollande est
beaucoup plus fort que Merkel par exemple, il n’a fait aucune faute », s’enflamme le conseiller.

 

La crise de la zone euro cueille tout de même de plein fouet le nouveau président. « D’emblée, nous dit-il, c’est
un sentiment de grande pression. Il y a bien un état de grâce, mais ni politique ni social. Des bonnes nouvelles, il
n’y en a pas autant qu’on le voudrait. » L’équipe sortante lui a légué plusieurs cadeaux empoisonnés. Peugeot
par exemple, qui va mal, très mal.

 

Le 12 juillet 2012, le patron de PSA, Philippe Varin, annonce un plan de suppression de 8 000 emplois. Hollande
n’est pas surpris : « Je savais parfaitement quand je suis arrivé que Peugeot allait faire une annonce très forte,

 

puisque Varin m’avait dit pendant les élections qu’il se préparait quelque chose. Il l’avait repoussé à la demande
de Sarkozy… » Montebourg, lui, fait du Montebourg. Il gronde, tempête, pointe publiquement « la responsabilité
de la famille Peugeot », dénonce des « dissimulations »… Hollande de son côté joue de sa complicité avec
Ayrault. L’assemblage est complémentaire.

 

Verbe haut contre profil bas.

 

Nonobstant les coups de menton, reste une pénible réalité : le groupe automobile brûle 200 millions d’euros de
trésorerie chaque mois. C’est le premier dossier chaud du chef de l’État, sur le plan économique. « Montebourg,
nous dit-il, ne pouvait pas faire autrement qu’interpeller l’entreprise, par rapport à un plan social qui était lourd,
et par rapport au report d’une décision connue depuis au moins un an. Il pouvait à juste raison mettre en cause
l’actionnaire, qui n’avait pas apporté assez de capitaux et avait exigé beaucoup en retour en termes de
dividendes. Varin n’est pas de mauvaise composition. Ce n’est pas lui qui a demandé à reporter la décision, c’est
Sarkozy. Et puis Montebourg, ce n’est pas le gars qui a une dimension uniquement tribunitienne, le gars qui
interpelle… Il est dans la préparation stratégique. » Plus réservé sur le style Montebourg, Le Foll lâche : «
Arnaud, il part sabre au clair, mais dans ces cas-là, il faut quand même regarder s’il y a des troupes qui suivent
derrière ! Et puis, il y a son travers perpétuel, donner des leçons à tout le monde. »

 

 

 

« Je ne dirai pas le mot austérité, sûrement pas… »

 

Entre la France et son nouveau chef, la lune de miel semble déjà terminée. Elle aura duré à peine quelques
semaines. Place aux conflits, à la litanie des plans sociaux. Le patronat redevient ce redoutable prédateur, prêt à
dévorer des socialistes un peu trop naïfs.

 

Lors de son intervention du 14 juillet, Hollande s’exprime depuis l’hôtel de la Marine, afin de respecter l’une de
ses promesses, ne plus inviter, tel un monarque, les journalistes à l’Élysée pour l’entretien télévisé traditionnel. «
Sinon, on dirait que rien n’a changé », nous confie-t-il avant cet exercice obligé. En revanche, pas question de
prononcer lors de cette émission les termes « rigueur » ou « austérité », beaucoup trop « connotés » selon le
chef de l’État. « Je serai interrogé sur mes engagements, devine-t-il. Je vais dire qu’il y a un effort à faire. Je ne
dirai pas le mot austérité, sûrement pas, mais je peux parler d’une gestion rigoureuse, ça ne me dérange pas. On
est entraîné dans des querelles sémantiques… Si je dis rigueur, immédiatement la presse dira : “Il avoue la
rigueur.” Si je ne le dis pas, elle dira : “Il y a déni.” Très bien, on va trouver un autre mot… »

 

En ces premiers mois, il soigne son image de président modeste. Par exemple, il se rend à Bruxelles en train. «
Ce n’est pas par anti-sarkozysme, prétend-il. Mais je trouve incroyable de mobiliser deux avions pour aller à
Bruxelles. Il faut un État moins ostentatoire. » Une position de principe qui ne résistera pas à l’épreuve de la
réalité. Et puis, est-il totalement sincère lorsqu’il joue l’homme normal, le politicien proche du peuple ? La
communication est une arme de séduction massive. « Ce que je peux dire, glisse d’ailleurs son ami Le Foll, c’est
qu’il a créé son personnage, il l’a pensé. »

 

Sur le plan politique, le congrès du PS, à Toulouse, est une formalité. Jean-Marc Ayrault et Martine Aubry
déposent une motion commune. « Hollande est un peu au-dessus de tout ça, maintenant, dit Le Foll. Son truc,
c’est : “Comment je fais pour avoir le moins d’emmerdes ?” Donc, Aubry-Ayrault, ça lui va. » Mais le premier
carré des hollandais redoute, à juste titre, la reconstitution d’une ligue aubryiste, dangereux contre-pouvoir
potentiel. « Aubry, on lui a redonné les clés, s’inquiète Le Foll. On s’y est pris comme des manches… Mais je
pense que François ne voulait pas donner l’impression de tout prendre, y compris le parti. »

 

Nous voici mi-juillet, et ce n’est déjà plus l’ère des premiers pas. Plutôt l’entame d’un très long chemin de croix.

 

Le 14 juillet, premier défilé militaire sur les Champs-Élysées. Hollande est à l’aise. Il n’est pas encore sifflé,
comme cela lui arrivera souvent les années suivantes. Tout se passe si bien. Et soudain, un parachutiste se blesse
en atterrissant, sous ses yeux. Incident rarissime. Il se précipite pour l’aider. « Je savais qu’il allait y aller, sourit
Le Foll. Ce n’est pas une posture, c’est vraiment lui. Sur le fond, il n’a pas changé. »

 

Mais ce militaire qui trébuche, c’est comme un signe du destin. Un avertissement tombé du ciel, au sens propre.
La preuve que rien n’est acquis. Que des milliers d’heures d’entraînement peuvent s’effacer devant un coup du
sort. Que rien ne se passe jamais comme prévu.

 

Hollande a fait ses premières armes. Sans trop de dégâts. Il a mis à profit sa longue expérience, ce capital
politique accumulé tout au long de décennies de labeur.

 

 

Il va maintenant découvrir, très vite, que gouverner, c’est subir.

 

« Ma cote de popularité va s’effondrer », pronostique-t-il devant nous, le 11 juillet 2012. « Les difficultés vont
s’amonceler, donc on va retrouver les clivages politiques, on va perdre du pouvoir d’achat, le chômage croît… On
va en payer le prix. »

 

« Il » va en payer le prix.

 

 

 

 

 

Le tête-à-queue

 

C’est une chose redoutable que les propos du peuple animé par le ressentiment, et l’on paye toujours sa dette à
la malédiction populaire.

 

Eschyle

 

Deux ans plus tard. Un jappement joyeux.

 

Le nouveau Premier ministre se repose enfin chez lui, ce 14 avril 2014, après quinze jours de folie médiatique.
Son chien Homère, un cairn terrier, arpente le bel appartement agrémenté de deux terrasses, situé dans le
11earrondissement parisien, en plein territoire « bobo ». Pour y accéder, prière de se munir d’une corde et d’un
piolet, tant l’escalier est raide. Un peu à l’image de son occupant.

 

Manuel Valls est à Matignon depuis le 31 mars. Exit Jean-Marc Ayrault.

 

Valls est à fond. En mode « ça passe ou ça casse », tant il sait à quel point ces deux années ont défilé vite, trop
vite, sans laisser autre chose qu’une trace d’amateurisme persistant. « Ce qui est aujourd’hui mis à nu, nous
assure-t-il, c’est l’impréparation du PS. Ces deux années sont ratées, au-delà du problème sérieux de méthode,
car en fait on ne s’est pas préparés. Aubry a fait marcher le PS sur la tête, et la primaire, au lieu de désigner
Aubry, désigne Hollande, un challenger. On paye toutes les contradictions. On arrive non préparés, mais je ne
pensais pas à ce point-là : le nucléaire, le rôle de l’État, la famille, les impôts… L’électorat de gauche nous dit :
“Désamour, y en a marre.” »

 

Propos troublants. Il reste trois ans à l’exécutif pour se refaire une santé, et le tout nouveau Premier ministre,
pourtant pas du genre à baisser les bras, paraît résigné.

 

Comme s’il était déjà trop tard.

 

À peine deux années au pouvoir, donc, et tout semble s’être délité.

 

Un étrange maléfice s’est abattu sur l’Élysée. Des forces obscures et hostiles semblent avoir décidé de faire payer
son outrecuidance à l’apprenti parvenu au sommet. En vingt-quatre mois, de mai 2012 à avril 2014, le président
de la République a vu sa cote de popularité chuter de 61 à 23 %.

 

Du jamais vu sous la VeRépublique.

 

Hollande espérait laisser une trace dans l’Histoire, mais pas celle-là.

 

Une telle fessée, personne ne peut s’en remettre, a priori. « Ma voix est faible, et même un peu profane », disait
Voltaire. Hollande pourrait faire siens ces mots. Car très rapidement, le candidat « à l’écoute » des Français a
laissé place au président inaudible.

 

Taxé d’incompétence.

 

 

 

« Le tout, c’est de mieux terminer le mandat qu’il n’est commencé »

 

 

Il l’avait anticipée, cette débâcle, pourtant. Peut-être pas à ce point, tout de même… Le 1erjuin 2012, le tout
nouveau chef de l’État lance, devant nous, aux membres de son cabinet : « Nous allons travailler une grande
partie de l’été. Il y aura une mobilisation de toutes les énergies pendant juillet… »

 

« Mon échelle de temps, c’est cinq ans », leur dit-il, mais c’est pour aussitôt préciser : « On doit bien réussir les
premiers mois, il faut des lois utiles et efficaces. » Il a enfin cette phrase prémonitoire : « Le quinquennat se joue
dans les premiers mois, il crée de l’irréversible. » Nouvelle prédiction, à notre seul endroit, le 26 juillet 2012 : «
Ma cote de popularité va baisser, forcément. Les gens vivent le chômage, les décisions fiscales… On l’avait
anticipé. » Il s’arrime à cette conviction : « Le tout, c’est de mieux terminer le mandat qu’il n’est commencé. »

 

Oui, ces deux premières années du quinquennat Hollande sont celles d’un grand gâchis. Personnel et collectif.
Dès juillet 2012, le politologue Gérard Le Gall, proche du PS, relève une « rupture d’opinion » entre le peuple de
gauche et le président. Paradoxalement, à rebours de l’image d’immobilisme total qu’il renvoie, en vingt-quatre
mois, celui-ci a agi. Si la présidence Hollande souffre d’un handicap rédhibitoire, c’est bien cette totale incapacité
à faire valoir son action.

 

Mais que lui manque-t-il donc ?

 

Voici une liste non exhaustive des principales réformes mises en place durant ce laps de temps : retour partiel à
la retraite à 60 ans, emplois d’avenir, contraception gratuite pour les mineurs, fin du délit de solidarité aux
sans-papiers, crédit impôt recherche pour les PME, pérennisation de la création de mille emplois annuels pour la
police et la gendarmerie, contrats de génération, mariage pour tous, adoption pour les couples homosexuels,
sécurisation des parcours professionnels, noncumul des mandats, mesures pour la moralisation de la vie
publique, et bien sûr le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) et le pacte de responsabilité… Soit
une bonne dose de réformes, parmi lesquelles nombre de mesures sociétales dites de gauche, accompagnées de
dispositifs économiques destinés à booster l’emploi.

 

Alors, pourquoi cette impression prégnante d’échec total, ce discours général catastrophiste, ces commentaires si
sévères sur le début du quinquennat de Hollande ? Sans doute parce que, sur le point principal aux yeux des
Français, le chômage, les résultats n’ont pas été au rendez-vous : le nombre de chômeurs, en catégorie A,
franchit d’ailleurs la barre tristement emblématique des trois millions dès l’été 2012. Mais il n’y a pas que ça.

 

Non, les péchés originels peuvent se résumer en trois mots : impréparation, cacophonie, normalité. Le tout
débouchant sur un gigantesque malentendu entre Hollande et les Français.

 

L’impréparation, d’abord. Bien sûr, Hollande a potassé, Fabius aussi a planché sur les premières réformes, mais
les socialistes ont quitté le pouvoir en 2002. Dix années passées à s’entre-déchirer, puis à s’opposer, à contester,
et enfin à surfer sur la vague anti-sarkozyste. Trop facile.

 

Le PS est équipé pour gérer des villes, des départements, des régions, mais gouverner un pays, traiter une
opinion fragile, c’est autre chose. Du coup, l’été 2012 est balbutiant, on y aperçoit le président barboter à
Brégançon, avec Valérie Trierweiler. Il ne perçoit pas le danger. À trop vouloir rassurer, il crée une forme de
quiétude émolliente, peu compatible avec l’attente et l’impatience qu’il a suscitées pendant sa campagne
présidentielle. Le moteur gouvernemental tourne à vide. Son refus de dramatiser la situation, son incapacité à
enflammer les consciences donnent le sentiment d’un président dépassé par les événements, inexpressif
gestionnaire d’une crise dont on ne voit pas la fin.

 

Il ne peut que décevoir.

 

Valls, en bon communicant, identifie le danger devant nous en octobre 2012 : « Cet été a été très mauvais, à
l’évidence, on a perdu deux mois préjudiciables car il n’y avait pas de rythme en juillet : un mauvais 14 juillet,
Ayrault qui ne fait pas le discours de vérité qu’il voulait faire, les vacances du président à Brégançon… Ce qui est
vrai, c’est que je me suis moimême étonné qu’on n’ait pas pensé à l’exercice du pouvoir, dans l’économie ou
l’industrie. Je l’ai constaté au mois de juillet : aucun texte fort qui marque les esprits. Hollande, pour rompre avec
Sarkozy, a tenu un faux rythme. Si on avait mis un grand texte en juillet, on aurait donné le sentiment de bouger.
»

 

Rencontré à l’Élysée le 26 juillet 2012, le président s’inquiète déjà de son image : « La presse dit : “Montrez que
vous êtes courageux et on dira que vous êtes un bon gouvernant.” Mais je ne vais pas me précipiter tout de suite
pour matraquer les Français, alors qu’on leur demande déjà des efforts. » Il a sa méthode. Elle est mal comprise,
ou plutôt incomprise ? Rien à faire, il ne veut pas en démordre.

 

 

Il s’entête, jusqu’à honorer de mauvaises promesses.

 

Parfait exemple, l’affaire de la TVA sociale. La loi qui relève le taux de cette taxe de 1,6 point, votée par le
gouvernement de François Fillon le 29 février 2012, doit entrer en vigueur le 1eroctobre 2012. Le 7 janvier 2012,
lors de ses vœux aux militants socialistes réunis à Tulle, chez lui, en Corrèze, le candidat Hollande avait fait cette
promesse : « S’ils relèvent la TVA, je prendrai la décision d’abroger cette mauvaise réforme. » Il tient parole le 31
juillet 2012, dans le cadre de la loi de finances rectificative.

 

Avec le recul, Hollande s’est rendu compte de son erreur. À trop s’opposer systématiquement, on en perd parfois
le bon sens.

 

Puisqu’il s’est opposé à la création de la TVA sociale, il va la faire disparaître. Et tomber dans le piège : en
supprimant des recettes prévues, le voici contraint d’en inventer d’autres. Il augmente donc dans le même temps
les impôts. Hollande sait,

 

aujourd’hui, qu’il s’est trompé. Faute d’avoir suffisamment anticipé sa prise de pouvoir d’un État exsangue. Il
s’explique : « Cette TVA avait été inventée par mon prédécesseur, mais elle n’était pas effective, il l’avait fait
voter et il l’avait renvoyée au 1eroctobre 2012. J’avais dit qu’on ne respecterait pas cette décision. C’est vrai qu’il
aurait été plus simple de dire : “Puisqu’il a augmenté la TVA, je prends cette TVA, et ça me permettra de réduire
les déficits ou de faire une mesure compétitivité, sans que j’aie besoin d’en appeler à des prélèvements
supplémentaires…” Mais la force de l’engagement, de la campagne, faisait que je ne pouvais pas… »

 

Quelle aurait été la bonne solution ? Sans doute ne pas se laisser emporter par les vapeurs enivrantes d’une
campagne victorieuse, ne pas s’engager à revenir sur cette mesure.

 

Mais sans promesses, la victoire aurait-elle été possible ?

 

« Le regret que j’ai eu, nous dit-il, ce n’est pas ce que j’ai fait après la campagne, mais dans la campagne.
J’aurais pu dire : “Je ne prends pas d’engagement là-dessus.” C’est vraiment ce que je pense : si Sarkozy avait
augmenté la TVA, et si la mesure avait été appliquée dès le 1eravril, je l’aurais gardée. Ça ramenait dix milliards,
pas forcément beaucoup d’argent, mais dix milliards que je n’aurais pas eu besoin de demander sous une autre
forme. Le problème, ce que je lui reproche, à Sarkozy, c’est qu’il l’a renvoyée au 1eroctobre 2012 : c’était à moi
d’augmenter la TVA qu’il avait lui-même décidée, c’était quand même compliqué ! Après, les commentateurs
n’auraient pas manqué de dire : “Comment ça se fait que vous appliquez ce que vous avez critiqué avant ?” Ce
n’était pas possible. »

 

 

 

« Ils n’ont pas fait ce qu’un gouvernement de droite aurait dû faire »

 

Hollande avait déjà dû supporter le poids social des plans de licenciements massifs chez Peugeot, reportés de
quelques mois afin de tomber juste après sa victoire. Et le voici contraint d’augmenter les prélèvements fiscaux. Il
est amer. Sans doute Hollande aurait-il dû, aussi, insister davantage sur le délabrement des finances publiques -
dû selon lui, on s’en serait douté, à l’incompétence de ses prédécesseurs.

 

« Sarkozy et Fillon ont-ils mal travaillé ? » lui demande-t-on.

 

« Oui », répond-il, sec et sûr de lui. « Même d’un point de vue de droite, ils n’ont pas fait ce qu’un gouvernement
de droite aurait dû faire. Ils diront : “Si, si, on a fait la réforme des régimes spéciaux [de retraite]”, mais ça n’a
pas produit d’effet, ils ont fait le service minimum. Là où ils auraient dû agir, de leur propre point de vue - je ne
parle même pas des déficits publics, il y a eu la crise, les déficits ont été immédiatement creusés -, c’était sur la
compétitivité. Ils auraient dû prendre des mesures qu’ils avaient d’ailleurs annoncées au départ : la TVA sociale,
puis baisser les cotisations sociales… Ils ne l’ont pas fait. Ils l’auraient fait, peut-être que nous, on n’aurait pas
été amenés à en faire autant sur la compétitivité. » Une chose est certaine, les Français trinquent.

 

Le processus législatif est, lui, poussif, dans ces premiers mois, le discours public peu clair. Contrarié, en outre,
par l’accumulation des conflits au sein même de l’exécutif.

 

C’est le deuxième boulet de Hollande, la confusion au sein du gouvernement. La presse se repaît des « couacs »,
ces « sons discordants proférés de manière accidentelle », si l’on en croit le Larousse. L’opposition, elle, répand
avec succès l’idée que le nouveau pouvoir pèche par « amateurisme ». Le terme fait florès.

 

Sans doute parce qu’il touche juste.

 

 

C’est Vincent Peillon, le ministre de l’Éducation, qui, le 17 mai 2012, à peine nommé rue de Grenelle, annonce le
retour de la semaine de cinq jours à l’école, et ce dès la rentrée 2013, sans même en avoir discuté avec les
syndicats. Gênant pour un pouvoir prônant la concertation.

 

Et le festival se poursuit : Cécile Duflot, ministre du Logement, se prononce le 5 juin en faveur de la
dépénalisation du cannabis, alors que Hollande est sur une position contraire.

 

Le tweet assassin de Valérie Trierweiler, torpillant la candidature de Ségolène Royal à l’élection législative de La
Rochelle, vient ensuite brouiller l’image personnelle de François Hollande.

 

Il y a encore la gaffe d’Aurélie Filippetti, la ministre de la Culture, qui déclare envisager de taxer les ordinateurs
comme le sont déjà les postes de télévision…

 

Le 13 juin 2012, la ministre de l’Environnement Nicole Bricq annonce sans coup férir la suspension de tous les
permis de forages exploratoires d’hydrocarbures au large de la Guyane. Huit jours plus tard, elle est exfiltrée en
catastrophe, à la faveur du remaniement suivant la victoire socialiste aux élections législatives. Le 21 juin 2012,
elle devient ministre du Commerce extérieur, et Delphine Batho lui succède à l’écologie. Que s’est-il passé ?

 

Le Monde révèle l’affaire. Bricq a un caractère de chien, déjà. Impossible pour son sous-ministre aux Transports,
le placide
Frédéric Cuvillier, de travailler avec elle. Mais surtout, elle a suspendu les permis de forages sans en
référer à Ayrault ! Hollande nous explique les dessous d’une décision mal comprise - une intervention en
sous-main du lobby pétrolier étant clairement suspectée. « Nicole Bricq, on savait qu’elle avait des rapports pas
faciles avec les uns et les autres, elle a eu des conflits dès le départ avec Fabius et Batho, j’ai mis ça sur le
compte de son caractère et puis, après tout, cela peut être une qualité, explique-t-il. Mais là, c’est Jean-Marc
Ayrault qui a considéré ne pas avoir été informé, il a dit qu’il ne pouvait accepter cela, il s’en est expliqué avec
elle. »

 

 

 

« Batho aussi, il fallait la changer… »

 

Il réfute devant nous toute intervention des pétroliers : « Ce n’est pas le lobby pétrolier, elle aurait pu prendre
une décision différente sur les forages, cela aurait été la même chose. » Manuel Valls observe le jeu de chaises
musicales, depuis son poste de vigie, à Beauvau : « Bricq ? Elle a d’abord été victime de son tempérament. Sa
résistance et sa mauvaise humeur lui ont coûté son poste. »

 

Delphine Batho récupère donc l’environnement, après avoir galéré un mois et deux jours exactement place
Vendôme, aux côtés de Christiane Taubira, en qualité de ministre déléguée à la Justice. « Batho aussi, il fallait la
changer, relève Hollande. Au départ, on pensait qu’elle pourrait aider Taubira, et puis ça a été l’inverse. Ça ne
pouvait pas continuer. »

 

Malgré cette impressionnante succession de ratés, Hollande nous assure toujours, en juillet 2012, être « content
» de son gouvernement. « Même si, dit-il, j’ai engueulé gentiment Aurélie Filippetti, comme Vincent Peillon, ils se
sont exprimés trop vite. On connaît la société médiatique… »

 

Mais le remaniement n’y fait rien, les dissonances perturbent toujours l’orchestre gouvernemental. Le très pâle
Jean-Marc Ayrault n’a manifestement pas la trempe d’un chef d’orchestre. Alors, la cacophonie la plus totale
règne au sein du gouvernement.

 

Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, désigne, le 27 août 2013, le nucléaire comme une «
filière d’avenir », au grand dam de ses collègues Verts. Peillon, à nouveau, en récidiviste assumé, revendique lui
aussi la dépénalisation du cannabis, le 14 octobre. Le 24 octobre, c’est Jean-Marc Ayrault lui-même qui annonce
une décision du Conseil constitutionnel… avant que les sages aient eu le temps de statuer !

 

Entre-temps, il y a eu le coup de tonnerre Batho.

 

Le 2 juillet 2013, la ministre de l’Écologie se met gravement à la faute. Sur RTL, à quelques heures des débats
budgétaires, elle affiche sa « déception à l’égard du gouvernement », regrettant une baisse de 7 % de ses
crédits. « C’est un mauvais budget », assène-t-elle, déplorant « un affichage qui n’est pas bon ». Elle est
remerciée dans la journée. Sèchement.

 

 

Hollande ne badine pas avec la solidarité budgétaire. Et puis, pas de chance pour Batho, ce matin-là, Hollande
écoutait RTL.

 

 

 

« Votre degré de liberté est fonction de votre taille politique »

 

« Quand un ministre fait une déclaration, il y a toujours deux interprétations : ou il a vraiment voulu dire ce qu’il
a dit, ou il s’est fait piéger, nous explique-t-il après coup. C’est comme Peillon avec les histoires de haschich, on
voit bien qu’il est poussé et qu’il dit : “Bon, finalement…” » Hollande revient à Batho : « Donc elle fait cette
déclaration, je me dis, quand même, il y a un problème… Elle élargit même son propos au budget en général. Et
il se trouve qu’elle était ensuite en réunion, le matin, avec Duflot et Ayrault. Et Ayrault, lui, il n’avait pas
entendu… La discussion se passe gentiment, et en sortant de la réunion, Ayrault voit la dépêche, il envoie un
texto à Batho et lui dit : “Écoute, maintenant, tu fais un rectificatif ou tu démissionnes.” »

 

Au déjeuner qui suit, le Premier ministre appelle Batho, réclame un communiqué d’explications, même
alambiquées. Elle promet que sa déclaration publique tombera sous peu. « Et puis le communiqué n’arrivait pas,
se souvient le chef de l’État. Je fais appeler Pierre-René Lemas, et elle lui dit : “Mais je n’ai pas envie de faire ce
communiqué”, et Pierre-René Lemas lui répond : “Mais fais ce communiqué parce que sinon ça va mal se
passer.” Elle renâclait… »

 

Hollande va tenter de la rattraper par la manche, à sa façon, c’est-à-dire en essayant de ménager toutes les
susceptibilités. « J’appelle Batho et je lui dis : “Le Premier ministre va te convoquer, tu vas aller le voir, et vous
allez trouver une sortie honorable.” Elle pouvait très bien dire : “Eh bien voilà, j’ai effectivement un budget qui
n’est pas excellent, mais j’ai obtenu sur les programmes d’investissement d’avenir, la transition énergétique, un
certain nombre de choses.” » Mais Delphine Batho et Jean-Marc Ayrault ne trouvent pas d’accord. La jeune
femme est du genre têtu, elle a de fortes convictions, nourries aussi, sans doute, par le sentiment secret que
Hollande n’osera jamais la virer. Il a déjà accepté tant de dérapages non contrôlés, pourquoi lui ferait-il subir
cette infamie, à elle ? Elle se trompe lourdement, omettant un aspect essentiel de la personnalité du président : il
a en tête un seul indice, celui du dommage politique. Or, Batho ne pèse rien ou presque.

 

Ce froid réalisme, Hollande l’assume avec une franchise presque déconcertante : « Prenons Laurent Fabius, nous
dit-il. Imaginons qu’il fasse une bévue, une boulette, ce qui peut arriver. Bon, vous ne virez pas Laurent Fabius
comme un jeune ministre. Parce qu’il a été Premier ministre, parce qu’il a un poids politique… Donc votre degré
de liberté est quand même fonction de votre taille politique. Mais Delphine Batho, elle représentait quoi ? Elle
avait été porte-parole de ma campagne, bon… »

 

Bon. Exit Batho, donc.

 

« J’ai été obligé de lui dire : “On ne pourra pas te garder”, confirme Hollande. Je crois qu’elle a pensé que ça ne
se produirait pas, et après elle s’est mise dans une posture, une forme d’enfermement personnel, un problème
psychologique, dont je peux aussi me trouver responsable. Quand un ministre a une difficulté à assumer une
tâche, ou un contentieux avec son cabinet, son Premier ministre, on peut se dire qu’il y a là une alerte, donc
j’aurais dû être plus vigilant. Mais… » Histoire d’alourdir un peu plus une ambiance plombée, Delphine Batho
convoque alors une conférence de presse où elle s’en prend au poids des lobbies, et cite nommément un
industriel, le mari de Sylvie Hubac, la directrice du cabinet de François Hollande. « Ah, vraiment, ça, ce n’était pas
bien, tonne le chef de l’État. Il n’est jamais venu se plaindre d’elle. Donc, le poids des lobbies est nul. »

 

Avec cet acte d’autorité, le chef de l’État espère mettre un terme au chaos au sein de l’exécutif, au désordre
régnant dans son gouvernement. Il pense, aussi, avoir restauré son image, lui si souvent taxé d’indécision
chronique. L’affaire de Florange, en décembre 2012, l’avait déjà beaucoup écornée, faisant de Montebourg un
martyr de la cause ouvrière sacrifiée au nom du réalisme économique. Désavoué, le ministre du Redressement
productif avait eu des mots très durs à l’endroit du Premier ministre. Sans autre conséquence pour lui qu’un
crédit budgétaire élargi ! Mais Montebourg avait conquis sa liberté, bien avant, avec ses 17 % de votes obtenus à
la primaire socialiste.

 

Lui pèse lourd.

 

Hollande en convient : « J’avais fait une déclaration, même deux, en disant : “Attention, à la première incartade,
il y aura une sanction.” Si bien que les premières réactions des journalistes, quand il y a eu la déclaration de
Batho, les premiers tweets qui sortaient, c’était : “Alors ? On va voir s’il tient ou s’il ne tient pas…” Sans doute
que si j’avais obtenu de Delphine qu’elle fasse ce communiqué correcteur je ne l’aurais pas virée, et j’aurais eu la
critique : “Vous voyez, c’est un sabre de bois, il avait dit qu’à la première incartade il sanctionnerait, il n’a pas

 

sanctionné.” Quant à Montebourg… Montebourg fait toujours très attention… »

 

Sous-entendu, il sait jusqu’où ne pas aller trop loin. En tout cas, à l’époque…

 

 

 

« La parole est libre à l’intérieur du gouvernement, et non sur la place
publique »

 

Reste l’aspect purement humain. N’est-il pas pénible de se séparer ainsi d’un ministre, en prenant le risque de
l’humilier publiquement ? Pas tant que ça, apparemment. « Il m’en coûte parce que, sur le plan personnel, ce
n’est jamais agréable », commence-t-il, mais c’est pour ajouter aussitôt : « Je connais trop la vie politique pour
savoir l’effet que ça va avoir. » En clair, il redoute surtout les dommages collatéraux sur son image. Craint-il en
l’occurrence d’être attaqué pour avoir congédié brutalement sa jeune ministre ? « Ce ne sont pas les amis de
Delphine Batho qui vont protester, il n’y en a pas ! » lâche-t-il méchamment.

 

On comprend mieux, à travers l’épisode Batho, le fonctionnement de François Hollande. Une indulgence presque
totale, dont seuls les sans-grade ne bénéficient pas.

 

Le message a été reçu, mais pas dans le sens où l’espérait le chef de l’État. Car les incartades ne vont pas cesser,
par la suite. Sans dommage pour leurs auteurs. Bisbilles entre Manuel Valls et Christiane Taubira, prises de parole
de Philippe Martin, le nouveau ministre de l’Écologie, qui agacent les Verts…

 

Le 18 septembre 2013, le couple exécutif lui-même laisse entrevoir des divergences de vues. Face à la montée en
puissance du « ras-le-bol fiscal » - un terme employé par son ministre Pierre Moscovici, ce qui l’a singulièrement
agacé -, le chef de l’État avait décrété fin août dans Le Monde une « pause fiscale » pour 2014. Mais quelques
jours plus tard, JeanMarc Ayrault annonce dans un entretien à Metronews que cette « pause » ne sera effective
qu’en 2015 ! Qui croire ? Le 26 septembre 2013, c’est Cécile Duflot qui s’en prend vertement à Valls, pour qui il
est « illusoire de penser qu’on réglera le problème des camps de Roms à travers uniquement l’insertion ».
L’écologiste accuse le ministre de l’Intérieur de « mettre en danger le pacte républicain ».

 

Ce n’est plus un gouvernement, mais une pétaudière.

 

Hollande ne sait plus où donner du coup de martinet. « Ayrault, qu’est-ce qu’il avait besoin de faire une
interview à Metro ? Metro ! La vérité, c’est que les gens, quand ils entendent “pause fiscale” et qu’ils reçoivent
leurs feuilles d’impôts, ils se
disent : “Là, il y a quelque chose qui ne va pas.” Ils confondent entre l’annonce d’une pause fiscale pour
l’année prochaine et la réalité… »

 

En fait, le problème est plus global, il va au-delà des simples manifestations de mauvaise humeur des uns et des
autres. C’est un bug géant de communication qui menace d’emporter l’exécutif. La bête médiatique se gave des
inconséquences des ministres, qui profitent allègrement de la faiblesse du chef du gouvernement et du laxisme
présidentiel.

 

Comme toujours, surtout quand ça va mal, c’est-à-dire très souvent, François Hollande convoque les mânes de
ses prédécesseurs - essentiellement François Mitterrand, à dire vrai. Il aime à penser que l’Histoire se répète.
Devant nous, assis à son bureau, ce jour d’octobre 2013, il se lève brusquement, farfouille dans ses dossiers, et
exhume des documents que ses services lui ont fait passer. Il s’agit de notes restituant les recommandations
formulées par Mitterrand à ses ministres au début des années 80. « Ces phrases, j’aurais pu les prononcer »,
confesse Hollande, qui nous en fait la lecture : « Vivez comme les autres Français, au milieu d’eux […]. Il m’arrive
d’être doublé par un secrétaire d’État avec gyrophare et pin-pon […]. Vous devez vous exprimer d’une seule voix,
je ne tolérerai pas une discordance […]. Ceux qui ne sont pas solidaires devront partir. Abstenez-vous à la sortie
du Conseil de vous répandre en commentaires… » Hollande se montre catégorique : « Il y aura peut-être
toujours des déclarations un peu approximatives. Mais là, comme ça, une bataille entre ministres, non. » À la
même période, à l’automne 2013, il décide de taper du poing sur la table… du Conseil des ministres. Il y fait
installer des micros - « pour l’Histoire », nous assure-t-il -, et surtout tance vigoureusement sa classe d’élèves
turbulents. « Collégialité, solidarité, responsabilité. Tels sont les principes qui doivent prévaloir dans un
gouvernement, leur dit-il dans un discours que nous nous sommes procuré. Je demande à chaque ministre d’être
pleinement conscient des exigences de sa mission, dans son comportement, dans son expression, et bien sûr,
dans son action. Chaque ministre doit être pleinement à sa tâche. Et si un problème surgit, il doit être réglé par
mon arbitrage. La parole est libre à l’intérieur du gouvernement, et non sur la place publique. Il n’y aura ni
relâchement ni diversion. » Un rappel à la loi gouvernementale plutôt ferme. Un aveu d’impuissance, aussi.

 

 

 

 

« Le premier gouvernement est un gouvernement où l’on tâtonne
forcément »

 

Hollande paye le prix fort de ses choix initiaux. D’avoir accepté la mise en place, dès avant son élection, d’une
majorité hétéroclite, composée de ministres dont l’expérience est inversement proportionnelle à l’ego. En moins
de deux ans, on a recensé pas moins de vingt couacs d’importance, dont treize ont nécessité un recadrage
présidentiel.

 

C’est trop, beaucoup trop.

 

Encore aujourd’hui, Hollande réfute pourtant l’étiquette d’amateurisme accolée à ce gouvernement. « Non,
jure-t-il. Quand je regarde ce qui s’est passé dans les derniers gouvernements… Vous vous rendez compte, sous
Sarkozy, la visite de Kadhafi, avec la ministre des Droits de l’homme Rama Yade qui dénonce le tapis rouge qu’on
lui tend. Il y a eu plein de couacs : Dati, etc. Chirac fait un remaniement avec les “jupettes”, sans compter que
Madelin est viré dès le mois d’août… Et sous Rocard, Schwartzenberg est resté huit jours au gouvernement ! Et
même Giscard, en 74, avec Servan-Schreiber qui a dû rester en poste une semaine… »

 

Pour autant, il ne se défile pas quand nous l’interrogeons en ces termes, en mai 2013 : « Vous pensiez que vous
vivriez une année aussi compliquée ? »

 

« Non. Non », concède-t-il.

 

Nous insistons : « Y a-t-il des décisions que vous regrettez ? »

 

« On aurait pu mieux gérer l’affaire Florange », répond-il. Il admet aussi avoir été trop loin dans la hausse des
impôts. Et puis, comme toujours, il est repris par ses vieux démons, la réflexion a posteriori, le constat purement
analytique. « Le premier gouvernement est un gouvernement qui reflète la campagne qui a été menée et le
rassemblement qui s’est fait autour du candidat, réfléchit-il à haute voix. Donc, à l’exception de Martine Aubry,
qui néanmoins était représentée par d’autres personnes, le gouvernement était le reflet de la primaire.
Deuxièmement, le premier gouvernement est un gouvernement où l’on tâtonne forcément, y compris dans
l’expression. Celui qui s’est fait piéger dans l’expression le premier n’est pas le plus inexpérimenté, c’était Peillon,
sur le rythme scolaire, sur la drogue. Alors que Peillon est un homme intelligent, connaissant très bien son sujet,
mais gouverner, c’est une expérience. »

 

« Gouverner, c’est une expérience »… Il ne lui viendrait pas à l’idée d’appliquer la formule à son propre cas. Car il
ne doute pas de lui. Jamais. Des autres, sûrement. Comme disait Aquilino Morelle, « il s’aime »…

 

« Vous avez des doutes sur vos compétences ? » lui demandera-t-on en septembre 2014, après ces deux années
globalement ratées. « Non, sur la compétence, non », certifie-t-il. Il ajoute : « Sur l’exercice du pouvoir, non.
C’est plutôt sur… sur la gestion des institutions. Peut-être n’aurais-je pas dû être aussi présent dans la direction
du pays, dans les choix à faire, et prendre un peu plus de hauteur, pour me protéger. On peut considérer qu’il
fallait se mettre dans l’action, et parfois dans la mêlée. Je ne me suis pas protégé. Ce n’est pas d’ailleurs ma
façon de faire. Peut-être que cela aurait été plus facile de prendre de la hauteur… »

 

On croirait entendre, ou plutôt lire, Nicolas Sarkozy expliquant sur le tard, pour tout mea culpa, que son échec en
2012 était d’abord dû à son « surinvestissement ». « Je confesse une difficulté à déléguer. Mon idée du
leadership me conduisait à prendre tous les jours la tête du combat », écrit l’ancien président dans La France
pour la vie (Plon), son livre publié en janvier 2016.

 

C’est sans doute ça, être président : concéder des erreurs uniquement si elles soulignent vos qualités…

 

 

 

« On est victime de sa propre posture »

 

De toute façon, comment Hollande pourrait-il se hisser au-dessus de la mêlée, loin des bourrasques, quand il
s’évertue à jouer les présidents normaux ? Impossible, évidemment. C’est la troisième faille. La volonté affichée
par Hollande d’apparaître pour ce qu’il est, sans comprendre ce qu’il est devenu.

 

La méprise vient de là, assurément.

 

 

Dès le 1erjuin 2012, quelques jours après son élection, il s’adresse en ces termes à ses conseillers, à l’Élysée : «
Vous êtes des conseillers normaux d’une présidence normale. » Au départ, l’intention est louable. Elle a été
discutée avec ses proches. Dont Aquilino Morelle. « Sur la normalité, la com existe, bien sûr, nous explique alors
ce dernier, mais elle se fonde sur une réalité. Par exemple, prendre le train, c’est juste logique, le Thalys, c’est
quand même plus simple et confortable. Il y a de la com, mais ce n’est pas artificiel, c’est lui. “Normal”,
étymologiquement, c’est “la norme”, c’est-à-dire définir comment on doit se comporter. Ce n’est pas seulement
par rapport à Sarkozy, mais aussi par rapport à Mitterrand. François ne sera pas le monarque, c’est aussi par
rapport à ça qu’il se veut “normal”. »

 

Pendant quelques mois, au gré de nos rencontres, le chef de l’État continuera à se revendiquer ainsi. « Une
présidence normale, elle fixe des règles », nous dit-il. Ou encore : « Je suis comme un Français normal. » Puis, à
partir de 2013, on note une légère inflexion dans le vocabulaire utilisé. Finalement, le 5 mai 2013, devant nous, il
enterre définitivement ses rêves de normalité.

 

« À partir du 20 août 2012, la pression est tout de suite sur moi, se remémore-t-il. On dit : “Qu’est-ce qu’il fait ?
Il est parti en vacances, il prend le train, il n’a pas encore sauvé la Syrie, il n’a pas pris de décision sur la
compétitivité…” Tout de suite. Le fait d’avoir dit “président normal”, ça devient : “En fait, il ne travaille pas.” Donc
on est victime en fait de sa propre volonté, de sa propre posture. »

 

Il y a aussi des victimes collatérales. Comme son Premier ministre Jean-Marc Ayrault, démonétisé avant même
d’avoir existé. Deux types « normaux » au sommet de l’État, cela en fait un de trop.

 

Au moins.

 

« Je me suis aperçu qu’en étant président normal, ça l’écrasait, reconnaît le chef de l’État. Donc qu’il fallait
revenir à une conception plus institutionnelle… »

 

Et retrouver une geste régalienne, plus… présidentielle. Sans pour autant tomber dans les excès du quinquennat
précédent. Hollande a saisi, un peu tard, que les Français n’adhèrent pas forcément à sa conception de l’exercice
du pouvoir. Lui veut sa liberté, revendique son autonomie de pensée, eux souhaitent un chef, avec les idées
claires. « Je crois que dans cette période, avec plus de difficultés, ils ont besoin d’une relation avec l’autorité,
finit-il par admettre. Il faut qu’il y ait de la force. Et un des défauts de la présidence normale pouvait être une
espèce de banalisation, qui fasse que le propos n’imprime pas. Parce qu’il n’est pas encadré, il n’est pas
contextualisé, il n’est pas mis en scène. »

 

Tout de même, n’est-ce pas une prise de conscience très tardive ? Il répond : « Moi, je pensais que les premiers
mois, compte tenu de ce qu’avait été la présidence de mon prédécesseur, exigeaient de l’apaisement. Donc une
forme de distance, de simplicité, et presque de douceur : on ne va pas heurter. Mais ensuite, la droite,
Mélenchon d’une autre façon, ou la presse, dans ses titres, et puis les manifestations ensuite contre le mariage
pour tous, il y a eu beaucoup d’attaques… Il y a un moment, il faut avoir de la force. Si vous n’avez pas de force,
les autres avancent sans arrêt, ils ne vous respectent pas. »

 

C’est exactement ce qu’il s’est passé, durant les premiers mois du quinquennat.

 

Un triple déficit de préparation, d’autorité et d’incarnation a conduit à un affaiblissement sans précédent de la
fonction de président de la République. Les ministres se sont cru tout permis - un peu comme sa compagne,
Valérie Trierweiler, d’ailleurs. Et très vite s’est installée l’idée de l’illégitimité du chef de l’État. « Qu’est-ce qui s’est
engagé dans les premiers mois de la présidence ? questionne Hollande. C’est quand même un irrespect :
irrespect du résultat, irrespect du Premier ministre, irrespect de la légitimité du pouvoir, irrespect de la personne
du président… Beaucoup d’irrespect. Donc, il faut mettre du respect. »

 

Plus facile à dire qu’à faire. Surtout, quand une image vous colle à la peau, il est difficile de s’en détacher. Le
voilà contraint, au bout d’un an d’exercice, à assumer une transition brutale, de la présidence normale à la
présidence « revendiquée », pour reprendre ses propres mots. Mais qu’on ne s’y méprenne pas, il reste au fond
de lui persuadé des vertus d’un magistère discret. « Je suis tout à fait convaincu que la présidence doit être
normale au sens : simple, directe, économe, sans un protocole excessif, sans une multiplication des moyens
autour d’elle. Mais, beaucoup l’ont compris comme une présidence relative, comme une présidence effacée. Et,
c’est un autre piège, pour ne pas être ce président disons… relatif, il faudrait être un président absolu ? Ça, non.
C’est ce qu’on a connu. »

 

Il a donc dû faire machine arrière. Remiser ses envies d’une démocratie de type scandinave, avec un Premier
ministre descendant ses poubelles lui-même et se déplaçant en métro ou à vélo, ordinaire jusqu’au bout des
ongles. « Quand j’avais dit “président normal”, j’avais ça à l’esprit : on va se faire une vie à peu près comme les

 

autres. Mais non, même si on le veut et qu’on ne fait pas d’excès, ce n’est pas possible. On peut être normal, la
vie n’est plus normale. Cette situation n’est pas normale. »

 

« Peut-être ai-je été victime de l’histoire du président normal, dit-il encore. Qui n’était pas du tout une volonté de
banaliser,

 

c’était une volonté de ne pas mettre des excès, des outrances. Et on a pensé qu’être normal c’était être banal. »
Or, la banalité ne sied pas à un président de la République.

 

Tout disparaît, y compris les actes les plus forts, les plus symboliques, si l’on ne sait entretenir la flamme. Il y a
eu maldonne. Puis tête-à-queue.

 

Manuel Valls l’avait compris, dès le début.

 

Sa nomination à Matignon correspond aussi à ce besoin de recréer une attente. Un désir. L’homme sait emballer
une foule. Susciter une forme de crainte.

 

Il le sait, en joue.

 

« Beaucoup de gens nous disent : “Le quinquennat commence, ou plutôt recommence” », nous confie Valls, en
avril 2014, juste après sa nomination. « Trois ans c’est trop court, ajoute-t-il. Il y a des gens qui croient qu’il y a
eu un changement de majorité, que je vais faire des miracles, les députés se sont précipités vers moi en me
disant : “Tu nous as rendu de la fierté.” C’est exagéré, ça me met une pression monumentale, en une semaine on
a embarqué le truc, c’est pour ça que Hollande est content, mais il aurait dû le faire avant. Dès l’automne 2012,
on lui avait dit… » Mais il n’écoutait pas.

 

Ou alors il ne voulait pas entendre.

 

 

 

 

 

Le sacrifié

 

Entre méchants, lorsqu’ils s’assemblent, c’est un complot et non une société. Ils ne s’aiment pas mais se
craignent. Ils ne sont pas amis, mais complices.

 

Étienne de La Boétie

 

Cela se passera le 7 décembre 2013. C’est certain, calé. Prière de se taire.

 

La date a été soigneusement cochée sur les agendas respectifs et confidentiels du président François Hollande et
du ministre de l’Intérieur Manuel Valls. En toute discrétion. Sans que le Premier ministre Jean-Marc Ayrault n’en
sache rien, bien évidemment.

 

Puisqu’il s’agit de le débarquer, brutalement…

 

C’est l’histoire d’une conjuration vieille comme la politique, celle de ministres aux dents longues voués à la perte
du premier d’entre eux, trop insipide, trop inconsistant, trop provincial. Pas assez ambitieux, surtout.

 

Pour renaître, quand on est président, il faut parfois faire tomber les têtes, parier sur un souffle nouveau. Trouver
un type que l’on pourra sacrifier sans risques. Se séparer de Jean-Marc Ayrault, ce Premier ministre exemplaire,
quoique singulièrement effacé, c’est donner le signe d’un chambardement. D’une volonté de tout casser, d’aller
de l’avant. Pour François Hollande, c’est certes un crève-cœur, mais les sentiments n’ont rien à faire au sommet
du pouvoir. L’arrivée de Valls à Matignon, et le jeu de chamboule-tout qui s’ensuivra, restera le tournant politique
de son quinquennat. En voici l’histoire.

 

Au début, au tout début, Ayrault et Hollande, c’est une relation consentie, assumée. Un mariage de raison plus
que d’amour, qui s’est imposé comme une évidence. Le président a fait son choix, au printemps 2012, le maire
de Nantes sera son Premier ministre. Et il fera en sorte, jure-t-il alors, de ne jamais empiéter sur ses

 

prérogatives, il en intime même l’ordre à son cabinet, à l’Élysée. C’est donc un Jean-Marc Ayrault serein, sûr de
son autorité, que nous rencontrons, le 8 juin 2012, à Matignon. Il veut croire aux promesses de François Hollande
: « Il ne parlera pas de moi comme d’un collaborateur. C’est une faute politique et psychologique qu’avait
commise Sarkozy en disant ça de Fillon. Fillon en a souffert. C’était dur pour lui. » Ce jour-là, au cours de notre
entretien, le Premier ministre est soudainement interrompu par une secrétaire qui lui apporte la copie d’un article
pêché sur le site internet du Monde, relatif aux révélations sur l’indemnité municipale de Manuel Valls, son tout
nouveau ministre de l’Intérieur.

 

En effet, le 3 juin, le nouvel occupant de la place Beauvau a abandonné son mandat de maire d’Évry, qu’il
assumait depuis 2001, au profit de son premier adjoint, Françis Chouat. Il devient simple adjoint au maire. Or, un
conseil municipal extraordinaire a fixé son indemnité à 1 700 euros, soit 600 euros de plus que ses collègues.
Scandale. Et colère rentrée de Jean-Marc Ayrault. « Je pense que Manuel Valls a fait une erreur. Il faut qu’il
renonce à cette indemnité. C’est con. Moi, si je reste conseiller municipal, je demanderai zéro indemnité. Je ne
sais pas pourquoi il a fait ça, ce n’est pas bien, ce n’est même pas à son image, en plus. Il dit que tout est
transparent, OK, mais ça ne change rien ! »

 

Le jour même, le 8 juin, Manuel Valls abandonne l’indemnité controversée. L’ancien responsable de la
communication de Lionel Jospin à Matignon connaît ses classiques : en éteignant immédiatement le petit foyer,
on évite le grand incendie.

 

L’eau et le feu.

 

Ayrault et Valls.

 

Tout est dit dans l’anecdote : les deux hommes n’ont rien en commun. Quand l’un pâtit de son image de
professeur d’allemand paisible, avec son fameux Combi Volkswagen, l’autre jouit de son aura d’élu banlieusard
rebelle et novateur. L’un ne sait ni n’aime communiquer, l’autre raffole des médias, qu’il maîtrise et comprend.

 

Dans ces premiers instants du quinquennat, Hollande ne veut pas trancher entre les deux hommes. Il laisse à
chacun les coudées franches, quitte à devoir arbitrer les conflits à venir. Le président a, de toute manière, une
vision très claire de l’avenir. Jean-Marc Ayrault bénéficie d’un CDD un peu particulier : son contrat ne sera pas
renouvelé, mais il en ignore le terme. « Dans un quinquennat, nous dit le chef de l’État début 2014, il y a la
probabilité d’avoir deux Premiers ministres, et vous verrez que le choix du second Premier ministre sera regardé
comme une émancipation du Premier ministre. Ce qui est d’ailleurs vrai, le second Premier ministre a plus de
liberté que le premier. » Et il explicite sa vision du poste, puis d’un éventuel remaniement : « Le premier Premier
ministre, vous le choisissez parce que vous êtes totalement libre de le choisir, le second, vous le choisissez mais
vous n’êtes plus totalement libre. Vous n’êtes pas dans la même situation. Dans le premier cas, vous venez de
gagner, dans le second cas, vous venez de perdre une élection intermédiaire. Vous ne changez pas de Premier
ministre quand vous gagnez ! »

 

 

 

« Il faut utiliser Ayrault jusqu’au bout, puis après en changer »

 

Conclusion présidentielle : « J’ai toujours considéré qu’il ne pouvait pas y avoir plus de deux Premiers ministres
dans un quinquennat. Il peut n’y en avoir qu’un, c’est arrivé, mais je ne crois pas que ce soit une bonne
démarche, donc il y en aura deux. Si on en a trois, comme Mitterrand de 1988 à 1993, ce n’est pas bon signe…
Donc ça veut dire qu’il faut utiliser Ayrault jusqu’au bout, puis après en changer. »

 

Oh, bien sûr, c’est dit sans méchanceté. Mais l’expression est sans équivoque. Tellement révélateur du
personnage, aussi. « Utiliser Ayrault »… Hollande « utilise » un Premier ministre, comme il ferait usage d’un
vulgaire outil, avant d’en changer pour cause de péremption…

 

« Ayrault ? reprend le président. Le problème est posé depuis sa nomination. Il est à la fois loyal, fidèle, ne
cherchant rien pour lui-même… » Pourtant, pense-t-il, sans formuler de reproches précis, « cela ne suffit pas. Et
des ministres considèrent qu’ils peuvent avoir une certaine autonomie ; ou des personnes, pensant qu’Ayrault
n’est pas éternel, qu’il y a une possibilité qui peut s’ouvrir ». Hollande a déjà trouvé le bon créneau pour un
remaniement : « Le meilleur moment est entre les municipales et les européennes. »

 

Nous sommes alors en février 2014, à respectivement un et trois mois de ces deux scrutins qui s’annoncent pour
le moins délicats.

 

Mais en réalité, l’éviction prochaine du Premier ministre est actée depuis l’automne 2013. « Fin novembre 2013,

 

la question du remplacement d’Ayrault s’était déjà posée, et avec Manuel Valls, j’avais évoqué cette hypothèse,
révèle François Hollande. Je lui ai dit : “Si la situation se dégrade, je peux procéder à un changement.” On avait
calculé le 7 décembre, en fonction de mes agendas… » Le président consulte alors à tout va. Le mutique et fidèle
Jean-Yves Le Drian est invité à donner son avis. « Il a toujours été favorable à Valls, relate Hollande. Dès le mois
de novembre, il me dit : “Tu devrais changer assez vite pour Valls.” »

 

Manuel Valls se souvient parfaitement de cette conversation avec le président, à l’Élysée. « Fin novembre, il s’est
questionné ouvertement sur ce qu’il devrait faire, il en a parlé avec Le Drian, Fabius, Dray, Le Foll, et avec moi.
On est entrés dans une discussion sur les rapports entre président et Premier ministre. C’était étrange, il ne m’a
jamais dit : “Tu seras Premier ministre.” On a parlé à la fois du fonctionnement et du gouvernement. »

 

Dès la rentrée 2013, l’idée qu’Ayrault n’est pas au niveau requis s’est imposée dans le cerveau présidentiel. Trop
d’indicateurs virent au rouge vif, en cet automne pourri - il y en aura d’autres. La cote de popularité du président
stagne à 23 %, les chômeurs de catégorie A n’ont jamais été si nombreux, près de 3,3 millions. Le ras-le-bol
fiscal s’est installé dans les esprits, le gouvernement baigne dans le tumulte, et l’affaire Leonarda, cette jeune
Kosovare mineure expulsée loin de France, a symbolisé l’impuissance d’un exécutif jugé unanimement à la fois
faible et divisé.

 

Il faut réagir. D’où cette volonté du président, encouragée par certains de ses proches, mais aussi par quelques
ministres à l’ambition débordante, de changer de braquet.

 

Ils dressent tous le constat que le boulet Ayrault est en train de l’entraîner par le fond. Valls le premier.

 

« En novembre, on est allés assez loin, se souvient Valls. À l’époque, j’ai dit à Hollande : “Tu te sens totalement
libre, c’est une discussion ouverte, si tu ne me nommes pas, moi je ne t’en veux pas, c’est pour toi qu’on fait ça.”
On a été nombreux à lui dire qu’il fallait changer. » En toile de fond, les élections municipales. « On lui dit que
cela va être un désastre, lui, il nous dit : “Non, vous exagérez” », rapporte Valls.

 

son côté, Jean-Marc Ayrault fait de la politique depuis trop longtemps pour ignorer les règles en la matière. Il
devine les forces à l’œuvre, dans l’ombre, n’ignore pas que certains, dont Valls, l’estiment incapable de redresser
la barre.

 

« Il est tellement loyal qu’il est inaudible »

 

Seule solution pour défendre son poste, attaquer. Ou plutôt contre-attaquer, tant les flèches le visant
ont depuis longtemps quitté leurs carquois. Alors, Ayrault va forcer sa nature. Assez habilement, sur le fond. Le
19 novembre 2013, dans Les
Échos, le Premier ministre estime que « le temps est venu d’une remise à plat, en toute transparence, de notre
système
fiscal ». Il annonce des rencontres à venir avec les partenaires sociaux. Le débat portera sur la fiscalité
des ménages et des entreprises, mais aussi sur le niveau des dépenses publiques. La fusion de la contribution
sociale généralisée (CSG) et de l’impôt sur le revenu « fera partie du débat ». L’objectif est de parvenir à « des
règles plus justes, plus efficaces et plus lisibles » d’ici au budget 2015.

 

La contre-offensive de Jean-Marc Ayrault est une réussite. Le président, au Conseil des ministres, n’a d’autre
issue que de saluer le projet, le jugeant « utile ».

 

Comment écarter Ayrault, après une telle salve ?

 

Hollande en convient : « Ayrault a repris l’initiative, avec la réforme fiscale, il voulait rasseoir son autorité sur le
groupe socialiste. » Hollande s’évite aussi, en conservant son Premier ministre, un débat avec les écologistes. Et
puis, au fond, le président conçoit une grande estime pour Ayrault. Il l’avait choisi en connaissance de cause, en
2012.

 

Il n’a été ni déçu ni surpris.

 

« Il fait le métier », nous confie-t-il ainsi dans les premiers mois du quinquennat, sans enthousiasme excessif. «
Bon, parfois je voudrais lui dire : “Mets un peu plus d’envie.” Mais c’est son caractère, il est sérieux. » Ayrault est
« loyal », n’a de cesse de nous répéter le président. Il ajoutera, le 5 mai 2013 : « Il est tellement loyal qu’il est
inaudible. »

 

Inaudible, Ayrault ? Il n’est pas le seul…

 

 

En tout cas, Hollande a pu mesurer le dévouement de l’ancien maire de Nantes lors de l’épisode de Florange, fin
2012, quand Arnaud Montebourg, alors ministre du Redressement productif, apôtre de la nationalisation partielle
du site industriel, a défié ouvertement son Premier ministre, campé sur une autre ligne. Hollande : « Le choix qui
était posé pour Matignon entre Martine Aubry et lui, on le comprend, là. Je ne dis pas que Martine m’aurait tiré
dans les pattes, mais Martine aurait fait ce qu’elle aurait pensé devoir faire, avec plus d’autonomie. »

 

Autonome, Ayrault ne l’est pas forcément. Mais il est fiable. Et solide, plus qu’il n’y paraît. « Il est fort, convient
Hollande, il a de la constance, même du courage. Il lui manque la part de rondeur, de légèreté, au sens de la
capacité à faire un compliment, entraîner l’autre. Mais s’il avait tout ça, il serait président, il ne serait pas Premier
ministre ! Si un Premier ministre est meilleur que le président, c’est un problème ! » Et Hollande, ravi de son
effet, s’esclaffe. Plus important encore aux yeux du chef de l’État, Ayrault « n’a pas d’objectif personnel, après ».
Donc, pas de trahison en vue, a priori.

 

Seul gros souci : Hollande s’estime insuffisamment abrité par son Premier ministre. « Il ne protège pas dans le
sens où il n’est pas tout de suite au front sur un sujet », résume le chef de l’État. Il le rêverait plus déterminé,
montrant ses muscles à l’occasion… Mais on ne se refait pas.

 

Voici donc qu’arrivent les élections municipales, programmées les 23 et 30 mars 2014. Entre les deux tours,
Hollande comprend qu’il est temps de prendre des décisions. Une décision. Il reçoit, à l’Élysée. Tâte le terrain,
consulte, écoute. Sans rien dire de ses intentions. Il n’est pas encore totalement décidé. Il nous l’a dit. Virer
Ayrault le dérange. Les deux hommes ont eu une franche discussion sur le sujet, en tête à tête. Le locataire de
Matignon ne se rendra pas sans combattre. « Ayrault, c’est compréhensible, il voudrait poursuivre, nous rapporte
Hollande le 7 mars, peu avant le scrutin. Il me dit : “J’ai préparé le pacte de responsabilité, l’accord avec les
écolos, j’ai vocation à…” Je lui dis : “Travaille.” C’est humain et politique. Il n’a pas envie d’arrêter. »

 

Conclusion, toute « hollandienne » : « Il n’est pas exclu qu’Ayrault poursuive. Il ne faut pas se rater sur le
moment et la personne. » En clair, en cas de « défaite maîtrisée », c’est-à-dire si la gauche évite la claque que
les sondages lui prédisent, Ayrault sauvera son poste. Enfin, pour quelques mois.

 

« Dans ce scénario, nous dira plus tard Hollande, Ayrault allait jusqu’aux européennes [fin mai 2014], obtenait
entre-temps la confiance de l’Assemblée en avril, et partait à l’été. »

 

C’est que le président n’est pas ébloui par la qualité des candidats, souvent autoproclamés, qui font montre de
leur ambition dans les colonnes des journaux. « Le nombre de personnes est assez limité, dit-il début mars 2014.
Claude Bartolone, non. Il n’a pas l’envergure. » Il reconnaît bien sûr de nombreuses qualités au président de
l’Assemblée nationale : « Il est intelligent, malin, tacticien, réaliste. » Certes, mais voilà, grossière erreur, « il a eu
des paroles blessantes vis-à-vis de l’Allemagne ». Bartolone avait en effet appelé à une « confrontation » avec
Berlin, afin d’infléchir la politique rigoriste prônée par Merkel. En outre, observe Hollande, « il n’est pas très
connu, et le jour où il le deviendrait, il n’a pas un charisme considérable ».

 

Il songe à Bertrand Delanoë, qui « a géré une équipe, Paris, et peut être dur » ; s’amuse de l’hypothèse Laurent
Fabius : « L’appétit vient en mangeant, au départ il ne l’avait pas, mais comme il est cité… » Oui, mais « il a été
Premier ministre il y a trente ans ». Reste Manuel Valls. Avec cette interrogation majeure : « Le jour où il est
nommé à Matignon, il n’aura plus un seul soutien de la droite et les écologistes seront en colère. » « Manuel peut
apporter plus de fraîcheur, mais on ne sait pas ce qu’il peut donner sur l’économie », dit-il encore.

 

 

 

Ce ne peut donc être que l’ancien maire d’Évry. Populaire, suffisamment jeune, volontaire, communicant à
souhait. Reste à convaincre les écologistes. François Hollande reçoit Cécile Duflot, l’encore ministre du Logement
; elle fait part de ses extrêmes réserves. Elle lui dit même, pour pourvoir le poste bientôt vacant à Matignon : «
Tu mets n’importe qui ! » Pour Duflot, c’est « TSV ». Tout sauf Valls. Le chef de l’État s’étrangle : « On ne met
pas n’importe qui au gouvernement de la France, ça n’a pas de sens. »

 

Hollande multiplie les consultations, à gauche.

 

« J’ai reçu beaucoup de personnalités, raconte-t-il. Emmanuelli, qui ne voulait pas de Valls. Duflot, qui m’avait
averti que si Valls venait elle quitterait le gouvernement. Hamon, qui m’avait dit que l’option Valls était possible
mais risquée. [François] Lamy, pour les amis d’Aubry, qui m’avait dit que, pour eux, il valait mieux garder
Ayrault… » Conclusion : « Il n’y avait pas grand monde en faveur de Valls. »

 

Raison de plus pour le nommer ?

 

Dimanche 30 mars 2014. Les résultats, décevants pour la gauche, tombent les uns après les autres dans une

 

salle affectée à cet effet, place Beauvau. C’est un camouflet pour le pouvoir. Sur les 509 communes de plus de 10
000 habitants, détenues par la gauche depuis les élections de 2008, elle n’en conserve que 349. Parmi les pertes
importantes : Toulouse, Amiens, Angers, Caen, Limoges…

 

Sans parler des onze villes détenues désormais par l’extrême droite.

 

Dans son vaste bureau, place Beauvau, le ministre de l’Intérieur est informé en temps réel. La défaite n’est
absolument pas « maîtrisée ». Ayrault est condamné.

 

Valls l’a compris, son heure approche. Alors, il va précipiter le mouvement présidentiel et bousculer, avec le
respect nécessaire, le président. « Il a fallu qu’il soit dos au mur, un couteau sous la gorge, le pistolet sur la
tempe, confie Valls. Le dimanche soir, au téléphone, j’étais à Beauvau pour les résultats, j’ai fait sortir mon
cabinet pour parler franchement au président : “Demain soir, tu annonces qu’il y a un nouveau gouvernement… -
Oui bien sûr, mais les Verts… - C’est toi qui es en cause, si tu n’annonces pas un changement puissant, tu te
retrouves à poil devant les Français.” Cela a été rude. » Efficace. Vallsien.

 

L’ancien maire d’Évry a su capitaliser. Il connaît par cœur le chef de l’État. Il parvient à décrypter ses humeurs.
C’est l’effet d’une campagne présidentielle réussie, dans l’ombre du candidat. Il a humé le vent venu de l’Élysée,
lors de la contreattaque d’Ayrault appelant à une réforme fiscale : « Quand Ayrault prend son initiative, qui est
presque à caractère présidentiel et non concertée qui plus est, il casse en grande partie la confiance déjà très
entamée entre lui et Hollande », estime Valls.

 

Hollande dort peu, ce dimanche soir.

 

Il tourne et retourne les solutions dans sa tête. Anticipe les ennuis à venir, les hypothèses injouables, les
commentaires des médias. Il regarde la télé. Déjà, entre les deux tours des élections, il avait été consterné par la
déclaration télévisée de Jean-Marc Ayrault, qui, d’un ton comateux, avait fait part de sa déception. « Le premier
tour des municipales s’est déroulé dans un contexte économique et social difficile pour les Français, avait-il
affirmé. Certains électeurs ont exprimé par leur abstention ou leur vote leurs inquiétudes, voire leurs doutes. » «
L’intervention qu’il a faite au premier tour a été sinistre », résume Hollande

 

Dans les rangs socialistes, certains se déchaînent. Ils sentent le Premier ministre affaibli, et se disputent le droit
de porter l’estocade. Cruelle loi de la politique. La charge la plus rude vient de Delphine Batho, l’ex-ministre de
l’Écologie congédiée par Ayrault. Au Parisien, qui lui demande s’il convient de changer de Premier ministre, elle
répond ceci, le 24 mars 2014 : « Ça me paraît indispensable et même le minimum. Ça fait longtemps qu’il y a un
problème de gouvernance, un désordre institutionnel avec les couacs à répétition. » On croit rêver…

 

Hollande le sait, il n’a plus le choix. « Le risque le plus grand était que le non-changement crée aussi un trouble
chez les socialistes et dans l’opinion, nous dit-il. Dès dimanche soir, mon choix est fait. »

 

Au soir du second tour, dimanche 30 mars, Jean-Marc Ayrault s’exprime en direct. Et livre un énième discours
lisse, sans étincelle. « Ces élections ont été marquées par la désaffection significative de celles et ceux qui nous
ont fait confiance en mai et juin 2012, reconnaît-il. Elles sont l’occasion pour les citoyens d’adresser un message.
Ce message est clair, il doit être pleinement entendu. »

 

Le lendemain de cette débâcle électorale, première d’une longue série, François Hollande convoque son Premier
ministre à l’Élysée. À 10 heures du matin. Le dialogue est serré, les deux hommes savent à quoi s’en tenir, même
si l’ancien maire de Nantes espère encore. Le pacte scellé entre Arnaud Montebourg, Benoît Hamon et Manuel
Valls pèse lourd. Ces trois-là ont su se retrouver au bon moment. Pourtant, cela n’allait pas de soi, surtout entre
Montebourg et Valls. Sur des lignes parfaitement opposées, les deux hommes avaient échangé quelques
amabilités, au temps de la primaire du Parti socialiste. Montebourg avait estimé que son concurrent, partisan de
la TVA sociale, n’avait qu’« un pas à faire pour aller à l’UMP ». Valls, lui, avait jugé la « démondialisation » chère
à son rival « dépassée » et « même franchement ringarde »… Leur rapprochement de circonstance s’est opéré
par l’entremise de leur ami commun, Aquilino Morelle, encore conseiller à l’Élysée.

 

 

 

« Ce n’est pas possible que tu puisses rester »

 

Quant à Hamon, il confie alors au Monde : « Le combat politique n’empêche pas d’être intelligent : on n’est pas
forcément obligé de dégommer celui qui est le plus populaire dans notre camp. » En outre, Montebourg et
Hamon s’estiment insuffisamment considérés dans le gouvernement Ayrault, leurs périmètres respectifs sont trop
étroits à leur goût.

 

 

Valls a su tirer parti de leurs états d’âme.

 

Impossible pour Jean-Marc Ayrault, trop affaibli, de lutter à armes égales. Au président, il confie son amertume.
Le ministre de l’Intérieur en prend pour son grade, Ayrault est convaincu qu’il lui a savonné la planche. Hollande
nous le confirme : « Valls a joué perso, Ayrault me l’a dit : “Tu sais, cela n’a pas été facile d’avoir des ministres
qui ne reconnaissaient pas mon autorité, qui me contournaient… Valls, sans franchir une ligne, ou alors une ou
deux, n’a pas été derrière moi…” » « Mais les as-tu assez associés ? répond Hollande. Valls a été vibrionnant,
mais qu’est-ce qui t’empêche de l’être ? » Avant de conclure : « Ce n’est pas possible que tu puisses rester. »
Ayrault se débat, argumente : « Réfléchis bien, lance-t-il au président. Je suis loyal, dévoué, je ne te manquerai
jamais, je peux t’apporter la majorité. » « Si je choisis, ce sera Valls », rétorque Hollande. « Si c’est Manuel,
est-ce que tu te rends compte ? Les Verts vont sortir… » Hollande ne cède pas, sa décision est irrévocable : « Je
vois bien qu’il y a un risque, te garder, nous séparer… Je vais encore voir Valls, puis je te rappellerai en début
d’après-midi pour te demander ta lettre de démission. » À 16 heures, précisément, le coup de fil définitif est
passé.

 

« Je te confirme ma décision, assène le chef de l’État à Ayrault, je te demande ta lettre de démission. » Cette
lettre, dont nous avons eu copie, comporte quelques mots convenus. Mais également un avertissement. Elle est
adressée au président, ce lundi 31 mars 2014 : « À l’occasion des élections municipales, les Français ont envoyé
un message clair : ils souhaitent davantage de justice dans l’effort de redressement de notre pays que mon
gouvernement a engagé sous votre autorité. » Et Ayrault de préciser : « Il vous appartient désormais d’en tirer
les enseignements. » François Hollande est placé devant ses responsabilités.

 

Les deux hommes échangeront encore longuement, une dernière fois. Devisant, entre vieux compagnons.
L’ex-Premier ministre regrette de ne pas avoir dénoncé plus tôt la catastrophique situation de la France,
imputable, selon lui, au pouvoir précédent. Il aurait dû aussi, dira-t-il au président, resserrer davantage son
gouvernement. Et rappeler plus vigoureusement à l’ordre les ministres rebelles, tel Montebourg.

 

« Florange reste une blessure profonde pour lui, il aurait voulu que je lui donne plus de possibilités pour agir. Il
reconnaissait aussi : “En même temps, je n’ai pas travaillé assez collectivement” », raconte le chef de l’État.

 

Ayrault s’est également plaint d’avoir été, dans ses rapports avec les membres de son gouvernement,
régulièrement courtcircuité par l’hôte de l’Élysée. « Heureusement que les ministres m’alertent ! Ça ne met pas
en cause le fonctionnement du gouvernement. Faut arrêter avec ce truc. Heureusement que les gens se parlent.
Ce qui n’est pas acceptable, c’est quand cela sape l’autorité du Premier ministre… », se défend Hollande, oubliant
pour l’occasion ses promesses initiales, lorsqu’il promettait à ses quarante-six conseillers, le 1erjuin 2012, qu’il
n’aurait « pas de rapport direct avec les ministres »… Lorsqu’il parle de l’ancien maire de Nantes, Hollande le fait
comme s’il s’agissait d’un grand brûlé de la vie politique. Un jour, il nous fit cette confidence : « Il y a quelque
chose chez Ayrault qui est très personnel, alors qu’il a réussi parfaitement sa vie politique, il y a comme une
blessure et une douleur, que je n’arrive pas à… Une souffrance quelque part, peut-être de ne pas être reconnu
comme il aurait dû l’être… »

 

Pas aux yeux de Hollande, au moins. D’autant, sans doute, que le chef de l’État se reconnaît en lui. « Les
Français ne le connaissent pas, nous dit-il peu après l’avoir remercié. C’est très injuste. Il était un vrai Premier
ministre, pas un Premier ministre soumis, d’apparence, de façade, collaborateur… Il connaissait bien ses sujets.
Que lui manquait-il ? Un vrai Premier ministre, ce n’est pas celui qui a les moyens d’agir, c’est celui qui peut
s’exprimer, porter la parole pour protéger le président. Il faisait son travail, mais il n’utilisait pas cette
responsabilité pour porter la politique. Quand il y avait un problème, c’est sur moi que ça revenait, c’est pour ça
qu’un Premier ministre qui fait de la communication, c’est parfaitement nécessaire. Je pensais que Ayrault
pourrait avoir cette qualité, mais il a eu du mal assez vite, il s’exprimait assez peu et quand il s’exprimait, ça
n’imprimait pas. »

 

Sur ce dernier point, Ayrault serait fondé à lui renvoyer le compliment…

 

Apparemment, le mal est contagieux, puisque Hollande nous dit aussi ceci, en avril 2013 : « Il y a des ministres
qui devraient plus imprimer, comme Mosco. Il fait son boulot, mais il ne le montre pas suffisamment. Sapin est
très bon, mais qui connaît Sapin ? »

 

 

 

« Pour 2017, un plan à la Balladur ? Non, notre sort est scellé »

 

Valls est nommé à Matignon le 31 mars 2014. Et le chef de l’État l’assure, il n’a « pas fait un choix par défaut. Si

 

ce n’était pas Ayrault, cela ne pouvait être que Valls. Dans un quinquennat, il faut une nouvelle phase ». Et puis,
Manuel Valls a la cote. Il plaît. À tel point que cela pourrait, on ne sait jamais, rejaillir sur le président, crédité de
18 % d’opinions favorables en avril 2014. Jamais il n’était descendu si bas, quand son nouveau Premier ministre
culmine à 61 %.

 

L’écart est vertigineux. Hollande ne s’en inquiète pas. « Avec Valls, je l’ai bien vu, les décisions se prendront
encore davantage avec moi, mais il les défendra lui personnellement. J’ai tout intérêt à ce que Valls soit le plus
populaire possible, le plus efficace, pour rehausser le président de la République. Mais on est dans une phase
difficile, il va prendre des coups, sa popularité va chuter… »

 

Craint-il, en ce printemps meurtrier de l’an 2014, l’ambition présidentielle à peine dissimulée de son nouveau
Premier ministre ? « Pour 2017, un plan à la Balladur ? Non, assure le président. Notre sort est scellé. Nous ne
réussissons pas, le chômage reste élevé ? La déception sera grande, que ce soit lui ou moi, avec le risque
d’arriver troisième. Si on réussit, c’est forcément ensemble. Et il n’y a pas de primaire entre un président et un
Premier ministre. Lui peut se dire : “Si on échoue, tant pis pour Hollande, j’aurai toujours cinq ans après
l’occasion de revenir devant le pays pour prétendre.” » Manuel Valls abonde dans ce sens. À peine nommé, il
confie : « Il y a un risque dans les prochains mois, c’est que lui ne bouge pas dans l’opinion, et que moi je reste
très haut. Puis que je descende, et qu’il reste très bas. Il ne doit pas croire que, mécaniquement, il va remonter.
À terme, oui. Les Français sont d’une grande intelligence. » Dirait-il la même chose, aujourd’hui ?

 

Quoi qu’il en soit, Manuel Valls a réussi son OPA sur Matignon. Ce qu’il ne pouvait prévoir, c’est le retour de
Jean-Marc Ayrault dans son gouvernement, comme ministre des Affaires étrangères, en février 2016. Par la seule
volonté du président.

 

Qui n’oublie pas les services rendus, certes, mais encore moins où se situe son intérêt. Reprendre Ayrault, c’est à
la fois s’assurer la présence d’une personnalité au quai d’Orsay et « gauchiser » un peu un gouvernement qui en
avait bien besoin. Nul affect dans la décision de Hollande, du réalisme pur. Comme toujours.

 

Au printemps 2016, il nous expliquera son choix en ces termes : « C’était bien de donner une cohérence au
quinquennat, de montrer qu’il n’y avait pas de rupture. Jean-Marc Ayrault a été le Premier ministre sous mon
autorité qui a fait les choix économiques les plus courageux, le rapport Gallois, la compétitivité, le CICE, les
rééquilibrages budgétaires, y compris par des maîtrises de dépenses comme par des augmentations de recettes…
»

 

Bel hommage posthume.

 

Pas sûr qu’il suffise à Ayrault pour oublier la cabale initiée contre lui à l’automne 2013.

 

 

 

 

 

L’allié

 

Nous sommes solidaires, emportés par la même planète, équipage d’un même navire.
Antoine de Saint-Exupéry

 

Tout le gouvernement s’est déplacé.

 

Même les secrétaires d’État, d’ordinaire tenus à l’écart.

 

Nous sommes le 22 octobre 2014, et voilà maintenant six mois que Manuel Valls a été nommé Premier ministre
de la France. Il est temps de sacrifier au cérémonial républicain, histoire de donner aux citoyens une belle image
d’unité. Dans un grand salon de l’Élysée, François Hollande va remettre au chef du gouvernement les insignes de
grand-croix de l’ordre national du Mérite. Une tradition instaurée en 1974, lorsque Valéry Giscard d’Estaing avait
élevé Jacques Chirac à cette distinction.

 

Autant dire que l’hypocrisie n’est jamais absente de ce type de cérémonie.

 

Hollande commence par féliciter son Premier ministre : « Vous avez préparé un budget, qui a d’ailleurs été voté

 

pour la partie recettes. Je salue les députés qui ont eu cette conscience de leur rôle. » Au passage, un tacle
appuyé en direction des ministres récalcitrants, remerciés les mois précédents, les Hamon, Filippetti, Montebourg
et autres Duflot… Puis il enchaîne, de ce petit ton acéré généralement annonciateur d’une flèche à venir : « Vous
aimez citer de grands républicains, vous vous inscrivez dans cette tradition. […] Une des figures qui vous sert de
référence, c’est celle de Clemenceau. C’est un personnage controversé, y compris au sein de la gauche française.
C’est sans doute pour cela que vous l’utilisez. Car vous aimez la controverse, à condition qu’elle soit un facteur de
débat, de contradiction et en même temps de synthèse. Car il faut aussi qu’il y ait des hommes de synthèse dans
la République. C’est très important. »

 

Valls s’est déjà un peu fermé. Il ne fait pas semblant, quand il est en colère. Même si Clemenceau est bien l’une
de ses références, devant ses proches, présents pour l’occasion, il aurait aimé un compliment plus éclatant,
moins lourd de sousentendus… Et Hollande porte alors l’estocade : « Clemenceau n’est pas devenu président de
la République, mais on peut aussi réussir son existence sans être président de la République. »

 

Valls peut bien recevoir avec un sourire figé l’écharpe bleue et l’étoile en vermeil à six branches portée côté
gauche, il goûte très moyennement l’instant. Il devine les commentaires à venir dans les médias, conviés à
l’événement. Et cela ne manque pas. Les chroniqueurs ironisent, le jour même, s’amusent de l’embarras
manifeste du Premier ministre, et en tirent leur propre leçon : Hollande a voulu rabaisser Valls, lui signifier qu’il
ne devait pas lorgner son trône présidentiel. Ou alors plus discrètement.

 

Un rappel à l’ordre très peu protocolaire, finalement.

 

Des mois, voire des années, que l’on glose, dans le microcosme, sur ce couple Hollande-Valls, en pronostiquant la
mise sur orbite présidentielle du Catalan dès 2017, stigmatisant son ambition démesurée. L’affaire de la
décoration vient étayer une thèse tellement logique.

 

 

 

« On peut aussi rater sa vie en étant président de la République ! »

 

Mais entre Hollande et Valls, est-ce si simple ?

 

Évidemment, non. Leur histoire commune dépasse largement la somme de leurs intérêts individuels. Depuis le
début du quinquennat, ils se savent indispensables l’un à l’autre. Différents, qu’il s’agisse de leur positionnement
au sein du PS et, surtout, de leur personnalité, ils sont, du coup, parfaitement complémentaires. Certains,
surtout, que si l’un échoue, l’autre en subira inévitablement les conséquences. Deux partenaires particuliers, liés
par une communauté d’intérêts.

 

Devant nous, Hollande s’étonne d’ailleurs de l’interprétation donnée par les médias de la cérémonie du 22
octobre 2014. Même s’il ne paraît pas fâché d’avoir remis quelques pendules à l’heure… Est-il sincère ? On ne
peut l’exclure totalement.

 

En tout cas, voici comment il justifie sa sortie : « Clemenceau a réussi sa vie bien plus qu’un président de la IIIe
République, il a été battu par Deschanel qui, on le sait, a été reconnu irresponsable… Clemenceau n’a jamais été
président de la République, mais il a été un grand président du Conseil, c’est ça que je voulais dire. » Conclusion
de Hollande : « Valls est Premier ministre, peut-être qu’il deviendra président de la République, mais on peut
réussir sa vie en étant Premier ministre… »

 

Seuls les mauvaises langues, les rivaux de Valls, les journalistes forcément mal intentionnés, y auraient donc vu
une pique à l’adresse de son Premier ministre, afin de refréner ses ardeurs ? « Je pense profondément qu’on
peut réussir sa vie politique sans être président de la République, martèle Hollande. J’aurais pu ajouter, mais je
me suis dit, là, je me retiens, car cela peut être retenu contre moi : “On peut aussi rater sa vie en étant président
de la République !” J’ai bien fait de m’arrêter là ! »

 

Le vrai message que Hollande dit avoir voulu faire passer en absolue priorité, c’est la parfaite complémentarité de
leur attelage : « Clemenceau était un homme de controverses, ce qui est vrai : Dreyfus, les communards et leur
amnistie, la répression des vignerons, et les procès Caillaux et Malvy… Alors que d’autres personnages, Jaurès,
Blum, étaient des gens de synthèse. Ça, c’est un vrai débat, mais ça n’a pas été relevé. »

 

Synthèse d’un côté, autorité de l’autre ? Un peu trop caricatural, bien sûr. Et pourtant… Si les deux hommes
s’apprécient tant, c’est sans doute bien parce que les défauts de l’un permettent de mettre en valeur les qualités
de l’autre - et réciproquement. « Valls, il s’est fait un personnage, ce qui est déjà important en politique, observe
Hollande en juillet 2013. Bon, après, le problème c’est qu’il faut que la gauche soit raisonnable pour qu’elle

 

choisisse Valls. Or… » « Valls, quelquefois, tend les choses », constate encore le chef de l’État. Il se souvient,
notamment, du déplacement du ministre de l’Intérieur en Corse, le 22 avril 2013, peu après l’assassinat du
directeur du parc naturel régional, Jean-Luc Chiappini. Valls a alors eu cette phrase : « Je sais que cette violence
est profondément enracinée depuis des décennies dans la culture corse. » Il réitère ses propos plusieurs jours
plus tard, sur France Inter. Hollande tique. « Au nom d’une posture d’autorité, quelquefois il y a des phrases qui
passent bien dans l’opinion mais qui heurtent quand même… J’étais en Corse, il a sorti cette phrase sur la
violence qui était quasiment inhérente aux Corses… Bon !… On peut dire, oui, il y a une histoire de la violence en
Corse - c’est quand même incontestable, il y a une histoire de la violence -, maintenant, est-ce que… » Il ne
termine pas sa phrase. Ce n’est pas grave, on a l’habitude.

 

Si Hollande regrette que Valls simplifie et généralise parfois un peu trop son discours lors de ses interventions
publiques, pour autant, il apprécie vraiment la bête politique, sa solidité, sa cohérence, son talent oratoire…
Même son inextinguible ambition trouve grâce aux yeux du président. « Valls, vous ne trouvez pas qu’il joue un
peu perso, parfois ? » lui demandet-on au printemps 2013. « Si, répond-il. Mais la fonction fait ça. Ministre de
l’Intérieur, vous jouez perso. »

 

Valls, lui, s’incline devant le mécanisme intellectuel propre au chef de l’État, cette facilité à jongler avec les
chiffres, les théories. Et les gens. « Il a d’immenses qualités, remarque Valls. Il nous énerve tous par ses
indécisions, quand il fuit… Il n’a pas fait un grand discours depuis Le Bourget, mais il est d’une très grande
intelligence politique. Sarko, c’était le bonapartisme. Hollande est très intelligent, honnête, comme moi d’ailleurs.
On a ce point commun : on est toujours à découvert ! »

 

Manuel Valls est nommé Premier ministre le 31 mars 2014. Inéluctable.

 

Des mois que cela taraudait Hollande. Jean-Marc Ayrault a atteint ses limites. D’autant plus rapidement qu’on lui
a consciencieusement savonné la planche. Il fallait créer un électrochoc, indiquer un nouveau cap. Lorsqu’en
novembre 2013, Hollande consulte, reçoit les avis des uns et des autres, il peaufine le pacte de responsabilité
qu’il s’apprête à lancer. C’est un virage économique - et donc politique - majeur qu’il s’apprête à emprunter.

 

Le chef de l’État et ses conseillers en tombent d’accord. Il doit d’abord impulser le changement de cap avant de
s’atteler à celui des hommes. Le 31 décembre 2013, lors de ses vœux télévisés, il annonce la création du pacte
de responsabilité, et promet aux entreprises des allégements de charges. Quinze jours plus tard, le 14 janvier
2014, lors de sa conférence de presse semestrielle, il crée la surprise, exhortant les patrons à s’engager derrière
lui. « S’il me nommait à ce moment-là sans avoir lui-même donné le cap, décrypte Valls, je lui imposais “Valls le
social-libéral”, je lui imposais la ligne. Il le sentait. Ce n’est pas moi qui ai inventé le pacte, c’est lui. La nouvelle
étape du quinquennat, elle a commencé le 14 janvier. » Fin mars 2014, les élections municipales sonnent donc le
glas de Jean-Marc Ayrault.

 

Valls dit : « Je n’imaginais pas la bérézina des municipales. » En tout cas, il sait que Matignon lui est promis,
d’autant que lui aussi a conclu un pacte, confidentiel celui-là, avec les ministres les plus « gauchisants », Arnaud
Montebourg et Benoît Hamon, dans le but d’évincer Ayrault.

 

 

 

Seuls les Verts peuvent encore bloquer la promotion de l’ancien maire d’Évry, qu’ils ne peuvent littéralement pas
supporter. Valls incarne l’autorité abrupte, et n’a cessé de se chamailler avec Cécile Duflot, les mois précédents.
La veille du second tour, le samedi 29 mars au soir, Hollande reçoit son ministre de l’Intérieur, à l’Élysée. Dans la
plus grande discrétion. La discussion se prolonge. « On a refait la composition du gouvernement, précise Valls. Je
lui ai dit : “C’est bien, ça fait deux fois qu’on fait le même exercice, c’est rafraîchissant…” Il n’a jamais eu d’autre
hypothèse que moi. C’était moi ou Ayrault. »

 

Manuel Valls jubile. Trente ans qu’il transgresse et progresse au sein du Parti socialiste.

 

Hollande, s’il applaudit à son extrême efficacité, apprécie sa loyauté, s’en méfie quand même un peu. Il a peu
d’appétence pour les réseaux tissés par l’ancien maire d’Évry avec certains de ses amis : l’incontournable
lobbyiste Stéphane Fouks, de l’agence de communication Havas, Alain Bauer, un franc-maçon « crypto-sarkozyste
», omniprésent dans les médias sur toutes les questions de criminalité…

 

Des hommes de grande influence. Un peu trop aux yeux de Hollande.

 

« Les observateurs ne comprennent pas mon positionnement au sein du PS, explique Valls. Cela fait trente-cinq
ans que je suis dedans, je les connais tous. Je sais ce que c’est que diriger une majorité départementale, la
gestion d’un groupe, d’une majorité relative ou absolue… Mais ils ne comprennent pas ça, ils disent : “Il est
isolé.” Mais ça ne veut rien dire, j’ai des dizaines de parlementaires avec moi. Et puis, il n’y a plus de courants.

 

Aujourd’hui, c’est l’individualisme, la force va à la force. »

 

Valls a donné des gages à Hollande, dès le départ, prenant ses distances avec ses amis de toujours. « Alain a
démissionné de tout, ce qui est très agréable à mon égard, nous dit-il en juillet 2012 à propos de Bauer. Après,
c’est les injustices de la vie, pour Fouks comme pour Bauer. Bauer, il aime trop les gens, il a trop aimé Sarko. Là,
il a été trop loin. Et ça fait plus de quinze ans que je ne suis plus franc-maçon, mais on continue à fantasmer sur
mon prétendu réseau… »

 

Sans surprise, le nouveau gouvernement, ce sera sans les Verts. Tant pis. Ou plutôt tant mieux, juge Valls. Le 8
avril 2014, il prononce son discours de politique générale à l’Assemblée nationale, et la France découvre un
rhéteur. Un type capable de transformer un vague propos sur l’Éducation nationale en morceau de bravoure. Le
Premier ministre se souvient de la genèse de ce discours, dans lequel Hollande a mis sa patte. « On prépare un
premier discours, une heure quinze, un peu lourd, trop long, Hollande l’a pris, l’a élagué et a rendu le verbe plus
tranchant. Mais j’ai gardé des formules que j’avais prévues. Je l’ai vu tailler en pièces des beaux discours pour
garder “la” phrase. »

 

Justement, les phrases claquent. « Il y avait une telle tension dans l’hémicycle. Je me suis adressé aux Français,
je sentais une droite qui n’était pas au niveau, qui cherchait à me déstabiliser - mais je ne les écoutais pas -, et
des socialistes pétrifiés. »

 

Les députés sont debout, certains sonnés, surtout à droite. Le trop terne Ayrault est déjà oublié.

 

« Trop de souffrance, pas assez d’espérance, telle est la situation de la France, harangue Valls. […] La France a
cette même grandeur qu’elle avait dans mon regard d’enfant, la grandeur de Valmy, celle de 1848, la grandeur
de Jaurès, de Clemenceau, de De Gaulle, la grandeur du maquis. C’est pourquoi j’ai voulu devenir français. […]
Voilà ce que nous sommes et ce que nous devons rester. Ne rétrécissons pas la France, ne rétrécissons pas ses
rêves. » Il finit trempé, vidé, euphorique. Il a réussi son grand oral. Hollande peut se réjouir, Valls, c’est sûr, va
donner un nouveau souffle à son quinquennat. Il le faut, de toute façon.

 

Les deux hommes ont embarqué à bord de la même galère. Leurs intérêts liés, leurs destins associés. L’un, accro
aux sondages, est encore très populaire. L’autre voit sa cote sombrer un peu plus, jour après jour. « Nous
n’avons pas le choix, dit Valls. Soit on échoue tous les deux et dans un an je suis à 15 % dans les sondages. Si je
réussis, il remonte », nous ditil alors. Mais d’alliés, les deux hommes ne risquent-ils pas de devenir rivaux ? Il
balaye l’hypothèse. « Nous affronter ? C’est impossible. » Il rappelle, lui aussi, le précédent Édouard Balladur,
Premier ministre, entre 1993 et 1995, surfant sur des sondages le donnant gagnant de la présidentielle à coup
sûr, face à un Jacques Chirac marginalisé, encalminé. « Et on sait comment ça s’est terminé, je connais l’histoire
», souligne Valls.

 

Il sait où il met les pieds. Manuel Valls a servi Lionel Jospin à Matignon, en 1997, quand François Hollande gardait
les clés du camion socialiste. « On est en très grande complicité, on se parle beaucoup, dit-il du chef de l’État. On
est un tandem. Mais le vrai sujet, c’est lui, maintenant. »

 

En attendant, en ce printemps 2014, le Premier ministre sature l’espace médiatique, c’est le temps béni où l’on
s’arrache la moindre de ses interventions. Le nouveau gouvernement voulu par Hollande a trouvé un espace, une
exposition. « J’ai changé de dimension, note Valls. Le risque c’est qu’il n’en profite pas. Il ne doit pas pédaler
avec moi, il doit changer, je lui dirai, à ma manière. Il a un problème d’attitude. Il faut qu’il pilote la maison
France avec moi. Je lui ai dit : “Tu es le P-DG, je suis le DG, c’est toi le président, on travaille ensemble.” »

 

Contrairement à nombre de ses collègues socialistes, Manuel Valls n’a jamais sous-estimé le président. Il a
travaillé de très près avec lui, lors de sa campagne présidentielle, en tant que responsable de sa communication,
et son jugement s’est affiné, encore : « Il est très habile, il va très vite, parfois trop même. »

 

Dès sa nomination, Valls a envisagé clairement son avenir. Il nous a toujours assuré qu’il ne se lancerait pas dans
l’arène présidentielle en 2017, qu’il n’intriguerait pas contre le chef de l’État.

 

 

 

Valls ne sera pas le Iago de Hollande.

 

« Si on réussit notre affaire à deux, je ne sais pas ce que je deviendrai après… Je retournerai sans doute à
l’Assemblée », nous dit-il le 14 avril 2014. Loyal ? Sans doute, mais lucide aussi. Il sait pertinemment que, si
Hollande n’est pas en état de se présenter, cela signifiera que le gouvernement qu’il dirige a échoué. Son seul
horizon, depuis toujours, c’est 2022. De toute façon, il est comblé. À cette époque, il n’a pas encore réellement
vécu l’enfer de Matignon, quand il s’agit de prendre une décision par minute et de gérer les ennuis qui volent en

 

escadrilles, du côté de la rue de Varenne. « Je suis très heureux d’être à Matignon, nous confie-t-il. Je me suis
posé au milieu du parc, je me suis dit : “Putain, tu es là…” J’étais seul, je traversais le parc, je n’avais même pas
eu le temps de me dire : “Je suis le Premier ministre.” Ça va vite. J’arrive, je fais 5 % à la primaire, je deviens
ministre de l’Intérieur, puis Premier ministre. »

 

Son pari désormais, son défi plutôt, c’est de concilier l’art très hollandais du compromis permanent avec le
naturel vallsien, la prise de décision autoritaire. « Hollande cherche à tout concilier, mais on ne peut pas tout
réconcilier, dit-il. Il a un peu de temps, les Français doivent se dire : “Bravo Valls, mais c’est Hollande le patron.”
Les Français veulent se reconnaître en lui, Hollande doit leur raconter une histoire. »

 

Du coup, Valls va se différencier, très vite. « Je ne jouerai pas au président bis, veste ouverte, pour essayer de
faire jeune. Je suis dans la vie politique réelle, je n’ai pas besoin de changer. » Il ne se laissera pas malmener par
les médias, foi de communicant, mais dictera sa loi. « Je veux que les journalistes me respectent », martèle-t-il.
Peut-être se trompe-t-il d’ennemis. Car très vite, c’est au sein même du gouvernement qu’il se découvre une
adversité. Les Verts sont partis, certes, mais Montebourg et ses amis pestent contre sa ligne clairement libérale.
En août 2014, le ministre de l’Économie, après une ultime provocation, est congédié prestement. L’occasion d’une
« clarification » qui entraîne aussi le départ de Benoît Hamon, et fracture durablement la majorité.

 

À gauche, la cote des « frondeurs » est à la hausse. Celle du Premier ministre, elle, ne va cesser de plonger. À
Matignon, la magie Valls n’opère plus. Incapable d’enrayer la hausse du chômage, l’ancien maire d’Évry rejoint
Hollande dans sa chute. Les deux hommes se serrent les coudes. Si le navire coule, ils sombreront tous les deux.
Leur frêle esquif essuie plusieurs grains inattendus, car voilà que le Premier ministre, pourtant généralement très
attentif, se fait piéger par ses emportements, ses passions. Cela ne lui ressemble pas.

 

L’ivresse des cimes, peut-être.

 

 

 

« J’ai dit à Manuel : “Tu vois, il faut réfléchir…” »

 

Le 6 juin 2015, il se déplace avec ses deux fils, dans un avion de la République, pour assister à la finale de la
Ligue des champions opposant son club de cœur, le FC Barcelone, à la Juventus Turin. L’aller-retour, depuis
Poitiers, en plein congrès socialiste auquel il assiste, jette un froid. Valls fait front, assure avoir été invité par
Michel Platini, alors président de l’UEFA.

 

La polémique enfle. Valls a compris le danger, il doit reconnaître sa faute. « C’est une leçon à retenir. Ce fut une
erreur, une bourde. J’ai pu donner l’impression aux Français que je ne me consacrais pas entièrement à eux. Je le
regrette », dit-il finalement au Journal du dimanche, après avoir pataugé pendant une semaine.

 

Deux Français sur trois considèrent que ce voyage est une chose « grave », et 68 % estiment que l’image du
Premier ministre s’est détériorée, selon un sondage Odoxa. Pour calmer les esprits, le Premier ministre annonce
le 11 juin sa décision de « rembourser personnellement » la prise en charge du voyage pour ses deux enfants,
soit 2 500 euros selon ses calculs. François Hollande le soutient, dans une interview accordée à Sud-Ouest. «
Manuel Valls mène un travail particulièrement difficile au service des Français. Il le fait avec énergie et efficacité.
Il ne ménage pas sa peine à la tête du gouvernement. C’est un bon Premier ministre. Il a toute ma confiance »,
déclare le chef de l’État.

 

Devant nous, le soutien de Hollande se fait un peu moins ferme. « Il y a eu deux choses qui se sont
enchevêtrées, nous dit-il. La première, c’est qu’il allait au congrès du PS, puis qu’il est revenu au congrès du PS.
C’est donc un aller-retour pour le congrès d’un parti… Imaginons qu’il n’y ait pas eu le congrès du PS, ou que le
congrès soit achevé, il allait à Berlin et personne n’y aurait rien trouvé à redire. Et puis, si je savais pour l’avion,
je ne savais pas pour ses enfants, même si c’est vrai que ça ne coûtait rien de plus. Ce qui pouvait être
discutable, et a été discuté à juste raison, c’est de faire l’aller et le retour. Il avait un discours le samedi, il pouvait
dire : “J’ai fait mon discours, voilà, je ne reviens pas, j’ai une obligation à Berlin qui est aussi un plaisir, je pars à
Berlin, vous ne me revoyez plus.” Je ne suis pas sûr qu’il y aurait eu une polémique aussi intense. Personne
n’aurait su que les enfants étaient dans l’avion. Après, c’est l’argumentation. Si c’était un plaisir, c’est normal qu’il
y ait ses enfants. J’ai trouvé que c’était lourd, dur, il en a pris plein la figure. »

 

Les deux hommes se sont expliqués, en tête à tête. « Je lui ai dit que ce qui était maladroit c’était l’histoire du
congrès, raconte Hollande. Mais je n’avais pas pensé aux remboursements, il l’a fait lui-même. »

 

S’il lui a gentiment fait la leçon, Hollande n’a pas accablé pour autant son Premier ministre. « Ce que je lui ai dit,
c’est que ce qui était possible il y a quelques années ne l’est plus. Je lui ai rappelé, pour le consoler, ce qui s’est

 

passé quand je suis arrivé à l’Élysée : “président normal”, je vais prendre le train pour aller à Bruxelles. Au lieu de
me féliciter, les journalistes me disent : “Quand même, est-ce que ça ne coûte pas plus cher, des gens pour vous
surveiller, des gens dans le train que vous exposez à des attentats…” C’est quand même étrange. À la fois on me
demande d’être sobre, économe, et quand je prends le train… J’ai dit à Manuel : “Tu vois, il faut réfléchir”, on fait
avec les moyens de l’État, on est critiqué, on fait sans, on est également critiqué. On n’est pas assez proche, on
est distant ; on est très proche, on n’est plus présidentiel. Il faut à chaque fois penser à tout, faire attention à
tout. »

 

Hollande avait anticipé une offensive de la droite sur ce sujet. Et potassé les archives des déplacements
ministériels, sous Sarkozy, afin de pouvoir contre-attaquer. « La droite a fait très peu de polémiques. J’avais une
fiche de tous les déplacements de la droite : Fillon dans sa circonscription… Sarkozy allait dans la maison de Carla
Bruni, en avion. C’est pour ça qu’ils n’ont rien dit, ils pensaient qu’on avait la fiche à disposition… C’était le cas ! »
Et il rit. Mais le président n’a pas fini de souquer. Car Valls à Matignon, c’est l’assurance d’une prise de parole
musclée, à tout instant. Il y avait déjà eu l’apartheid social, les Roms qui ne veulent pas s’intégrer… Quelques
jours après l’affaire de l’allerretour à Berlin, un chef d’entreprise est décapité, dans l’Isère, au nom du djihad. Le
28 juin 2015, Valls, invité du Grand
Rendez-vous Europe 1-i-Télé-Le Monde, dit ceci : « C’est au fond une guerre de civilisation », en faisant
référence aux
attaques terroristes perpétrées en France par les islamistes.

 

Là encore, il divise, clive. Renforce son image de « Sarkozy de gauche ».

 

Et Hollande, qui a écouté l’émission, qu’en dit-il ? Souscrit-il, lui aussi, à la vision de son Premier ministre ? « Non,
nous répond-il clairement. Je ne suis pas d’accord avec ce concept, car cela voudrait dire que le terrorisme
djihadiste est une civilisation, c’est totalement faux. Je lui en ai parlé, il a rectifié, d’ailleurs. Je l’ai appelé, je lui ai
dit : “Je t’ai entendu, moi, je n’ai pas de doute sur ce que tu voulais dire.” On n’est pas dans une espèce de
ralliement aux néoconservateurs… Il est surtout dans une émission de radio qui met une espèce de pression,
vous pouvez aller vite dans une formulation. »

 

Un nouveau front s’ouvre le 13 février 2016, quand Manuel Valls s’en prend, à Munich, à la politique migratoire
d’Angela Merkel. Et dire qu’il devait célébrer, lors de cette conférence, la solidarité et la détermination des deux
pays face au terrorisme…

 

Tollé en Allemagne. Et malaise en France, où une coalition hétéroclite, de Martine Aubry à Dany Cohn-Bendit,
s’en prend au Premier ministre dans une tribune publiée par Le Monde. Encore une fois, Hollande doit expliciter,
se démultiplier, pour calmer les esprits. En gardant un ton compatissant envers son Premier ministre. « Il faut
voir ce que c’est, Premier ministre, avec le contexte des attentats, lui-même étant sur les questions de sécurité
très mobilisé, et très conscient de la menace », nous dit Hollande.

 

 

 

« C’est ça, l’enfer de Matignon »

 

Comme toujours en pareil cas, il l’a appelé, dans la foulée. Trouvant un Valls sincèrement contrit. « Je lui dis :
“Là, vraiment, attention, ce n’est pas ce que tu as dit, c’est que tu l’aies fait là-bas.” Ça n’a pas eu d’ailleurs un
écho considérable en France, honnêtement, c’est en Allemagne que ça a eu beaucoup de conséquences. Moi dès
le lendemain j’avais le rapport de l’ambassadeur, ça a mis tous les chroniqueurs, toute la presse sur des charbons
ardents… » Manuel Valls assure au chef de l’État avoir retenu la leçon. Hollande sait le poids qui pèse sur les
épaules du Premier ministre. « Moi je m’exprime assez peu, dit-il, lui est obligé de s’exprimer très souvent. Il a de
l’appétit pour ça, il fait des matinales à la radio, il est à l’Assemblée nationale les mardis, les mercredis, parfois
même au Sénat aussi, il est dans des déplacements sur le terrain… C’est ça, l’enfer de Matignon. Voilà, il est tout
le temps sur la brèche. C’est vrai de lui, comme c’était vrai de ses prédécesseurs, de Jean-Marc Ayrault… Il y a à
un moment une forme d’usure de la parole, et de la fatigue physique. »

 

L’usure, Valls l’a ressentie, sans doute beaucoup plus vite qu’il le pensait, rejoignant Hollande dans des abîmes
d’impopularité. Et dire que le chef du gouvernement, longtemps chouchou des médias et star des sondages,
espérait lors de sa nomination entraîner dans son sillage un président dévalué, pour lui permettre de sortir la tête
de l’eau… C’est tout le contraire qui s’est produit, le chef de l’État entraînant rapidement son Premier ministre par
le fond. Au moins sont-ils restés solidaires jusqu’au bout, au risque de se noyer tous les deux.

 

Pour affaiblir le Premier ministre, on peut aussi compter sur les snipers, en dehors du gouvernement, souvent
proches de Martine Aubry, pré-positionnés, prêts à dégainer au moindre excès de Valls. Hollande le sait bien, et
du coup pardonne les écarts de son Premier ministre. « Valls aime prendre des mots et des concepts, c’était vrai

 

dans la primaire, ou comme ministre de l’Intérieur. Martine Aubry, elle, a toujours besoin d’une figure pour dire :
“Voilà ce que je ne veux pas.” Cela a été moi, à un moment, quand j’étais candidat à la primaire. »

 

Le président en est certain, on prête trop d’intentions malignes ou droitières à son Premier ministre, avec qui il a
toujours eu le désir de terminer son mandat. « Elle [Aubry] surestime ça, Valls n’est pas aussi libéral que certains
le prétendent. S’il y en a un qui est dans la culture socialiste depuis qu’il est jeune, c’est bien Manuel Valls. S’il y
en a un qui est bien au clair sur ce qu’a été l’évolution de la social-démocratie en Europe, c’est bien Valls. Ce
n’est pas comme Macron, qui vient de l’extérieur… »

 

Et le chef de l’État de nous dire sa satisfaction, fin 2015 : « J’ai de très bons rapports avec Valls, d’une loyauté je
pense très grande. Ce n’est pas un ami personnel, c’est un homme politique de toute confiance. On s’écrit tous
les jours, on s’envoie des textos, c’est celui que je vois le plus. Il est parfait. Il est bon comme Premier ministre. »
L’enthousiasme du président contraste terriblement avec le visage fermé qu’affiche désormais le chef du
gouvernement. Mâchoire crispée, regard noir, traits tirés… Valls s’est littéralement métamorphosé, au fil des
épreuves dantesques endurées depuis sa nomination à Matignon. Au paroxysme de la crise liée à la loi travail, il
incarnera même sa propre caricature, jusqu’à envisager d’interdire une manifestation. Où est passé le Valls
détendu, léger, en bras de chemise, le clin d’œil complice, s’amusant à chahuter la gauche comme on asticote un
vieux copain un peu trop coincé pour le faire sortir de sa gangue ? Disparu, envolé, croulant sous le poids des
attaques de toute nature, pleurant une belle cote d’amour envolée. Le voici désormais incapable de se départir de
cette mine sévère, cette raideur implacable, ce ton empreint d’une gravité presque oppressante, qui le renvoient
à son vilain double, un psychorigide acariâtre…

 

« Il avait pensé que c’était plus facile, conclut Hollande. C’est facile d’être ministre, c’est très dur d’être Premier
ministre. Enfin, facile, c’est beaucoup dire… Mais Premier ministre, il faut faire travailler tout le monde, et puis
vous êtes exposé, c’est vraiment très dur. » Peut-être, en prononçant ces paroles, pense-t-il aussi à sa propre
situation. Alors, ils rameront, et, éventuellement, couleront, ensemble. « Je pense, j’en suis même sûr, que j’irai
jusqu’au bout avec Valls », nous confiait Hollande dès le mois d’avril 2015.

 

Hollande-Valls. L’attelage semble cohérent. Le premier décide, l’autre exécute - à moins que ce ne soit l’inverse.
L’un à l’Élysée, l’autre à Matignon.

 

Chacun son enfer.

 

 

 

 

 

Le mécanicien

 

Il est désormais possible de renverser l’opinion, comme le mécanicien de locomotive renverse la vapeur.
Georges Bernanos

 

Soixante-treize ministres nommés, en moins de cinq ans. Ce chiffre interpelle.

 

Il s’agit d’un record sous la VeRépublique. Significatif, car il illustre l’amour de François Hollande pour le
maquignonnage politique, cet art fondé sur la subtile répartition des ego, l’évaluation des rapports de force et le
goût de l’intrigue. Le pouvoir, c’est aussi cette capacité à promouvoir les uns, déstabiliser les autres. À
transmettre le flambeau, également.

 

Hollande est un mécanicien politique de premier ordre, un ouvrier spécialisé en matière humaine. Son goût
prononcé pour la combinazione à la française, cette prérogative exorbitante donnée à un seul de faire et défaire
les carrières de tous, au gré de ses propres intérêts. Il en use, en abuse parfois, surtout lorsque sa survie est en
jeu. Durant son quinquennat, il n’aura cessé de pratiquer ce sport cruel, dont il maîtrise toutes les règles. Onze
années passées à la tête du PS, à gérer les ambitions, tempérer les ardeurs, maintenir un fragile équilibre, ça
forge une expérience.

 

À l’examen minutieux de ses choix, il apparaît qu’il aura aussi tenu compte, parfois, d’un autre paramètre que
celui de l’efficacité pure : l’affection. Deux femmes au moins ont bénéficié de sa considération, voire de son
indulgence : Christiane Taubira, cet OVNI politique qui lui a tant coûté, par ses maladresses, et tant rapporté,
aussi, sur le plan du crédit politique. Et Ségolène Royal, bien sûr, sa vraie muse, dont il admire la force, la

 

loyauté, l’inventivité. S’ils ont changé de nature, ses sentiments envers son ex-compagne n’ont rien perdu de leur
intensité.

 

Ces deux femmes, il n’aura cessé de les protéger.

 

Mais voyons plutôt l’artiste à l’œuvre.

 

Le quinquennat a connu deux grands remaniements : celui d’avril 2014, avec l’arrivée de Valls suivie cinq mois
plus tard des départs de Montebourg et d’Hamon, conjugués à l’arrivée d’Emmanuel Macron ; celui de janvier
2016, avec la démission de Taubira et le retour des écologistes.

 

Deux occasions pour le chef de l’État de marquer son savoir-faire. Et d’assouvir sa soif de « coups » politiques.
2014, d’abord.

 

Il faut entendre le chef de l’État nous expliquer, la mine gourmande, l’œil scintillant, comment il a composé
lui-même, sur un bout de papier, en mars 2014, le gouvernement Valls I, dans le secret de son bureau. Appliqué,
penché sur son croquis rudimentaire. Dix-huit noms à trouver, dix-huit cases à cocher, puis seize ministres à
l’arrivée. Et deux schémas différents, selon que les écologistes acceptent de cohabiter avec Manuel Valls ou non.

 

Pas de doute, c’est pour ces instants-là qu’il a voulu faire de la politique. Et devenir président de la République, le
décideur ultime, celui qui tire les ficelles. On s’est souvent demandé, durant ces cinq ans passés à essayer de
s’introduire dans son cerveau, quelles autres passions pouvaient animer François Hollande, en dehors de la
politique. Le cinéma, le sport, la littérature, les femmes… ?

 

On aura perdu beaucoup de temps, avant de trouver la réponse : la politique, la politique et la politique.

 

Composer un gouvernement requiert du doigté. Une capacité hors norme à évaluer les rapports de force et à
anticiper les réactions des impétrants potentiels. Pour avoir trop voulu respecter les précaires équilibres issus de
la primaire socialiste, et s’être rendu prisonnier des accords passés entre Martine Aubry et les écologistes,
Hollande a dû écoper, entre 2012 et 2014. Une succession de couacs, d’opinions dissidentes, a contribué à rendre
illisible et même à discréditer son action globale.

 

Il ne refera pas cette erreur, jure-t-il, en ce printemps 2014. Valls, lui aussi, veut des professionnels, sans états
d’âme. Il n’est donc pas fâché que les Verts rendent leurs tabliers ministériels, effrayés à l’idée de devoir obéir à
ce grand Satan, beaucoup plus libéral que social à leurs yeux. Quant à Arnaud Montebourg et Benoît Hamon, eux
qui voulaient tant faire la peau à Jean-Marc Ayrault, ils ont juré au chef de l’État et surtout au Premier ministre
qu’ils ne les gêneraient pas dans leur action. Ils ont obtenu gain de cause, négocié des postes plus importants :
l’Éducation nationale pour Hamon, l’Économie pour Montebourg. Certains ministres, les valeurs sûres de
Hollande, comme Laurent Fabius au Quai d’Orsay ou Jean-Yves Le Drian à la Défense, ne posent pas le moindre
souci. D’autres en revanche, tels Pierre Moscovici ou Vincent Peillon, passent à la trappe.

 

 

 

« Je dis à Valls : “Il vaut mieux ne pas le mettre à l’Intérieur” »

 

Quelques jours après l’intronisation du gouvernement Valls I, le chef de l’État nous explique ses choix de manière
lapidaire : « J’enlèverais Fabius ? Pourquoi ? Le Drian ? Pourquoi ? Sapin ? S’il n’a pas inversé la courbe du
chômage, ce n’est pas sa faute. Moscovici et Peillon, eux, avaient de mauvais rapports avec Ayrault, ils s’étaient
mis dans une situation psychologique de retrait, et Mosco portait son fardeau, son malheur. On voulait quelqu’un
qui incarne. Je n’allais pas enlever Montebourg. Le renouvellement, c’était Valls et un gouvernement à seize. Si
Bertrand Delanoë avait voulu, il y venait, Aubry aussi. »

 

Mais la maire de Lille boude, Valls n’est définitivement pas sa tasse de thé. Quant à l’ancien maire de Paris, il
profite de sa nouvelle vie, alors qu’il aurait pu rêver à un très beau poste : « Delanoë avait ce qu’il voulait,
confirme Hollande. Il m’a dit : “Je n’ai pas envie.” »

 

Et puis, il faut remplacer Manuel Valls à l’Intérieur. Par un homme de confiance, forcément. Le président de la
République a pu apprécier l’efficacité de Valls, place Beauvau. « Manuel a su s’entourer, nous dit-il. Le ministère
est bien géré, avec les bonnes personnes. Quatre ou cinq personnes, et c’est tenu. »

 

Sous la VeRépublique, la place Beauvau est un lieu stratégique. Ce n’est pas pour rien si Nicolas Sarkozy s’est
battu pour en obtenir les clés, en 2002. Il ne s’agit certes pas d’une sinécure, mais tout remonte au ministre. Ici,
tout se sait. On peut peser sur des destins individuels, détenir des informations sensibles, protéger le président,

 

aussi. Et ça, Valls a su le faire. Donc Hollande ne prend pas ce choix à la légère.

 

Ami de François Hollande, le sénateur et maire de Dijon, François Rebsamen, est dans les starting-blocks. Il a
raté le coche en mai 2012, cette fois, il n’en doute pas, c’est son tour. « Rebs » piaffe d’impatience.

 

Un peu trop.

 

Certes, il connaît bien la boutique. Mais celle d’avant, époque Pierre Joxe. Une chose est sûre, Hollande apprécie
le compagnonnage de Rebsamen, et encore plus sa fidélité, jamais démentie.

 

Le lundi 31 mars 2014 au soir, à l’Élysée, Valls et Hollande dînent ensemble, bâtissant de concert le
gouvernement. Ils font et refont leurs calculs, triturent les postes, biffent des noms…

 

Ils tombent d’accord sur le cas Rebsamen. « Je dis à Valls : “Il vaut mieux ne pas le mettre à l’Intérieur”, raconte
le président. Valls est d’accord, dans l’intérêt même de Rebsamen. Valls a réussi à Beauvau, Rebsamen aurait
essayé de faire ministre encore mieux que Valls, et avec des réseaux différents. Cela m’a rappelé Vaillant après
Chevènement, il a été un bon ministre de l’Intérieur, mais il n’incarnait pas la fonction, contrairement à
Chevènement. Valls incarnait le ministère de l’Intérieur, donc pour Rebsamen, qui est un ami, ce n’était pas lui
rendre service. Et puis, je sentais les préventions de Valls, il me disait qu’il n’aurait pas un rapport facile avec lui.
Il était bien placé pour le savoir. »

 

Manuel Valls confirme le ton de la discussion : « Rebs a du métier, mais je ne voulais pas d’un sniper derrière
moi. Je ne voulais pas vivre ce que Rocard a vécu avec Joxe, je ne voulais pas des réseaux franc-macs, FO… À
tort peut-être. Peutêtre que j’en mets trop sur Rebs. Je lui ai dit : “Honnêtement, ce que je crois, c’est que tu es
trop attendu, tu t’es trop préparé, ça devait être il y a deux ans, là, tu arriverais dans de mauvaises conditions.” »

 

Mais il est déjà 1 heure du matin, et rien n’est conclu.

 

Dans ce complexe puzzle politico-humain, les pièces ne s’assemblent pas encore.

 

Coup de fil présidentiel à Bernard Cazeneuve, le couteau suisse du gouvernement, l’efficacité faite homme et
d’une fiabilité totale. C’est un peu le pompier de service, aussi : après les Affaires européennes, il a été bombardé
en catastrophe au Budget, en raison du bug Cahuzac. Cette fois, il a le choix entre l’Intérieur, les Finances et le
secrétariat général de l’Élysée. C’est dire la confiance que lui témoigne le chef de l’État. « Je l’appelle, raconte
Hollande, et lui dis : “J’ai beaucoup apprécié ce que tu as fait.” J’ai senti que l’Intérieur l’intéressait, je lui ai dit
que je le rappelais le lendemain. » Les mêmes questions, encore, toujours. L’accouchement du nouveau
gouvernement, dans ces heures de réflexion nocturnes, se révèle humainement douloureux. « J’ai appelé
Rebsamen, se souvient Hollande, qui lui lance d’emblée : “Tu ne seras pas ministre de l’Intérieur.” Il me dit : “Je
te rappelle.” Il me rappelle, et dit : “Je ne peux pas accepter, pourquoi Manuel fait-il obstacle ?” » Le président lui
propose la décentralisation, François Rebsamen, vexé, refuse. Recontacte le président. Meurtri, il voit le rêve de
sa vie politique lui passer sous le nez. « Mais pourquoi vous ne voulez pas ? » rabâchet-il auprès de Hollande,
qui, de guerre lasse, le renvoie vers son Premier ministre. « Appelle Valls », lui dit-il, un peu fatigué par tant
d’insistance.

 

« Valls, raconte Hollande, lui a expliqué que ce n’était pas son intérêt : “Il y a un rapport de confiance, tu auras
du mal à tenir les réseaux que tu connais…” »

 

Hollande, Valls est bien placé pour le savoir, se méfie des cercles fermés, des sociétés secrètes et autres coteries.

 

 

 

« Il fallait un type différent de Valls »

 

Finalement, le ministère du Travail, où doit s’élaborer une réforme essentielle pour le quinquennat, devient la
bouée de secours du maire de Dijon. Rebsamen, revenu à de meilleurs sentiments, accepte le poste. Il n’est ni le
premier ni le dernier à ravaler sa fierté pour un beau maroquin.

 

Et le subtil Bernard Cazeneuve atterrit place Beauvau. « Il fallait un type différent de Valls, explique Hollande.
Une autorité en nuances, en phrases sibyllines. Et il connaît les affaires difficiles. Il va garder le même cabinet ou
presque. Il est intelligent, travaille, a beaucoup d’humour… »

 

François Hollande poursuit son jeu de construction. Il cherche quelqu’un de costaud à placer à Bercy, aux
Finances, en face d’Arnaud Montebourg, qui a pris du poids. Il sonde Didier Migaud, premier président de la Cour

 

des comptes depuis 2010. L’ancien député socialiste refuse tout net. Regrets du chef de l’État : « Cela avait un
intérêt, car c’est une marque. » Là, c’est l’ancien professeur d’économie qui parle. Oui, Migaud est une « marque
», il est celui qui, président de la commission des finances à l’Assemblée nationale, a tenu tête à Nicolas Sarkozy.
Mais Migaud reste inflexible : « J’ai fait le choix de quitter la vie politique », dit-il au président.

 

L’hypothèse Pascal Lamy, ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), est
également envisagée. En dépit de « son image un peu droitière », Hollande dixit. Qui passe vite à autre chose.
Louis Gallois ? Impossible, il est trop heureux à la tête du conseil de surveillance de Peugeot. Quant à l’autre
figure de gauche du monde des affaires, Anne Lauvergeon, ancienne patronne d’Areva, elle paye son implication
dans une procédure judiciaire. Comme souvent, le dernier nom sorti du chapeau est le bon. Michel Sapin, vétéran
matois et hollandais historique, fera bien l’affaire à Bercy.

 

Voilà, le casting semble au point, cette fois. Même si Manuel Valls et François Hollande trouvent que tout cela
manque un peu de nouveauté. « On était même un peu désespérés de ne pas avoir plus de matériel humain pour
innover », se souvient le Premier ministre. Qui confesse deux regrets : « J’aurais aimé que le ministre des
Finances soit un profil genre Macron, un peu neuf. Hollande ne voulait pas, et puis il y avait de vrais risques. » Eh
oui, en ce printemps 2014, Valls est le premier supporteur d’Emmanuel Macron !

 

« Mon autre regret, ajoute Valls, c’est Marylise Lebranchu, parce que franchement… » L’ancien maire d’Évry
souhaitait évincer la ministre de la Fonction publique. Mais pas question pour François Hollande de fâcher Martine
Aubry, avec qui Lebranchu est réputée copiner ferme. Elle reste en poste. « Et puis on s’aperçoit après qu’en fait
Aubry et Lebranchu ne se parlent plus ! » s’amuse Manuel Valls devant nous, à la mi-avril 2014.

 

Et l’on en arrive aux femmes du président.

 

D’abord, Christiane Taubira, la sauvageonne, rétive à toute autorité mal placée, poétesse politique et femme
libre. Haïe par la droite réac, adulée par la gauche morale, notamment depuis qu’elle a porté, avec sa flamme
coutumière, LA réforme symbolique du quinquennat, permettant aux homosexuels de se marier. En revanche,
son union avec Manuel Valls, à l’évidence contre-nature, a fait long feu. L’heure de prononcer le divorce semble
venue : ces deux personnalités, aux tempéraments antinomiques, ont connu, durant ces deux premières années,
trop de différends, bien au-delà des traditionnelles bisbilles entre ministres de l’Intérieur et de la Justice, pour
pouvoir continuer à travailler ensemble. Du moins le croit-on.

 

 

 

« Travailler avec Taubira, ce n’est pas simple »

 

C’est oublier l’estime dans laquelle Hollande tient cette femme à la personnalité si particulière. Il est par ailleurs
conscient de ce qu’elle représente sur le plan purement politique. Face à un Premier ministre campé sur une ligne
droitière, l’icône de la gauche romantique apporte au gouvernement la caution dont le président a besoin.

 

« On aurait dû changer Taubira, nous confie Valls quelques jours après la formation de son gouvernement. On a
imaginé la mettre à l’Éducation. Elle n’était pas contre. Mais on s’est rendu compte que soit elle quittait le
gouvernement, soit elle restait à la Justice. Parce qu’elle aurait foutu le même bordel à l’Éducation. Hollande n’a
pas voulu son départ, il m’a dit : “Ne nous fragilisons pas plus.” Mais c’est reculer pour mieux sauter, la question
se posera… », prédit le Premier ministre, qui pense dès ce printemps 2014 que « le mieux serait qu’elle parte
d’elle-même ».

 

« Travailler avec Taubira, ce n’est pas simple », confesse Hollande à la même période. Pour aussitôt prendre la
défense de celle qui est devenue la cible favorite de la « fachosphère », mais aussi d’une grande partie de la
droite parlementaire. « Elle a été insultée, cette femme, attaquée, s’indigne Hollande. La faire partir, cela aurait
été céder à ces salopards qui ont essayé de la discréditer. La mettre à un autre poste, cela aurait été possible, on
a pensé la mettre à l’Éducation, mais cela voulait dire qu’on ne lui faisait pas confiance à la Justice. » « Du
premier jour où Taubira a mis les pieds à la chancellerie, elle a été désignée comme une cible, ajoute-t-il. Ç’aurait
été une autre, ç’aurait été la même chose, sauf que pour Taubira s’ajoutait le fait que c’est une femme, qu’elle
est noire et qu’elle défendait en plus le texte sur le mariage. » Va pour le maintien de Christiane Taubira place
Vendôme, donc, et tant pis pour son cabinet, épuisé par ses sautes d’humeur, les syndicats de magistrats, qui se
lamentent devant l’absence de réponses à leurs doléances, et le Premier ministre, contraint d’avaler cette
première couleuvre. Valls n’en conçoit nulle amertume.

 

C’est le job qui veut ça.

 

Le chef de l’État est intarissable sur Taubira. Il admire son éthique. Sa vision de la vie. Sa droiture. « Ses

 

engagements, par rapport à la mémoire de l’esclavage, par rapport à des valeurs morales qui correspondaient
bien à la conception que j’ai de la justice. Puis ensuite, elle s’est emparée, alors que ce n’était pas son sujet, mais
c’était de sa compétence, du dossier du mariage, elle s’est beaucoup dépensée pour ça… »

 

Quelque part, cette femme, dont les méthodes iconoclastes sont aux antipodes de sa façon de travailler à lui, le
fascine. Il l’a cajolée, la recevant sans cesse, quand elle ployait sous les attaques, lasse, si lasse. « Là où elle était
sans doute plus en difficulté, constate-t-il, c’est dans ses rapports avec les juges eux-mêmes, l’administration…
Parce que ses méthodes sont quelquefois originales, personnelles. Et qu’elle a son franc-parler. Mais l’Histoire
retiendra qu’elle a plutôt été une garde des Sceaux qui a fait voter des textes importants, aussi bien pour la
société que pour la justice. » Inutile d’insister, il n’en dira pas de mal. « Elle a porté une grande loi, le mariage
pour tous, avec brio, courage. Et ensuite, elle a porté d’autres lois, ce serait injuste de dire qu’elle n’a fait que le
mariage… La justice, c’est un ministère difficile et elle n’a pas toujours eu les moyens non plus de moderniser
autant qu’elle aurait voulu cette administration, mais elle a été tellement attaquée, et de manière si violente…
Elle n’a pu mener à bien tous les projets, notamment sur la justice des mineurs, qu’elle aurait pu réaliser si elle
n’avait été à ce point la cible de la droite, qui a voulu en faire le symbole du laxisme, qu’elle n’était pas… » Il lui
reproche bien une « maladresse de gestion, sur les écoutes Sarkozy, mais là encore, en aucune façon elle n’a
commis d’erreur. Elle a été une grande ministre de la Justice, sur le plan de lois qui resteront gravées dans
l’Histoire ».

 

Avant sa séparation avec le président, par consentement mutuel, en février 2016, la voici donc maintenue à son
poste, contre toute attente.

 

 

 

« Celle qui me connaît le mieux, c’est Ségolène, quand même »

 

Mais la grande affaire de ce remaniement, au printemps 2014, c’est évidemment l’arrivée de Ségolène Royal au
ministère de l’Écologie, de l’Énergie et du Développement durable. Ce n’est pas une surprise tant ces deux-là,
Hollande et Royal, demeurent indissociables.

 

« Celle qui me connaît le mieux, c’est Ségolène quand même, c’est vrai, confesse Hollande. Celle dont je suis le
plus proche, c’est Ségolène. » Il l’avoue, ils se voient souvent - « elle est là quand j’ai besoin d’elle », dit-il -,
d’autant plus maintenant que la rivale, Valérie Trierweiler, a disparu du paysage. « On était assez fusionnels tous
les deux », dit encore Hollande, ravi d’avoir reconstruit avec la mère de ses quatre enfants une forme de couple,
« au-delà de la vie affective ».

 

De fait, elle ne lui a jamais fait défaut, même, voire surtout, au plus fort du scandale Trierweiler. Toujours
présente quand il s’est agi de défendre le président sur les plateaux de télévision, de mettre en valeur son
humanisme… Du début à la fin du psychodrame Trierweiler, « Ségo » a fait preuve d’une élégance remarquable
que son ancien compagnon a particulièrement appréciée.

 

« Ségolène, pas besoin de passer un coup de fil », dit Hollande au moment d’expliquer son choix de la nommer à
l’Environnement. « Il y avait une forme d’injustice à son égard, dit-il encore. Si les Verts avaient accepté le poste,
Ségolène aurait été à l’Éducation, ou ailleurs. On ne peut pas dire qu’elle ait intrigué, ce sont les Verts tout seuls
qui se sont exclus. Il n’y avait pas de raisons privées qui pouvaient s’opposer à ce qu’elle entre au gouvernement.
Notre histoire a été, elle ne doit pas être un empêchement, ni un favoritisme. Elle est au gouvernement car c’est
Ségolène Royal, pas la mère de mes enfants. Elle ira au combat. Elle est détestée par certains mais reste
populaire. »

 

Il a toujours été émerveillé par son tempérament de feu, sa force de conviction. Son imagination, aussi, voire
cette forme de prescience, dont il est dépourvu, lui le rationnel. « Ségolène a trouvé des formules. Elle n’était pas
politique, politicienne en tout cas, elle avait compris beaucoup de choses avant les autres. On la croyait un peu
farfelue, alors qu’elle avait… Elle a eu tort de penser que c’était du machisme, qu’on la contestait parce qu’elle
était une femme. Ce n’était pas vrai. On la contestait parce qu’elle n’était pas dans les codes de la politique. Et
maintenant, elle est à son affaire. »

 

Si elle fut aussi, un temps, sa rivale, il ne nourrit plus la moindre inquiétude sur ce plan. Royal a abdiqué toute
prétention présidentielle, du moins le croit-il. « Je ne crois pas qu’elle en ait envie, soutient Hollande Elle a eu un
moment une possibilité, en 2007, qu’elle a su saisir. Elle m’est très utile, d’autant plus que les Verts ne sont plus
là. » Il l’observe avec amusement, doit parfois composer avec ses emportements, comme lorsqu’elle conteste la
place de leader de Laurent Fabius pour la COP 21, en s’exprimant de manière véhémente, dans Le Monde, en
juin 2015. « Fabius était en pleine négociation, se souvient le président, il m’a appelé, m’a dit : “Pourquoi cette
interview, maintenant ?” Elle ne me prévient de rien. Je l’ai appelée, elle m’a dit : “Je ne pensais jamais que ça

 

ferait la une du Monde.” »

 

La Royal serait-elle impossible à contrôler ? « Si, si, on peut », assure son ex-compagnon, au début de l’été 2015.
Il rappelle au passage qu’« elle est aussi très médiatique, elle a été candidate à l’élection présidentielle, elle est
très connue, elle a une voix qui porte. Elle est très populaire aujourd’hui, il y a deux ans elle était plus bas, donc
elle en est très heureuse. Elle incarne son sujet, c’est important d’être en adéquation avec le sujet que vous
traitez. Elle prend des initiatives qui quelquefois… Ce n’est pas toujours facile pour son cabinet. Mais elle ne le fait
jamais avec un esprit partisan, ou une stratégie politique au sens personnel. Elle n’est pas dans un scénario ».

 

Au début, les journaux s’en donnent à cœur joie, la reformation de ce couple à nul autre pareil a tout pour plaire.
Les gazettes publient la photo d’une Royal réjouie, euphorique, même, quand elle accueille en souveraine, sur les
marches du palais présidentiel, le couple royal espagnol, le 2 juin 2015. Pourquoi elle ? « C’est la numéro 3 du
gouvernement », justifie Hollande. « C’était amusant, ajoute-t-il. Je l’ai vue à l’Arc de triomphe et elle m’a dit :
“C’est moi qui suis dans la voiture de la reine.” Les Espagnols en étaient très heureux, ça leur faisait une très
belle image. Elle était visiblement ravie. »

 

 

 

« Najat, je pense qu’elle en veut plus que les autres »

 

Mais 2014, c’est aussi l’année de l’éviction d’Arnaud Montebourg et de Benoît Hamon du gouvernement, le 25
août, après qu’ils ont contesté la politique économique incarnée par Manuel Valls. S’agissant de Montebourg, qui
s’est publiquement moqué du chef de l’État, ce dernier nous dit ceci, le 6 septembre 2014 : « Quelqu’un qui est
au gouvernement, il ne va pas jusque-là ! Mais Montebourg, il a cette forme de légèreté ou de vulgarité. Si je le
gardais au gouvernement, les gens auraient dit : “Finalement, on peut tout dire, tout faire, tout déclarer.” » Du
fait de l’éviction du duo Montebourg-Hamon, l’équipe est remodelée en cette rentrée 2014 : on note l’arrivée du
jouvenceau Emmanuel Macron. L’aguichant ex-secrétaire général adjoint de l’Élysée, ancien banquier d’affaires
chez Rothschild, est propulsé à l’Économie. Plus en phase, pour le coup, avec la politique « pro-business » voulue
par le chef de l’État. Les fauteurs de trouble, telle Aurélie Filippetti, remplacée au ministère de la Culture par
Fleur Pellerin, ont disparu du paysage.

 

L’ordre règne au sein de l’exécutif.

 

Le chef de l’État apprécie ce recentrage politique. « Le gouvernement, il fonctionne, confie-t-il fin août 2015. Il
peut y avoir des voix éclatantes, Ségolène qui peut faire une déclaration, mais on n’entend aucune voix contester
la politique. C’est ça qui était lourd à vivre… Les couacs, même s’il y en a encore - il y en a toujours -, ce n’est
pas vécu de la même manière. Ensuite, c’était pénible l’idée qu’il pouvait y avoir deux lignes au sein du même
gouvernement, qu’à Bercy il pouvait presque y avoir deux politiques… Là au moins, c’est cohérent. Quand on
avait Duflot qui critiquait Valls, ou Valls qui pouvait mettre en cause Taubira, la presse faisait apparaître ce type
de confrontations… »

 

Il se félicite des jeunes pousses socialistes, qu’il met en avant. Il prend un grand plaisir, ainsi, à écouter les
interviews de Najat Vallaud-Belkacem, propulsée à l’Éducation nationale. Jamais une faute de goût, toujours dans
la « ligne », avec cette capacité fascinante à parler longuement sans jamais rien dire d’essentiel, de
compromettant en tout cas. « Elle est bonne, Najat, très forte en langue de bois, confirme Hollande dans un
grand sourire. Ségolène l’avait repérée. Najat, je pense qu’elle en veut plus que les autres. Elle est ambitieuse. Je
sens ça. C’est quelqu’un d’extrêmement déterminé. Najat, ce n’est pas une intellectuelle, elle n’a pas fait l’ENA,
c’est quelqu’un qui en veut. Dans la vie, il y a ceux qui en veulent plus que les autres, et elle en veut plus que les
autres. Elle travaille, elle est claire, simple, elle est solide, rien ne l’arrête. Elle a une ambition. Elle me rappelle
Ségolène dans les années 80, avec cette force. Avec plus de formatage. Elle est très formatée, Najat. Elle est
jeune, elle a quelque chose. Dans ce gouvernement, de sa génération, c’est elle qui a le plus de volonté. »

 

C’est évident, il apprécie vraiment ce gouvernement qui lui ressemble, enfin. Il n’était que temps. « Oui, il est
meilleur, tranche-t-il. Montebourg créait de l’agitation, Macron donne le sentiment d’agir. Macron connaît le
monde des affaires, c’est ça la différence entre Montebourg et lui. Macron, il connaît les règles, ou l’absence de
règles, il a été banquier d’affaires. Montebourg était dans la déclamation. »

 

Au passage, Hollande a résolu une autre difficulté qui handicapait son action. En l’occurrence, Harlem Désir, le
premier secrétaire du PS, résolument transparent. « Il n’est pas bon, parce qu’il n’anticipe pas », juge Hollande
dès juin 2013. Valls offre donc un strapontin gouvernemental à l’ancien leader de SOS Racisme, et c’est
l’expérimenté Jean-Christophe Cambadélis, l’architecte de la gauche plurielle en 1997, un homme sûr, qui lui
succède rue de Solférino. Hollande s’en félicite.

 

 

De fait, il n’aura jamais à regretter son choix. Et qu’importe si « Camba » fait un peu tâche dans la République «
irréprochable » que le chef de l’état appelle de ses vœux. Reconnu coupable en 2006 dans l’affaire des emplois
fictifs de la MNEF, Cambadélis avait déjà été condamné en 2000 à cinq mois de prison avec sursis pour avoir
bénéficié d’un emploi de complaisance dans une société gérant des foyers de travailleurs immigrés, structure
dirigée par un ancien cadre… du Front national. Apparatchik à l’ancienne - à la Hollande, en fait -, le roué Camba
se révélera un soutien précieux pour le chef de l’État. Jusqu’à lui dégager la piste d’atterrissage de la primaire de
la gauche, en 2016.

 

Le chef de l’État doit en revanche subir les rodomontades et remontrances publiques d’un Montebourg désormais
affranchi. Le héraut du « made in France » prétend ainsi faire la leçon au chef de l’État, le 24 février 2015,
devant les étudiants de l’université américaine de Princeton. « Il faut changer de politique parce que l’actuelle ne
marche pas, et nous risquons d’arriver à la fin du quinquennat avec 800 000 chômeurs de plus », harangue
l’ancien ministre de l’Économie, qui avait été, quelques jours plus tôt, blessé à New York, dans un café, par la
chute d’un imposant miroir. « S’il avait été dans une usine française entouré d’ouvriers, pour tenir ce discours,
ç’aurait été plus redoutable qu’à Princeton, après avoir pris un miroir sur la figure », grince Hollande.

 

Il ne reste donc plus au gouvernement, pour prétendre incarner la gauche idéaliste, que la figure contestée d’une
Christiane Taubira plutôt mal à l’aise. L’affaire de la déchéance de la nationalité va finir par avoir raison de sa
résistance. Le 27 janvier 2016, elle annonce son départ, pour cause de « désaccord majeur ».

 

Un nouveau gouvernement est donc présenté, le jeudi 11 février 2016, via un communiqué. Le mécanicien
suprême est de retour. Même s’il a enregistré un premier échec. Il aurait bien voulu récupérer le médiatique
barde de l’écologie, l’ancien animateur de télévision Nicolas Hulot, qu’il avait su attirer à ses côtés à l’Élysée, en
tant que conseiller, pour préparer la très réussie COP 21. « J’ai eu une discussion avec lui et je lui ai dit :
“Qu’est-ce que vous voulez faire maintenant ? Vous avez été un très bon ambassadeur pour le climat, vous avez
parcouru le monde, vous avez une notoriété… Qu’est-ce que vous voulez en faire ?” Hulot me dit : “Dans le
gouvernement, pourquoi pas, il faut que je réfléchisse.” » Nicolas Hulot est aperçu à l’Élysée, les premiers articles
paraissent, il le vit mal, se demande si l’on n’essaie pas de lui forcer la main. « Je ne sais pas si ça l’a braqué,
mais il n’avait pas envie d’être soumis à une pression comme ça, je crois, il a répondu très vite : non », se
souvient le président.

 

 

 

Hollande doit ranger la carte Hulot. Avec regret, « parce que c’est une personnalité connue », et qu’un peu de
notoriété ne fait jamais de mal.

 

Du coup, les autres pioches du chef de l’État paraissent un peu fades. Il a pu persuader quelques écologistes
d’entrer au gouvernement, mais ce sont des Verts en rupture de parti, accusés de haute trahison. Comme
l’ex-patronne d’Europe Écologie-Les Verts, Emmanuelle Cosse. « Ce qui m’importait, c’était d’avoir des écologistes
», explique le président, soucieux de ne pas donner prise aux critiques, sur le thème des manœuvres politiques à
la petite semaine. Sans vraiment convaincre. « C’est vrai que ça donnait l’impression, avec Emma Cosse, qui n’est
pas connue, qu’on était plus dans la combinaison, c’est dommage », concède-t-il.

 

 

 

« Je me moque bien de savoir s’il est vallsiste ou pas »

 

D’autant que les arrivées du radical Jean-Michel Baylet ou d’un autre écologiste, Jean-Vincent Placé, réputés être
prêts à tout pour entrer au gouvernement, prêtent elles aussi le flanc aux critiques. Hollande préparerait-il déjà
l’élection présidentielle de 2017 en s’achetant des soutiens à coups de postes ?

 

Le fait est qu’il a tenté, aussi, de rapatrier des proches de Martine Aubry. « J’ai eu Martine Aubry au téléphone le
jour du remaniement, raconte le chef de l’État fin février 2016. Contrairement à ce qui s’est écrit, elle ne
demandait rien pour ellemême ou pour ses proches. Elle m’a dit qu’elle souhaitait une correction de la ligne
économique. Elle est toujours sur la même position. Quant aux frondeurs, qui non seulement sont contre la
déchéance - mais ça, ce n’est pas le problème, parce qu’il y a des gens qui sont entrés au gouvernement et qui
sont contre la déchéance -, mais qui sont sur une autre ligne économique, qu’est-ce qu’on aurait pensé ? Et moi,
ce que je veux, c’est rester sur la même ligne, en élargissant. » Hollande/Aubry, ou le choc de deux logiques
définitivement irréconciliables.

 

Le président tente tout de même de débaucher la députée socialiste Karine Berger, qui renâcle. Impose le choix
d’un homme fiable à la Justice, pour remplacer Taubira, le député vallsiste Jean-Jacques Urvoas. « Urvoas, ce
qu’il espérait, il fut un temps, c’est d’être ministre de l’Intérieur, pas d’être garde des Sceaux, mais il se trouvait

 

que l’on avait besoin d’un garde des Sceaux, pas d’un deuxième ministre de l’Intérieur. Je me moque bien de
savoir s’il est vallsiste ou pas, c’est lui qui était le mieux placé, dans ce moment-là », décrypte Hollande.

 

 

 

« C’est très difficile, la culture […] C’est un milieu très ingrat »

 

Et, comme dans tout remaniement, il y a quelques évictions brutales. Fleur Pellerin est ainsi remerciée sans
préavis, plutôt sèchement. Elle doit céder son poste au ministère de la Culture, prévenue par un simple coup de
fil alors qu’elle s’apprête à défendre un projet de loi à l’Assemblée nationale. « C’est vrai, c’est très violent, un
remaniement, admet le président. C’était impossible de prendre des gants. Oui, c’est violent, j’ai conscience de
ça. Fleur Pellerin n’a pas démérité. C’est très difficile, la culture. Je trouve que c’est un milieu très dur, très
exigeant, très ingrat. Elle a fait des choses qui, à un moment, on le voit bien, ont porté critique. Je n’ai pas pris
cette décision seul, mais je l’ai prise. »

 

La proximité de la jeune femme avec le Premier ministre n’a pas suffi. « Valls l’a défendue au sens où c’est une
amie, il avait conscience que c’était difficile, mais peut-être qu’on aurait dû lui proposer autre chose… », glisse
Hollande. Il réfléchit un temps, puis lâche : « Oui, mon regret est celui-là, on aurait dû lui proposer autre chose.
» Fleur Pellerin est balayée du paysage politique. Elle n’a pas su amener les faveurs du milieu culturel au
président. Dès le départ, elle avait, il est vrai, cumulé les impairs. Avouant à la télé, par exemple, ne pas avoir lu
Patrick Modiano, le Prix Nobel de littérature. Victime, aussi, des propos un peu trop cash tenus par Manuel Valls
et François Hollande et captés par les caméras du documentariste Yves Jeuland dans son film Un temps de
président.

 

« Ce milieu s’est coupé d’elle, dit-il à propos de Pellerin. Et moi-même, je m’en veux, parce que le film de
Jeuland, franchement, ça l’infantilisait dès le départ. »

 

Curieux, tout de même. La culture reste un domaine où la gauche est attendue, espérée. Aimée, même. Mais
voilà que deux ministres, deux femmes intelligentes, brillantes, échouent, l’une après l’autre, incapables
d’imprimer leur marque. Aurélie Filippetti comme Fleur Pellerin n’auront pas su incarner la culture.

 

Le président en conçoit des regrets. « C’est injuste, parce que Aurélie est une femme cultivée, aimant la
littérature, étant elle-même une écrivaine de qualité. Et Fleur Pellerin a fait énormément pour le cinéma,
notamment le crédit d’impôt. Mais, peut-être à cause d’un entourage qui n’était pas excellent, peut-être aussi à
cause de quelques fautes dont elles ne sont pas responsables, il y a eu un éloignement… »

 

Peut-être aussi parce que François Hollande n’a jamais conçu le moindre grand dessein culturel. Sa nouvelle
protégée rue de Valois s’appelle Audrey Azoulay. La fille d’un conseiller historique du roi du Maroc, elle-même
conseillère à l’Élysée, énarque discrète et influente. « C’est mon idée, plastronne le chef de l’État. On verra,
peut-être qu’elle va être détruite, comme Aurélie avait été critiquée, comme Fleur avait été critiquée, mais elle a
une capacité empathique. Elle m’est apparue comme connaissant bien la culture, le cinéma. Or la culture a besoin
d’enthousiasme, et elle dégage quelque chose. Incontestablement. »

 

Bien sûr, les critiques ont fusé, immédiatement. Sa proximité avec Julie Gayet, la compagne « officieuse » du
président, a été montée en épingle. « Pas du tout, rétorque sèchement Hollande. Elle était directrice adjointe du
CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée), elle connaît tous les acteurs et producteurs. »

 

Et le président d’ajouter : « Elle peut réussir mais ce n’est pas sûr, il suffit de faire une faute. Vous contrôlez…
jusqu’au moment où vous ne contrôlez plus. »

 

 

 

II

 

L’HOMME

 

 

 

 

 

 

La première dame

 

On est fidèle à soi-même, et c’est tout.
Jean Anouilh

 

Resplendissante, une boîte de chocolats estampillée « Élysée » à la main, ce 16 décembre 2013, Valérie
Trierweiler est belle… et bien là. Souriante. Un peu tendue, aussi.

 

Sur ses gardes.

 

Elle ne connaît personne. Son compagnon, François Hollande, serre des mains, embrasse des enfants. Un
président de la République en représentation privée. Nous l’avions invité à deviser une soirée entière, avec des
Français de tous âges de notre connaissance. Il n’était pas prévu que Valérie Trierweiler l’accompagne. C’était
une session de travail, détendue et conviviale certes, mais nous voulions le voir à l’œuvre en petit comité,
débarrassé de sa cour, au contact direct des « vrais » gens. En difficulté, aussi, pourquoi pas.

 

Elle, nous ne l’avions jamais vue. Ce sera notre première et seule rencontre. Elle est venue au dernier moment.
Elle s’est imposée, en fait, on l’a su après. Vraie curiosité ou désir de contrôler les sorties de son compagnon dont
elle pressent, déjà, les infidélités ? On ne savait pas encore, en cet hiver 2013, que le couple présidentiel battait
de l’aile. On ignorait tout du désarroi intime de cette femme trompée.

 

Valérie Trierweiler s’assoit sur un canapé en cuir blanc qu’elle ne quittera pas de la soirée, un verre de rosé
Minuty Prestige posé devant elle. Elle picore, quand lui, près du buffet, engloutit des mini-parmentiers de canard.
Elle ne quitte pas des yeux son homme qui, déjà, répond aux nombreuses questions de l’assistance, direct, clair,
précis.

 

Dans son élément. À cent lieues de l’image qu’il renvoie quand il paraît à la télévision.

 

« Je n’étais pas au courant de cette invitation, nous confie la compagne du chef de l’État. Le secrétariat de
François a tendance à penser qu’il leur appartient… » Nous reviennent alors en mémoire ces phrases glanées à
l’Élysée, ces échos désignant Valérie Trierweiler comme une gêneuse, dotée d’un caractère ingérable. Fougueuse,
tourmentée, excessive.

 

Possessive, aussi. Ce soir-là, elle parle de leur couple, de leur vie.

 

De « sa » vie, en creux.

 

 

 

« L’obsession de Valérie, c’était Ségolène »

 

Elle est étonnamment prolixe, ne cache pas son admiration pour « François ». Elle l’assure, « François a changé,
il s’est endurci ». « Il est le meilleur, il le sait, pense-t-elle. Il voit tout avant les autres. Il décide seul, personne
n’a d’emprise sur lui, même pas moi. À l’Élysée, il n’est pas bien entouré, il lui manque des gens pour déminer les
situations. »

 

Elle se plaint des réseaux sarkozystes, des démêlés de ses enfants avec les médias…

 

À l’évidence, une femme sous pression. « François a beaucoup souffert de son impopularité, même s’il dit le
contraire, assure-t-elle. Son problème, c’est qu’il n’a pas d’adversaire. Il n’est jamais meilleur qu’avec un
adversaire en face de lui. C’est pour ça qu’il a été si bon en campagne. »

 

Et puis surgit cette réflexion, en fin de soirée, lâchée en fixant du regard son compagnon, à l’autre bout de la
pièce : « Je suis raide dingue de lui. Mais ce n’est pas facile, il ne se livre pas. Jamais. » Elle aimerait
probablement plus de folie, d’excès. D’engueulades.

 

 

Savoir qui est cet homme étrange. Comme tous les Français, en fait. « François est toujours à relativiser les
choses, ditelle. Par exemple, l’affaire Strauss-Kahn. On l’a apprise par un coup de fil en pleine nuit. Je le dis à
François, et il me répond : “Rendors-toi, ce sont des conneries.” Et non, finalement… »

 

S’est-elle du coup sentie poussée à en faire un peu trop, histoire d’attirer son attention, de le piquer ? « Quand
j’ai fait mon tweet, il m’a fait la gueule pendant quatre jours. Et est passé à autre chose. Il ne regarde jamais en
arrière. Ainsi, quand il ne raccompagne pas Sarkozy à sa voiture, à l’Élysée, ce n’est pas pour l’humilier, mais il
est déjà dans l’après. Enfin, pour le tweet, il était responsable de cette situation, aussi… »

 

Il y avait de tout dans ces phrases jetées devant nous, au débotté. De l’amour, bien évidemment, de
l’incompréhension, aussi. Une vaine attente. Et cette référence à ce fameux tweet, écrit si rapidement, si
furieusement, le 12 juin 2012, pour soutenir Olivier Falorni, le rival de Ségolène Royal à l’élection législative en
Charente-Maritime, candidat PS dissident en outre. Et si leur relation avait commencé à péricliter à ce moment-là,
quelques semaines seulement après l’accession à l’Élysée ?

 

François Hollande déteste parler de sa vie privée.

 

Il refuse toute immixtion dans ses sentiments. C’est sa nature. Son droit, aussi. Longtemps, il a pu vivre
relativement tranquille, même après la séparation douloureuse avec Ségolène Royal en 2007. C’est en 2010 que
sa relation avec la journaliste de Paris Match est officialisée. Une liaison entretenue depuis plusieurs années. Il
s’installe rue Cauchy, dans le 15earrondissement, avec sa nouvelle compagne. Un appartement simple, moderne,
où défilent les enfants d’une famille recomposée.

 

Nous l’avions brièvement visité, quand, dans les premiers temps, il y rentrait tous les soirs, depuis l’Élysée. Un
appartement aussi « normal » que son occupant : un bureau, banal, où il a écrit son discours du Bourget,
transformé depuis en chambre pour l’un des enfants de Valérie, une jolie terrasse, très imprudemment ouverte à
toutes les curiosités de voisinage. Et un vélo d’intérieur, situé dans la chambre à coucher principale. « C’est pour
Valérie… », nous avait-il précisé. Une vie heureuse, finalement, surtout entre 2010 et 2012. Ses meilleures
années avec Valérie Trierweiler. Loin de toute attention, il ne s’occupe plus du PS, il réfléchit et profite d’une
sorte de félicité personnelle. Il perd des kilos, avant la campagne, se prépare intellectuellement. La journaliste
politique l’accompagne, le guide, en experte. Surviennent la primaire socialiste puis la présidentielle, les
inévitables tensions avec l’équipe de campagne, la mise à l’écart de Julien Dray et de tant d’autres, qu’elle
n’appréciait pas.

 

Et enfin l’entrée à l’Élysée, en mai 2012. Elle n’est pas prête à cette exposition maximale. Il n’est pas certain qu’il
le soit beaucoup plus. La lumière est crue, le moindre comportement scruté, les failles apparaissent au grand
jour. Les fêlures s’élargissent. Ce qui se savait, se disait sous cape, devient évident.

 

Valérie Trierweiler est jalouse. Maladivement.

 

De tout. Des médias, de ces confrères qui la courtisent, de leur liberté professionnelle, elle désormais si
contrainte. Jalouse aussi, surtout, de Ségolène Royal. « En fait, l’obsession de Valérie, ce n’était pas Julie ou une
autre, c’était Ségolène. » C’est François Hollande qui s’exprime. À contrecœur. Il ne goûte guère les
épanchements, quels qu’ils soient. Mais nous l’avons interrogé, à plusieurs reprises, sur sa relation avec Valérie
Trierweiler. Parce que nous estimons, et nous sommes loin d’être les seuls, que pendant au moins deux ans cette
vie conjugale frappée du sceau de la désharmonie a pu obscurcir, voire à l’occasion dénaturer, l’action publique
du chef de l’État.

 

Après tout, sur le plan sentimental, les premiers mois de Nicolas Sarkozy à l’Élysée n’ont pas été des plus sereins
non plus, principalement du fait de ses difficultés avec Cécilia, dont il s’est séparé à peine élu. Un président de la
République reste un homme, soumis à ses tourments, ses exaltations, ses erreurs parfois.

 

çois Hollande livre donc quelques clés, à notre demande insistante, et explique la genèse de cette affaire privée
qui l’a profondément affecté, même s’il tente de n’en laisser rien paraître, conformément à son habitude. Valérie
Trierweiler, d’après lui, vivait douloureusement son indéfectible attachement à la mère de ses quatre enfants,
Ségolène Royal. « C’était obsessionnel, explique-t-il. Ses sentiments étaient réels, elle les a exprimés, et elle
n’était jamais rassurée. Parce qu’elle pensait toujours que Ségolène allait revenir. Valérie aurait dû être
totalement rassurée, en disant : “Il m’a choisie, il m’aime.” Elle était toujours dans une espèce d’inquiétude par
rapport à Ségolène. Au point de faire ce tweet ! Alors qu’elle

 

aurait pu dire, finalement : “Qu’est-ce que j’en ai à faire, Ségolène, elle revient à l’Assemblée nationale, très
bien…” Moi, j’avais choisi Valérie en quittant Ségolène. Mais ça a créé entre nous cette espèce de tension… » En
juin 2012, les élections législatives sont donc l’occasion d’une première dispute, sévère, quand bien même, avec

 

François Hollande, le ton ne dépasse jamais une certaine mesure. Aux coups de chaud, il préfère les colères
froides. Il a passé un pacte avec Ségolène Royal. Il l’aidera à devenir présidente de l’Assemblée nationale. Mais
au préalable, évidemment, elle se doit de redevenir députée. Ce sera en Charente-Maritime, elle en a décidé
ainsi. Lui aurait préféré la voir présenter sa candidature dans une circonscription plus favorable. Car Olivier
Falorni, cacique local du PS, ne l’accepte pas. Il se présente, lui aussi, malgré les remontrances du parti, et même
les pressions personnelles exercées par François Hollande. « J’ai tout fait pour lui demander de se retirer »,
confirme ce dernier. En vain.

 

Mardi 12 juin 2012, vers 10 heures, François Hollande fait savoir qu’il soutiendra personnellement Ségolène
Royal. Alors même que, selon Valérie Trierweiler, il lui aurait juré ne pas vouloir s’engager aux côtés de son
ex-compagne. Deux heures plus tard, juste avant midi, Valérie Trierweiler balance donc un tweet assassin : «
Courage à Olivier Falorni, qui n’a pas démérité, qui se bat aux côtés des Rochelais depuis tant d’années dans un
engagement désintéressé. » Une bombe, forcément. Première vraie brèche dans le mur de crédibilité que tente
de bâtir Hollande. S’il ne parvient pas à contrôler sa compagne, peut-il maîtriser la France ? Facile, bien sûr, mais
l’époque se prête aux raccourcis. François Hollande nous reçoit le lendemain, soit le mercredi 13 juin 2012. « La
genèse de cette histoire, dit-il, c’est que Valérie a cru pouvoir s’exprimer alors qu’elle ne le peut pas. Il y a des
règles qu’il va falloir poser. Une présidence normale, elle fixe des règles. » Il s’accroche encore, en ce début d’été
2012, à son concept de présidence normale.

 

 

 

« Je ne suis pas mandaté pour contrôler ma femme »

 

Il ne semble pas énervé, feint même une relative indifférence. Tout cela n’est qu’apparence, comme nous le
confiera en septembre 2014 l’ami intime Jean-Pierre Jouyet. « J’ai déjeuné avec lui le jour du tweet, se souvient
Jouyet, il m’a convoqué, il m’a dit : “Viens me voir.” Il me dit : “Qu’est-ce que je fais ?” Je lui dis : “Tu t’en
sépares. Tu ne peux pas rester vis-à-vis de Ségolène, vis-à-vis de tes enfants.” Il fallait sortir Valérie après le
tweet. » Ce n’est pas forcément dit de manière très élégante, mais au sommet de l’État, l’air est froid et n’incite
pas toujours à la compassion. François Hollande écoute, puis tranche. Il préfère laisser sa chance, privée et
publique, à Valérie Trierweiler.

 

Il raisonne, comme souvent. « Ce n’est plus une personne privée. Il y a sans doute eu de sa part une erreur
d’interprétation. Elle a voulu montrer qu’elle était une personne comme les autres, mais on voit bien que c’est
difficile. Elle ne s’est pas rendu compte. Mais les germes étaient là, dans la presse. En affichant sa différence, elle
avait suscité des articles sur elle… »

 

Sa « différence ». Quelle différence ? Toute journaliste politique expérimentée qu’elle soit, Valérie Trierweiler ne
parvient pas à gérer son nouveau statut, ne s’y acclimate pas. Elle veut conserver son poste à Paris Match, tenir à
l’écart de sa nouvelle vie ses collègues, refréner les curiosités, bien ou mal placées. Écartelée entre ses deux
passions, en décalage permanent. « François, lui, était président avant d’être élu. J’ai toujours eu un temps de
retard », confie-t-elle au Monde, en décembre 2012, plaidant un « refus inconscient du rôle ».

 

Elle apparaît apeurée dans l’objectif des caméras, prise au piège d’une célébrité mal vécue. Mise sur la touche sur
le plan professionnel, sa vraie fierté, elle qui vient de si bas, de si loin. « Elle est journaliste, une excellente
journaliste politique, confirme François Hollande. Or, elle ne pouvait plus exercer son métier, elle a vécu cela
durement. C’est difficile de dire à quelqu’un qui a 45 ans : voilà, c’est fini. S’occuper d’une fondation, ce n’est pas
la vie qu’elle souhaitait. » Manuel Valls, tout frais ministre de l’Intérieur, est encore proche de Valérie Trierweiler,
à l’époque. « Moi, j’ai beaucoup d’affection pour Valérie, nous confie-t-il alors. Elle avait une crainte viscérale de
perdre son job et son indépendance. Et Hollande respecte ça. Mais c’est sûr qu’à un moment c’est un problème
»

 

Et puis, elle voit son compagnon s’escrimer sur son téléphone portable, répondre sans cesse aux SMS de
journalistes qui l’assaillent. « Ça, c’était son obsession, elle pensait que je répondais à la terre entière », dit
Hollande. À tort ? « Ça a pu m’arriver au début, concède-t-il. Le problème de Valérie est qu’elle était finalement
jalouse de ce rapport journalistique qu’elle n’avait plus, elle qui comme journaliste avait tant correspondu avec
moi », pense le chef de l’État. En clair, Valérie Trierweiler se sentait plus proche de François Hollande lorsqu’elle
était journaliste politique que depuis qu’elle partage sa vie…

 

Étonnant ? Oui, mais crédible, quand on connaît un peu le personnage Hollande.

 

Est-ce l’effet du tweet ou de la météorologie politique purement locale ? En tout cas, Ségolène Royal accuse le
coup et est balayée au premier tour. Elle ne sera donc pas présidente de l’Assemblée nationale.

 

 

L’échec est rude.

 

« Chez Valérie, l’envie de régler des comptes est plus forte, alors qu’elle sait très bien comment ça marche. Mais
il ne faut pas que ça recommence, une fois ça va. » C’est Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, qui examine
les dégâts, devant nous, en juillet 2012. Les quatre enfants Hollande prennent logiquement fait et cause pour
leur mère, et le chef de l’État se trouve contraint au grand écart. Intenable position, insupportable conflit familial,
détestable humiliation publique. Lui, si mal à l’aise dans le conflit et l’exhibition, voit partir en lambeaux sa
quiétude personnelle, mise à mal aux yeux de tous. Il enrage, même, quand Ségolène Royal demande, après sa
défaite, meurtrie, « à être respectée en tant que femme politique ».

 

Il sait bien qu’elle n’a pas tort, qu’il n’a pas été à la hauteur aux yeux de son ex-compagne, dont il respecte tant
le jugement.

 

Avait-il été prévenu des initiatives de Valérie Trierweiler ? « Le tweet, je l’ai découvert au dernier moment,
plaide-t-il. Le bloquer ? Je ne sais pas si c’est possible techniquement. C’est un couac qui ne m’appartient pas,
difficilement compréhensible pour les Français. Mais je ne suis pas mandaté pour contrôler ma femme. Elle a le
droit d’avoir des émotions, a-t-elle le droit de les exprimer ? »

 

Valérie Trierweiler, elle, a emporté une victoire personnelle. Mais à quel prix !

 

rien ne sera comme avant. Elle est sous étroite surveillance désormais. Elle tente de se tempérer elle-même, et
cela fonctionne, un temps. Quelques mois. Parfois, elle se lâche, impétueuse en diable. Comme en pleine affaire
Leonarda, du prénom de cette jeune collégienne d’origine kosovare arrêtée et expulsée avec ses parents, à
l’automne 2013. Ses mots, à France 3, le 18 octobre 2013, sonnent comme un désaveu pour Manuel Valls : « Il y
a sans doute des frontières à ne pas franchir, et cette frontière, c’est la porte de l’école. » Clinique. Déloyal
surtout, pense le ministre de l’Intérieur, avec qui la brouille sera durable. D’autant que François Hollande ne s’est
pas encore exprimé sur le sujet. 2013, c’est une année agitée sur le plan personnel pour le couple présidentiel.
Les rumeurs courent Paris. On prête au chef de l’État une liaison avec l’actrice Julie Gayet. L’indiscrétion nous est
rapportée une première fois. On l’oublie aussi vite. Quelle importance ? Nicolas Sarkozy, que nous rencontrons en
novembre 2013, évoque aussi les discrètes sorties en scooter du chef de l’État. Évidemment, tout cela arrive
jusqu’aux oreilles de Valérie Trierweiler.

 

Un jour, excédée, elle demande à son compagnon de lui dire la vérité. « Elle avait eu connaissance de rumeurs
qui circulaient, nous confirme François Hollande. Je connaissais Julie Gayet depuis la campagne 2012, mais je
n’avais aucune relation particulière avec elle. Au moment où elles ont commencé à circuler, ces rumeurs étaient
fausses. » Hollande conteste toute liaison, donc, devant Valérie. À plusieurs reprises, pressé par sa compagne, il
va démentir. Et mentir.

 

Malgré nos réticences à nous immiscer dans son intimité, nous lui posons la question, tout de même. À peu près
aussi embarrassé que nous le sommes nous-mêmes, il admet juste : « Quand il y a eu la rumeur, elle m’a posé la
question. - Et vous avez répondu que c’était faux ? lui demande-t-on. - Euh, ça… », élude-t-il, dans un petit rire
nerveux. On n’a pas insisté. On était déjà allés très loin - peut-être trop. Il nous révélera, plus tard, que sa
relation avec Julie Gayet avait en fait commencé au début de l’année 2013.

 

 

 

« Je pense qu’elle souffrait depuis des mois et des mois »

 

Quand nous l’avons rencontrée, le 16 décembre 2013, Valérie Trierweiler était donc déjà une femme déchirée,
dans le doute. Pour d’autres raisons que l’infidélité supposée de son compagnon, tente de se rassurer le chef de
l’État. « Je pense qu’elle souffrait depuis des mois et des mois. Non pas tellement de cette situation, puisqu’elle
ne la connaissait pas. Mais elle souffrait des coups qu’elle avait pris. Tout ce qui s’était passé avec le tweet. Les
attaques incessantes sur le fait qu’on n’était pas mariés, qu’elle était quasiment là par effraction… » Une
explication qui a le mérite de le dédouaner de ses responsabilités, qui sont tout de même lourdes…

 

Cela étant, il est incontestable que Valérie Trierweiler a subi de cruelles attaques, à peine entrée à l’Élysée. Les
commentaires moqueurs des uns et des autres, y compris à gauche, les lazzis, « alimentés par la droite » selon
Hollande… Oui, elle a été critiquée, scrutée, passée aux rayons X de l’avidité populaire. Encore plus qu’une autre,
peut-être. Le plus grave est à venir. C’est bien sûr la sortie du numéro de Closer, le vendredi 10 janvier 2014,
révélant les escapades nocturnes de François Hollande et son idylle avec une blonde et accorte actrice.

 

À l’Élysée, c’est un mini-séisme. Le président est atterré. Son image publique est piétinée. Lui qui revendique son
absolue liberté, dans tous ses actes, découvre que sa vie sentimentale ne lui appartient plus. Il regrette, aussi, de

 

n’avoir pas su voulu - choisir entre deux femmes. « Et si c’était à refaire ? » lui demandera-t-on un jour. Un
président de la République s’échappant de son palais pour retrouver sa maîtresse, dissimulé sous le casque de
son scooter, quand même… « La question, ce n’est pas tellement celle-là, mais c’est de dire : est-ce que je
n’aurais pas dû, plus tôt, procéder à une décision ? » nous répondra-t-il. La litote traduit autant sa pudeur
naturelle que sa gêne ponctuelle. Car « procéder à une décision » signifie en réalité « quitter Valérie ». Il faut
traduire le « hollandais ». Comme avec Ségolène, comme si souvent, n’a-t-il pas laissé pourrir une situation
vouée à mal se terminer ? Toujours ce rejet du conflit… « Il y a eu des moments où cela aurait été possible. Si je
ne l’ai pas fait, c’est qu’il y avait des raisons… » Qu’il se gardera bien de nous donner, évidemment.

 

Quoi qu’il en soit, il faut gérer la crise. Et déjà s’occuper de sa compagne, très touchée, affaiblie. Elle est
hospitalisée. Les amis fidèles sont réquisitionnés, Jean-Pierre Jouyet, l’avocat Jean-Pierre Mignard. Et
l’incontournable Stéphane Le Foll, bien sûr. « Je lui ai conseillé deux options, nous raconte ce fin connaisseur de
la psyché hollandaise, fin janvier 2014. La meilleure, c’est de quitter Valérie, de se reporter sur Julie. Cela rejoint
ses sentiments. Valérie n’est pas aimée, il faut repartir sur quelque chose de neuf. S’il reste avec Valérie, il sera
dans une logique de reconnaissance de tromperie. Et il ne veut pas l’humilier. Bon, le souci, c’est qu’il a peur que
Valérie parle. Valérie, c’est une grenade dégoupillée. » Visionnaire, Le Foll.

 

Influencé ou pas, François Hollande a pris sa décision, il va se séparer de Valérie Trierweiler. Même si elle doit en
pâtir. Mais comment quitter une femme bafouée, publiquement qui plus est ? Aucune solution n’est bonne. Il doit
aller vite, il n’a pas le choix. En effet, se profile, au début du mois de février 2014, un voyage officiel aux
États-Unis.

 

Le couple Obama attend le couple Hollande-Trierweiler, mais c’est un homme seul, un célibataire pas très fier de
lui, qui va devoir arpenter les couloirs de la Maison-Blanche.

 

Il faut donc officialiser la rupture, même si Valérie Trierweiler, elle, semble prête à reprendre la vie en commun.
Elle a quitté l’hôpital, rejoint la résidence présidentielle de la Lanterne, dans la banlieue ouest de Paris. Le 14
janvier 2014, le chef de l’État, lors de sa conférence de presse semestrielle, a assuré qu’il allait « clarifier la
situation ». Avec Valérie, les discussions sont longues, orageuses. Amères. « Il y avait trois possibilités, résume le
président. La première, c’était que Valérie fasse elle-même un communiqué en disant : “Je prends acte et je
décide de me séparer.” Mais elle ne souhaitait pas le faire. Il y avait une deuxième décision, qui pouvait être prise
ensemble, c’était de dire : “Voilà, nous avons décidé de nous séparer.” Elle ne le souhaitait pas non plus,
puisqu’elle faisait la proposition de continuer à vivre ensemble. » Oui, Valérie Trierweiler ne nous avait pas menti,
elle était bien « raide dingue » de François Hollande, à qui elle était prête à pardonner ses outrages.

 

Reste donc la troisième option, à laquelle l’hôte de l’Élysée, faute d’accord amiable, doit se résoudre : acter
lui-même la rupture.

 

Du coup, le 25 janvier 2014, l’agence France-Presse publie ces quelques mots que François Hollande a
soigneusement pesés : « Je fais savoir que j’ai mis fin à la vie commune que je partageais avec Valérie
Trierweiler », lit-il, au téléphone, à Sylvie Maligorne, la chef du service politique de la grande agence de presse.
Froid, triste, laconique. Il précise qu’il s’exprime « à titre personnel » et non en sa qualité de chef de l’État,
comme s’il se raccrochait inconsciemment à l’espoir irrationnel que les médias cesseront de chroniquer ses
déboires sentimentaux…

 

ée au choix de glaciale, inhumaine voire machiste, la courte déclaration de François Hollande lui sera beaucoup
reprochée. « Je ne pouvais pas faire un autre communiqué que celui que j’ai fait, je n’avais pas le choix, se
défend-il. Parce que si j’avais fait un communiqué qui aurait dit : “Voilà, j’annonce que nous avons décidé de
nous séparer, de mettre un terme à la vie commune”, Valérie aurait dit : “Mais non, ce n’est pas vrai, puisque
moi je n’y consens pas…” J’ai beaucoup réfléchi aux mots que j’ai utilisés. Je pouvais aussi dire, mais imaginez ce
que ça aurait produit comme effet : “Je remercie Valérie pour tout ce qu’elle a fait depuis dix-huit mois à mes
côtés, pour jouer - ce qui est vrai - son rôle de conjointe du président de la République avec beaucoup de
qualités et d’intelligence.” Comme si je me séparais d’un Premier ministre… » Si Valérie Trierweiler a été
traumatisée par cette rupture, François Hollande en a lui-même beaucoup souffert. On l’a bien senti, tout au long
de nos entretiens, il lui a été extrêmement pénible de donner sa vision de cette affaire si personnelle,

 

dans laquelle, en outre, il n’a pas endossé le rôle le plus admirable. Ainsi, ce 14 février 2014, lorsqu’on lui fait
observer qu’il passe désormais pour un homme à femmes aux yeux du monde entier. « Je ne suis pas sûr que ce
soit flatteur, grimace-til… Et puis, ce n’est pas du tout dans mon comportement… » Choqué à l’idée de devoir
assumer une réputation de don Juan, il lâche : « En fait ce qui m’a coûté le plus, en plus de la douleur de la
séparation, c’est l’intrusion dans la vie privée, dans l’intimité. Cette espèce d’exhibition involontaire… »

 

 

 

 

« C’est le pire moment personnel du quinquennat »

 

C’est d’autant plus traumatisant pour le chef de l’État qu’il avait promis, sur ce point aussi, de prendre le
contre-pied de son prédécesseur, plutôt enclin à exposer sa vie privée. La comparaison le choque. « Comme si je
voulais moi-même mettre en scène une espèce de vie amoureuse, ou sentimentale ! C’est pour ça que je me suis
refusé à tout commentaire. Par respect des personnes et de la fonction. »

 

Pour nous, il finit toutefois par se livrer, un peu. Lâcher prise, enfin. « C’est le pire moment personnel du
quinquennat, confesse-t-il donc. Parce que la relation avec Valérie est une relation très forte, donc c’est très dur.
Très éprouvant. C’est violent tout ça, tellement violent, terrible… C’est également très éprouvant du fait de cette
intrusion dans le domaine de l’intime, de la vie privée. Donc c’est vrai que, sur le plan personnel, c’est ce qu’il y a
eu de plus dur. Sur le plan politique, non, j’en ai connu d’autres… Politiquement, il y a eu pire. L’affaire Cahuzac
par exemple, qui, elle, touche à la morale. Celle d’un homme, bien sûr, mais ça peut entacher… Là, c’est très
désagréable, mais ça ne concerne que moi. C’est moi qui ai à le vivre… »

 

Après avoir un peu hésité, on lui pose tout de même la question que nous n’osions pas vraiment formuler : «
Vous êtes un peu fautif en plus, concrètement, d’un point de vue privé, humain, non ?… » Embarrassé comme
jamais, il lâche : « Oui, d’un point de vue, disons… de la vie… » Dans un petit rire nerveux, il met un terme à la
conversation : « Oui, bon… Voilà. »

 

Voilà. Drôle d’histoire, tout de même. Non contents de l’avoir interrogé sur ses relations avec sa maîtresse, il nous
a fallu demander au président de la République s’il ne se sentait pas coupable d’avoir trompé sa compagne… Mais
avait-on le choix ? Ne fallait-il pas, sur une affaire devenue « d’État », le pousser dans ses retranchements, y
compris les plus intimes ? Lui qui, pour se protéger, cloisonne, dissimule. Enfouit. Un jour, il nous dira, essayant
de tirer les leçons de cette séquence si douloureuse : « Je n’ai pas montré d’affect, mais j’ai souffert. »

 

Il aura aussi cette phrase, qui en dit beaucoup sur lui, et plus encore sur son rapport aux Français : « Je ne
montre rien à l’extérieur, je ne donne pas beaucoup aux uns et aux autres. »

 

Même après la rupture, François Hollande continue d’adresser des SMS d’affection à son ex-compagne. « Ils ont
des rapports très complexes, il ne savait pas s’il devait rompre ou ne pas rompre », rapporte Jouyet.

 

Singulier personnage, indéchiffrable, alambiqué, jusque dans ses propres sentiments. Lorsque nous le revoyons,
le 7 mars 2014, la tempête paraît avoir gagné d’autres cieux : « Valérie, je l’ai revue, cela a l’air d’aller mieux, je
lui ai dit : on aurait dû faire les choses autrement… » Avec le recul, il semble regretter le ton pour le moins sec
de son communiqué de rupture, même s’il n’en assume pas vraiment la paternité : « Ce n’est pas la même chose
si on fait un communiqué ensemble, en disant : “On se laisse du temps pour…”, cela aurait été mieux, mais elle
était totalement bloquée. J’ai été obligé de faire ce communiqué à la première personne, qui a été encore plus
violent pour elle. » Tout juste admet-il une « erreur », commise selon lui « avec Valérie » : « C’est qu’elle vienne
ici, à l’Élysée. Cela aurait été plus protecteur pour elle de dire : “Je continue mon travail.” Valérie a explosé sous
la pression, c’est très dur. Mettre quelqu’un ici, c’est le vitrifier. » Une explication qui a le grand mérite de
l’exonérer de ses propres responsabilités dans l’explosion du couple.

 

En ce printemps 2014, il veut croire que le tourbillon médiatique, cet incessant ballet des opinions carrées et des
regards intrusifs, a quitté les graviers de la cour de l’Élysée. Loin de se douter que son ex-compagne n’a pas
ravalé sa fierté brocardée. En plus, elle est journaliste jusqu’au bout de ses ongles manucurés, elle sait écrire,
décrire. C’est bien une « grenade dégoupillée », comme l’a dit Stéphane Le Foll.

 

Elle explose à la rentrée 2014.

 

La déflagration prend tout le monde de court, le jeudi 4 septembre 2014. Comme souvent à l’Élysée en l’absence
de démineur patenté, personne n’a vu venir l’assaut. Le mercredi 3 septembre, les plus proches collaborateurs du
président en ont été réduits à contacter les rédactions parisiennes pour se procurer en urgence les bonnes
feuilles de l’ouvrage rédigé en secret par Valérie Trierweiler. Le brûlot, intitulé Merci pour ce moment, paraît aux
éditions Les Arènes. Il est dévastateur. On y apprend ainsi que le président qualifierait les pauvres de « sans
dents », qu’il mentirait à tout va, éperdu de luimême, de sa popularité en berne. Le portrait du président est
acerbe, désenchanté. C’est un livre déprimant, désespérant, peu intéressant à dire vrai. Dérangeant, aussi,
puisqu’il transforme ses lecteurs en voyeurs. Mais surtout ravageur, pour l’image qu’il renvoie du président de la
République, décrit dans son intimité, peu à son avantage. Nous sommes tous un peu ridicules, dans notre salle
de bains…

 

Le chef de l’État n’échappe pas à cette règle. La politique n’a sans doute pas grand-chose à gagner en
s’affranchissant de la barrière vie publique-vie privée. François Hollande, en tout cas, y a déjà beaucoup perdu.

 

 

a vacillé, ce jour-là. Totalement pris au dépourvu par la parution et surtout le contenu du livre. « Elle avait dit
qu’elle réfléchissait », nous confie-t-il, quelques semaines plus tard, confondant de naïveté. Jamais il n’aurait pu
soupçonner que son ancienne compagne, des mois durant, avait mûri dans l’ombre une si implacable vengeance.

 

« Elle m’a dit : “Tu m’as trahie en m’abandonnant, je te trahis en
publiant.” »

 

« Elle m’avait appelé, mardi 2 septembre, pour m’avertir. Elle m’a dit : “Tu verras, il y aura des conséquences.”
Pas pour prévenir ou s’excuser, pour se justifier. Elle m’a dit : “Tu m’as trahie en m’abandonnant, je te trahis en
publiant.” C’est confondre vie privée et vie publique, oublier le sens des responsabilités. Je pense que c’est une
femme vulnérable, qui a été prise en main par un éditeur qui a vu le profit qu’il pourrait en tirer, le livre est un
rapport à l’argent. Moi, je n’ai pas de rapport à l’argent, ça n’a jamais été un problème, d’ailleurs Ségolène était
aussi une femme d’un milieu très modeste. Son père était officier, mais il avait quitté l’armée, c’était encore plus
modeste peut-être. Ségolène était fille, comme Valérie, d’une famille de six, sept enfants, elle n’avait pas de
patrimoine, rien. »

 

Mais de là à en raconter autant. À coucher sur le papier les secrets d’alcôve d’un couple… Et lui faire ça, à lui !
Alors, presque pour se rassurer, il qualifie cet ouvrage, qu’il n’a même pas réussi à ouvrir et ne lira jamais, de «
thérapie mise sur papier ». Et de poursuivre : « Elle avait déjà fait un tweet, là elle fait un livre, mais la
transgression était déjà là. C’était quand même une transgression de faire un tweet sur la mère de mes enfants…
»

 

Publiquement, il n’a jamais vraiment répondu aux multiples reproches formulés par son ex-compagne. Sur les «
sans dents », par exemple, sale expression qui le poursuivra longtemps.

 

On l’a questionné sur le sujet, il fallait démêler le vrai du faux, aller au bout de cette polémique nauséabonde. «
Souvent, précise donc le chef de l’État, j’ai expliqué ça à Valérie : quelle est la preuve de la pauvreté ? C’est que
les gens sont sans dents. C’est vrai. Je lui ai dit : “Je vois les gens qui viennent vers moi dans les manifestations,
ce sont des pauvres, ils sont sans dents.” Bien sûr que je lui ai dit ça. Mais ce n’est pas une plaisanterie, c’est une
vérité. Je connais ces gens-là, je les ai soutenus, accompagnés. C’est ignoble de… »

 

À le voir tenter de s’expliquer, devoir se justifier, on le devine vraiment ému, touché. Jamais, au cours de ces
presque cinq années d’entretiens, nous ne l’aurons senti aussi atteint qu’à cette période-là. La mine défaite, la
voix hésitante, le regard perdu… « C’est odieux, c’est une trahison. Rien n’est inventé, tout est déformé. Quand
je dis : “J’aime les gens”, c’est vrai. C’est toute ma vie, ma conception de l’engagement… »

 

François Hollande évolue dans une sphère privilégiée. Mais il a conservé cette capacité d’écoute, d’empathie non
feinte, que lui reconnaissent même ses pires ennemis. À l’instar d’un Jacques Chirac, tropisme corrézien oblige,
peut-être, il se sent à l’aise au contact direct des gens, y compris les plus démunis. Alors, bien plus que la
dégradation de son image publique, il ne supporte pas l’atteinte à ses valeurs, à tout son être. « Je n’ai pas lu le
livre, c’est impossible pour moi, répète-t-il. Le reproche qu’elle me fait, en disant que je ne vois pas les gens plus
modestes, que je ne vois pas de pauvres… Mais j’ai passé toute ma vie avec les gens qui sont dans ma
circonscription de Corrèze, les agriculteurs, les ouvriers !… Les vrais gens, je les ai toujours côtoyés, qu’ils soient
avec ou contre moi. Et mes amis, ce ne sont pas des gens qui se trouvent être des puissants. »

 

Un autre passage l’a profondément heurté, celui où Valérie Trierweiler, née pauvre et Massonneau, lui prête cette
phrase : « Elle n’est quand même pas jojo, la famille Massonneau. » Il ne nie pas avoir pu la prononcer : « Je l’ai
peut-être dit pour plaisanter. Comme elle a dû dire des choses sur ma famille. C’est honteux. Ça, c’est vraiment le
pire. » Et ce constat, amer : « Tout atteint. »

 

Esseulé dans la tourmente, Hollande passe des journées terribles. Quoi qu’il dise publiquement pour se défendre,
contester, protester, il ne convaincra pas, il le sait. Le mal est fait. On ne répond pas aux accusations d’une
femme trompée. « Il a beaucoup souffert », témoigne Jean-Pierre Jouyet. Et au-delà de cette douleur
personnelle, impossible de ne pas s’interroger sur ses éventuelles répercussions sur son action au quotidien. Tous
les hommes ou femmes parvenus au pouvoir suprême ont le même discours : ils assurent faire la part des
choses, ne pas se laisser démolir par leurs affaires privées.

 

C’est faux, évidemment.

 

Évoquant les relations entre François Hollande et Valérie Trierweiler, Jean-Pierre Jouyet dit sa vérité, de son
poste d’observation privilégié : « Il devait régler à la fois les problèmes de l’État et les problèmes personnels. Ça
a vraiment pourri deux ans sa réflexion, sa hauteur de vue. Après, le soir, il se faisait engueuler, c’est jamais

 

marrant. Quand je suis arrivé, je lui ai dit : “T’es tout seul.” Il m’a répondu : “Vaut mieux être tout seul que se
faire engueuler tous les soirs.” » Hollande n’ignore pas de toute façon que sa relation tumultueuse avec Valérie
Trierweiler et son invraisemblable dénouement n’ont pas arrangé sa cote de popularité. « Elle pensait que je lui
en voulais à cause du tweet, que je lui faisais porter la responsabilité d’un début de quinquennat qui était quand
même chaotique », dit-il, comme si elle s’était leurrée. Et pourtant, à la réflexion, il le pense sincèrement ! « Au
fond, oui, c’est vrai, je pense que ce tweet a quand même dégradé l’image, profondément », reconnaît-il.

 

Quand nous revenons sur le sujet, le 9 octobre 2015, un an après la sortie du livre, François Hollande semble
avoir tiré un trait sur ces deux années de déchirure sentimentale. « Valérie, je ne la vois plus, annonce-t-il. Ce
livre n’était pas un acte malveillant, mais l’acte d’une femme malheureuse. Moi comme elle, on n’avait pas
mesuré ce qu’être élu allait signifier comme contraintes. »

 

toujours, il est rapidement passé à autre chose. Il règle une partie du loyer de l’appartement de son
ex-compagne, rue Cauchy, et estime aujourd’hui en avoir fini avec cette affaire. Lui en tout cas l’a classée
unilatéralement sans suite.

 

Ne pas se retourner sur le passé, surtout pas. « Il ne regarde jamais en arrière… »

 

Valérie Trierweiler, sur ce point-là au moins, ne s’était pas trompée.

 

 

 

 

 

La deuxième dame

 

Parfois, le mensonge explique mieux que la vérité ce qui se passe dans l’âme.
Maxime Gorki

 

Au bout du fil, la voix est sourde, étouffée, presque méconnaissable. Le ton est grave, le débit mécanique.

 

Ce lundi 13 janvier 2014 en début de matinée, ce n’est pas au président de la République que nous parlons, sur
son portable, mais à un homme en pleine détresse, pris dans une tempête médiatique d’autant plus terrifiante
qu’elle puise sa source dans le dévoilement de sa vie amoureuse, pis, de son infidélité. Comme dans un mauvais
rêve, cet homme, obsédé par la préservation de son intimité et qui a érigé le secret en règle de vie, doit
maintenant subir un grand déballage public, presque obscène à ses yeux… Un vrai cauchemar, oui. Dans un
quinquennat au cours duquel il aura collectionné les coups durs, celui-là restera pour lui le plus douloureux, et de
loin.

 

Durant cette courte conversation téléphonique - l’une des seules que nous aurons avec le président durant son
quinquennat -, enfermés dans un petit bureau, dans les locaux du Monde, nous ne sommes pas très à l’aise non
plus. Nous avons toujours considéré que la vie privée des personnalités politiques devait le rester, à condition
bien entendu qu’elle n’interfère pas directement avec la conduite des affaires publiques. Mais la frontière est de
plus en plus brouillée, comme l’ont illustré ces dernières années de multiples polémiques, de la fille cachée de
François Mitterrand aux frasques de Dominique Strauss-Kahn en passant par la santé de Jacques Chirac…

 

Ce jour-là, ces interrogations existentielles n’ont plus beaucoup de sens. En publiant, le vendredi précédent, des
photos de François Hollande, casque de scooter sur la tête, qui sort d’un appartement rue du Cirque à Paris où il
a retrouvé clandestinement une femme, le magazine people Closer a violé un tabou, et accessoirement provoqué
un scandale totalement inédit. Immortalisé dans une posture ridicule, le chef de l’État assiste, impuissant, à la
destruction du couple qu’il formait avec Valérie Trierweiler. La journaliste découvre, et la France entière avec elle,
que son président de compagnon entretient une relation avec une belle actrice, Julie Gayet.

 

Nos réserves de principe ont rapidement été balayées, pulvérisées. Depuis le week-end, la planète entière ne
parle plus que des aventures extraconjugales du président français, l’événement est devenu incontrôlable. Et
incontournable. La direction de la rédaction du Monde, qui partage nos questionnements éthiques et
déontologiques, n’a pas plus le choix. Elle nous a donc demandé d’écrire, pour le journal paraissant lundi
après-midi, un grand article racontant les dessous du « Closergate », en particulier les aspects liés à la sécurité
présidentielle.

 

 

Délicat.

 

Le chef de l’État a accepté, la veille, le principe d’un entretien informel, au téléphone, à la seule condition que l’on
ne le cite pas entre guillemets dans l’article du lundi après-midi. Il sait pourtant qu’il va devoir s’exprimer
publiquement sur le sujet très rapidement puisque, hasard du calendrier, sa conférence de presse semestrielle,
programmée de longue date, tombe le lendemain. Mais à ce moment-là, il veut pouvoir contrôler à cent pour cent
sa communication, seule chose qu’il pense pouvoir encore gérer dans cette affaire. Il tient absolument à ce que
l’on qualifie, dans notre article, sa liaison avec Julie Gayet de « supposée ». Difficile de ne pas lui donner
satisfaction : après tout, nous ne savons pas ce qu’il en est précisément…

 

Nous voici donc contraints, au téléphone, de demander au président de la République depuis combien de temps,
et à quelle fréquence, il retrouve sa maîtresse dans un appartement du 8earrondissement, à deux pas de
l’Élysée… La voix hésitante, il bafouille, ce qui n’est vraiment pas dans ses habitudes, et confie : « Oh, je dirais…
j’ai dû y aller… une dizaine de fois… depuis l’automne dernier… » Heureusement, nous avons d’autres questions,
un peu moins indiscrètes, à lui poser. L’une d’elles a trait à sa sécurité, donc. Ne l’a-t-il pas mise en péril par ces
escapades à répétition ? « Non, non, j’ai toujours été accompagné, comme je le suis partout. Partout où je vais,
disons, à titre privé, je suis toujours escorté de deux policiers. À aucun moment ma sécurité n’a été menacée,
d’autant moins que c’était à quelques mètres de l’Élysée. » Il conteste que ses anges-gardiens aient manqué de
vigilance : « Ma sécurité n’avait repéré aucun photographe. Mais il semble que les paparazzis aient loué un
appartement en face », les défend-il. Désireux de couper court à d’éventuelles critiques, il précise : « Aucun
agent de sécurité n’a jamais été attaché à Julie Gayet. Aucun moyen de l’État n’a été déployé pour elle. Je suis
simplement allé la chercher une fois au Flore accompagné de mes officiers de sécurité. » Nous l’interrogeons
surtout sur sa connaissance des occupants de l’appartement. En effet, certains médias avaient assuré durant le
week-end avoir découvert une connexion avec le grand banditisme. Ennuyeux…

 

Le soupçon se dissipera rapidement. L’appartement était en fait loué au nom d’une comédienne amie de Julie
Gayet. Or, cette actrice est l’ancienne compagne de Michel Ferracci, apparu dans la série Mafiosa, mis en cause
dans l’affaire du cercle Wagram. Il fut directeur des jeux de cet établissement, théâtre de détournements de
fonds au profit de membres du gang corse de la Brise de mer. Bien que le couple se soit séparé plusieurs années
auparavant, le nom de Ferracci figurait toujours sur la boîte aux lettres de l’appartement, car leurs enfants, qui
ont gardé le nom du père, vivaient toujours à cette adresse, avec leur mère.

 

Manque de curiosité, imprudence ? En tout cas, François Hollande assure qu’il ignorait tout cela. « Je savais que
c’était un appartement que Julie Gayet utilisait parce que ses propres bureaux qui sont rue du
Faubourg-Saint-Honoré, c’est-à-dire

 

 

 

juste à côté, étaient en travaux, explique-t-il. Et que c’était une amie - je le savais puisque son nom était inscrit
sur la porte -, elle-même actrice de cinéma, avec laquelle Julie Gayet était unie depuis une vingtaine d’années,
qui lui prêtait. Voilà tout ce que je savais. Je n’ai jamais su pour les liens avec Ferracci, d’ailleurs le nom de
Ferracci ne figure pas sur l’interphone. »

 

Conformément à ses engagements publics sur ce point, il nous indique qu’il ne traînera pas Closer en justice pour
atteinte à la vie privée. « Non, je ne déposerai pas plainte, je ne veux pas utiliser mon immunité contre la presse.
» En effet, l’inviolabilité pénale attachée à sa fonction de président le protège, et il entend ne pas en abuser en
retour. Et puis, de toute façon, il sait que le mal est fait.

 

On conclut cet entretien téléphonique plutôt baroque sur la question d’une éventuelle
instrumentalisation du magazine Closer. Par les réseaux sarkozystes, par exemple.

 

Quelques semaines auparavant, le 18 novembre 2013, Nicolas Sarkozy, qui avait accepté de nous recevoir dans
ses bureaux de la rue de Miromesnil (ainsi que nous l’avons raconté dans le livre Sarko s’est tuer, en novembre
2014), avait fait allusion à la double vie de son successeur. « Et lui, Hollande, qui sort trois fois par semaine de
l’Élysée en scooter pour aller voir sa bonne amie… Que font les journalistes ? Rien, bien sûr », avait déploré
l’ancien président. Il est vrai que la liaison « secrète » de François Hollande l’était de moins en moins, et que son
prédécesseur n’était manifestement pas le seul à en avoir eu connaissance…

 

 

 

« Je pense que Sarkozy avait des informations par les policiers qui
peuvent, éventuellement, travailler avec lui »

 

 

D’ailleurs, le 8 décembre 2013, Manuel Valls lui-même nous avait confié que des « bruits [lui étaient] revenus aux
oreilles ». « Ça m’inquiète un peu, Hollande doit être prudent. Mais je n’ose pas lui en parler, je ne sais même
pas si c’est exact, juste que tout Paris bruisse des mêmes rumeurs… » Nous reverrons le ministre de l’Intérieur
au moment où l’affaire éclate, le dimanche 12 janvier précisément. « Hollande est très dur à protéger, il veut
rester libre, mais il est imprudent, voire inconscient », nous dit-il ce jour-là, presque fataliste.

 

Le chef de l’État pèche aussi par naïveté. Car il n’ignorait pas qu’il était devenu une cible. Il en avait même é
prévenu personnellement, par Pascal Rostain, un paparazzi, ami de Valérie Trierweiler : « Je dois dire que Rostain
était venu me voir, un an après que je suis arrivé ici, pour me dire : “Attention, tu es suivi par…” Il ne m’avait
jamais donné le nom… » Un avertissement dont Hollande n’a absolument pas tenu compte.

 

Dans son entourage en tout cas, certains ont vu, derrière la parution de Closer, l’action souterraine des réseaux
sarkozystes. Lorsque nous l’interrogeons sur cette hypothèse, lui-même admet franchement ne pas pouvoir la
confirmer : « Je n’ai pas d’éléments, dit-il. Ce que l’on sait, c’est que dans les services de police, y compris le
GSPR (groupe de sécurité de la présidence de la République), il y a encore des éléments qui avaient servi sous
Sarkozy et qui lui font remonter des informations. On n’a pas fait de chasse aux sorcières », lance-t-il, anticipant
la question, voire la critique suivante. Les manœuvres, dans l’ombre, des réseaux sarkozystes reviendront
souvent dans nos discussions tout au long du quinquennat. Un mois et un voyage aux États-Unis plus tard, c’est
un François Hollande nettement plus décontracté que nous retrouvons dans son bureau de l’Élysée, ce 14 février
2014. Cela ne le ravit pas, bien entendu, mais il nous faut revenir, « à froid », sur l’affaire Gayet. Et d’abord,
donc, sur le rôle prêté par certains de ses proches - qui nous en ont à nouveau fait part - aux cercles sarkozystes
dans la diffusion de l’information, voire la publication de la photo. « Je pense que Sarkozy avait des informations
par les policiers qui peuvent, éventuellement, travailler avec lui, ou être dans le “grand environnement”, mais pas
plus », nuance-t-il. Convaincu que son prédécesseur n’a en fait rien à voir avec le « scud » de Closer, François
Hollande pense qu’« il était plutôt dans l’idée de véhiculer la rumeur ».

 

Beaucoup plus mal à l’aise lorsqu’il s’agit d’évoquer la déchirure de son couple provoquée par ses infidélités, il
tente de placer les débats sur un terrain davantage à sa mesure. « Cette histoire pose la question de la vie privée
du président de la République. Cela voudrait dire que je ne pourrais sortir nulle part sans que je sois suivi ? »
fait-il mine de s’interroger. « L’histoire du scooter, par exemple, n’a pas de sens. Sauf à dire que le président de
la République ne peut jamais être en scooter - que je ne conduisais pas d’ailleurs dans cette affaire… Est-ce que
c’est un problème de sécurité ? Ça peut se discuter. Ou est-ce un problème d’image : le président ne doit pas
être sur un scooter ? Je ne suis pas plus ou moins ridicule en scooter qu’en tenue de jogging, ou photographié
sur une plage, comme je l’ai été. Ce que tout cela signifie, compte tenu des transgressions commises depuis
plusieurs années, et encore confirmées ces dernières semaines, c’est qu’il n’y a tout simplement plus de vie
privée pour le président de la République. »

 

Trop heureux de pouvoir éviter le sujet qui fâche, il s’attarde sur « le risque d’emmurement, voire de
bunkerisation » menaçant un chef de l’État potentiellement traqué par des photographes dès sa sortie du palais.
Avec une certaine candeur, il admet avoir sous-estimé, à l’époque des téléphones-caméras, les risques inhérents
à sa notoriété… et à son mode de vie. « Oui, en effet, je pense qu’aujourd’hui tout est possible. Y compris une
conversation personnelle enregistrée, une scène de la vie personnelle filmée par un portable… Demain, je
rencontre un type, il me serre la main, il s’avère que c’est un malfaiteur, et c’est filmé ou photographié : je suis
complice… Désormais, tout est publiable. » François Hollande paierait aussi, à l’en croire, sa trop grande
bienveillance à l’égard de la presse. Le chef de l’État rappelle, à juste titre, que contrairement à son prédécesseur
il s’est toujours interdit d’assigner en justice le moindre média, du fait de cette fameuse immunité, qui rend en
effet les débats déséquilibrés : le président peut ester en justice, mais il est impossible de le poursuivre. «
Comme j’ai décidé de ne pas attaquer, je laisse colporter des fausses informations », assènet-il.

 

Sans compter, mais ça il ne le dit pas, qu’à la différence d’un François Mitterrand ou d’un Nicolas Sarkozy,
François Hollande ne fait pas « peur » à cette presse qu’il connaît trop bien - et réciproquement. Longanimité
naturelle ou faiblesse coupable ? Les deux, sans doute. Dans tous les cas, une chose est sûre : l’homme n’aura
jamais su se faire respecter durant son quinquennat, et cela ne vaut pas seulement, loin de là, pour les médias.

 

Pour illustrer son raisonnement, Hollande prend pour exemple la rumeur d’un déplacement en hélicoptère qu’il
aurait effectué, en août 2013, pour rendre visite aux parents de Julie Gayet. « Ça a été publié dans Le Journal du
dimanche ! s’exclame-t-il. Bon, je ne vais pas faire un communiqué, parce que si je dois faire un communiqué à
chaque fois pour démentir toutes les rumeurs… Mais du coup, cette histoire s’est propagée, et c’est devenu une
question écrite d’un député [Claude de Ganay, élu Les Républicains du Loiret] demandant combien avait coûté le
déplacement en hélicoptère ! À ce moment-là, le Premier ministre est intervenu pour dire qu’aucun hélicoptère,
bien sûr, n’avait été utilisé, puisque je n’avais fait aucun déplacement chez les parents de Julie Gayet !… Mais ça
signifie donc que n’importe quoi peut se dire ou s’écrire. »

 

Il se remémore aussi ce déplacement en Turquie, fin janvier 2014, et raconte, hilare, ce qu’il qualifie lui-même de

 

« gag ». « J’étais à Istanbul, un journaliste me dit : “Julie Gayet est en Turquie.” Et l’information commence à
circuler : Julie Gayet est en Turquie ! C’était évidemment faux, sauf qu’il y avait bien une passagère d’un vol pour
Istanbul qui s’appelait Julie Gayet ! C’est extraordinaire, l’homonymie parfaite. Mais cela signifie tout de même
que quelqu’un ayant la liste des

 

 

 

passagers l’avait donnée à la presse. »

 

Intarissable sur les médias et leurs dérives, François Hollande est beaucoup moins prolixe lorsqu’on tente de le
ramener sur l’affaire Gayet elle-même.

 

Il élude, esquive nos questions…

 

On revient malgré tout à la charge, parce que, sans sombrer dans le voyeurisme, ses escapades privées sont
devenues à l’évidence un sujet d’intérêt général. Les célèbres photos prises rue du Cirque ne valent pas
seulement par ce qu’elles suggèrent - une relation extraconjugale -, mais aussi par ce qu’elles établissent : un
chef d’État imprudent, un chef d’État pisté, espionné et photographié à l’insu de son entourage, de ses officiers
de sécurité…

 

François Hollande va alors effectuer, devant nous, un numéro de haut vol, entre mauvaise foi et autosuggestion.
« J’ai été photographié, mais pas avec quelqu’un », commence-t-il. « C’est un présupposé. On a dit : “Tiens, il est
entré dans un immeuble, quelqu’un d’autre est entré dans un immeuble…” Donc on en tire la conclusion… »
Surréaliste. François Hollande est tellement dans le déni qu’il en vient à nous expliquer que les clichés de Closer
ne le montrant pas physiquement aux côtés de Julie Gayet - dont il ne cite d’ailleurs jamais le nom -, ils ne
prouvent rien ! Devant nos mines incrédules, il tente de se justifier : « Je reste au niveau des faits. En tout cas, je
constate qu’il n’y a pas eu démonstration autre que rapprocher une entrée, une sortie, sans photographie de moi
avec quelqu’un d’autre. » Il insiste : son infidélité est « supposée ». « Elle n’est pas démontrée ! Ni avouée, ni
démentie. Si on m’avait vu, sur une photographie, dans une situation non équivoque avec une femme, d’accord.
Mais là, c’est une relation déduite. »

 

Un peu plus que déduite, tout de même… D’ailleurs, lorsqu’on lui redemande à brûle-pourpoint de dater
précisément le point de départ de sa relation avec Julie Gayet, il répond cette fois après avoir réfléchi quelques
secondes : « Hmm… Début 2013… Et de manière en fait assez peu… répétée. » En revanche, pas question de lui
extorquer la moindre confidence sur les sentiments profonds qu’il éprouve pour la jolie comédienne. On devra se
contenter de quelques banalités : « C’est une belle femme », « une fille bien », « admirable par la totale
discrétion dont elle a fait preuve dans cette histoire », etc. Un coup de foudre ? « Non, je ne dirais pas ça, parce
que je… Non, je ne dirais pas ça. » Il ne dira rien du tout, en fait.

 

Mais pour cet homme dont les pensées intimes sont mieux protégées que le code nucléaire dont il a la charge,
c’est sans doute déjà trop, beaucoup trop…

 

 

 

« Julie essaye d’avoir sa vie, ce qui n’est pas si facile »

 

Il faudra attendre juin 2014 pour qu’il accepte de nous reparler, un peu, de Julie, que nous ne rencontrerons
jamais. « J’évite de la revoir », nous assure-t-il. Nous ne sommes pas certains de pouvoir vraiment le croire. «
Elle est suivie, à mon avis. En permanence », justifie-t-il. Il nous redit l’admiration et surtout la reconnaissance
qu’il lui voue, la discrétion totale dont elle a fait preuve depuis le départ : « Parce que si elle avait voulu se faire
une promotion sur mon dos, ç’aurait été très facile. Même pour dire : “Il n’y a plus rien”, ou : “Il n’y a jamais rien
eu.” Enfin, elle pouvait dire tout ce qu’elle voulait. Et elle ne l’a pas fait, elle ne s’est jamais exprimée, c’est
admirable. »

 

Un an plus tard, au printemps 2015, il paraît enfin prêt à assumer sa liaison avec la comédienne. Devant nous, en
tout cas. « Elle essaye d’avoir sa vie, ce qui n’est pas facile », raconte-t-il, s’inquiétant d’un papier de L’Express à
venir. Il croit connaître la thèse qui y serait développée : « Julie Gayet est avantagée dans ses productions, ce qui
n’est pas vrai ; parce qu’elle trouve des financements, ce qui n’est pas vrai non plus. Deuxièmement, elle
influencerait mes choix culturels, ce qui est tout aussi faux. Et troisièmement, elle est protégée par la police pour
ses déplacements, ce qui peut être vrai de temps en temps. En vérité, normalement, elle devrait être protégée
tout le temps. Parfois, dans un déplacement, je lui envoie quelqu’un pour éviter qu’elle soit embêtée, mais,
franchement, ce ne serait pas illogique qu’elle soit protégée en permanence… »

 

 

Le plus simple serait, à l’évidence, d’officialiser les choses. « Qu’est-ce que ça changera ? Rien ! réfute-t-il. Ça se
sait quand même qu’on est ensemble… Sans plus. C’est bien. Mais si je dis : “On est ensemble”, on va me
demander pourquoi elle n’est pas là, on voudra la voir, elle-même sera gênée dans son travail alors que c’est déjà
très difficile… Si elle a un rôle, on dira que c’est grâce à ça, etc. Ça va être : qui est Julie Gayet, de quoi vit-elle,
quelles sont ses productions ?… Je lui dis souvent : “Je ne sais pas ce que j’ai grillé dans cette histoire, mais toi,
tu y as perdu.” C’est vrai. »

 

Au passage, de manière inattendue, il vole même au secours de la femme de son prédécesseur, elle qui ne
manque pourtant pas une occasion de le tourner en ridicule : « C’est dur pour tout conjoint. Pour Carla Bruni, je
pense que ça a dû être très difficile, quand elle a perdu son statut. D’un seul coup, elle devient la chanteuse
officielle. Je compatis. » Alors, pour protéger son couple putatif, François Hollande, comme il nous le confie un
soir d’octobre 2015, met un point d’honneur à faire comme si… il n’existait pas : « Je veille à cela. C’est la partie
de ma vie intime que j’ai réussi à préserver. Sinon, ce serait un bazar épouvantable. » Il ne doit pas trop lui en
coûter : n’a-t-il pas fait du non-dit une marque de fabrique ?

 

Apparemment, Julie Gayet, elle, est moins à l’aise dans l’ambiguïté.

 

Elle souhaiterait être reconnue pour ce qu’elle est, désormais : la compagne du président de la République. « Oui,
admet-il, elle est demandeuse pour le faire. Ça brûle. Pour une femme, c’est quand même une reconnaissance
affective, pas pour le prestige. Mais je ne veux pas officialiser cela. D’abord parce qu’on ne me le demande pas,
et si je le faisais, on dirait que c’est un acte de campagne, un acte politique, inévitablement. C’est désagréable de
penser qu’on fait des actes privés pour des choses publiques. Il n’en est pas question. »

 

Julie Gayet devra donc accepter cet entre-deux tout de même inconfortable. D’ailleurs, quand on demande au
chef de l’État s’il est légitime de la présenter comme sa compagne, il répond : « Oui, ça l’est. En même temps, ça
reste une liaison supposée, et je fais en sorte que ça le demeure. Il n’y a pas de photos, il n’y a jamais eu de
photos. » Liaison supposée… Rien à faire, il y tient vraiment à cette expression, si ambivalente.

 

Tellement « hollandaise ».

 

« On est dans un système vorace, où l’on veut toujours plus, ajoute-t-il. Personne n’est préparé à cela. Des
hélicoptères ont survolé sa maison, pas la mienne. Ce n’est pas une compagne au sens classique, sinon je serais
tous les jours avec elle, et je ne suis pas tous les jours avec elle. Et je fais attention que ce ne soit pas public,
même si c’est connu. Valérie était une compagne officielle, Valérie, quand je recevais un chef d’État, était là,
c’était normal, Julie, non, puisque je ne l’ai pas officialisée. Ça la protège, ça me protège. Je la vois
régulièrement, pas aussi souvent qu’on le voudrait… Si je n’étais pas président, je serais avec elle, personne ne
viendrait me chercher, ne le saurait. Moi je pensais que les gens n’élisaient pas un couple, qu’ils élisaient un
président. Qui pouvait changer de partenaire s’il le voulait. C’est arrivé à mon prédécesseur, ça m’est arrivé… »

 

Est-ce l’effet du vin rouge, dont il n’a pourtant pas abusé ?

 

En tout cas, on dirait maintenant qu’il réfléchit à haute voix : « L’idéal, c’est vraiment ce que je pense, est que le
président soit seul. Non pas dans la vie, mais dans la responsabilité. Pas de “première dame” ou de “premier
homme”. Regardez Mme Merkel, il existe un monsieur, qui n’est pas “monsieur Merkel” d’ailleurs. Vous ne le
voyez jamais. Non pas parce qu’il se cache, mais ça ne l’expose pas. »

 

Il dresse un autre parallèle, avec la mère de ses enfants cette fois, Ségolène Royal. « Si j’étais resté avec
Ségolène, qu’estce qu’on aurait dit ? “Il met sa femme comme ministre de l’Écologie !” Cela aurait été scandaleux
de dire cela car Ségolène a une existence par elle-même, elle a été candidate à l’élection présidentielle… Le fait
qu’on ait été séparés m’a en fait permis de la mettre là ou elle est. Sinon, cela aurait été très difficile. “Dans
quelle République est-on ? Vous avez déjà vu un président nommer sa femme ministre ?” C’est ça qu’on aurait
dit, j’en suis convaincu… Grâce ou à cause de notre séparation, Ségolène peut être pleinement ministre et moi
président, sans que personne ne dise rien… C’est terrible, finalement. »

 

Et Julie dans tout ça ? Condamnée à une peine d’invisibilité, « elle souffre de cette situation », François Hollande
le

 

reconnaît lui-même. D’autant qu’on lui prête une influence qu’elle n’a pas, selon lui. « C’est vraiment incroyable,
Julie n’a jamais fait une intervention pour qui que ce soit. Elle ne joue aucun rôle, et ne s’en porte pas plus mal.
Mais chaque fois qu’on peut lui imputer quelque chose, on le fait, même si ça n’a pas de réalité. Je lui conseille
de faire le plus de choses professionnelles pour exister par elle-même. » « Donc, il n’y aura pas d’officialisation,
décrète-t-il fermement. Y compris pour le second quinquennat, il n’y a pas de raison. »

 

Au passage, on notera que Hollande, acte manqué ou simple maladresse, évoque la perspective d’un nouveau

 

mandat sans s’embarrasser du conditionnel…

 

Surtout, en cette douce soirée d’octobre 2015, il conclut sa tirade par un formidable aphorisme : « Clarifier n’aide
à rien du tout. » En écoutant François Hollande formuler cet aveu, il faut admettre que nous n’avons pas
seulement pensé à sa situation sentimentale.

 

 

 

 

 

L’inaudible

 

Il ne sert à rien d’éprouver les plus beaux sentiments si l’on ne parvient pas à les communiquer.
Stefan Zweig

 

François Hollande paraît presque désemparé, devant nous, ce 7 novembre 2013.

 

Au moment de tirer les enseignements de la calamiteuse affaire Leonarda, qui a éclaté un mois plus tôt, il soupire
: « Tout remonte vers moi… C’est moi qui protège mon camp, à mes risques et périls, et pas mon camp qui me
protège. Le Parti socialiste devrait être en rempart, le gouvernement en protection, le Premier ministre en
bouclier, le ministre de l’Intérieur en sac de sable… Alors, comment faire ? »

 

Le constat et l’interrogation qui en découle traduisent à la fois le désarroi et l’impuissance du président de la
République. Un mois déjà qu’il se débat dans une histoire ridicule, piégé par une communication personnelle
désastreuse. La parfaite illustration de ses carences en la matière. François Hollande est décidément un paradoxe
à lui seul. Comment cet homme, pour qui l’univers des médias n’a quasiment aucun secret et dont le sens du
contact a peu d’équivalent dans la classe politique française, s’est-il mué en un si médiocre communicant,
incapable de nouer une vraie relation avec ses compatriotes ?

 

Il faut remonter au 19 octobre 2013 pour mieux appréhender ce qui restera, à n’en pas douter, l’une des
journées les plus baroques du quinquennat, et il n’en a pas manqué. Elle aura vu le président de la sixième
puissance mondiale humilié en direct à la télévision par une adolescente… L’affaire Leonarda, ou le climax d’une
communication présidentielle souvent catastrophique, du début à la fin du quinquennat.

 

Le samedi 19 octobre 2013, donc, à l’heure du déjeuner, François Hollande intervient solennellement depuis
l’Élysée, à la télévision, pour mettre fin, du moins l’espère-t-il alors, au psychodrame politique né de l’expulsion,
dix jours plus tôt, d’une famille rom d’origine kosovare, en situation irrégulière sur le territoire français. Énième
illustration de son obsession de la synthèse, le chef de l’État propose une solution médiane : le retour en France
de la seule Leonarda, dont l’interpellation, devant ses camarades de classe, avait considérablement choqué, les
autres membres de sa famille restant indésirables dans l’Hexagone. À l’évidence, une telle histoire ne méritait pas
que le président de la République s’expose ainsi. La sanction tombe d’ailleurs immédiatement : l’intervention de
François Hollande à peine terminée, la jeune fille, interviewée en direct par BFMTV, lui répond sans ménagement,
depuis Mitrovica, repoussant dédaigneusement sa proposition.

 

L’image est dévastatrice, le symbole, terrible. Sans compter qu’en tentant de ménager tout le monde, une
nouvelle fois, François Hollande a fait l’unanimité contre lui. Les uns lui reprochent d’avoir essayé de transiger
avec une gamine, les autres d’avoir choisi une solution inhumaine en la coupant de sa famille…

 

Du point de vue de l’image présidentielle, c’est un naufrage.

 

 

 

« Je pense que ce n’était pas à moi de parler »

 

Quelques semaines plus tard, François Hollande va tenter, devant nous, de justifier cette séquence
cataclysmique. D’une façon formidablement révélatrice, d’ailleurs, qui en dit long sur la double incapacité qui aura
été la sienne, tout au long de son mandat, à créer un authentique lien avec les Français et à définir sa conception
du rôle de président de la Républiquececi expliquant sans doute cela. Évoquant ce jour-là différents dossiers
délicats à gérer pour l’exécutif, de l’écotaxe à la dégradation de la note de la France par l’agence Standard’s and

 

Poors, il constate, pour le déplorer, qu’« à chaque fois, on évoque la responsabilité du président de la République
».

 

Comme s’il découvrait les travers du système présidentiel…

 

Et le chef de l’État d’enchaîner : « L’affaire Leonarda est un autre exemple, c’est-à-dire que ceux qui disent “mais
pourquoi François Hollande a parlé” étaient les mêmes qui me demandaient de le faire ! Imaginons que Valls ait
parlé à ma place, il aurait dit la même chose que moi, mais alors on aurait dit : “Oui, mais ça, c’est la position de
Valls. Qu’en pense le président, est-il vraiment d’accord ?” Donc je pense que ce n’était pas à moi de parler, mais
si je ne l’avais pas fait, on m’aurait reproché mon silence. Rétrospectivement, il valait mieux ne pas intervenir,
j’aurais à le refaire, je ne suis pas sûr que je le ferais de la même manière. » Devant nous, il paraît cogiter à
haute voix : « Vous, les journalistes, dites vousmêmes : le président, il faut qu’il tranche. Bon, on tranche… »

 

« On » plutôt que « je », car l’idée d’accepter de faire revenir dans l’Hexagone la seule Leonarda émanait,
semble-t-il, de son ministre de l’Intérieur. « Oui, confirme-t-il. Valls a dit : “Il faut trouver une solution pour la
jeune fille.” Je lui ai dit : “Qu’est-ce qu’on peut faire pour elle ?” Lui, il avait plusieurs hypothèses. La première, la
scolariser dans un établissement, là-bas au Kosovo. Deuxièmement, lui permettre d’avoir un accompagnement
personnel si elle ne veut pas aller à l’école française, qui est assez loin de chez elle. Et puis, autre solution, la
faire revenir seule, comme avec une bourse scolaire… Tout le monde a dit : “Oh la la, quand même, on va
l’enlever de sa famille !” Mais enfin, ça arrive constamment ! Pour les joueurs de foot, qui partent dans les
centres de formation, à 14-15 ans… Et les pensionnaires, français, hein ? Quand on a été pensionnaire, on a été
séparé de ses parents, quelquefois pendant un an ou deux. »

 

Comme requinqué par ses propres arguments, il tente de positiver et de nous (se ?) convaincre que, si raté il y a
eu, il ne saurait lui être imputable, dans l’une de ces séances d’autopersuasion dont il a le secret. « Bon, est-ce
qu’il y a des mouvements de jeunes, finalement ? Non. Leonarda, c’est terminé, balaye-t-il. Ce qui n’a pas
fonctionné, dans cette histoire, c’est qu’il y a eu une polémique à l’intérieur de la gauche… C’est une histoire
sortie par le PS. » On le ramène tout de même à son intervention télévisée pour le moins malheureuse : « Mais, à
l’arrivée, vous vous trouvez à discuter avec une gamine kosovare. »

 

Dépité, il bafouille : « Je n’ai pas… non, mais… » On insiste : « Ça a été vécu comme ça. »

 

« Oui, ça a été vécu comme ça, finit-il par concéder. Mais je n’ai discuté avec personne, ce sont les chaînes
d’information… » Hollande ajoute qu’avec le recul il aurait dû « laisser Valls régler ce truc, ce qui aurait été la
meilleure des solutions ». À l’en croire, son ministre de l’Intérieur, justement, aurait sa part de responsabilité
dans ce loupé : « Mais comme mon intervention venait après l’affaire des Roms ça a tendu… L’histoire Leonarda,
sans la phrase de Valls sur les Roms, serait sans doute mieux passée. » Le 25 septembre 2013, sur France Inter,
Manuel Valls avait évoqué l’impossibilité pour le pays, sauf pour « quelques familles », d’intégrer les Roms, dont
les « modes de vie extrêmement différents des nôtres » entreraient « en confrontation » avec les populations
voisines. Ces propos avaient suscité un concert d’indignation à gauche.

 

Sur le fond pourtant, le chef de l’État est exactement sur la même ligne que son ministre : « On a des éléments
sur les faits délictueux qui sont quand même commis, je ne dis pas majoritairement, mais enfin avec une
présence très forte de noms à consonance roumaine… Alors, ce n’est pas que les Roms, c’est des populations
roumaines, bulgares, kosovares, etc. De la même manière que les élus de gauche, du PC, en Seine-Saint-Denis,
s’ils ne le disent pas publiquement, viennent tous voir Valls en disant : “Faut nous débarrasser, c’est pas possible,
ça va exploser”, etc. Donc je n’ai pas de doute du tout sur le fait qu’il faille évacuer, expulser, traiter, insérer
quand c’est possible, mais ce n’est pas toujours le cas des populations en cause, qui ne veulent pas… On a plein
d’exemples de gens à qui on propose des logements - au détriment d’autres, quand même - et qui disent : “Non,
non, c’est tout le monde ou personne.” » Valls aurait donc eu le tort de dire tout haut ce que Hollande pense tout
bas.

 

Autre reproche fait à son ministre, un communiqué, publié le 15 octobre, dans lequel Valls justifiait l’expulsion. «
Valls n’aurait pas dû faire un communiqué de défense tout de suite, il empêchait tout mouvement », regrette le
chef de l’État. Enfin, derniers coupables à ses yeux - ce sera une constante dans son discours tout au long de nos
presque cinq années d’entretiens -, les médias, et singulièrement les chaînes d’info en continu, coupables de
traquer l’information spectaculaire, de diffuser et rediffuser, en boucle, jusqu’à l’écœurement, les mêmes images,
de monter en épingle des histoires qui, à ses yeux, ne mériteraient pas une telle médiatisation…

 

« Dans l’histoire Leonarda, il y a toutes les chaînes qui sont là, déplore-t-il. Avant, on virait quelqu’un, on n’allait
pas le retrouver au Kosovo ! Maintenant, on le retrouve au Kosovo, donc ça fait un événement. Aujourd’hui, dans
la société de l’information, le tweet, la chaîne d’information… Tout ça fait masse. »

 

Tous fautifs. Sauf lui.

 

 

Sur le sujet de l’information sans fin, François Hollande est intarissable. Si l’on suit bien son raisonnement, c’est
donc moins

 

sa communication qui serait en cause que ceux qui sont supposés la relayer. « Les chaînes d’info, c’est terrible »,
nous lâchera-t-il un jour, volant même au secours de l’ex-conseiller de Nicolas Sarkozy, le très droitier Patrick
Buisson, pourchassé par la justice… et les médias. « C’est comme ce qu’avait fait une chaîne d’info en
poursuivant Buisson… C’est monstrueux… »

 

 

 

« Enfin, on est chez les fous, quoi ! »

 

Autre exemple emblématique à ses yeux, le coup de force de membres de la Confédération paysanne qui avaient,
en mai 2014, retenu quelques heures à la préfecture de Rodez son conseiller agriculture, alors que lui-me était
en visite dans la ville.

 

Événement qui, selon lui, aurait été dramatisé à l’excès par les médias. « Le conseiller était dans une pièce à la
préfecture, et puis il discute avec les types de la Confédération paysanne qui lui disent : on va attendre un peu…
C’est à la préfecture ! Il n’y a qu’un mot à dire, on envoie trois flics contre quatre types de la Confédération
paysanne et c’est réglé ! Et pour les chaînes d’info [il rit], c’est, quasiment, une prise d’otage… Enfin, on est chez
les fous, quoi ! C’est terrible. C’est terrible parce que aucun déplacement ne peut se faire. »

 

C’est un énorme souci pour François Hollande, qui avait bâti sa campagne électorale de 2012 autour de ses «
déambulations », en toute liberté, un peu partout en France, quand Sarkozy verrouillait chacune de ses
apparitions. Il espérait pouvoir les perpétuer, une fois installé à l’Élysée. Ces fameux déplacements présidentiels,
sur le terrain, ce sont les espaces réservés de la communication du chef de l’État. Leur but ? Créer une image
publique, prémâchée, agencée au millimètre, mettant en scène un homme simple, à l’aise au milieu de ses
concitoyens.

 

Or les bravos ont rapidement cédé le pas aux quolibets.

 

Mais pour François Hollande encore une fois, si nombre de ses sorties au contact du « pays réel » ont parfois été
émaillées de sifflets, injures et autres incidents, les médias, surtout les télés, y seraient pour beaucoup. « Par
exemple, nous explique-t-il en juin 2014, j’étais en déplacement en Normandie, où il y avait une ambiance
formidable. Il y avait quand même une bonne femme, mais pas méchante, pour me dire : “Ah, moi j’ai voté pour
vous, mais l’emploi…” Et là, je me suis dit : s’il y a une chaîne d’info, j’y ai droit !… Il suffit d’un type pour crier :
“Démission ! - il y en a toujours un… Et ça fait le tour des télés. »

 

Il dira encore : « Il suffit qu’il y en ait un qui gueule pour faire la une. Quand il n’y a pas la presse, les gens ne
gueulent pas, et sinon, la presse ne restitue pas. Dès que les gens voient une caméra, ce n’est pas pareil… »

 

Faire porter la responsabilité de l’impopularité de François Hollande aux seules chaînes de télévision serait
totalement ridicule, lui-même s’y risque d’ailleurs du bout des lèvres.

 

Toutefois, le fait que de minuscules incidents aient parfois été amplifiés de manière déraisonnable n’est pas
discutable. La force de l’image. L’entêtant refrain des mots prononcés haut et fort, à l’emporte-pièce. La caméra
aime l’anonyme, le citoyen qui s’en prend aux puissants. Quelques sifflets lors d’une visite sont hyper-médiatisés,
mais si celle-ci se passe sans la moindre anicroche, cela ne sera pas mentionné.

 

Un exemple, puisé aux meilleures sources. Le hasard a voulu que le chef de l’État, au cours de l’été 2015, se
rende pour une inauguration dans un petit village de Savoie, Le Châtelard-en-Bauges, où l’un de nous deux
séjournait en vacances. Amusés, nous nous sommes glissés, incognito, dans la foule. Sur des terres pourtant très
à droite, l’accueil réservé au président fut plutôt chaleureux, au point que le cortège présidentiel s’ébranla, au
terme de la visite, sous les applaudissements des habitants présents. Ce qui ne fut pas relevé…

 

Cela restera sans doute le grand drame de François Hollande durant ce quinquennat : avoir atteint des sommets
historiques d’impopularité alors que tous ceux qui l’ont rencontré un jour en tête à tête louent son accessibilité,
sa grande capacité d’écoute.

 

Cette contradiction nous est apparue de manière flagrante un soir de décembre 2013. Afin de le « tester » dans
une confrontation directe avec des Français, nous avions eu l’idée d’organiser une rencontre, sous forme de
buffet, entre lui et une vingtaine de personnes. Des « vrais gens », comme l’on dit. La plupart étaient de

 

sensibilité de gauche, fort déçus, déjà, par l’exécutif, et venus avec des questions plutôt dérangeantes. En
quelques heures, sous les yeux de Valérie Trierweiler, ils étaient dévorés à la sauce hollandaise.

 

Souriant et décontracté, souvent incollable sur le fond, concédant au coup par coup quelques erreurs de son
gouvernement, mais seulement pour mieux mettre en valeur ses réussites, il retourna son auditoire avec
maestria, tenant un discours volontariste, en particulier sur le chômage. Au passage, évoquant sa stratégie de
communication, il fit cet aveu : « Il faut imposer un objectif, même s’il n’est pas atteint. »

 

Un vrai slogan hollandais…

 

Reste à comprendre pourquoi cet homme si à l’aise et persuasif en petit comité semble guindé et fuyant lorsqu’il
s’adresse au plus grand nombre.

 

de deux mois auparavant, le 31 octobre 2013, nous avions justement abordé avec Manuel Valls les difficultés
éprouvées par le chef de l’État à communiquer, son incapacité chronique à fendre l’armure, bref, son rapport
compliqué aux Français : « Il a effectivement un vrai problème de communication, ce qui est rageant quand on
voit à quel point il est excellent en tête à tête », avait regretté le futur Premier ministre. Déjà, en mai 2013,
Manuel Valls, qui sait de quoi il parle puisqu’il fut le directeur de la communication du candidat Hollande en 2012,
avait identifié le problème devant nous : « Je lui dis qu’il doit être mieux entouré, il me répond : “Oui, mais qui ?”
Il faut changer beaucoup de choses à l’Élysée, en communication, en gestion des affaires… Sérillon [Claude
Sérillon, éphémère conseiller en communication à l’Élysée], le président ne vous le dira pas, mais il fait de la com
des années 60. Et Gravel [Christian Gravel, alors conseiller presse] est

 

un exécutant, pas un stratège. Il manque un politique qui fasse de la com, comme moi pendant la campagne »,
avait diagnostiqué Manuel Valls.

 

Au début du mois de janvier 2014, on interroge François Hollande sur ce fossé qui, loin de se réduire, n’allait
cesser de s’accentuer les années suivantes. « Oui, oui, oui, bien sûr, j’ai conscience de ce décalage, attaque-t-il
ce jour-là. Mais à la télévision, soit c’est un discours solennel, et ça ne donne pas beaucoup d’émotions, ni
d’attention, ni d’empathie, ni de compréhension ; soit c’est une interview avec des journalistes, et ça devient trop
pédagogique, trop technique, je parle trop des chiffres. »

 

Devant nous, il se demande si « la meilleure des façons, peut-être, ne serait pas d’inviter des Français, mais à la
télévision, comme Sarkozy l’avait fait. Attendre qu’ils posent des questions, et y répondre… »

 

Exactement le dispositif mis au point pour l’émission Dialogues citoyens du 14 avril 2016, sur France 2. Une
énième tentative de réhabiliter le débat public en contournant le filtre professionnel des journalistes. Comme si le
« participatif » allait restaurer, dans un même élan, l’image brouillée des médias et des politiques, alors qu’il a
souvent au contraire pour effet, au moins en creux, d’accentuer leur délégitimation, et donc de renforcer leur
discrédit.

 

L’émission en tout cas se solde par un échec patent. L’audience n’est pas au rendez-vous, à peine 3,5 millions de
téléspectateurs en prime time. Le contenu est décevant, les commentaires de la presse, négatifs.

 

Au moins en reste-t-il le « ça va mieux », martelé à cette occasion. Mais la discussion avec les Français s’est
révélée monotone, sans surprise…

 

 

 

« J’ai tendance, moi, à parler aux journalistes pour les journalistes »

 

« Il n’y avait aucune annonce, c’était hors actualité, justifie Hollande, il n’y avait pas de curiosité très grande, il
n’y avait pas d’annonce à faire. Mais si je voulais faire de l’audience, il fallait soit refaire un journal télévisé avec
les deux chaînes, soit aller sur TF1, qui fait sur ces émissions deux millions de plus que France 2. » Les
commentaires négatifs ? « Ça n’a rien à voir avec l’émission. La presse dans cette période-là avait décidé d’être
mauvaise. » Le souci est que « cette période-là » aura duré cinq ans.

 

Il sait pourtant le pouvoir des images, même s’il ne déclenche pas de réflexe de curiosité chez les
téléspectateurs, à la différence d’un Sarkozy par exemple. « Les vœux, dit-il, même si c’est moins regardé
qu’avant, c’est quand même dix millions de personnes. Mais si je me fais interroger par un journaliste, au bout
d’un certain temps, on n’écoute plus. Parce que les questions sont : “Vous allez garder le Premier ministre ? Et le
gaz de schiste ? Le nucléaire ?…” Enfin, bref, ce sont toujours les mêmes questions qu’on me pose. Ce sont des
journalistes qui parlent aux journalistes. Et j’ai tendance, moi, à parler AUX journalistes POUR les journalistes. Or,

 

il faut parler aux Français. Ce n’est pas la même chose… »

 

Comme souvent, François Hollande analyse avec lucidité les difficultés qu’il rencontre, mais éprouve toutes les
peines à les résoudre… « La presse, dit-il, me parle de ce que j’ai peut-être envie de lui dire, mais ce n’est pas ce
que les Français ont envie d’entendre. Et deuxièmement, il faut avoir un langage plus simple. Mais on ne peut
pas non plus être dans un discours purement rationnel, purement pédagogique… C’est vrai qu’il faut une relation
plus personnelle. Parce que ce qui me frappe, c’est que les Français me connaissent peu. »

 

En effet, mais est-ce bien surprenant s’agissant d’un homme obsédé par le cloisonnement, rétif à toute exhibition
? Dans un très intéressant entretien accordé le 30 septembre 2013 au Monde, Denis Pingaud, auteur de
L’Homme sans com, avança une explication : « François Hollande considère que la communication politique est
avant tout explication, d’où l’insistance permanente sur la nécessité de faire la “pédagogie” des décisions prises.
En se bornant à considérer qu’elle n’est qu’affaire d’explication, François Hollande oublie que la communication
est avant tout affaire de relation. Or, cette relation-là, le président a beaucoup de mal à la tisser. »

 

Au terme du quinquennat, le constat vaut toujours… Encore plus frappant, Hollande a décidé depuis de
rencontrer Pingaud, puis recueilli ses conseils.

 

Pour mieux s’abstenir de les mettre en pratique ?

 

François Hollande a pourtant pris des initiatives, tenté des coups. Non payants, pour la plupart. Il est ainsi le
premier président à avoir tant joué la carte de la transparence, à l’Élysée, en permettant le tournage sur place de
documentaires télé au long cours.

 

Initiative louable, mais à l’arrivée contre-productive.

 

28 septembre 2015, France 3 diffuse Un temps de président, d’Yves Jeuland. Le réalisateur a obtenu
l’autorisation de filmer, six mois durant, le président de la République « au plus près ». Pour François Hollande, le
résultat, en termes d’image, n’est pas loin d’être désastreux. Dans le documentaire, il apparaît comme un
personnage désincarné, sous la coupe - quel paradoxe - de son communicant, Gaspard Gantzer, en fait la vraie
vedette du film… Deux semaines après sa diffusion, François Hollande nous fait cet aveu : « On dit : c’est un film
sur Gaspard. Mais comme il n’arrivait pas à me filmer moi, il n’a que Gaspard ! » Plus généralement, il juge que le
réalisateur « semble avoir été fasciné par le lieu, et du coup n’a pas forcément eu la curiosité de regarder ce qui
s’y passait vraiment ». « C’est la règle dans ce genre de films, comme il n’y a aucune réunion qui est montrée,
aucune décision… Mais c’est de ma faute. Donc, comme il n’y a pas de scène où il y a de la décision, de la
délibération, le film tombe assez rapidement dans l’anecdote. »

 

« Le pouvoir ne se filme pas »

 

Peu à l’avantage du président, le film a aussi eu le don de braquer ses conseillers, ulcérés de voir Gantzer
prendre toute la lumière. « C’est vrai qu’ils étaient en colère. Gaspard lui-même était gêné. Il ne pensait pas qu’il
serait autant à l’écran. Il y a une partie des conseillers qui disent : “Mais alors, nous, on n’existe pas…” Je leur ai
dit : “ Eh bien non, vous n’existez pas, au sens où il n’y avait pas de raison de vous filmer.” Je leur ai dit de n’en
concevoir aucune amertume. Il y a une forme de logique. D’une certaine façon, le film est sur Gantzer, sur
Jouyet, sur ceux qui sont les plus proches. Qui peuventils filmer ? Patrick Rotman [auteur en 2013 d’un
documentaire, Le Pouvoir, consacré aux premiers pas de Hollande à l’Élysée] avait aussi fait des images de
l’Élysée. Les lieux de pouvoir se filment, les ambiances de pouvoir se filment, les Conseils de ministres, les
réunions, oui… Mais le pouvoir lui-même ne se filme pas, parce que le pouvoir, c’est tellement intime… Une prise
de décision, ça ne se filme pas. »

 

« Mais pourquoi acceptez-vous, alors ? ! » s’exclame-t-on, ce soir d’octobre 2015.

 

« Je pense que ça peut me servir, ça devrait, normalement. Enfin, je l’espérais. Mais aussi pour des raisons de
transparence. Quand vous-mêmes vous venez me voir la première fois, vous n’êtes pas sur un projet de livre sur
le quinquennat, vous êtes sur l’idée de raconter les cent jours. Et de quoi vous vous apercevez ? C’est que c’est
vain. Vous auriez eu une caméra, cela aurait été la même chose. Qu’est-ce qu’on voit ? Des scènes… Au début on
se dit, tiens, on va voir ce qui se passe. C’est juste pas possible. Vous ne pouvez pas “entrer”… »

 

Il revient sur le film de Jeuland, et sur deux passages qui ont marqué l’opinion. La caméra le filme, ainsi, avec
Manuel Valls, en train de « briefer » comme une enfant la nouvelle ministre de la Culture, Fleur Pellerin.

 

« La scène où je parle avec Fleur Pellerin, c’est celle qui reste du film, alors que ça n’a aucun intérêt, déplore-t-il.
À ce moment-là, je ne savais pas qu’il enregistrait. Cela dit, sur le fond, ce que je dis ne me gêne pas, “va voir

 

Jack Lang”, “il faut que tu te tapes des spectacles”, “les artistes veulent être aimés”, tout ça, je l’ai dit et je le
pense. Quand on est ministre de la Culture c’est comme quand on est ministre des Sports, il faut dire aux sportifs
qu’on les aime… » Autre séquence forte, quand, dans sa voiture, il parcourt tranquillement la presse, tandis qu’en
fond sonore la radio évoque la sortie du livre de son ex-compagne Valérie Trierweiler, dans lequel elle l’éreinte
violemment. Cette scène, il la trouve « un peu malhonnête » : « C’est un montage, car à ce moment-là, je
n’écoutais pas la radio. Je connaissais la nouvelle, mais je n’écoutais pas la radio. Je lui ai dit. Jeuland quand il
me filme, il ne sait même pas forcément ce qu’il se passe. Bon, la scène ne me gêne pas, on se dit : tiens
finalement, François Hollande il est stoïque ! En même temps, je n’aurais pas crié dans la voiture ! »

 

« Il n’a pas voulu faire mal, Jeuland, il n’avait aucune mauvaise intention, mais son film ne me rend pas justice,
conclut le chef de l’État. Il y a quand même des gens que ça intéresse, les palais officiels, les histoires de pouvoir,
le film a été quand même regardé. Mais ce qui en ressort, à mon avis ? Rien… »

 

On récapitule : des déplacements ratés, des interviews sans aspérité, des reportages superficiels. Et pour
couronner l’ensemble, des discours officiels qui ne rencontrent pas plus d’écho…

 

Hormis, sans doute, au moment des attentats de 2015, jamais le président n’aura su véritablement renouer avec
le lyrisme du candidat, incarné lors du fameux meeting du Bourget en janvier 2012. Cette incapacité à frapper
l’opinion est probablement l’une des raisons majeures de l’indifférence puis du rejet suscités par François
Hollande. Le chef de l’État aura retrouvé le souffle du candidat en toute fin de mandat, à l’occasion du discours
prononcé salle Wagram, le 8 septembre 2016. Tard, bien trop tard…

 

Au tout début du mois de janvier 2014, alors qu’il vient d’annoncer, lors de ses vœux pour la nouvelle année, la
création d’un « pacte de responsabilité » pour les entreprises, véritable tournant de son quinquennat, nous
l’avons justement questionné sur la façon dont il élaborait ces discours.

 

« Il se trouve que j’étais parti en Arabie saoudite pendant deux jours (il y séjourna les 29 et 30 décembre 2013),
donc j’avais demandé que ceux qui avaient des idées me passent des choses. Et puis quand je suis revenu, j’ai
écrit mon texte dans l’avion qui me ramenait de Riyad. Et je l’ai fini le matin même du 31… »

 

Le rôle de ses conseillers serait mineur. Pas étonnant, François Hollande déteste déléguer autant qu’il aime
compartimenter : « Ils me donnent quelques notes. Mais, par exemple, sur le “pacte”, c’est moi qui ai écrit ce
terme. » Restait à trouver un lieu. Il raconte : « Avant que je ne parte pour l’Arabie saoudite, j’ai dit : “Où on fait
les vœux ?” Première solution, les faire derrière le bureau, ce qui était la tradition… »

 

C’est encore lui qui va trouver « sa » solution. En se référant au passé, comme toujours. Il désigne ainsi, devant
nous, un épais ouvrage posé sur une petite table et traitant de la cérémonie des vœux sous la VeRépublique. «
J’ai potassé ça, c’était intéressant ! » dit-il en souriant.

 

Il énumère : « Sarkozy l’a fait une fois derrière le bureau. Chirac, une ou deux fois, puis après l’avait fait debout.
Mitterrand l’a toujours fait derrière le bureau. Donc, c’était une hypothèse, mais je me suis dit : ça va être un peu
bizarre que les Français me voient d’un seul coup derrière un bureau, comme si je voulais montrer que j’étais au
travail. Donc je me suis dit, non, faut le faire debout… Et après, où le faire ? Finalement je l’ai fait dans le studio
de l’Élysée. Je l’ai enregistré à 18 heures. »

 

références à ses prédécesseurs, constantes chez lui, ne doivent rien au hasard. « L’idée, c’était de connaître le
rite. En fait, ces vœux, ils sont souvent assez courts. D’autre part, je me suis aperçu que c’était très répétitif
d’une année sur l’autre. Je ne parle pas simplement des mots employés. Par exemple, sur les gens qui sont seuls,
les soldats, l’outre-mer,

 

les personnes âgées, etc. »

 

Il s’amuse en évoquant ces passages obligés, ces figures imposées de la politique. « Et c’est souvent presque la
même architecture : “On a traversé une année difficile, mais on va gagner la suivante.” C’est presque tragique de
banalité ! Tenez, prenez Mitterrand en 82, donc c’est un an après le changement… » Il s’interrompt, plonge dans
le livre et, triomphalement, exhume cette phrase de Mitterrand : « Nous venons de vivre une année difficile… »

 

Il rit, de nouveau : « 82 ! Ah, ah, ah ! » Il feuillette encore l’ouvrage : « Et Sarko ! Je le cite : “Pour tous les
Français, cette année a été difficile…” »

 

Redevenu sérieux, il poursuit : « Donc quand on voit ça, si je fais la même chose, “ça a été difficile mais ça ira
mieux demain”, c’est assez convenu. Donc je me suis dit, d’autant que je ne m’étais pas exprimé depuis un
certain temps, je vais transformer les vœux en une annonce. Ce qui est très très rare. »

 

 

Plutôt satisfait de lui, il relève que ses vœux pour 2014 ont « surpris les journalistes, parce qu’il y avait quelque
chose ». C’est du reste un fait récurrent : après chacune de ses interventions publiques, qu’il s’agisse d’un grand
discours, d’une déclaration solennelle ou d’une interview, dont peu pourtant ont marqué les esprits, il considère
systématiquement avoir réussi l’exercice. La cérémonie d’hommage à Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle
Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay, au Panthéon, le 27 mai 2015, en est une autre illustration. Un discours
impeccable, mais qui ne restera pas dans les mémoires. Il assure l’avoir rédigé lui-même, comme (presque)
toujours. À quoi sert alors son armée de collaborateurs, par exemple l’écrivain Pierre-Louis Basse, conseiller
présidentiel aux « grands événements » ? « Pierre-Louis Basse, c’était à la Pierre-Louis Basse, il y avait du talent,
mais ça ne collait pas, sauf la première phrase qui est de lui. “Aujourd’hui la France a rendez-vous avec le
meilleur d’elle-même”, c’est de lui », révèle-t-il.

 

 

 

« Le slogan présidentiel n’existe pas »

 

Ses collaborateurs osent-ils vraiment lui dire ce qu’ils pensent de sa communication ?

 

« Oui, je n’ai aucun doute là-dessus, assure-t-il. Gaspard le fait. Jouyet le fait librement, même si quelquefois
c’est avec la réserve de l’ami. Un ami vous dit, mais ne vous dit pas tout, pour ne pas vous blesser. Mes enfants
le font. Thomas le fait : “Tu as été bien, pas bien…” »

 

De fait, ce discours du 27 mai 2015 gagne à être relu : il était incontestablement d’une grande qualité. Pourtant,
il n’a pas marqué. Lors de la campagne 2012, François Hollande était parvenu à trouver ce rythme oratoire, à
frapper son auditoire par des phrases-chocs…

 

« Les discours de campagne marquent plus, explique-t-il. Mais, à l’image du “changement c’est maintenant”, ce
sont d’abord des slogans. Or, le slogan présidentiel n’existe pas. C’est en meeting qu’on se souvient des phrases.
Ou dans des moments de tension. De toute façon, la phrase, il faut essayer de l’imposer, mais il ne faut pas
tomber dans la formule. Ou dans l’artifice de communication. Je sais très bien quel type de phrases peuvent être
reprises. La phrase, pour qu’elle soit reprise, est toujours, d’une certaine façon, une violence. Une attaque. »

 

Il ne souhaite pas sous-traiter la fabrication du texte. Embaucher des spécialistes, des artisans du mot. « C’est
vrai qu’aux États-Unis, ou en Angleterre, il y a des communicants, mais moi, je ne fais pas comme ça. » En
réalité, et peut-être est-ce finalement la source du problème, François Hollande n’attache pas une grande
importance à sa communication. « Ce n’est pas parce qu’il y aurait une com défectueuse - la mienne peut être
meilleure, j’en conviens qu’il y aurait de l’impopularité, assure-t-il. C’est parce que la politique menée n’a pas les
résultats qui sont espérés par les Français. L’idée qu’avec une bonne com on peut avoir une bonne popularité,
c’est illusoire. On peut mettre un beau décor, si la marchandise est toujours la même, ça ne change rien,
absolument rien. Ce qui est le plus important, c’est la politique, pas la communication. »

 

Pourtant, lorsqu’en 2016 les résultats économiques ont commencé à s’améliorer, ils n’ont pas eu le moindre effet
positif sur sa popularité.

 

Le mal était donc beaucoup plus profond, et donc plus inquiétant, car lié à sa personnalité, tout simplement. En
jouant, avec les médias, la carte de la transparence, Hollande n’a fait que souligner la sienne. Quoi qu’il fasse,
quoi qu’il dise, François Hollande « n’imprime pas », comme un fantôme dont on ne pourrait fixer l’image. Le
président inaudible est aussi l’homme invisible.

 

 

 

 

 

Le journaliste

 

Il n’est de véritable déception que de ce qu’on aime.
Georges Bernanos

 

Vous voulez énerver François Hollande ? Parlez-lui du Monde.

 

 

Ça marche à tous les coups.

 

Un jour où il se plaignait une nouvelle fois d’un article publié dans notre quotidien, on lui fit observer que,
décidément, il semblait en vouloir à notre journal.

 

« Oui », approuva-t-il.

 

« Mais c’est parce que vous lisez beaucoup Le Monde ! » s’exclama-t-on. Retrouvant le sourire, il lâcha : « Oui,
c’est vrai, je devrais arrêter ! »

 

Le chef de l’État et la presse, c’est l’histoire d’une passion déçue, d’une liaison inaboutie, d’un malentendu, aussi.
Considéré depuis près de trente ans comme le meilleur ami des journalistes dans la classe politique, Hollande a
pensé que son mandat serait chroniqué à l’aune de ces rapports longtemps idylliques. C’est tout le contraire qui
s’est produit… Depuis toujours, François Hollande est indéfectiblement « accro » aux médias, à la presse écrite
en général - et au Monde en particulier. Quotidiens, hebdomadaires, publications spécialisées ou généralistes… Il
lit, ou plutôt dévore tout. Il se lève la nuit pour suivre les flux d’actualité sur son téléphone portable, réveillé par
les « alertes » des agences de presse. Fidèle à ses habitudes estudiantines, il emporte avec lui, en vacances, les
articles qu’il n’a pas eu le temps de lire. Il est d’hier et d’aujourd’hui.

 

Ne dit-il pas « papier » au lieu d’« article », comme tout journaliste de l’ancien temps, celui d’avant le numérique
? Il ne s’intéresse pas seulement à leur contenu, mais à leurs auteurs, aussi, dont il connaît le caractère et suit la
carrière : le microcosme médiatique n’a aucun secret pour lui.

 

 

 

« La presse de droite soutient la droite, mais la presse de gauche ne
soutient pas la gauche »

 

Chroniqueur économique pour Le Matin au mitan des années 80, il aurait fait, à n’en pas douter, un remarquable
journaliste. Nous avons souvent été frappés, au cours de nos rencontres, par sa propension à analyser les
événements à la manière d’un journaliste. Bien entendu, son regard sur cette profession qui au fond le fascine
est tout sauf objectif : François Hollande reproche aux médias - et principalement au Monde - de ne pas mettre
assez en valeur ses réussites, d’exagérer ses échecs et d’être en revanche trop indulgents avec ses adversaires.

 

Exactement ce que clamait Nicolas Sarkozy lorsqu’il était à l’Élysée…

 

Un jour, le président nous a confié son amertume, fruit d’une désillusion quasi sentimentale, en tentant de
positiver : « La presse de droite soutient la droite, mais la presse de gauche ne soutient pas la gauche. À la
limite, c’est peut-être l’honneur de la gauche, on pourrait même en tirer gloire et avantage. L’honneur de la
gauche, ce n’est pas de demander qu’on ait une presse qui nous soutienne. »

 

Oui, enfin, si ça ne tenait qu’à lui… Il n’aurait pas refusé un petit coup de pouce médiatique. Il aurait
trouvé juste que Le Monde, plutôt classé au centre gauche, salue régulièrement, au moins à travers ses
éditoriaux, son action réformatrice. Or,
très peu d’articles trouvent grâce aux yeux de ce lecteur compulsif et intransigeant. Comme ce jour de
juillet 2014, où il qualifie de « scandaleux » un éditorial de notre journal dénonçant « l’aveu d’impuissance du
gouvernement », réduit à interdire deux manifestations pro-palestiniennes afin d’éviter des incidents. « Le journal
devrait dire : “Oui, il y a un État de droit.” C’est la gauche, quand même… », nous lança-t-il. L’intonation de sa
voix trahissait en réalité moins du mécontentement que de la déception.

 

Pourtant, François Hollande n’a pas ménagé ses efforts pour soigner son image auprès des médias : jamais un
président de la République n’aura été aussi « accueillant ». Dessinateurs de presse, chroniqueurs politiques,
photographes… Sans compter que, au grand désespoir de ses collaborateurs les plus proches, François Hollande
continue d’échanger par textos avec de nombreux journalistes, qu’il convie par ailleurs régulièrement à l’Élysée
pour des entretiens informels. Son numéro de téléphone portable, qu’il a tenu à conserver lors de son arrivée à
l’Élysée, est le secret le moins bien gardé de la République.

 

Dès le 7 juin 2012, Aquilino Morelle, alors son conseiller en communication, nous avait confié, dans son nouveau
bureau élyséen : « Avec les journalistes, il ne peut pas changer ! Il continue à faire du off. Mardi, je recevais trois
journalistes du Figaro. Hollande les voit dans le vestibule. Il leur lance : “Qu’est-ce que vous faites là ? Mais
entrez !” Panique chez les gardes et les huissiers ! Et donc, ensuite, il a fait du off pendant dix minutes. Les
journalistes n’en revenaient pas, ils étaient ravis. Je lui ai dit : “Mais tu me prends mon boulot !” Il a toujours été
et sera toujours comme ça… » « Je sais qu’il continue à voir les journalistes, il adore ça, abonde Stéphane Le Foll

 

devant nous, en juillet 2012. Il aurait d’ailleurs été un très grand journaliste politique. C’est un truc qu’il a en lui.
»

 

François Hollande, qui a toujours considéré être son meilleur attaché de presse, n’a pas été franchement
récompensé de son hyper-accessibilité, c’est même tout le contraire, puisque au « Sarko bashing » a succédé un
« Hollande bashing » d’une intensité peut-être supérieure encore. Symbole à ses yeux de cette transparence dont
il s’est fait le chantre, l’opération « portes ouvertes à l’Élysée », dont cet ouvrage est d’ailleurs l’une des
nombreuses illustrations, se sera en effet révélée globalement inefficace, voire contre-productive.

 

Combien de fois l’aura-t-on entendu pester contre tel ou tel confrère coupable d’avoir déformé ses propos ou de
l’avoir cité sans son autorisation ? Sans pour autant en tirer la moindre conséquence, puisqu’il continua à recevoir
les mêmes journalistes, en qui il nous disait n’avoir plus confiance ! C’est tout simplement plus fort que lui.

 

Cette communication tous azimuts non maîtrisée s’est souvent retournée contre lui. Les exemples abondent.

 

En septembre 2015, une éditorialiste politique réputée, Françoise Fressoz, journaliste au Monde, publie Le stage
est fini (Albin Michel). « C’est l’histoire d’un homme aimable qui, voulant plaire à chacun, finit par se faire
détester de tous », écrit fort justement notre collègue à propos de son sujet d’enquête. Dans son ouvrage, elle
cite à plusieurs reprises des propos que lui a tenus François Hollande. L’une de ces phrases va faire le « buzz » :
le chef de l’État regrette de ne pas avoir gardé la TVA sociale votée par Nicolas Sarkozy. Cet acte de contrition lui
vaut les critiques de la gauche et l’ironie de la droite. Il s’en veut.

 

« Fressoz était venue me voir, elle mettait la dernière main à son livre, et elle m’a dit : “Est-ce que vous avez des
regrets ?” Je n’ai pas du tout vérifié la phrase qu’elle a rapportée, je ne pensais pas qu’elle la mettrait entre
guillemets », assure François Hollande. Cette déclaration a été interprétée par la presse comme un début de mea
culpa. Comme s’il l’avait préméditée : « C’est drôle. Je suis très heureux qu’on me prête autant de subtilité, alors
que c’est un hasard complet. Ç’aurait été une interview, dont j’aurais décidé du moment et des mots précis, oui,
mais là, je ne savais pas ce qu’elle allait rapporter, je ne savais pas quand allait sortir le livre. Il n’y a aucune
stratégie. J’aime beaucoup l’interprétation que font les journalistes de ce qui est parfois d’une extrême banalité. »

 

 

 

« Les médias peuvent tuer… »

 

Un an auparavant, il nous avait tenu des propos similaires, au moment de la sortie d’un autre livre le concernant,
signé d’une consœur du Journal du dimanche, Cécile Amar, et dans lequel, comme le titre le suggérait (Jusqu’ici
tout va mal, Grasset, 2014), son action n’était pas franchement mise en valeur… On lui demanda s’il ne craignait
pas de diluer sa parole à force de se confier à tant de journalistes, d’autant que le résultat était rarement à son
avantage. Il… abonda dans notre sens. « Ça ne m’apporte pas grand-chose, non, non, c’est vrai, ces livres ne
sont pas très sympathiques. Celui-là est même désagréable ! »

 

Il nous le serine, souvent : « Les médias peuvent tuer… » Mais il ne peut s’en passer, espère toujours convaincre,
séduire. Quitte à le regretter ensuite : « Parfois, je m’en veux de répondre à leurs sollicitations. »

 

Étonnant personnage, décidément.

 

Totalement dépendant d’une presse avec laquelle il entretient des relations à sens unique. Presque
sadomasochiste. François Hollande esclave (consentant) des médias, passionné par le dernier écho du Canard
mais bien en peine de porter une vision à long terme du pays ? Certes réductrice, la thèse est plutôt séduisante,
il faut bien l’admettre. Dans sa dernière interview, publiée par Le Point en juin 2016, Michel Rocard, décédé le 2
juillet 2016, avait émis ce diagnostic implacable : « Le problème de François Hollande, c’est d’être un enfant des
médias. Sa culture et sa tête sont ancrées dans le quotidien. Mais le quotidien n’a à peu près aucune importance.
Pour un politique, un événement est un “bousculement”. S’il est négatif, il faut le corriger. S’il est positif, en tirer
avantage. Tout cela prend du temps. La réponse médiatique, forcément immédiate, n’a donc pas de sens. Cet
excès de dépendance des politiques aux médias est typique de la pratique mitterrandienne, dont François
Hollande est l’un des meilleurs élèves. Or le petit peuple de France n’est pas journaliste. Il sent bien qu’il est
gouverné à court terme et que c’est mauvais. »

 

Et puis, quel paradoxe, celui qui fut longtemps « l’homme qui murmurait à l’oreille des journalistes », distillant
confidences et informations inédites sous le sceau du « off the record », s’est pourtant fait, devant nous, le
contempteur de cette pratique. Sans doute parce qu’il en est lui-même désormais régulièrement victime…

 

« J’en veux à la presse sur les off, nous lance-t-il ainsi un jour. Qu’est-ce qui nous prouve que ce n’est pas

 

inventé ? » Évoquant le recours régulier à des formulations du type, « un visiteur du soir », « un conseiller », «
un proche », etc., ce grand connaisseur des us et coutumes de la presse française s’exclame : « On cite “un ami
du chef de l’État”, mais qui est l’ami ? Dans quelle relation s’inscrit-il ? Quel type de conversation ?… C’est une
méthode de lettre anonyme, ça ! Moi je pense que le off devrait être proscrit. »

 

Sur ce point, on ne risque pas de lui donner tort, même si, de sa part, le propos est savoureux.

 

Inépuisable sur le sujet, il dit encore : « Ce système est devenu poreux, tout le monde parle, avec des citations
anonymes partout, mais on ne sait même plus qui parle en réalité. On écrit : “un conseiller ministériel”… Mais
c’est quoi un conseiller ministériel ? Un conseiller d’un sous-ministre, un collaborateur qui n’est rien, qui ne
connaît rien, qui n’a aucune information, et qui va déverser son truc ? Les journalistes n’enquêtent pas, ils
passent trois coups de téléphone, et après ça donne des propos anonymes, on cite “un collaborateur”, “un
proche”, “un ami”… Mais vous pouvez en trouver plein comme ça ! Ça n’a pas de sens… »

 

Hollande sait de quoi il parle : « Il se trouve qu’en 1983, j’étais directeur du cabinet de Max Gallo (alors
porte-parole du gouvernement Mauroy). J’étais une source excellente des journalistes, j’orientais des papiers. »
Et d’évoquer deux anciens journalistes du Monde qui étaient, selon lui, ses « deux officiers traitants ». « J’avais
30 ans, je n’étais rien dans le dispositif, j’allais à quelques réunions, j’étais juste un peu informé. Mais j’étais
devenu la source, le penseur, “Gorge profonde” ! Je leur faisais un récit, puis je lisais le papier une fois publié, et
là je me disais : “Quand même, c’est moi, j’ai réussi à influer, à donner un sens…” J’imagine Mitterrand lisant
l’article, il devait se dire : “Merde, qui peut nous décrire comme ça, qui, dans mon entourage ?” »

 

« Et après, reprend-il, ça a continué quand j’étais porte-parole du Parti socialiste, puis premier secrétaire (entre
1997 et 2008)… Oui, même premier secrétaire, parce que quand Jospin était à Matignon, de 1997 à 2002, je
nourrissais les papiers. Et aujourd’hui, c’est ça à la puissance n, sauf que c’est malfaisant et que ça donne
n’importe quoi. On ne peut mettre sur le même plan un conseiller ministériel de 30 ans et un Premier ministre ou
un président de la République… »

 

qu’il est lâché, François Hollande est intarissable sur ce thème, qui lui tient à cœur apparemment. Il évoque ses
ministres, plus ou moins bavards avec la presse, décerne les bons et mauvais points : « Sapin ne parle pas, Le
Drian est une tombe, Cazeneuve dit du mal de Mosco en passant… Et il y a ceux qui sont frustrés, Rebsamen, par
frustration, par colère. Et Barto [Bartolone], qui dit du mal de Valls, ça se sent dans les papiers. Les off, on arrive
à les repérer ! »

 

« Pour eux, c’est une incongruité que je sois là »

 

Trop proche puis trop lointain avec les médias, François Hollande n’a pas su perpétuer la relation privilégiée,
quasiment fusionnelle même, qu’il entretenait avec eux jusqu’à son entrée à l’Élysée. On ne compte plus, dans les
journaux, les adjectifs péjoratifs accolés à son action, quand ce n’est pas à sa personnalité : indigent, lâche,
hésitant…

 

« François Hollande est, in fine, victime de la machine médiatique qu’il a lui-même fabriquée », notait en
septembre 2015 le journaliste Bruno Roger-Petit sur le site de Challenges. « De maître des journalistes qu’il était,
cultivant complicité, confidences et confessions, il en est devenu l’esclave », ajoutait notre confrère. Devenu son
propre directeur de communication, le chef de l’État, en multipliant les entretiens plus ou moins informels avec la
presse, a en fait œuvré à sa perte. Cette logorrhée médiatique a largement contribué à la dilution et à la
banalisation de la parole présidentielle, comme en témoigne le très faible écho rencontré par ses confidences
distillées dans une série d’ouvrages parus au cours de l’année 2016.

 

Hollande a sa propre explication. Un jour, évoquant les très nombreux journalistes qu’il connaît depuis des
décennies, il nous lâche : « Pour eux, c’est une incongruité que je sois là… Parce que, d’une certaine façon, eux
sont restés à leur place. Le type qui suit la gauche depuis trente-cinq ans, il se dit : “C’est pas possible que ce
soit François Hollande, que je connaissais il y a trente-cinq ans, qui soit président de la République !” Et du coup,
il n’y a pas de respect. En fait, ce qui est toujours très douloureux à exprimer, c’est que la nature journalistique
n’est pas différente de la nature humaine : à un moment, la gentillesse n’est pas une qualité. »

 

Du coup, il reçoit encore beaucoup de journalistes, mais ne dit plus rien de lui. Personne ne le connaît vraiment,
au fond. Il disserte, analyse jusqu’à plus soif, mais se cache.

 

finitivement seul, en son palais.

 

 

 

 

 

 

Le spectre

 

Gardez le mystère, il vous gardera. Salomon

 

Les mises en bouche sont largement entamées, le corton à parfaite maturité.

 

Nous sommes le 13 mars 2014, et nous dînons à l’Élysée. Rapidement, nous avons acquis la conviction que nos
rendezvous mensuels, dans le bureau présidentiel, ne suffiraient pas. Il nous fallait d’autres moments, plus
intimes, pour « accoucher » notre sujet, si cordial, mais si impénétrable, aussi.

 

Notre obsession ne nous quitte pas. Comprendre Hollande. Entrer dans sa tête. De plus en plus, au-delà de sa
politique, de ses échecs, de ses quelques réussites, nous sommes à l’affût de l’homme caché derrière le
président. Impossible de décrypter une politique sans appréhender les ressorts les plus profonds de celui qui la
conduit.

 

C’est l’aspect le plus complexe de notre enquête, tant Hollande se préserve, sur le plan personnel. Toujours le
même refrain : Hollande, l’être sans affect. Le type qui saurait parler aux autres sans les aimer vraiment. Sans s’y
intéresser.

 

Est-ce seulement vrai ? Un jour, il nous fera cet aveu étonnant : « Pour s’aimer soi-même, il faut avoir le
sentiment que les autres vous aiment. » Bien sûr, il disait cela à propos de la France, mais nous avons bien
compris que c’est de lui-même, aussi, qu’il parlait. S’aime-t-il encore, aujourd’hui ?

 

Nous l’observons, au terme du dîner, se mouvoir dans ses appartements privés. Il déambule dans les couloirs,
emprunte les raccourcis.

 

« Je suis le spectre de l’Élysée », s’amuse-t-il, en châtelain.

 

Troublante sensation d’un retour aux temps napoléoniens, comme si le XXI esiècle avait été relégué derrière les
lourds rideaux d’un rouge ocre. Le temps est figé, au palais. À l’image de l’hôte des lieux, dont l’action a
rapidement été paralysée par une impopularité rédhibitoire. Ici, les murs ornés de tapisseries démesurées
semblent commander aux hommes. À croire que l’Élysée ensorcelle ses occupants, tous frappés du même
symptôme, celui d’un irrépressible éloignement, d’une déconnexion progressive, jusqu’à la catalepsie.

 

François Hollande, pourtant averti de la malédiction, n’échappe pas à ce processus de momification politique.

 

On fait le tour du propriétaire. Un lit king size aux draps immaculés au centre d’une immense chambre, un lustre
signé Philippe Starck, le roi des designers. Et puis une salle de bains, refaite à neuf par le couple Sarkozy.

 

« Quel mauvais goût ! » cingle le chef de l’État.

 

Pas l’ombre d’un désordre dans ces pièces, quand le bureau présidentiel croule en général sous les dossiers,
posés çà et là. « Ce n’est pas très agréable ici, nous dit-il, les travaux n’ont pas été bien faits. » Le temps de
goûter un velouté de cresson, puis un homard, et enfin une tarte Bourdaloue, on le presse de questions.

 

Hollande ne mange pas, il engloutit. Il regarde à peine ce qu’il ingurgite. Tout à sa parole. Le vin, évidemment
d’excellente qualité, subit le même sort. Il le déguste à peine, ne s’attarde pas sur les étiquettes des bouteilles
hors d’âge. Il boit, c’est tout. Raisonnablement, entre deux et trois verres d’alcool maximum, au dîner. Il n’a rien
d’un épicurien, se restaurer est d’abord un acte fonctionnel, chez lui.

 

La politique occupe tous ses propos, monopolise chacune de ses pensées. D’ailleurs, il ne lit jamais de romans,
tout juste s’il feuillette parfois quelques récits historiques… Quand d’autres cherchent à s’évader du réel, lui en
est l’esclave parfaitement consentant.

 

 

 

« Ce qui pèse, c’est de ne pas avoir de vie de famille »

 

 

En fait, il semble totalement imperméable - et pas seulement à la pluie qui a si souvent ponctué ses sorties
publiques durant son mandat…

 

Il en va ainsi des détails matériels. Que l’on soit si souvent venus l’interviewer en jeans, et toujours sans cravate,
par exemple, l’a laissé complètement indifférent - il ne l’a sans doute même jamais remarqué. Et il se défie du
luxe environnant. Le clinquant, très peu pour lui. « Je les vois, les riches. Ils gagnent vingt fois ce que je peux
gagner. Les riches ne parlent que d’argent. »

 

Hollande n’apprécie pas l’étalage. De soi, de ses émotions. De son patrimoine. Les baudruches financières, le
tape-à-l’œil, l’exhibition, très peu pour lui. Il ne se reconnaît pas dans cette époque dont les maîtres sont ceux
qui ne cachent rien, quand lui dissimule tout.

 

Au début de son quinquennat, à l’été 2013, il nous livrera une anecdote étonnante. Un jour, son téléphone
portable sonne. Ne reconnaissant pas le numéro, il ne répond pas. Mais il écoute le message, ensuite. C’est David
Koubbi, l’avocat de Jérôme Kerviel, l’ex-trader de la Société générale à l’origine d’un scandale bancaire sans
précédent. L’avocat souhaiterait voir le chef de l’État intervenir en faveur de son client, condamné par la justice
pour avoir mis en péril la SocGen, après des prises de risques inconsidérées. Maître Koubbi lâche, à la fin de son
monologue : « J’attends votre appel. » Hollande ouvre de grands yeux, semble encore sonné par ce message. «
Je me dis : comment ils osent ? ! Mais qui est ce personnage ? Parce que pour oser… » Outré, il ne termine pas
sa phrase.

 

Il reprend : « Ils ont réussi à emmener Mélenchon sur l’affaire Kerviel », allusion au soutien apporté par le leader
du Parti de gauche à l’ancien salarié de la SocGen. « Ils font de Kerviel un héraut de la classe ouvrière, mais le
type était en réalité un trader de la pire espèce ! » conclut Hollande.

 

Les lieux se vident doucement, en cette fin de soirée. Hollande paraît vraiment détaché de cette opulence
républicaine, apparente. Ce n’est pas une posture, ou alors c’est un comédien de très grand talent.

 

Nous arpentons avec lui les couloirs d’un palais désert. La nuit prend possession des lieux, dans un silence
presque lugubre. Seules les horloges marquent encore le temps présent.

 

Il semble si seul.

 

Il dit : « Ce qui pèse, c’est l’âge qui fait ça, c’est de ne pas avoir de vie de famille. J’aimais beaucoup la vie de
famille. C’est important d’avoir les enfants. Mes quatre enfants sont autonomes. Je les vois, mais ce n’est pas
pareil qu’une vie de famille, où vous rentrez le soir, vous avez les enfants, vous discutez… C’est passé. » Et
Valérie Trierweiler, envolée. Bientôt, il y aura Julie Gayet, la belle inconnue de l’Élysée, si discrète, occupante des
lieux mais à temps très partiel. Car il en est « convaincu » : « Il n’est pas possible d’avoir une vie privée à
l’Élysée. »

 

Il nous raccompagne. Il fait beau, nous voici sur le perron du Château. Il ne semble pas pressé que nous
partions.

 

Et l’on s’interroge, bien sûr, en faisant crisser, sous nos Doc Martens, le gravier de la cour de l’Élysée. Qu’a-t-on
appris sur lui de nouveau, finalement ? Il nous a fait quelques confidences, tout de même. C’était instructif. Mais
beaucoup moins que ce qu’il ne nous a pas dit et que l’on a deviné.

 

Le « spectre » a disparu, derrière nous, remontant à grandes enjambées l’escalier principal du palais présidentiel.
Tellement proche, et si distant.

 

La vraie première biographie de François Hollande date de 2005. Signée par François Bachy, elle s’intitule
L’Énigme (Plon). Pas un grand succès de librairie, car à l’époque Hollande n’intéresse pas grand monde, même s’il
tient le PS d’une main de velours depuis huit ans. Mais le titre de l’ouvrage, déjà, annonce la couleur.

 

Le mystère.

 

Depuis, le journaliste de L’Obs Serge Raffy a lui aussi relaté son parcours, brillamment, dans François
Hollande, itinéraire secret (Fayard, 2012).

 

Mais il manque toujours quelque chose, à nos yeux. Comme la pièce essentielle d’un puzzle.

 

 

 

 

« Moi, je pense qu’il n’y a pas de mystère Hollande »

 

Le seul parcours d’un homme ne saurait résumer ce qu’il est.

 

Au fait, qu’en dit le principal intéressé ?

 

« Moi je pense qu’il n’y a pas de mystère Hollande. Les gens cherchent quelque chose qui n’existe pas. Soit ils ont
une conception totalement machiavélique du pouvoir, type : “Il nous ensorcelle, il nous entube, etc.” Soit on dit :
“Finalement c’est toujours la même chose, la synthèse, l’équilibre”, bref, le cliché complet, et ça me suit depuis
trente ans. » Le mystère Hollande serait donc qu’il n’y en a pas.

 

On peut recenser une troisième occurrence, c’est la glose à l’infini sur sa capacité de résilience. Il en parle très
bien : « Comment il fait pour tenir, qu’est-ce qui le touche vraiment, quelle est sa part de vie privée, il ne dit
jamais rien sur luimême… », égrène-t-il dans un long soupir. « Depuis très longtemps je suis convaincu, c’est la
dureté d’ailleurs de votre métier, qu’on répète toujours le premier papier qui s’est écrit. »

 

Condamné à perpétuité à une peine de poison ferme : être réduit à son image.

 

Il dit encore : « Parfois, c’est le bon côté : “Rien ne l’atteint, le sang-froid…” De l’autre, c’est : “Il n’a pas de cap,
c’est un pragmatique total, un homme qui n’a pas de convictions… Mitterrand en a été le bénéficiaire comme la
victime. C’était le Florentin, très habile… Alors que Mitterrand avait des convictions plus fortes qu’on ne l’a dit,
une sensibilité plus grande qu’on ne l’a prétendu, il avait des secrets qu’il voulait absolument garder, et que l’on
n’imaginait pas de cette nature. Soit des amitiés, soit des relations, une vie de famille… On ne fait que répéter…
»

 

L’exercice est donc malaisé, car balisé. La sphère médiatique use depuis toujours, à son endroit, des mêmes
clichés, pour partie largement fondés, et lui ne tente pas réellement de se défaire de ces étiquettes. Par
commodité, sans doute. Et puis, à quoi bon lutter, le combat est perdu d’avance. Raison de plus pour pousser le
chef de l’État dans ses retranchements.

 

Pressé de questions, Hollande va consentir à nous parler de lui, beaucoup. Se livrer au-delà de ce qu’il n’a jamais
voulu dire.

 

Mais, avant, nous avions besoin de sonder ses proches, les amis, comme les compagnons de route. Juste
quelques-uns, au gré de nos pérégrinations.

 

Prenez Stéphane Le Foll, qui fut le directeur de son cabinet au Parti socialiste, avant de devenir ministre de
l’Agriculture et porte-parole du gouvernement. Un ami, certes, mais capable d’une totale lucidité. « Il n’aime pas
humilier, il déteste le conflit, estime Le Foll. Du coup, il n’est pas direct, car il n’a pas envie de faire mal. Quand
on arrive dans son bureau, en s’attendant à se faire engueuler, on en sort en se disant : “Ça s’est bien passé,
finalement.” Mais c’est faux ! C’est la complexité de cet homme, qui ne supporte pas le conflit direct, mais est en
fait très déterminé. Il y a un malentendu avec lui. Certes, il est sympa, comme sa mère l’était d’ailleurs, c’était
une assistante sociale, généreuse. Son père, lui, était dur, OAS. Il a fait la synthèse, il s’est construit contre ce
père. »

 

Il se souvient de cette virée, en voiture, au printemps 2012, alors que François Hollande s’apprête à gagner
l’élection présidentielle. Le futur chef de l’État a pris sa décision, Stéphane Le Foll ne pourra pas être ministre
dans le premier gouvernement, en vertu des grands équilibres politiques à respecter pour construire la nouvelle
équipe. Le Foll : « Je l’ai déduit car je le connais bien, mais il ne m’a rien dit, alors qu’en fait il voulait me dire que
je ne serais pas ministre ! » Les deux hommes se quittent, rue Cauchy, au domicile de Hollande, sur quelques
paroles de routine. Le Foll n’est ni surpris ni choqué, il connaît par cœur le personnage.

 

Finalement, le soldat hollandais obtiendra tout de même son bâton de maréchal. Depuis, Le Foll a vu l’évolution
de son grand homme : « Il s’est libéré de nous, il s’est autonomisé. Quand il nous écoute, c’est que cela rejoint
ce qu’il pense… » Il continue à l’appeler, souvent à la mi-temps des matchs de foot, l’une de leurs passions
communes. Le lien est indéfectible. Comme avec Jean-Pierre Jouyet, le complice de trente, voire quarante ans.
Hollande a fini par lui pardonner son escapade en terre sarkozyste. Il l’aime tant qu’il le protège de l’appétit des
médias, de lui-même surtout, car Jouyet parle, sans fard, avec une fraîcheur déconcertante, on en fera bientôt
l’expérience…

 

Le chef de l’État s’est senti si seul à l’Élysée, après deux ans d’un long calvaire, qu’il lui a fallu rapatrier son plus
vieil ami auprès de lui, en avril 2014, au secrétariat général de la présidence. Il nous le confie ainsi, début 2014 :

 

« Je vais prendre Jouyet. En confiance. Il a envie. Avec moi, c’est une histoire d’amitié. Je lui avais dit que je ne
pouvais pas le prendre en 2012, à cause de son passage chez Sarko. » Quand il parle de Jouyet, Hollande utilise
toujours le terme « ami ». Rare, dans sa bouche. Hollande avait besoin d’être rassuré, d’une présence
réconfortante, par gros temps.

 

Mais Jouyet, du jour où il a mis les pieds dans son grand bureau, à dix mètres de celui de Hollande, est devenu
inquiet. Parce qu’il n’a pas aimé ce qu’il a découvert. Un François Hollande touché de plein fouet par l’exposition
de sa vie privée dissipée, bousculé par la presse, dédaigné par l’opinion publique. Renfermé sur lui-même.

 

« Il n’est pas simple, je suis d’accord avec vous, nous confie Jouyet en septembre 2014. Même pour moi, ce n’est
pas simple. Mais je dois dire que j’ai trouvé du changement. Moi, je n’avais jamais travaillé avec lui. Les gens qui
le connaissent bien comme Julien Dray, comme Stéphane Le Foll, m’avaient prévenu, ils m’avaient dit : “Tu vas
voir, c’est pas tous les jours facile, et puis tu peux avoir un ordre à dix heures du matin et un contre-ordre à
midi.” C’est vrai. » La vraie métamorphose, c’est l’ami qui la remarque, pas le fonctionnaire zélé. « Moi, ce que je
crois et ce que j’ai remarqué

 

depuis que je suis là, c’est qu’il a beaucoup de mal à être lui-même, dit Jouyet. Je ne cesse de lui parler. Vous
avez deux thèses auprès de lui. Une thèse est qu’il faut qu’il ait à chaque fois la stature, la présidentialisation, et
vous avez une autre thèse, dont je fais partie, qui est qu’il faut assumer son métier, en étant ce qu’on est. »

 

Jouyet n’a pas tort, le président a deux faces. Il y a le Hollande efficient, professionnel, mais sans aspérité, sans
supplément d’âme. Celui qui tient un discours analytique et somme toute attendu. Et l’autre, le Hollande
décomplexé, débarrassé de ses années de formatage politique. Éloquent, spirituel et coupant. Regardez à
nouveau son duel télévisé avec Sarkozy, dans l’entre-deux-tours, jetez également un œil au Hollande habité qui
déclame son discours du Bourget, début 2012. Vous mesurerez, en creux, le poids accablant de la charge, qui le
contraint désormais à la posture. Hollande ne parvient pas à se défaire de son costume empesé, il se corsète,
s’oblige à la raideur présidentielle, à la responsabilité affichée.

 

Il est le spectre de l’Élysée, en sa prison dorée.

 

« C’est à la télévision que c’est frappant et parfois dramatique, observe Jouyet. Je pense qu’il a été, dans les
deux premières années, assez éloigné de ce qu’il était. Les Français se sont dit “tiens, il y a quelqu’un d’un peu
abstrait qu’on ne comprend pas”, indépendamment des trucs privés. C’était un peu trop énarque. »

 

Voici un signe apparent, pour ceux qui le cernent bien : Hollande n’a généralement pas la sudation facile, or, il
transpire énormément durant ses interventions télévisées. Jouyet a parfois retrouvé son Hollande préféré quand,
au cours d’une interview, il avait le sentiment que « plus il se détendait, plus il devenait lui-même, moins la
sudation apparaissait. Il avait renfloué la situation, il a fini sans suer ni rien. Et j’en avais conclu qu’il était
redevenu lui-même ».

 

Le secrétaire général de l’Élysée nous parle librement, ce samedi 20 septembre 2014. Il veut aider son ami. Se
désole. « Je ne suis pas venu ici pour travailler avec quelqu’un qui est quasi étranger. Ça ne marche pas, on ne
peut pas être plus bas. »

 

Septembre 2014, c’est la rentrée horribilis, celle du limogeage de Montebourg, et, surtout, de la sortie du livre de
Valérie Trierweiler. Le brûlot vengeur et impudique frappe au plexus un chef d’État en panne de respiration. Il est
vasté, mais n’en montre rien. Ou si peu… « C’est quelqu’un d’extrêmement pudique et quand il a de la peine, il
prend sur lui. Il a beaucoup souffert. L’équipe ici l’entoure bien, on fait vraiment le maximum, les secrétaires sont
très proches de lui, les officiers de sécurité sont très proches de lui. Mais objectivement, il est seul », constate
Jouyet.

 

Généralement, en début de soirée, le secrétaire général part retrouver son épouse, pour dîner avec elle. Il range
d’abord ses dossiers, puis fait un tour dans le bureau d’à côté. Immanquablement, Hollande y travaille encore,
relisant un discours, annotant un document, signant un parapheur, un œil sur la télé, là, à la gauche de son
bureau, branchée sur les chaînes d’info, comme un patient sous perfusion. Puis vient le rituel du plateau-repas en
solitaire, quasi quotidien.

 

« Ça ne va pas, ça, juge Jouyet. Il a beau avoir une très grande force, une très grande résilience, quand vous
êtes seul dans ces fonctions qui sont les plus dures qui soient, dans un pays qui est très contradictoire… » Des
propos qui font écho à ceux que nous tenait, quatre mois plus tôt, Bernard Cazeneuve : « Ça fait un moment que
je fais ça, mais depuis quelques mois, c’est devenu presque systématique : je lui rends visite à l’Élysée, vers 19
heures, le dimanche. Je le trouve croulant sous ses dossiers, devant son plateau-repas. Je lui dis souvent : “Mais
François, il faut que tu sortes, vois des gens, vois tes amis, va dîner dehors…” Quand on est président, il y a une
logique de l’enfermement qui n’est pas bonne. »

 

 

« Être président, c’est ne pas avoir d’amis »

 

Un pays dans le doute et la colère, une cote de désamour record, un président abîmé, cloîtré en son palais… La
sinistrose menace.

 

« Je suis de ceux qui le conseillent », poursuit Jouyet, qui nous indique lui avoir dit : « Tu fais quelque chose,
sinon on va avoir beaucoup de mal d’ici 2017. » Et l’ami des bons et mauvais jours d’assurer que ce n’est pas la
préoccupante situation « économique qui [lui] fait le plus peur », mais, « pour bien le connaître, la solitude ». «
Je ne pense pas qu’on va tenir à ce rythme d’ici 2017, conclut le secrétaire général. Il se contraint. Il faut qu’il
redonne aux gens qui l’aiment, y compris à moi-même, la pêche, et du tonus. Parce que si on est dans une
ambiance crépusculaire, on va tous y passer, franchement. Surtout avec ce qui se prépare en face. »

 

Manuel Valls a rapidement dressé un constat similaire. L’isolement. La médiocrité de l’entourage. On le rencontre
place Beauvau, en avril 2013, soit un an après l’élection présidentielle. Il est tarabusté, lui aussi, par le sentiment
que l’Élysée devient peu à peu le château d’If pour Hollande. « Quelque chose s’est désagrégé au fil des mois,
nous confie-t-il. Il me dit : “Autour de moi, ils n’ont pas pris la dimension de ce qu’est la présidence de la
République.” Au lieu de choisir, Hollande empile. Il faut qu’il sorte de son corner. Il est très seul, l’Élysée isole… »

 

Évidemment, nous interrogeons le président sur ces descriptions saisissantes émanant de ceux qui le
soutiennent, lui parlent, au quotidien. Il ne conteste pas vraiment leur diagnostic. « Être président, c’est ne pas
avoir d’amis, lâche-t-il. Être président, c’est accepter cette situation de solitude. »

 

Il fait bien plus que l’accepter : il la revendique, tout simplement parce qu’il se méfie terriblement. « Ce qui vous
rattrape, ce n’est pas forcément vous-même, c’est votre entourage. »

 

Il prend l’exemple de Jean-Pierre Mignard, ami loyal, mais aussi grand avocat, avec des clients parfois très «
voyants » : Mediapart, Henri Proglio, le Qatar… Alors, il le voit moins souvent, « car on est attentifs à ne pas être
dans la confusion ». Tout, en effet, est sujet à interprétation, déformation. Il dit : « Mignard est l’avocat de
Mediapart et celui de Hollande, sous entendu Mediapart = Hollande, comme chacun sait ! Mediapart a même fait
un livre sur l’histoire d’une trahison, et c’est très bien, ils font ce qu’ils veulent… » Même principe pour le
lobbyiste Paul Boury, vieille connaissance de HEC : « Il a fait le choix de ne pas me voir, ou vraiment à des
occasions privées et rares. » Il en tire une certitude : « Pour rester le plus incontestable possible, il faut limiter le
cercle. Mitterrand avait souffert du délit d’amitié. La solitude est nécessaire. » Ne pas s’exposer pour mieux se
protéger. Une forme d’isolationnisme présidentiel et personnel revendiqué. Mais de l’autarcie à l’autisme, il n’y a
parfois qu’un pas.

 

C’est une donnée qu’il a intégrée depuis longtemps, de toute façon. Bien avant son accession à l’Élysée. Elle est
ancrée en lui. « Je n’aime pas donner ce qu’il y a, pour moi, de plus intime, reconnaît-il. Je n’aime pas faire part
de ma vie à d’autres. J’ai le sens du secret de ce point de vue-là. Je l’ai toujours eu. » Les Français l’ont bien
senti. Ils en ont conclu qu’un homme secret est un homme qui cache.

 

Et qu’un homme qui cache est un président qui ment. Le raccourci est aisé, ils sont nombreux d’ailleurs à l’avoir
emprunté.

 

« De toute manière, reprend Hollande, la vie politique fait que vous avez beaucoup de relations, et peu d’amis.
Beaucoup de gens vous donnent leur confiance. Mais l’amitié, c’est rare. Les amis, je les compte sur les doigts
d’une main. » Il sait très exactement à qui se fier. « Jouyet, je peux lui dire des choses. Il est là, c’est un ami
depuis longtemps, et présent physiquement. Et j’ai des amis d’enfance, aussi, avec qui je converse encore. Un
ami de lycée m’écrit encore, il est médecin, m’envoie des textos. Sapin, s’il m’arrive quelque chose, il sera là. Le
Foll aussi, même si je n’ai pas de relations intimes avec lui, je connais à peine sa femme… Mais si j’ai quelque
chose à dire à quelqu’un qui gardera le secret, c’est Le Foll. Ça ne fait pas beaucoup. Le reste, ce sont des gens
pour qui j’ai beaucoup de respect, de confiance, je les soutiendrai, ils me soutiendront si je suis attaqué. Il y a
Mignard, aussi. Je le connais depuis longtemps… » Ceux qui ont pris le train Hollande en route savent qu’ils
partent de très loin. « Ceux que vous n’avez pas connus durant votre période d’ascension, pourquoi vous leur
feriez immédiatement confiance ? Ils sont là, dans le paysage, vous travaillez avec eux, mais c’est le temps qui
fait les amis. Vous pouvez le mesurer. C’est le temps qui fait qu’une relation amicale ou amoureuse s’intensifie,
c’est le temps qui lui donne sa valeur. »

 

Si tout semble s’écrouler autour de lui, Hollande refuse de céder au catastrophisme. « Non, parce que l’adversité
fait que les gens sont solidaires, dit-il, que les amis sont là… Je ne suis pas seul. Il y a la famille, Ségolène, très
présente. J’ai vécu trente ans avec Ségolène, avec Valérie j’ai vécu moins longtemps. S’il y en a une qui me
connaît, c’est Ségolène. Et elle peut m’en vouloir sur le plan privé… »

 

 

On ne mesure pas à quel point le retour de Ségolène Royal dans le dispositif affectif et politique mis en place
autour du chef de l’État a permis à celui-ci de traverser la tempête sans couler. Elle était présente, à ses côtés,
lors du psychodrame Trierweiler, preuve que dans l’entourage de Hollande la résilience est contagieuse.

 

C’est une combattante. On peut lui reprocher beaucoup de choses, à la Royal, mais elle sait ce qu’est la violence
politique. Et la dignité. Alors, elle l’a aidé à faire face. Comme il avait été à ses côtés, à La Rochelle, après sa
défaite à l’élection législative, quitte à s’embrouiller, déjà, avec Valérie Trierweiler. Ces deux-là demeurent
indissociables. Le 2 avril 2014, elle

 

 

 

intègre le gouvernement et, d’entrée, elle attire les regards. Joue de son charisme naturel. Le charisme.

 

S’il est bien une qualité qui manque à Hollande, c’est celle-là, indéniablement. L’homme est courtois, intelligent,
chaleureux… Mais il lui manque ce petit quelque chose, indéfinissable, qui vous distingue de la masse. Ce
supplément d’âme dont était précisément doté son modèle, François Mitterrand. Ses ennemis, et plus encore ses
rivaux au sein du PS, ont leur explication : Hollande serait un personnage falot, une personnalité terne qui
n’aurait pas l’envergure d’un homme d’État.

 

Une statue de sable.

 

Plutôt classé à gauche, le talentueux politologue Thomas Guénolé a synthétisé la circonspection générale dans
une tribune plutôt féroce publiée dans Le Figaro, en juin 2016. « Depuis des années, la plupart des éditorialistes
et analystes politiques ont adhéré au mythe d’un François Hollande grand génie machiavélique. […] Quand
l’intéressé commet une énième énorme bourde ou essuie un énième échec cuisant, les mêmes en déduisent que
si ça a l’air raté ou incompréhensible, c’est que c’est du machiavélisme d’une telle subtilité qu’elle leur échappe.
J’ai moi-même commis cette erreur pendant trois bonnes années. À force d’erreurs et d’énormes fautes
accumulées par François Hollande, j’en suis cependant venu à une hypothèse plus simple et plus vraisemblable :
cet homme politique est doué pour les combinaisons d’appareil, mais pour le reste il n’est pas talentueux. »

 

Le constat est sévère, l’explication convaincante. Mais les interprétations simplistes ne seyent pas forcément aux
personnalités complexes. Et celle du chef de l’État l’est tout particulièrement.

 

Devant nous, il revient à « Ségolène », tout heureux d’avoir retrouvé sa boussole au printemps 2014.

 

 

 

« Elle était heureuse, émue, on a échangé un regard… »

 

Le premier Conseil des ministres de ces deux-là, enfin réunis, restera un moment à part. Hollande président,
Royal ministre. Quelle histoire, quand même… « On s’est regardés au premier Conseil des ministres, se
souvient-il. Ça n’avait pas été possible d’être au gouvernement ensemble sous Mitterrand, elle l’avait été, pas
moi, après on a été dans l’opposition, puis la vie nous avait séparés. Elle était heureuse, émue, on a échangé un
regard, voilà, c’est une belle histoire. Et c’est une relation professionnelle. »

 

Contrairement à lui, Ségolène Royal ne masque pas ses émotions. Elle essaie, mais n’a jamais été aussi soutenue,
aimée, que le jour où elle n’a pas su, ou voulu, retenir ses larmes, au soir de sa défaite à la primaire socialiste, en
octobre 2011.

 

Humanisée, enfin.

 

Tout l’inverse de son ancien compagnon. Le « lâcher prise » cher aux psychanalystes semble totalement étranger
à cet homme au rationalisme obsessionnel, en autocontrôle permanent, bridé par son passé, une enfance
bourgeoise et provinciale, ses longues années à fréquenter les hautes sphères… « Peut-être ai-je été victime de
l’histoire du président normal ? s’interroge-t-il. Qui n’était pas du tout une volonté de banaliser, c’était une
volonté de ne pas mettre des excès, des outrances. Je ne cache pas grand-chose, finalement. On croit que je
cache, mais je cache très peu de choses. »

 

Il est assez contradictoire, parfois. Il peut admettre ceci, à propos de son image trop lisse : « Il faut de
l’énervement, ou de l’émotion, sortir du cadre habituel. » Mais se garde bien de mettre en pratique ses propres
recommandations. Comment accélérer, avec le frein à main ? Il confesse aussi ressentir de la colère : « Je suis
plutôt calme, mais je m’énerve, y compris avec mes proches. » Reste qu’en cinq ans nous ne l’avons jamais vu

 

s’emporter. Question de tempérament. C’est dans sa nature.

 

Peut-être aussi parce que la fonction présidentielle, il la conçoit comme une charge sacrée, différente : « Comme
président, je me suis fait comme recommandation de ne pas céder à des emportements. Parce que c’est un signe
de faiblesse de s’énerver. »

 

Il se sent coincé, en fait. Dans l’incapacité d’assumer ce qu’il est en réalité. « On dit de moi : “Quand même, il est
un peu automate, rien ne l’atteint, il ne dit rien, on va continuer, on lui met des coups.” Il faut peut-être montrer
plus de vérité intérieure. Le problème c’est que si je dis : “Je souffre”, ce sera : “Vous voyez, il est faible, il
souffre, et il se plaint…” Je suis obligé d’être très secret. Tout ce que je dis est répété. » D’ailleurs, parfois, il
lance des ballons d’essai. Il soumet des noms, à l’emporte-pièce, pour des nominations ultérieures, et observe
ensuite leur parution dans la presse, « pour voir qui balance ». Ça l’amuse.

 

Il est parfaitement conscient de l’impression insipide qu’il dégage, à l’opposé de celle, selon ses propres mots, «
du lapin Duracell Sarkozy, qui est toujours en train de s’agiter ».

 

Il reste facétieux, spirituel, mais désormais, ne le sera plus qu’en privé. Il ne veut surtout pas que l’on dise de lui
: « Pourquoi il blague ? Une fois encore il a plaisanté. De l’humour, alors qu’on attendait de la gravité. » Cette «
gravité » qui l’étreint, trop souvent, tant la statue du président est figée, marmoréenne. Pourtant, il souffre. « Je
ne suis pas quelqu’un qui montre ses émotions, je n’aime pas faire ça. Pourtant, je suis souvent saisi par
l’émotion. Mais vous ne pouvez pas apparaître comme tétanisé par une décision trop lourde. D’où l’impression
qu’on a de se durcir, qui n’est pas en fait la réalité. Ce n’est pas une espèce d’insensibilité, c’est une stabilité
personnelle, pour affronter ces choses. » Et il conclut, dans cette formulation si hollandaise : « Je suis d’une
certaine façon président de la République, ce qui ne veut pas dire que je ne souffre pas. » Il s’est forgé une
carapace.

 

Il a passé trop de coups de téléphone à des parents, pour leur annoncer le décès de leur enfant, sur un champ
de bataille, dans un attentat, ou lors d’une manif qui a dégénéré. Une fois, alors député, il avait laissé filtrer ses
émois, voire ses larmes. C’était dans le film La gauche s’en va, un documentaire de Jean-François Delassus, sorti
en 1993, où on le voyait se rendre au chevet d’un élu agonisant. « Là, on me voit très ému, presque pleurant… »,
se souvient-il.

 

Il a adoré être candidat. Il était nettement plus fidèle à sa propre personnalité. « C’est très compliqué le passage
de candidat à président. Il m’a fallu l’été. C’est tellement agréable d’être candidat. » Nostalgique, il déplore cet «
espèce d’étau qui se resserre dès qu’on est président ». « Ça vous prive de cette spontanéité, de ces
énervements, de ces faiblesses mêmes qui peuvent être des forces. Ce qui impacte, c’est l’inattendu. Ce qu’il
faut, c’est se mettre en risque, c’est le risque qui crée le panache. L’erreur de l’Élysée, c’est l’absence de risques…
»

 

Comme d’habitude, il reste le meilleur analyste de lui-même. Tel un brillant médecin qui serait dans l’incapacité
absolue de soigner sa propre maladie dont il aurait parfaitement diagnostiqué les symptômes.

 

Ce président assume ses atermoiements, l’image qu’il dégage. Il accepte sa solitude. La violence de l’instant. Il
revendique, aussi, une forme de fidélité. À lui-même. « Il y a cette tentation, toujours, de penser que rien n’est
vraiment authentique. Or, vous me suivez depuis longtemps, il y a une bonne part d’authenticité, de réalité… On
fait ça parce qu’on a voulu le faire, finalement. On pense que tout est com. Alors que ce n’est pas de la com. »

 

 

 

« J’aime peut-être les gens jusqu’au point de leur faire confiance »

 

Mais il ne supporte pas que l’on puisse assimiler sa bienveillance, son sens de l’écoute, son empathie, sa réserve
naturelle, à une faiblesse de caractère. « On peut se dire : est-ce que le pouvoir, ce n’est pas le cynisme ? C’est
une question. Pour être dans un rapport d’efficacité, d’autorité, ne faut-il pas avoir cette part de violence, de
mépris, de grossièreté, de culot, pour gouverner ? »

 

Lui a tranché, depuis longtemps déjà. Il ne sera pas cet être hybride que les Français ont longtemps fantasmé,
un monarque républicain, ersatz improbable de Louis XIV, Charles de Gaulle et François Mitterrand réunis. Il est
François Hollande. Point. Avec ses défauts, évidents. Et quelques qualités, tout de même.

 

« Je peux être tout, je peux faire de la tactique, faire de la politique, mais je ne suis pas un être cynique. Je ne
fais pas les choses par cynisme. Je peux être habile, je peux être manœuvrier, ça a pu m’arriver, je peux essayer
d’anticiper les coups, mais je ne suis pas cynique. Ni avec les gens ni avec les idées. Ironique, blessant, ça peut

 

arriver, cynique jamais. Ma vie, c’était, c’est la politique. »

 

Il a lâché tout ça d’une seule traite, comme on se vide d’un poids trop longtemps retenu.

 

C’est pour cela que, de toutes les épreuves traversées, c’est, sur le plan personnel, le livre de Valérie Trierweiler
qui l’a le plus remué. Bien sûr, les attentats, les espoirs déçus, la courbe du chômage, les trahisons politiques…
Mais en quelques lignes, elle a ruiné ce dont il était le plus fier, au fond.

 

Son rapport aux autres.

 

« Quand je dis “j’aime les gens”, c’est vrai. J’aime peut-être les gens jusqu’au point de leur faire confiance. Je
pense que les gens sont bons. J’ai peut-être tort, ils ne le sont pas tous. Si j’avais un reproche [à recevoir], c’est
de ne pas être suffisamment cynique précisément, ou dur. Je considère que la politique, de mon point de vue,
c’est de faire confiance aux êtres humains pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. C’est ça, ma conception.
»

 

Sur ce point au moins, difficile de mettre en doute sa sincérité. Les faits en attestent - malheureusement pour lui.
Cinq années durant, il aura si souvent été trahi, vilipendé aussi, en raison, justement, de coups qu’il n’a pas su ou
voulu parer, par manque de vice, excès de magnanimité.

 

Par crédulité.

 

« Cela vaut le coup, jure-t-il pourtant. Parce que diriger la France, c’est exceptionnel, formidable, très fort, il faut
bien comprendre les conséquences, beaucoup qui concourent n’imaginent pas ce que cela peut vouloir dire »,
dit-il, en pensant très fort à lui. « On ne le sait que quand on est élu, reprend-il. Je ne l’avais pas mesuré à ce
point-là. Sarkozy m’avait prévenu. Le premier jour où je l’ai vu, pour la passation de pouvoirs, il a dit : “Vous allez
voir, ça va être dur, pour vous, pour vos proches, il y a un coût très important.” Il avait raison, c’est un coût très
élevé. Que tout le monde a payé. Mitterrand a dû se cacher, non pas parce qu’il avait une autre vie, mais parce
qu’il savait bien qu’il était entouré, pourchassé. C’est bien pire aujourd’hui… »

 

Au-delà de la solitude, il subit surtout l’absence de liberté, un supplice permanent pour un esprit comme le sien.
Cette perte d’autonomie l’obsède. Les couvertures de magazines, les immixtions dans sa vie privée lui deviennent
intolérables. Il le vit comme un viol médiatique de tous les instants.

 

« Le président est traqué, déplore-t-il. Il faut montrer, ce que j’ai essayé de faire, une forme d’imperméabilité,
une forme de sérénité, je ne cède pas à ce type de pression. Quand je suis filmé je ne montre rien, si on montre,
on est faible. Il faut être capable de faire la distinction entre ce qu’on doit dire et ce qu’on ne doit pas montrer,
c’est très important. Imposer son style. »

 

Oui, mais comment imposer un style, si on ne montre rien ?

 

Il adorerait reprendre son scooter, non, pas pour rejoindre Julie cette fois, mais pour aller assister à un match de
foot du Red Star, son club de cœur. Mais c’est compliqué, trop de précautions à prendre, trop de personnes à
déranger. Il lui arrive de s’échapper, de baguenauder boulevard Saint-Germain. La promenade cesse vite. « Les
gens, très gentiment d’ailleurs, vous demandent un selfie. C’est fini, vous arrêtez. Faut pas essayer… »

 

Les nuits ne mentent pas, à l’Élysée. Elles sont courtes, surtout pendant les périodes de crise. Il peut se réveiller
à 4 heures, car, comme il le dit, « ça tourne » dans la tête. Hollande n’est jamais tout à fait seul, il dispose
toujours de personnel à demeure, lui qui goûte tant son indépendance. Certains prennent du plaisir dans le
decorum, la pompe. Ce n’est pas son cas, manifestement.

 

« La nuit ? Je dors assez profondément », dit-il. Il ne se couche jamais très tard. Vers 22 h 30, il attrape
éventuellement un film au vol, évite alors les émissions d’actualité. Aux alentours de minuit, extinction des feux.
Jamais très loin de son téléphone portable. Pas de tranquillisants, ni de somnifères. Le président, sans s’adonner
à un sport quelconque, bénéficie d’une santé insolente. C’est en tout cas l’apparence qu’il donne, car les
informations liées à ses bulletins médicaux sont minces. Même s’il dit être transparent. « Je n’ai jamais eu de
pépin de santé dans ma vie. Sauf, ça a été révélé plus tard par la presse, l’opération de la prostate [en février
2011] et j’ai du cholestérol, mais autrement, je n’ai jamais été malade. » « Je pense que tout se saurait,
ajoute-t-il. Donc je fais attention au cœur, quand même. Chaque année je fais un test d’effort. Sinon j’applique la
règle de Michel Cymes des 6 000 pas par jour. Je les fais. Je pense que c’est important. Je ne peux pas en faire
beaucoup mais je fais ça. Je fais le tour du parc, en téléphonant. Finalement je me suis aperçu qu’on

 

passait beaucoup de temps à téléphoner, alors qu’en fait on est assis, donc marcher est une bonne chose… » Il
épuise ses collaborateurs, à croire que son physique ordinaire cache des ressorts insoupçonnés. Se plante parfois

 

devant un match de foot, sur le grand écran disposé dans son salon privatif.

 

Ah, le ballon rond, sa passion contrariée. Partagée, devant sa télé, avec les Jouyet, Valls, Le Foll, ou alors l’un de
ses fils…

 

 

 

« On sous-estime toujours la haine que l’on peut inspirer »

 

Il a apprécié, en connaisseur, la trajectoire inespérée d’Aimé Jacquet, prolétaire du ballon rond, longtemps
méprisé, avant d’être idolâtré une fois le titre de champion du monde décroché, en 1998. L’ancien sélectionneur
des Bleus, lui aussi, a triomphé des sceptiques. Jacquet, injustement moqué pour son accent du Forez, comme
Hollande l’est pour son physique.

 

Il a adulé le joueur Michel Platini, comme tous les gens de sa génération. L’a soutenu jusqu’au bout, dans son
combat perdu - à la FIFA contre Sepp Blatter. « Il se rend compte que la politique, c’est dur, lâche-t-il à propos
de l’ancien patron de l’UEFA. Il n’était pas équipé pour ça. Il fait partie de ces gens qui pensent que, parce qu’ils
sont plus intelligents que les autres - et il est plus intelligent -, ça suffira. Eh bien non. Parce que l’on sous-estime
toujours la haine que l’on peut inspirer. Il n’a pas vu que Blatter allait être animé par la vengeance et le
ressentiment. Il a pensé que l’intelligence allait être reconnue, elle est plutôt une forme d’insulte à la bêtise. » Il
fait peu de doute qu’à ce moment-là le chef de l’État s’identifie totalement à l’ancien meneur de jeu de l’AS
Saint-Étienne.

 

Le foot, c’est l’un des rares moments où nous l’avons vu déconnecter, concentré sur autre chose que la conduite
des affaires de la France. En 2014, par exemple, nous avons regardé, ensemble, dans son bureau, un match des
Bleus, c’était contre la Suisse, lors de la Coupe du monde au Brésil. On souhaitait réaliser un entretien un peu
moins formel. Grossière erreur : inutile de l’entreprendre sur autre chose que les arabesques de Pogba, la
puissance de Sissoko ou la finesse de Varane. Un vrai passionné. En plus, ce jour-là, voilà que la France enfile les
buts ! Il les savoure bien davantage que le buffet confectionné à son intention par les cuisiniers de l’Élysée et
auquel il ne prête aucune attention. Quant à nos questions, il ne les entend même pas.

 

Peut-être est-il même heureux, à cet instant.

 

Lui ne s’est jamais posé cinq minutes pour évaluer son degré de bonheur personnel. L’introspection n’est pas son
fort. Trop dangereux sans doute.

 

« Le vrai problème de la fonction présidentielle, c’est qu’on ne peut pas être aimé. On peut être craint, respecté,
critiqué, mais être aimé, c’est très difficile. On ne peut être aimé que bien après. Mitterrand a été aimé… plutôt
mort… »

 

Son père, 93 ans, a droit à quelques coups de fil. Il ne descend jamais le voir, dans le Midi. Sauf, au printemps
2016, quand Georges Hollande a souffert de troubles cardiaques. Le chef de l’État a alors tout fait pour le
rapatrier à Paris, l’entourer de soins, ce père, ancien médecin, catholique, d’une droite très conservatrice, contre
qui il s’est construit, politiquement. Grâce à lui, il maîtrise parfaitement les ressorts du vote conservateur. Quand
Chirac lui parle par exemple, il entend aussi le ton paternel, retombe en adolescence. Entre François et Georges,
ce furent de longues, très longues années de discussions politiques. « Je l’en remercie, pour m’avoir obligé non
pas à m’opposer à lui, parce que je n’ai pas à m’opposer en tant que tel, mais à me conforter dans d’autres idées
que les siennes. Parce que, d’une certaine façon, il était anti-système, mais il s’intéressait à la politique. Ce qui
est plus dur dans une famille, c’est quand les parents ne parlent pas de politique. Moi, ça m’aurait privé. Donc je
me suis intéressé à des sujets parce qu’il m’en parlait : la guerre d’Algérie, la droite nationaliste… Je me souviens,
il était revenu d’une conférence à Rouen où il avait été écouter un philosophe, un royaliste maurrassien, qui avait
soutenu le général de Gaulle et puis après qui avait considéré que de Gaulle avait trahi… Alors, je lui avais dit :
“Mais comment tu peux aller voir des gens pareils ? !” Voilà, donc je trouve que c’est toujours une chance d’être
dans une famille où la politique est présente, où le débat est là, la contradiction, même violente, ça stimule. Les
familles où le silence se fait… »

 

Il laisse sa phrase en suspens, comme s’il voulait arrêter le temps dans l’espoir de revivre sa jeunesse. Son
grand-père paternel vénérait Antoine Pinay, et son aïeul maternel était un gaulliste fervent, militant. « Je baignais
dans la politique. Je trouve que c’est une chance. Mais aucun n’était de gauche, j’ai été forcé de comprendre ce
qui les avait conduits là. »

 

 

 

 

« Il n’y a pas le temps pour être heureux »

 

Il se rappelle les propos de son père au moment de son élection, en mai 2012. « Il m’a dit : “Je te plains.” Mais
pas parce qu’il n’était pas satisfait, ou malheureux. Il m’a dit ça, je crois, de bonne foi. Parce que lui, comme il
prévoit toujours le pire, il pense que la catastrophe est imminente ! Comme il est très inquiet pour le monde, il
m’a dit : “Mais qu’est-ce que tu vas faire dans cette affaire, ça va être trop dur…” Donc il me plaignait vraiment.
En tant que père il était fier, et aussi inquiet de ce qui allait se produire. De ce point de vue-là, il n’avait pas
forcément tort ! »

 

Il développe son propos, décrivant un père engoncé dans un sombre pessimisme. Difficile de ne pas en déduire
que cet optimiste indécrottable - ce qui n’exclut pas, chez lui, une forme de fatalisme - s’est développé, là aussi,
en opposition avec son père.

 

« Lui, explique-t-il, a construit depuis quarante ou cinquante ans un schéma selon lequel le monde va connaître
une instabilité de plus en plus grande : des crises vont apparaître, et la France va être confrontée à de plus en
plus de difficultés. Je pense que c’était sa perception un peu catastrophiste du monde, que son père déjà avait,
donc il y a une espèce de reproduction, et l’actualité bien sûr ne dément pas cette thèse. Quand vous êtes
prophète des catastrophes, vous êtes généralement conforté. Il y a des guerres, du terrorisme, des migrations…
Il me dit : “Tu vois, les migrations, je t’avais prévenu que ça allait exploser, la démographie, la crise économique
je t’avais prévenu, ça ne pouvait pas durer…” Mon père est l’un des rares médecins qui a tout vendu après 68 - il
était spécialiste, il avait une clinique - en considérant que la médecine allait devenir de plus en plus socialisée et
que ce n’était pas possible que ça tienne, et donc qu’il fallait vendre ! »

 

Le président voit beaucoup ses quatre enfants, tous parisiens, casés, autonomes. À l’approche de chaque nouvel
été, le même rituel s’installe à l’Élysée. Quelques rares personnes sont mises dans la confidence. Il s’accorde une
dizaine de jours de repos, et seuls les initiés connaissent le lieu de villégiature. À l’été 2012, il avait bien tenté de
séjourner au fort de Brégançon, dans le Var, résidence officielle de la présidence de la République. Il ne mettra
plus jamais les pieds sur ce magnifique piton rocheux. « L’enfermement absolu », se souvient-il. Il a détesté les
rochers, les paparazzis embusqués, le décor empesé, alors qu’enfermé dans son palais de la rue du
Faubourg-Saint-Honoré il rêve de simplicité.

 

D’une prison l’autre.

 

Il lui faut de la rusticité. De l’amitié. Et un entourage familial, surtout. Il a laissé sa bâtisse de Mougins, assez
détériorée, à son frère. Donc, en général, il loue une villa, dans le sud de la France. Secrètement. Pas question
d’accepter les invitations dans des palais royaux, au Maroc ou ailleurs, ou de s’imposer dans les villas de rêve de
quelques riches amis.

 

En 2015, par exemple, il a chargé ses enfants de débusquer une maison avec piscine, la plus cachée possible,
dans le Vaucluse. Les photographes le traquent, pendant ce temps, surveillent nuit et jour la maison des Gayet. «
Je voulais être tranquille », dit le chef de l’État. Il y a là plusieurs de ses enfants, Thomas, Clémence, leurs amis…
Une tribu reconstituée. « C’était bien, se souvient-il. Pendant huit jours, lecture, repos, piscine. » Une semaine
arrachée au quotidien, si loin du palais.

 

Enfin, pas tant que ça.

 

Car bien plus que des livres, il lit et relit les coupures de journaux qu’il a pris le soin d’emporter, manie un peu
désuète, et continue de dévorer la presse quotidienne, en bon intoxiqué à l’information qu’il est, on ne se refait
pas. Bien davantage que la piscine dans laquelle il barbote pour tromper la chaleur, ses lectures ont tôt fait de le
refroidir. Dans le grand bain de l’actualité, l’eau aura été glaciale, du début à la fin de ce quinquennat tragique.

 

De toute façon, il le dit lui-même, président de la République, « il n’y a pas le temps pour être heureux ». Alors,
après ces courtes parenthèses ensoleillées, il reprend vite le chemin de l’Élysée pour retrouver l’ombre de son
bureau.

 

La place du spectre est en son château.

 

 

 

III

 

 

LA MÉTHODE

 

 

 

 

 

Le pari

 

Examine si ce que tu promets est juste et possible, car la promesse est une dette.
Confucius

 

Merlin l’Enchanteur a un successeur.

 

Il s’appelle François Hollande. Le type qui vous promet la lune, la transformation subite d’une âcre piquette en
côte-rôtie de belle cuvée. Mais, parfois, il y a des ratés.

 

Et soudainement, le prestidigitateur prend des allures de bonimenteur.

 

Doté d’une personnalité franchement atypique, François Hollande est à la fois hyper-rationnel et totalement
imprévisible. Sans doute parce qu’il croit à sa fameuse bonne étoile, il se fie principalement à son instinct
politique, fort développé il est vrai. La légende dit que, lorsqu’il a une décision importante à prendre, il tente de
recueillir le plus d’avis possible… dont il ne tient jamais compte.

 

Il se fait confiance.

 

Régulièrement, il se pique ainsi d’intuitions, surprenant jusque dans les rangs de ses plus proches collaborateurs.
La plus emblématique de son quinquennat, dont elle aura constitué à la fois le fil rouge et le boulet, aura
débouché sur cette folle promesse de redresser la triste courbe du chômage, pari qu’il a juré d’honorer avant la
fin de l’année 2013. Ah, cet engagement d’inverser la fameuse courbe, politologues et historiens n’ont pas fini
d’en analyser la pertinence… Promesse insensée ? Prophétie autoréalisatrice, plutôt.

 

Car ce défi, Hollande l’a relevé.

 

Mais pas en une quinzaine de mois, comme il l’avait imprudemment pronostiqué. Il lui aura fallu quatre longues
années…

 

Depuis le début de l’année 2016, le chômage baisse. Certes, de manière modeste, à coups d’emplois aidés,
d’apprentissage subventionné, mais le reflux global est là, incontestable. La croissance, certes peu soutenue, est
de retour, et l’action de François Hollande n’y est pas pour rien. L’effet conjugué d’une meilleure conjoncture
mondiale, du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), du pacte de responsabilité, des mesures
d’aide à l’embauche dans les entreprises de moins de dix salariés (les TPE), des mesures fiscales de
suramortissement… De janvier à août 2016, le nombre de chômeurs en catégorie A a baissé de 75 000 selon le
ministère du Travail. Selon l’INSEE, le 18 août 2016, le taux de chômage était redescendu à 9,6 % au deuxième
trimestre 2016.

 

Mais pour le général Hollande, parti en croisade contre « le mal français », c’est une victoire à la Pyrrhus. La
bataille lui a tant coûté… Il y a laissé une partie de ses troupes mais surtout, plus grave, sa crédibilité.

 

Comme dans une mauvaise adaptation de la pièce de Beckett, En attendant Godot, les Français, à force de
s’entendre dire que l’emploi allait repartir, sans que cela se traduise dans les chiffres, ont fini par ne plus y croire.

 

Ils ont même le sentiment d’avoir été trompés.

 

Pour leur avoir trop promis, trop tôt, François Hollande a perdu la confiance de ses électeurs, qui gardent surtout
en tête la promesse initiale trahie, et puis, bien sûr, le fait que la France compte, en fin de quinquennat,
nettement plus de chômeurs qu’au moment où il a pris les rênes du pays. Ils ont zappé l’issue finalement

 

victorieuse de cette lutte à mort contre une courbe longtemps rétive à tout infléchissement.

 

Le chômage, donc. La mère de toutes les batailles.

 

Nous avons suivi ce combat au long cours, mois après mois. Il devait être raconté, avec les mots du chef de
l’État, puisqu’il constitue, de l’aveu même du principal intéressé, la clé du quinquennat.

 

L’affaire débute pendant la campagne présidentielle. Le candidat Hollande, c’est de bonne guerre, pilonne le bilan
du président sortant en matière d’emploi. Le 15 avril 2012, il se fend d’une déclaration incantatoire dans Le
Journal du dimanche : « Le chômage n’est pas une fatalité, parade-t-il. Et j’inverserai la courbe. » Tiens, tiens.

 

Dix jours plus tard, entre les deux tours de l’élection, il assume crânement son engagement : « Le prochain
mandat doit en effet permettre d’inverser la courbe, j’accepterai d’être jugé sur cette promesse. »

 

Hollande a toujours été sûr de lui et de ses forces. De ses options économiques. Voilà pourquoi, une fois élu, il se
lance de nouveau ce défi, très personnel finalement, le 9 septembre 2012, au 20 heures de TF1. « Nous devons
inverser la courbe du chômage d’ici un an », lance-t-il, bravache. À la rentrée 2013 donc, le nombre de
demandeurs d’emploi devra avoir cessé d’augmenter.

 

 

 

Les conseillers du président s’arrachent les cheveux. Pourquoi a-t-il pris un tel risque ?

 

Trois mois plus tard, à l’occasion des vœux présidentiels, le 31 décembre 2012, Hollande redit sa volonté d’«
inverser la courbe du chômage d’ici un an ». Au passage, il a discrètement gagné trois mois : il demande
maintenant à être jugé à la fin de l’année 2013.

 

Au fait, de quelle courbe parle le chef de l’État ?

 

Deux organismes font foi, en France, concernant les chiffres du chômage. Pôle emploi, d’abord, dont les chiffres
mensuels, fondés sur les inscriptions des demandeurs d’emploi, rythment l’agenda des ministres du Travail - et la
chronique médiatique. Nous retiendrons la catégorie A, celle des demandeurs d’emploi sans activité.

 

y aussi l’INSEE, l’Institut national de la statistique et des études économiques, qui publie un taux de chômage
trimestriel, calculé selon les préconisations du Bureau international du travail (BIT). Ces chiffres, quoique moins
médiatisés, ont la préférence des économistes, ils permettent notamment des comparaisons avec les autres pays.
Au 9 septembre 2012, jour de la première sortie de Hollande sur ce thème, la France compte plus de 3 millions
de chômeurs : 3 050 140 très exactement. Le taux de chômage de l’INSEE grimpe à 9,4 % en France
métropolitaine.

 

« Pourquoi Sarkozy a-t-il perdu ? Pas simplement parce qu’il est Sarkozy
! »

 

Nous rencontrons François Hollande le 4 janvier 2013. En nous demandant s’il a bien mesuré le risque pris
lorsqu’il s’est publiquement lancé ce challenge, devant des millions de téléspectateurs, avant de le réitérer lors de
ses vœux. « Je pense que c’est tenable », nous assure-t-il tout de go.

 

Il estime tenir là le mistigri, la martingale absolue. Il ne doute pas de parvenir à ses fins. Sa stratégie est simple :
il veut indexer sa courbe de popularité, et donc ses chances de réélection, sur celle de l’emploi. Un sacré quitte
ou double, qui jure avec son image de politicien prudent, voire calculateur.

 

En apparence. Car en fait, tout cela est bien réfléchi.

 

« Pourquoi Merkel est-elle populaire ? s’interroge-t-il à haute voix. D’abord parce qu’elle a un taux de chômage
faible. Pourquoi Obama a-t-il gagné [sa réélection, en novembre 2012] malgré tout ? Parce que ça va un peu
mieux qu’à la période où il a pris le pays, qui était en pleine crise. Et pourquoi Sarkozy a-t-il perdu ? Pas
simplement parce qu’il est Sarkozy ! Mais parce qu’il y a eu un million de chômeurs de plus durant son
quinquennat. Les gens pensent qu’il a échoué. Imaginons que, dans cinq ans, on ait quatre millions de chômeurs,
mais que j’aie été très courageux, que j’aie fait tout ce qu’il fallait… Pfff, c’est imparable. C’est la clé, tout va se
jouer là. »

 

En clair, partant du postulat que, promesse ou pas, il n’aura aucune chance d’être réélu s’il n’enraye pas la
montée du chômage, Hollande estime avoir tout à gagner en s’engageant publiquement à le faire baisser.

 

L’analyse était bonne, sa traduction concrète beaucoup moins : en fixant une date - très proche qui plus est - à la
fameuse inversion, le chef de l’État s’est placé lui-même dans un « corner » dont il va passer les années
suivantes à essayer de s’extirper.

 

Fin février 2013, il semble déjà préparer les esprits à l’abandon de sa promesse phare, en reconnaissant que
l’année 2013 sera « marquée par une progression du chômage ». Pourtant, officiellement, l’objectif est maintenu.
Et le président continue de le marteler, malgré des indicateurs en berne. « Mon premier objectif, c’est d’inverser
la courbe du chômage avant la fin de l’année », répète-t-il le 28 mars 2013 sur France 2.

 

Têtu, le président. Autour de lui, pourtant, on doute.

 

Nous voyons le président le 1ermars 2013. Les chiffres sont toujours plus cruels : 3 241 580 chômeurs de
catégorie A, soit presque 200 000 demandeurs d’emploi en plus depuis le lancement de sa promesse. Pire, le taux
de chômage atteint pour la première fois le cap symbolique des 10 % selon l’INSEE.

 

Dans l’opinion, effet dévastateur garanti.

 

Pourtant, il n’en démord pas. « Je continue à tenir sur cet objectif, nous confie le chef de l’État. Alors on me dit :
“Mais on n’y arrivera pas…” Peut-être qu’on n’y arrivera pas, mais si on dit qu’on ne tient pas, alors comment on
mobilise les troupes ? »

 

Intéressant. Pour la première fois, Hollande suggère que son ambition n’est pas forcément le fruit d’un diagnostic
mais plutôt celui d’une volonté - la sienne, en l’occurrence. Le pharmacien Émile Coué, inventeur de la méthode
qui porte son nom, a trouvé en François Hollande le meilleur des disciples.

 

L’ancien professeur d’économie, volontariste assumé, croit mordicus au facteur humain. « Mon idée d’inversion de
la courbe du chômage, pourquoi je l’évoque ? lance-t-il. Parce que les gens se disent : “S’il y a une inversion de
la courbe du chômage à venir, c’est que les choses vont s’améliorer, quand même.” Il faut redonner un peu
d’espoir. Et l’économie, c’est de la psychologie, aussi. »

 

Difficile de ne pas repenser à un billet rédigé par lui dans les colonnes du défunt Matin de Paris, en octobre 1985,
et consacré à Pierre Bérégovoy, qui avait été nommé ministre (PS) de l’Économie et des Finances en juillet 1984 :
« L’apport de Pierre Bérégovoy aura incontestablement été d’ordre structurel et presque psychologique, écrivait
alors Hollande. Les milieux économiques sont prêts paradoxalement à prendre pour argent comptant les
déclarations de l’actuel ministre qui, jusqu’à présent, ont été suivies d’effets. »

 

Mais l’autosuggestion a ses limites.

 

Bien sûr, le CICE, censé « booster » les entreprises, a été lancé début 2013. Toutefois, Hollande n’en escompte
pas d’effets notables avant deux ans. D’ici là, c’est un brouet amer qu’il va servir aux Français. Hausse des impôts
à tout va. Sa popularité dégringole ? Il ne veut pas infléchir sa politique. Il surveille du coin de l’œil la
Commission européenne, qui le guette au tournant de la dépense publique. Il n’a pas le choix, pense-t-il.

 

« En quelque sorte, vous avez un devoir d’impopularité », le provoque-t-on. « Oui. Qu’on arrive à remplir
d’ailleurs ! » répond-il, hilare.

 

ce printemps 2013, les plans sociaux font l’actualité. Partout, on ferme, on licencie. Les combats des chômeurs
font la une des journaux. Et ces maudites statistiques qui continuent de scander l’échec du gouvernement
Ayrault, décrié comme jamais… Le 5 mai 2013, nous abordons de nouveau le sujet avec le président. Il en
convient, les résultats « ne sont pas là ». « Objectivement, aujourd’hui, il n’y a pas de croissance, il y a une
augmentation du chômage, il y a plutôt une augmentation des licenciements ou des plans, des prélèvements »,
reconnaît, assez déconfit, Hollande.

 

L’électorat socialiste est découragé. Un ressenti que le chef de l’État résume en une phrase : « On n’avait pas
espéré grandchose, mais on avait espéré. » Doucher un espoir, c’est quasiment rédhibitoire, en politique.

 

Désireux sans doute de conjurer le sortilège, il répète son message, inlassablement. « C’est un engagement que
j’ai pris, ce n’est pas une parole que j’ai prononcée en l’air », assure-t-il par exemple lors d’un déplacement dans
le Doubs le 3 mai 2013, après les prévisions très pessimistes de la Commission européenne (qui table sur un
chômage à 10,9 % en 2014, contre 10,6 % en 2013). « L’inversion de la courbe du chômage, c’est une volonté,
c’est une stratégie, c’est une cohérence », répète-t-il encore aux Français lors de son allocution du 14 juillet
2013.

 

 

 

 

« S’il n’y a pas la reprise de l’économie, on sera mal »

 

Retour à l’Élysée, le 24 juillet 2013, pour un dîner avec le chef de l’État. Le chômage continue de croître, pas
l’inquiétude de Hollande. Il pense toujours qu’il est dans le vrai, mieux, que son feuilleton tient la nation éveillée.
« J’ai fait un récit sur l’inversion de la courbe du chômage, je raconte une histoire : est-ce que ça va se faire, pas
se faire ? On y croit, on n’y croit pas… Mais j’ai construit quelque chose. D’une certaine façon, ça va se passer ou
ça ne va pas se passer, mais là, je me suis moi-même donné un objectif. Il y a plein de petites histoires dans la
grande Histoire. Mais le récit du quinquennat, quel est-il ? C’est le récit d’une France qui recommence à y croire.
»

 

C’est surtout lui qui y croit. Le positivisme comme mode d’action. Avec ses limites. Il nous fait d’ailleurs cet aveu :
« Moi, je crois que les gens sont devenus sceptiques, donc ils disent : “On n’y croit pas à ce que dit François
Hollande.” » « Pendant un an, on ne pouvait pas en faire beaucoup plus, assure-t-il. Alors parfois je me dis :
est-ce qu’on aurait pu faire tout de suite plus ? Il y a eu ce reproche, les premiers mois… Est-ce qu’il fallait parler
plus de la crise… Elle était là, la crise, mais on ne pensait pas qu’elle serait à ce point violente, puisqu’on pensait
qu’on ferait un peu de croissance. » C’est certainement l’autre grande erreur de François Hollande, sur le front du
chômage : avoir cru que la reprise viendrait rapidement.

 

Or, l’échec est patent, à la fin de l’année 2013 : 3 371 970 demandeurs d’emploi pour Pôle emploi, soit 320 000
chômeurs de plus, depuis septembre 2012…

 

Ce n’est même plus un échec, d’ailleurs, mais un fiasco.

 

Le 3 janvier 2014, nous constatons devant Hollande qu’il n’a pas tenu son engagement. Il sait à quel point
l’opinion publique lui fait grief de ce combat perdu et, surtout, d’avoir été flouée.

 

Et la croissance n’est toujours pas au rendez-vous… Alors, pour s’extirper de la machine infernale qu’il a lui-même
mise en branle, il enclenche en ce début d’année 2014 une nouvelle vitesse, matérialisée par le « pacte de
responsabilité », prolongement naturel du CICE. « Si on n’a pas une reprise économique en 2014, mon “truc” de
l’inversion, si je puis dire, ne marche pas, admet-il. Parce qu’on ne va pas remettre des emplois aidés et encore
des emplois aidés… C’est pour ça que je fais le pacte avec les entreprises. »

 

Il abat son dernier joker, qui a le visage crispé de Pierre Gattaz, le patron des patrons. Inattendu et risqué. Il a
justement consulté le président du Medef ce jour-là, juste avant de nous recevoir. En toute discrétion. Ils ont
topé. Les patrons « ont envie de contractualiser, nous confirme le président, et notre intérêt, c’est qu’il n’y ait pas
de grève de l’investissement. S’il n’y a pas la reprise de l’économie, on sera mal ». L’inquiétude commence à
poindre dans ses propos. Car son ambition, il ne nous le cache pas, c’est d’« arriver en 2017 dans des conditions
à peu près favorables ».

 

C’est seulement fin janvier 2014, à la veille de l’annonce des chiffres de décembre, que l’exécutif concède
publiquement sa défaite : « On n’aura pas inversé la courbe en 2013 », prévient le ministre de l’Agriculture
Stéphane Le Foll. Son collègue du Travail, Michel Sapin, tente de positiver au maximum, saluant « une
stabilisation, ce qui est déjà considérable ». Ce n’est pas faux, l’augmentation doit être relativisée, le yo-yo du
chômage est déjà en marche. Même s’il y a eu un bug informatique, durant l’été, qui a créé une baisse artificielle.
Les emplois d’avenir, voulus par l’exécutif, se comptent par dizaines de milliers, principalement dans
l’administration publique. Le gouvernement a aussi alourdi l’enveloppe des emplois aidés classiques, 480 000 au
total. En revanche, flop absolu s’agissant de la grande idée du candidat socialiste en 2012, les contrats de
génération destinés aux entreprises. L’idée était belle, la transmission du savoir à travers la chaîne des âges, mais
elle ne fonctionne pas.

 

Hollande revient à son mantra, devant nous, en mars 2014 : « L’économie, c’est de la psychologie. Dans une
période d’incertitude et de signes de retour de la croissance, la psychologie est essentielle. » Il conclut par cet
aveu : « L’inversion de la courbe, ça aurait pu marcher. » Ça aurait pu, oui…

 

Alors, le président de la République adapte son message, un peu tardivement. Il a décidé de lier son sort
personnel à l’inversion de la courbe du chômage. Cette fois sur un temps long - très certainement ce qu’il aurait
dû faire dès le début… Le 18 avril 2014, il lance lors d’un déjeuner avec des salariés de l’entreprise Michelin : « Si
le chômage ne baisse pas d’ici à 2017, je n’ai aucune raison d’être candidat, ou aucune chance d’être réélu. »

 

De fin 2013, on est passé à début 2017.

 

 

 

 

« La présidentielle, c’est impossible de la gagner si on n’a pas baissé le
chômage »

 

Le 2 mai 2014, nouvelle rencontre à l’Élysée. Le président s’étonne de notre… étonnement, s’agissant de son
engagement à indexer sa candidature aux chiffres de Pôle emploi. « Parce qu’il est de l’ordre de l’évidence, nous
explique-t-il. Imaginons qu’on arrive à la fin de 2016, et que le chômage a continué à augmenter : qu’est-ce qui
peut justifier que je me présente, ou que j’espère même gagner ? Me présenter, je peux toujours le faire. Mais
l’argument principal des concurrents, ça va être de dire : “Comment pouvez-vous expliquer que vous allez réussir
dans les cinq ans qui vont venir alors que vous avez échoué pendant vos cinq années de mandat ?” Donc, lorsque
je dis ça, je dis simplement une évidence, qui n’est pas un acte de courage - même si ça peut être regardé
comme tel -, c’est presque une obligation de résultat. »

 

Il nous ressert le discours qu’il nous tient depuis le début : « Je pense que c’est impossible de gagner la
présidentielle - je ne dis pas que ça suffira - si on n’a pas baissé le chômage. Mais pour moi comme pour un
autre socialiste. »

 

Toujours cette obsession de la réélection qui le taraude, comme elle a gangréné l’action de ses prédécesseurs. «
Quels sont les critères de la réussite présidentielle ? » fait-il mine de se questionner. Devant nous, il entame alors
un dialogue imaginaire avec ses électeurs potentiels. Étonnant.

 

« J’ai fait une bonne politique internationale ? Les gens diront : “Peut-être, c’est possible…” Je pourrai dire, je n’ai
pas augmenté les impôts pendant trois ans. “Oui, c’est vrai, m’enfin vous les aviez augmentés quand même assez
sérieusement les deux premières années.” J’ai baissé les déficits… “Ah, c’est bien d’avoir baissé les déficits,
m’enfin, on ne vous a pas élu pour baisser les déficits. On vous a élu pour que vous mettiez de l’ordre dans la
maison.” Je dirai, il y a plus de croissance. “Oui, c’est bien d’avoir plus de croissance, mais si vous n’avez pas
baissé le chômage, ça sert à quoi d’avoir plus de croissance ?” »

 

Ravi de sa démonstration, il délaisse son électorat virtuel et revient vers nous.

 

Ils sont nombreux dans son entourage, observe-t-on, à lui reprocher de s’être une nouvelle fois placé dans un
coin du ring, acculé. Lui s’arc-boute. Par conviction, sans doute, mais aussi parce qu’il n’est pas du genre à
reconnaître ses erreurs. « En fait, c’est un piège sans en être un, assure-t-il ainsi. Je suis convaincu de rester
impopulaire tant que le chômage n’aura pas baissé. Parce que c’est le critère. Le chômage est aujourd’hui à 3
millions 300 000. Bon, s’il est à 3 millions 350 000, je pourrai toujours dire : vous voyez, on a stabilisé. S’il est à 3
millions 700 000, les gens diront : “Vous avez trouvé le pays à 3 millions de chômeurs, vous le rendez à près de 4
millions ? Et qu’est-ce que vous pouvez nous dire ? Ça va aller mieux ?” Moi je pourrai toujours dire : j’ai fait tout
ce que je pouvais, j’ai mis en place toutes les réformes, c’est vrai, le résultat n’est pas là, bon, j’en tire les
conséquences. Je pense d’ailleurs que je n’aurais même pas besoin de dire ça, parce que le pays renverra le fait
qu’il ne veut plus de nous. On aurait une élection présidentielle aujourd’hui, on la perdrait. Je ne sais pas dans
quelles proportions, mais on la perdrait », confie-t-il ce 2 mai 2014.

 

Il a toujours en tête les paramètres historiques : « Les deux seuls qui se sont représentés et qui ont échoué, c’est
Giscard et Sarkozy. Et ils ont échoué pour la même raison, c’est-à-dire que le chômage n’ayant pas été vaincu,
diminué, maîtrisé en tout cas, ils ont été battus. »

 

L’année 2014 s’écoule, dans la morosité. Arrive l’hiver. 3 552 910 demandeurs d’emplois pointent désormais à
Pôle emploi, nouveau record. Et le taux de chômage pousse jusqu’à 10,1 %. Le 29 décembre 2014, nous
interrogeons le président. Il tente de nous (se ?) persuader que le bout du tunnel est proche. « Aujourd’hui,
même avec un petit frémissement, le chômage ayant augmenté, à ce niveau, je ne vais pas dire : “J’ai réussi.”
Mais il se trouve qu’on est en décembre 2014. Et que le 1erjanvier 2015 s’applique le pacte de responsabilité, qui
lui-même mettra du temps avant de produire tous ses effets ; et qu’on n’a pas fait voter la loi Macron, qui
elle-même aura quelques effets au moins psychologiques. Si elle est votée, elle libérera un certain nombre
d’énergies… »

 

 

 

« Pour les Français, dès qu’il y a un plan social, le gouvernement en est
responsable »

 

Alors, en cette fin d’année 2014, il formule un vœu. Manifestement, il a revu ses ambitions à la baisse : « Le pari

 

est qu’en décembre 2016, on puisse dire : là, le chômage a reculé. Pas de beaucoup, on pourra me dire : “Il y a
600 000 chômeurs de plus depuis que vous êtes arrivé”, peut-être. Mais dire : c’est reparti. »

 

Il croit en ses réformes, à ses lois votées à l’arraché, pressent le retournement de la conjoncture. Mais semble
sous-estimer l’ampleur du rejet dont il est l’objet. Le 3 avril 2015, plus impopulaire que jamais, il constate : « Le
chômage nous étreint. »

 

Moins d’un mois plus tard, de plus en plus frustré par son échec à trouver un remède contre cette fièvre presque
incurable que semble être le chômage, il s’en prend au thermomètre. Un grand classique. « Il se trouve qu’en
France, depuis quelques années, on a les chiffres du chômage qui sortent mensuellement. Dans beaucoup de
pays c’est tous les trois mois, à partir de statistiques extrêmement sérieuses ; nous, ce chiffre sort tous les mois,
avec un indice statistique qui est très contesté, contestable d’ailleurs. On mesure les gens qui ne sont pas
forcément en inactivité totale, d’autres qui sont en formation, d’autres qui sont chômeurs de longue durée, qui en
fait ne cherchent pas de travail car la retraite arrive. » Mory Ducros, Alcatel, Vallourec… Les plans sociaux se
succèdent, trustant l’actualité. Un chômeur qui perd son travail, les larmes aux yeux, c’est un message subliminal
pour chaque téléspectateur. « J’en porte une part de responsabilité parce que moi-même je me suis engagé sur
le chômage. Je pensais qu’on pouvait y arriver si la croissance arrivait plus vite. Elle n’est pas revenue, on a payé
! avoue Hollande. Pour les Français, dès qu’il y a un plan social, le gouvernement en est responsable, alors qu’il
n’en est absolument pas informé. C’est l’État qui est pointé. C’est comme ça. Même si le chômage venait à
baisser, il y aurait toujours des plans de licenciements. »

 

C’est seulement ce jour-là, 30 avril 2015, trois ans après son élection, qu’il confesse, enfin, une forme d’erreur. À
sa façon, c’est-à-dire de manière plutôt alambiquée… Il l’admet donc, sa fameuse promesse lui colle un peu trop
à la peau : « Quand je l’ai annoncée, c’était en septembre 2012, et c’était pour la fin de l’année 2013. En fait,
j’avais dit aux Français, presque implicitement : “Le chômage va augmenter.” J’essayais de me protéger, je me
disais : comme ça, j’ai un an de répit, pendant un an, le chômage va augmenter. Les Français ont entendu :
“Bon, d’accord, mais à la fin vous n’avez pas réussi à le faire baisser.” Peut-être aurait-il fallu dire : “Pendant
deux ans et demi, le chômage va augmenter, mais après il va baisser.” J’aurais pu donner plus de temps… »

 

Une prise de conscience salutaire, mais tardive, tellement tardive…

 

Alors, il fixe un nouveau cap, devant nous. Le changement, ce n’est plus maintenant, mais demain. Avant 2017
en tout cas. Évidemment.

 

« Il faut que ça baisse suffisamment longtemps pour que ce soit regardé comme significatif, dit-il. Au moins trois
mois. Et pas en janvier 2017, les gens verraient une grosse ficelle… Dès janvier 2016, chaque mois. Que ça
engrange. C’est tenable. Sauf tous les aléas… »

 

L’année 2015 est encourageante. Elle s’achèvera sur un chiffre de croissance réconfortant : 1,2 %. Mais ce
frémissement de reprise tarde à se concrétiser dans les agences de Pôle emploi.

 

Le 8 octobre 2015, le président nous fait part de ses craintes.

 

« Cela restera compliqué. Il arrive des événements qui n’avaient pas été anticipés ou prévus. La Chine qui
ralentit. Le prix du pétrole, avec ses effets positifs, mais aussi la dépression que cela génère dans des pays qui
étaient acheteurs de produits français : le Golfe, le Brésil, les pays africains… Et puis, il y a les réfugiés. Cela a
des effets, aussi, sur le plan économique. Cela va affaiblir l’Allemagne, notre principal client et fournisseur. Et il y
a aussi l’affaire Volkswagen. L’économie, ce n’est pas une espèce de règle mécanique qui voudrait qu’il y ait un
cycle bas puis un cycle haut, et que rien ne pourrait atteindre… »

 

La théorie des cycles, il semblait pourtant y croire, au début. On jurerait même qu’il avait misé dessus.

 

On se souvient d’un échange avec lui, sur le chômage, en avril 2013. « Ce retournement de la conjoncture, il est
obligatoire, en vertu des cycles, selon le prof d’économie que vous êtes ? » lui avait-on demandé. « Oui, oui,
normalement oui », avait-il répondu, ajoutant : « Mais il faut quand même l’accompagner… »

 

Alors que la fin de l’année 2015 se profile, il nous confie que sa plus grosse inquiétude réside dans le patronat et
sa volonté ou pas de jouer le jeu. « Quels sont les doutes que j’ai à ce stade ? Une partie des employeurs
pourraient se dire, finalement : “Est-ce que je ne dois pas attendre 2017, parce qu’en 2017, si c’est la droite qui
l’emporte, on aura ce que la gauche ne nous offrira jamais : la fin des 35 heures, l’abandon de l’ISF, le Code du
travail modifié, l’âge de la retraite… Pourquoi on irait embaucher, ce qui conduirait François Hollande à être à
nouveau candidat, à avoir un bon bilan ? Mieux vaut peut-être faire non pas une grève, parce que personne ne
peut faire la grève des investissements ou des emplois, mais les repousser… On pourrait investir 100, on va
investir 50, et on fera les 50 autres un peu plus tard ; ou on pourrait embaucher tout de suite mais on va

 

attendre un peu, on va faire de la productivité…” Ça, c’est possible, je n’écarte pas ça. »

 

 

 

Après avoir craint l’attitude des marchés financiers, au moment de son élection, le voilà désormais suspicieux à
l’égard des entrepreneurs, dont il doute de la loyauté.

 

Ce soir d’octobre 2015 en tout cas, il paraît relativiser cette obligation qu’il s’est assignée de ne pas se
représenter si le chômage ne baisse pas. « Stagnant, c’est jouable, nuance-t-il. En 2015, la courbe du chômage
sera en hausse. Il faudrait qu’à partir du mois de janvier 2016 - même s’il peut y avoir des mois positifs, des mois
négatifs - on ait une ligne plate. Il y aura sans doute une inversion. On peut penser qu’il y aura quelques
hausses, mais surtout des baisses significatives. L’impression, ça doit être sur toute l’année 2016, pour qu’on dise
: là, au final, ça y est, le chômage n’augmente plus, il pourrait même baisser. »

 

 

 

« Je serais déçu si la courbe n’était pas inversée »

 

Les vieilles techniques, pour atteindre ce but à tout prix, sont de retour. « On va sans doute améliorer le
dispositif de formation, d’emplois aidés, dit-il. Ce que la croissance ne pourra pas fournir, il faut qu’on l’ait ailleurs
quand même. » Il a toujours en tête son propre calendrier. Quand se décidera-t-il à annoncer sa nouvelle
candidature ? « C’est à la fin de l’année 2016, nous dit-il en novembre 2015. Pourquoi ? Parce que là on pourra
dire, sur le plan du chômage, de l’économie, si ça a été mieux. Si le chômage continue de monter, ce sera difficile
de dire : “Tout au long de mon quinquennat, ça n’a cessé d’augmenter, mais je vous assure que dans mon
prochain quinquennat, ça va baisser !” Je serais déçu si la courbe n’était pas inversée. »

 

Décembre 2015. Rideau sur une année sanglante. Les attentats ont choqué le pays, remisé les espoirs de jours
meilleurs. Le 23, nous dînons avec le président. Dans vingt-quatre heures, Pôle emploi va délivrer son verdict
mensuel. « A priori, le chiffre devrait être mauvais, anticipe-t-il. Il y a eu les attentats, on imagine mal des
recrutements massifs alors que le tourisme s’est ralenti, que le commerce a été freiné. Et pourtant, dans les
indications qu’on nous donne pour demain, il semble que le chômage ait baissé. » Difficile de s’y retrouver. « En
fait, il y a des aléas statistiques, explique Hollande. Ce qu’il faut vraiment regarder, c’est la tendance. Ce qui va
compter c’est le mouvement tout au long de l’année. »

 

Le stress est permanent, la course contre la montre anxiogène. « Cela m’oblige à penser que jamais un sujet ne
va effacer celui-là, positive Hollande. Il faut continuer à agir. Au début de l’année, je vais être amené à prendre
d’autres décisions. On va voir un plan massif de formation, des incitations à l’embauche, dans les PME… Il faudra
vraiment tout essayer. Il faut faire exactement le contraire de ce que disait François Mitterrand », assène le chef
de l’État, allusion à la célèbre formule de son prédécesseur socialiste assurant, en 1993, que « contre le
chômage, on a tout essayé ». Un bel aveu d’impuissance que Hollande ne veut surtout pas faire sien. « Non,
dit-il, il faut encore essayer. »

 

En ces temps de tristesse nationale, il y a dans l’air comme des effluves de grande réconciliation. Ainsi, l’ancien
Premier ministre Jean-Pierre Raffarin évoque l’hypothèse d’un front uni contre le chômage.

 

Hollande n’y croit guère. « Ce que l’opposition demande, c’est en fait d’appliquer son programme ! Il faudrait
penser - et ce n’est pas ma conviction -, au prétexte qu’on remettrait en cause les 35 heures ou qu’on entamerait
le contrat de travail, que cela aurait des effets positifs sur l’emploi. Peut-être que cela pourrait minorer
statistiquement le chômage, c’est possible, mais au prix d’une précarité dont on voit bien qu’en Espagne ou
ailleurs elle n’a pas été considérée comme un succès pour le gouvernement sortant. »

 

Une union transpartisane, pourquoi pas, mais au niveau des régions. Car sur le plan national, inutile de se bercer
de mots. « On a besoin des régions pour faire un plan massif de formation ou une nouvelle relance de
l’apprentissage. Donc il est assez logique que droite et gauche puissent se retrouver sur des mesures à prendre
sur l’apprentissage. C’est l’intérêt collectif. Maintenant, il y aura deux attitudes à droite : l’une un peu politicienne
qui dira : “Maintenant vous voulez l’unité, donc signez l’abandon de ce que vous défendez, les 35 heures, la
retraite…”, et puis l’autre, plus consensuelle, qui serait de dire : agissons ensemble. »

 

Mais ce « pacte républicain contre le chômage », jamais Sarkozy n’en fera cadeau à Hollande, évidemment. À sa
place, Hollande, dans l’opposition, aurait adopté exactement la même position, n’en doutons pas. La France, qui
n’aime rien tant que se diviser, n’est pas l’Allemagne, où gauche et droite peuvent gouverner ensemble.

 

Finalement, comme nous l’avait indiqué le chef de l’État la veille, Pôle emploi annonce, le 24 décembre 2015, 15

 

000 chômeurs de moins en novembre, pour un nombre global de demandeurs d’emploi de 3 574 800 en
catégorie A.

 

Certes, sur un an, la hausse est de 2,5 %, mais c’est encourageant, tout de même.

 

L’inversion de la courbe se précise.

 

 

 

« Je pense que ça s’inverse »

 

Il faut attendre, encore un peu.

 

Plus précisément la fin du mois d’avril 2016, et la publication des statistiques du mois précédent. Pôle emploi
relève un très fort recul du chômage, avec 60 000 inscrits de moins en catégorie A. Enfin ! La France n’y croyait
plus. Un tel recul sur un mois constitue un record depuis septembre 2000. Il a massivement profité aux moins de
25 ans et, fait rare, aux plus de 50 ans. Même le chômage de longue durée, en hausse continue depuis des
années, est resté stable. C’est ce que tendent à confirmer les chiffres publiés par les professionnels de l’intérim,
qui font état d’un bond de 5,9 % de l’activité en mars par rapport à mars 2015. La progression confirme les
chiffres de l’ACOSS, l’organisme collecteur des cotisations de sécurité sociale, qui a enregistré au premier
trimestre 1,87 million de déclarations d’embauches pour des contrats de plus d’un mois, un total qui flirte avec le
record enregistré au troisième trimestre 2011.

 

L’inversion est là, à portée de main, avec, sur le premier trimestre 2016, un recul global de 50 000 du nombre de
chômeurs.

 

Curieusement, Hollande ne pavoise pas lorsque nous le revoyons à l’Élysée, le 29 avril 2016. Il joue la prudence.
« C’est presque trop, nous dit-il. On fait vérifier ce qu’il s’est passé. Moins 60 000, ça ne s’est jamais produit
depuis seize ans. Il se peut que le mois prochain, ce soit 10, 20, 30, 40 000 chômeurs de plus. J’aurais préféré
qu’on me dise : c’est moins 10 000. J’ai alors ma séquence : moins 10 000, moins 10 000… »

 

Le fameux récit.

 

« Je pense que ça s’inverse, nous confie-t-il tout de même. Ça s’est même inversé, selon les chiffres du BIT, dès
l’année dernière. Le chiffre de croissance, 0,6 %, fait qu’on se dit ce n’est pas anormal, tout ça est cohérent. » Il
y voit aussi, bien sûr, le triomphe de son volontarisme. D’après lui, son discours en permanence positif a
contribué à la victoire. « Si je n’avais pas eu cette volonté, dit-il, il n’y aurait pas eu la mobilisation
correspondante et les moyens qu’on y a mis. »

 

Il lui reste à mettre en scène ce succès, car même tardif, c’en est un, tout de même, avec un taux de chômage
qui repasse même largement sous la barre si symbolique des 10 %.

 

L’horizon se dessine. Un peu plus lumineux. La courbe, cette satanée courbe, a fini par se rendre.

 

Manque de chance, l’inversion tant espérée survient en pleine ébullition sociale, avec les grèves liées à la loi
travail qui bloquent une partie de la France et monopolisent l’attention des médias. Sans compter les attentats
terroristes, qui ont placé les thématiques sécuritaires au premier rang des préoccupations du pays. Jamais la
popularité de Hollande n’a été à ce point abîmée. Seuls 14 % des Français se disent prêts à voter pour lui au
premier tour, en 2017. Contre 41 % pour Alain Juppé et 28 % pour Marine Le Pen, selon un sondage Ipsos
publié par Le Monde, le 1erjuin 2016. Un gouffre le sépare désormais de ses principaux concurrents.

 

Il a gagné son pari, mais beaucoup trop tard aux yeux des Français. Comme si l’ancien attaquant du FC Rouen
avait marqué le but décisif après le coup de sifflet final de l’arbitre. Et puis, au-delà de cette fameuse courbe,
reste une réalité cruelle pour le pouvoir en place : au cours du quinquennat, le chômage a augmenté de manière
considérable. Près de 600 000 chômeurs de plus pour la seule catégorie A à l’été 2016.

 

Commentant au printemps 2016 la baisse du chômage et son impact nul sur sa popularité, Hollande nous lâcha,
en guise d’explication : « Il faut que j’arrive à montrer par des exemples que se confirme bien le chiffre de baisse
du chômage, pour que ce soit le plus humain possible. Car les chiffres, ce n’est pas humain, il faut voir des vrais
visages, c’est un récit. » Toujours cette obsession du récit. Il en a besoin, pour donner corps à ce combat
durement gagné. Car à quelques mois de la fin du quinquennat, dans l’esprit d’une majorité de Français, ce
fameux « récit » reste, malheureusement pour celui qui en est à la fois l’acteur principal et le narrateur, celui d’un
échec.

 

 

 

 

 

 

Le choix

 

Il est difficile de changer sa propre nature.
Marcel Aymé

 

D’abord, il faut se souvenir.

 

Impossible d’évoquer cinq années d’une gouvernance Hollande jugée parfois déroutante sur le plan économique
sans faire un petit saut dans le temps. Cap sur les années 80, donc. Un vrai retour vers le futur.

 

François Hollande, alors professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, s’essaie au journalisme, cette
profession qu’il aurait sans doute aimé exercer. Entre le printemps 1985 et le début de l’année 1986, il apporte
chaque semaine, en scooter, des chroniques économiques au défunt quotidien de gauche Le Matin de Paris,
soutien affiché du pouvoir socialiste.

 

L’analogie avec la période actuelle est frappante : à l’époque, la gauche de gouvernement, déjà, est accusée
d’avoir trahi ses idéaux, depuis le tournant de la « rigueur » décidé en mars 1983 par François Mitterrand,
vingt-deux mois après son élection. Une rupture à laquelle fait irrésistiblement écho l’orientation « pro-business »
proclamée par François Hollande, le 31 décembre 2013, dix-neuf mois après son investiture…

 

Oui, il faut relire ces papiers, parfois signés « François Holland » - une coquetterie plus qu’un pseudonyme. C’est
fascinant. Tout y figure déjà. Pour l’électeur socialiste, il aurait simplement fallu consentir à cet effort, au
printemps 2012, avant de penser élire un auto-proclamé « adversaire de la finance ».

 

Dans ces articles, plus proches des copies rébarbatives qu’il corrige à Sciences Po que de tribunes propres à
enflammer les masses laborieuses, il est bien peu question du SMIC ou de la classe ouvrière. En revanche, les
taux de marge des entreprises, la politique monétaire ou les soubresauts des marchés financiers y ont la part
belle. Foin d’idéologie, les analyses du futur chef de l’État traduisent un positionnement ultra-réaliste. Et, surtout,
elles s’inscrivent dans la lignée de l’école néo-classique, et révèlent sa préférence pour la politique de l’offre. En
rupture avec les canons socialistes, donc. Déjà le libéral convaincu perçait sous le socialiste bon teint.

 

 

 

« La politique économique est désormais l’art d’accommoder les restes »

 

Inspirée des travaux du grand économiste britannique John Maynard Keynes, c’est en effet plutôt la politique de
la demande qui a historiquement les faveurs de la gauche. Elle implique de stimuler la consommation, par
exemple en augmentant les salaires ou en incitant l’État à embaucher, quitte à créer de l’endettement, dans
l’espoir de booster en retour la croissance et relancer ainsi toute l’économie. À l’inverse, la politique de l’offre, de
philosophie libérale, préconise d’aider prioritairement ceux qui produisent les richesses, en particulier les
entreprises, en réduisant notamment leurs charges sociales, pour enclencher ainsi un cycle vertueux favorisant
les embauches et donc la prospérité économique. Le 18 juin 1985, l’apprenti journaliste écrit ceci : « C’est
l’insuffisance des investissements de capacité, plus que l’affaiblissement de la demande, qui [explique] le mieux
le développement du chômage. » « Qu’il soit nécessaire de transférer une part des charges de l’entreprise sur les
ménages, afin de favoriser l’investissement, qu’il faille plus de flexibilité […], nul ne le conteste sérieusement »,
dit-il encore.

 

Vous avez dit politique de l’offre ?

 

Le jeune conseiller à la Cour des comptes assume sans fard son orientation. « À l’État-providence de la prospérité
doit succéder une social-démocratie de l’après-crise », écrit-il le 26 septembre 1985. Le 9 janvier 1986, il résume
sa philosophie : « La contrainte extérieure décide de tout […]. Ce qu’il reste d’autonomie pour un gouvernement,
ou de marge de manœuvre pour une politique économique, relève depuis 1983 de l’infiniment petit […]. La
politique économique est désormais l’art d’accommoder les restes, sous-entendu les rares marges d’autonomie

 

qui subsistent. » L’impuissance presque théorisée. L’empirisme érigé en mode d’action.

 

Doux rêveurs, passez votre chemin…

 

À la même époque, à l’approche des législatives de mars 1986, il défend le bilan des cinq premières années de
François Mitterrand en ces termes : « L’héritage des socialistes est d’ores et déjà connu. À l’évidence, ils
légueront une situation financièrement assainie puisque les entreprises auront retrouvé pour l’essentiel leurs
ressources d’avant la crise et que la balance des paiements est équilibrée. » On imagine parfaitement le président
Hollande en 2017, en campagne pour sa réélection, reprendre cette argumentation…

 

Voilà donc sa ligne d’horizon économique. Elle a été fixée de longue date. Contrairement à l’image qu’il peut
donner, sur le fond, Hollande ne varie ni ne flanche.

 

À la lumière de ses anciens écrits, le présent s’éclaire. Hollande, un temps encarté à la CFDT, est d’abord un pur
pragmatique, un socialiste sans tabou, partisan de la réforme en douceur. Tout sauf un doctrinaire. Il n’a pas été
pour rien l’indéboulonnable premier secrétaire du PS durant onze années (de 1997 à 2008, record battu !). Rue
de Solférino, il a longtemps fait office de trait d’union parfait au sein du parti entre l’aile gauche, plus idéaliste, et
l’aile droite, quasi centriste. Hollande, c’est un praticien de la politique, surtout pas un théoricien.

 

L’empirisme en guise d’idéologie.

 

Une fois élu, Hollande a eu l’occasion de mettre en pratique sa souplesse de raisonnement et ses facultés
d’adaptation. Mais à l’épreuve du pouvoir, les analyses de l’émérite professeur d’économie ont été rapidement
rattrapées par l’impitoyable réalité.

 

Lorsqu’il accède à l’Élysée, en mai 2012, il découvre une situation déplorable. Sans doute aurait-il dû s’en
préoccuper plus tôt, et ne pas sous-estimer la situation provoquée par la terrible crise financière de 2008 qui a
ravagé l’Europe. « Tous les pays ont plutôt mal réagi dans le sens où, plutôt que de faire payer les banques, on a
fait payer les États », constate avec le recul François Hollande. Évidemment, il en profite pour épingler la gestion
de son prédécesseur : « Il a eu un peu de croissance - pas suffisamment pour faire baisser le chômage - mais au
prix d’un déficit très important, et donc d’une dette qui s’est aggravée. Donc je pense que, contrairement à ce
que dit Sarkozy, les États ont très mal réagi. » Première initiative du couple exécutif Ayrault-Hollande,
commander un audit des finances publiques à la Cour des comptes. En attendant ses résultats, le chef de l’État
sait déjà qu’il ne pourra pas donner ce qu’il n’a pas en caisse. Pas question de commettre les mêmes erreurs que
François Mitterrand en 1981, se dit-il. La relance par la consommation, que la gauche de la gauche appelle de ses
vœux ? Une folie à ses yeux.

 

« Si j’avais dit on va distribuer un peu plus, faire du déficit, à un moment, on aurait été rattrapé, nous assure
Hollande début 2013. Ça dure combien de temps ? Six mois, un an ? Mais après, on est pris à la gorge. Par la
Commission européenne, qui peut nous sanctionner, par les marchés… »

 

Le 2 juillet 2012, la Cour des comptes lui rend son audit sur les finances publiques de la nation. Pas de surprise.
La France va mal. La Cour évalue le manque à gagner sur les recettes dans une fourchette de 6 à 10 milliards
d’euros. « L’effort à fournir en 2013 sera beaucoup plus important : dans l’hypothèse d’une croissance de 1 %, la
Cour l’évalue à 33 milliards d’euros de mesures nouvelles, qui devront être partagées entre économies sur les
dépenses et recettes nouvelles », note le rapport. Qui précise : « Les efforts doivent être amplifiés car le retard
de la France dans le redressement de ses comptes n’a pas été résorbé. »

 

Sombre tableau. Que faire ?

 

Le 11 juillet 2012, Jean-Marc Ayrault commande un rapport à Louis Gallois, nommé à la tête du Commissariat
général à

 

l’investissement. Le patron de gauche remet le fruit de son travail le 5 novembre 2012. Il s’agit d’un document de
67 pages, intitulé « Pacte pour la compétitivité de l’industrie française ». Il insiste sur les efforts à fournir pour
redresser l’économie française, en se penchant notamment au chevet des entreprises.

 

Deux rapports, deux termes importants : « recettes nouvelles » d’un côté, « compétitivité » de l’autre. Et un
même constat : la dégradation des déficits du pays est porteuse de graves dangers. Pourtant, l’exécutif patine,
s’interroge, pendant ces premiers mois au pouvoir. Jean-Pierre Jouyet, actuel secrétaire général de l’Élysée, juge
préjudiciable ce retard à l’allumage. « Il fallait qu’en 2012 ça agisse plus vite, confesse-t-il en septembre 2014. Il
aurait fallu qu’on prenne cela à bras-le-corps. »

 

n’est pas vraiment le cas. En outre, dans la béatitude de la victoire et d’un été 2012 languissant, la

 

communication du chef de l’État est bafouillante, axée à l’excès sur cette image malheureuse, car trompeuse, du
« président normal ».

 

« Nous aurions dû dire la vérité dès juillet 2012 »

 

L’hyperactif Sarkozy vibrionnait ? Hollande veut donner le sentiment inverse. Le contre-pied est un art, mais
pratiqué systématiquement, il devient inefficace, et peut même virer en vilaine manie.

 

Hollande fait donc plutôt profil bas, quand il aurait certainement fallu insister sur le dur combat à mener, le grand
redressement à opérer, la France à sauver… Et aussi « l’héritage ».

 

« Nous aurions pu dramatiser encore davantage, en disant ce que nous ont laissé nos prédécesseurs, admet
aujourd’hui le président. Nous aurions pu le faire dès le mois de juillet 2012. Ce qui aurait permis de mieux faire
comprendre les mesures fiscales que nous avons prises au mois d’août. Or, nous avons attendu le rapport Gallois
pour ça, et ce n’est qu’en novembre 2012 que je dis : “Il y a non seulement un effort à faire en termes de
réduction de déficit, mais en plus, à améliorer notre compétitivité.” C’est le regret, nous aurions dû dire la vérité
dès juillet 2012. Sur, un, les déficits sont très élevés, c’est ce que nous ont laissé nos prédécesseurs, et deux,
c’est très grave en termes de compétitivité. » Mais à ce moment-là, dans l’esprit du chef de l’État, il existe aussi
cette crainte des marchés, et de l’Europe, lui qui a promis d’ajouter un volet « croissance » au traité budgétaire.
Alors, pouvait-il vraiment exposer la situation dans toute sa noirceur ? Sans doute. « C’est un regret
politiquement de ne pas avoir dramatisé pour installer l’idée que ça allait être difficile », admet-il.

 

Et, dans la foulée, n’aurait-il pas fallu proposer une autre politique, s’affranchissant des contraintes de Bruxelles ?
Cela, en revanche, il ne le pense pas : « Est-ce que nous aurions dû dire : “Nous renonçons en conséquence à
réduire nos déficits budgétaires et donc à aller vers les 3 %” ? Si je l’avais dit, dans le contexte de la crise de la
zone euro, c’eût été peut-être mortel pour la zone euro. On aurait dit : “La France se distingue, se détache…” Il
fallait que je rassure la zone euro, si je puis dire : c’est le traité européen, que nous avons finalement adopté au
mois d’octobre. J’aurais pu dire : “La France se délie de l’engagement qui avait été pris par mon prédécesseur, et
nous ne ferons pas le traité budgétaire européen.” C’était la crise, non pas entre la France et l’Allemagne, mais la
crise dans la zone euro, qui explosait. » Faute de présenter le vrai bilan de la France pour faire valoir sa politique
fiscale, Hollande est condamné à subir le courroux des Français, matraqués par la hausse des impôts, meilleure
manière du point de vue de l’exécutif de réduire les déficits. Le taux des prélèvements obligatoires passe d’un
coup de 42,6 % en 2011 à 43,7 % en 2012, il pointera même jusqu’à 44,9 % en 2014, plaçant la France au
deuxième rang des pays européens les plus taxés, juste derrière le Danemark. Le gouvernement Fillon avait lancé
le mouvement, mais c’est Hollande qui va en subir les conséquences, en termes de popularité.

 

 

 

« On aurait peut-être pu avoir la main moins lourde sur les impôts »

 

La potion du professeur Hollande est indigeste.

 

Il s’en rend compte, bien sûr. Nous l’interrogeons longuement sur le sujet, début 2013. Il dit : « On aurait
peut-être pu avoir la main moins lourde sur les impôts, mais on n’est pas mécontents quand même d’avoir pu
prendre des décisions pour rétablir les comptes publics… Mais bon, qu’est-ce que ça aurait changé ? Même si on
avait laissé filer les déficits, on était devant un problème, et on n’aurait pas eu l’assouplissement européen, on
aurait été mis sous contrôle. »

 

Toujours cette menace européenne qui le paralyse, du moins l’entrave. Et le contraint aux tâtonnements, à
l’improvisation. Y compris dans le domaine de la pédagogie. « Comme regret, s’il y en a un, c’est d’avoir dit que
les impôts n’allaient toucher que 20 % de la population, alors qu’en fait beaucoup plus ont été concernés, même
pour des sommes modestes. On aurait dû, dans la première année, faire des mesures de réduction de dépenses
plus importantes. Pour avoir moins à solliciter les impôts. Car c’est ça qui a marqué. »

 

Nota bene : en hollandais, regret signifie « erreur ».

 

Au mois de mai 2013, on lui demande si, tout de même, il ne commence pas à avoir des doutes sur sa politique.
« Non, balaye-t-il. Si je pensais que c’était le cas, j’en aurais changé. On ne peut pas avoir de résultats s’il n’y a
pas de croissance, c’est un principe hélas mécanique. Donc on peut se dire : essayons de faire un peu plus de
croissance tout seuls. Mais c’est à la décimale. » Il réfute l’idée assez répandue qui fait de l’élève allemand le
premier de la classe, tandis que le Français mériterait le bonnet d’âne.

 

 

« Non, assure-t-il fermement. Le problème c’est que l’Europe est dans la situation que l’on sait. Et la différence,
c’est que l’Allemagne ayant fait des réformes de structure, et ayant une démographie différente de la France,
peut avoir 7 % de chômage quand nous on en a près de onze. Parce qu’ils ont une flexibilité du travail, parce
qu’ils n’ont pas de SMIC dans un certain nombre de secteurs, donc ça leur permet d’avoir de l’emploi pour les
non-qualifiés, et parce qu’ils ont une démographie faible. »

 

Près d’un an plus tard, en janvier 2014, pliant de plus en plus sous le poids du reproche fiscal, il nous présente
un argument différent, presque provocateur, signe de son désarroi : « Au fond de moi-même, je me dis : quitte à
être accusé d’avoir chargé la barque, il fallait peut-être la charger encore davantage. Paradoxalement… » Relever
la TVA d’un point supplémentaire, par exemple. « Je pense qu’on avait plus de liberté pour le faire au début.
Parce que, maintenant, on est considérés comme ceux qui ont augmenté les impôts. Alors qu’on aurait pu le faire
encore davantage. Quitte à être impopulaires… »

 

À sa décharge, le chef de l’État n’a pas été aidé, non plus, par ses ministres. Tel Pierre Moscovici qui annonce
imprudemment le 30 mars 2013 dans Corse-Matin : « Il n’y aura pas d’impôt supplémentaire. » Puis dénonce sur
France Inter, le 20 août 2013, « un ras-le-bol fiscal ». Le ministre de l’Économie, espérant atténuer le
ressentiment du bon peuple, n’a fait que l’exacerber.

 

Colère non feutrée du président. « Quand on n’a pas d’informations, on ne dit rien ! » s’emporte-t-il devant nous
fin août 2013. Il ajoute : « Le problème, c’est qu’on est arrivés alors que les autres avaient déjà augmenté les
impôts, en deux temps. Or les impôts, ça se décide à un moment X, et ça se paye à un moment Y. Et nous, on
est arrivés au moment Y. » Au moins, l’argent entre-t-il dans les caisses vides de l’État. Et sans pour autant
ponctionner les plus pauvres, jure Hollande. « On n’a pas fait une vraie politique d’austérité, loin de là, la réforme
fiscale dont on parle, c’est 75 à 80 % des recettes fiscales trouvées qui ont été prises sur 10 % des
contribuables. Si ce n’est pas une réforme fiscale, si ce n’est pas de la justice, je ne sais pas ce que c’est ! »
plaide-t-il.

 

Le gouvernement a donc répondu à l’exigence de la Cour des comptes, en ponctionnant ces fameuses « recettes
nouvelles ». Reste à remplir l’autre condition, celle fixée par le rapport Gallois : redonner de la « compétitivité »
aux entreprises. Au sein de l’exécutif, certains s’interrogent : faut-il les aider prioritairement à reconstituer leurs
marges, ou convient-il d’abord de faire un effort vis-à-vis des ménages ? Resserrer les taux ou desserrer l’étau,
en quelque sorte… En clair, il s’agit de faire un choix entre la politique de l’offre et celle de la demande.

 

l’a compris, dans l’esprit de François Hollande, la question ne se pose pas. Il est depuis toujours favorable à la
stimulation de l’offre, qu’il juge plus efficiente. Tout est affaire de conjoncture et de contexte, cependant. « Je
pense qu’il y a des périodes où la demande doit être privilégiée, comme soutien à l’économie, analyse-t-il. Ça,
c’est quand vous avez une dépression essentiellement liée à un choc mondial, que vous n’avez pas de dettes, que
vous avez une économie qui peut répondre. Là, vous devez absolument relancer. Je prends un autre exemple : si
les Allemands voulaient relancer leur économie, il n’y a pas d’autre moyen pour eux que d’augmenter les salaires,
ou de faire de l’investissement public. »

 

« Sarkozy a d’une certaine façon tué la politique de relance »

 

Le maître de conférences Hollande et le chroniqueur « Holland » sont de retour, comme dans les années 80,
quelques cheveux et le scooter - quoique… - en moins. « Mais nous, dans l’état où l’on est, c’est comme en 1981,
reprend-il. En 1981, la relance ne peut pas marcher parce qu’il y a un déficit de la balance extérieure qui est déjà
très élevé, parce qu’il y a une inflation déjà forte… Notre compétitivité est dégradée, le taux de marge des
entreprises est le plus bas depuis 1985. Donc la productivité ne va pas vite, les salaires vont un peu plus vite que
la productivité, donc on perd encore de la compétitivité, des parts de marché… »

 

Il en profite pour lancer une pique à son prédécesseur, bouc-émissaire permanent. « Sarkozy a, d’une certaine
façon, tué la politique de relance parce que lui, quand il y a la crise, il fait une politique de relance, les déficits
passent à 7 %, il emprunte massivement. Et nous, on ne peut plus le faire. Donc, à mon avis, la seule possibilité
pour nous, c’est d’améliorer l’offre, le coût du travail. Donc voilà, on n’a pas d’autre choix que de faire cette
politique de l’offre, d’un point de vue de gauche », conclut-il début 2014.

 

Et tant pis pour les espérances suscitées ? Les impôts qui augmentent, le choix en faveur des entreprises… Il y a
là de quoi désespérer Billancourt, en l’occurrence décontenancer son électorat traditionnel. « Quand on dit qu’il y
aurait une politique de la demande qui serait de gauche et une politique de l’offre qui serait de droite, alors, à ce
moment-là, on ne pourrait venir au pouvoir que lorsqu’il y a quelque chose à distribuer ! s’exclame le chef de
l’État. Or, généralement, quand on arrive au pouvoir, c’est justement qu’il n’y a plus rien à distribuer… Parce que
ça veut dire que la droite a épuisé toutes les marges. Quant à la politique de l’offre, si elle permet d’avoir des
emplois plus nombreux, plus qualifiés, mieux payés, avec des salariés mieux formés, c’est, à mon sens, une

 

politique de gauche. »

 

Le Hollande-caméléon, cet animal élastique aux phénoménales facultés d’adaptation à son environnement, avait
été habilement dissimulé durant la campagne présidentielle de 2012, car il lui fallait conquérir toutes les gauches.
Il ressort maintenant de la pénombre.

 

Le malentendu n’a que trop duré.

 

En novembre 2012, le chef de l’État avait déjà annoncé la mise en place du crédit d’impôt pour la compétitivité et
l’emploi (CICE), un dispositif destiné à abaisser le coût du travail dans l’espoir de pousser les chefs d’entreprise à
recruter. Le premier étage de la fusée.

 

Un an plus tard, le 31 décembre 2013, lors de ses vœux, François Hollande lance le second sur orbite. C’est le
pacte de responsabilité. Il est fondé, dit-il aux Français, sur un « principe simple : moins de charges sur le travail,
moins de contraintes sur leurs activités et, en même temps, une contrepartie, plus d’embauches et plus de
dialogue social ». Le pacte de responsabilité mêle ainsi baisses de cotisations patronales et mesures de réduction
fiscales pour les sociétés, le tout étant censé permettre aux entreprises d’investir et d’embaucher. Hollande exulte
presque. « Le pacte de responsabilité, on peut être pour, on peut être contre, mais c’est une ligne », se
félicite-t-il devant nous.

 

Une ligne, certes, mais ouvertement « pro-business ». C’est peu dire qu’elle passe très mal, à gauche. Pourtant,
les proches du chef de l’État contestent tout reniement. Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, nous dit ceci,
le 22 janvier 2014 : « Il n’y a rien de nouveau dans le discours de Hollande. Reportez-vous à son discours de
Lorient sur le pacte productif. Il a toujours pensé que la puissance d’un pays ne pouvait se concevoir sans une
économie forte, sans les entreprises. Là, il assume, il lâche les chevaux. »

 

Il a donc fallu se pencher sur ce meeting, à Lorient, le 27 juin 2009, avec un François Hollande débarrassé de
toute contingence, en roue libre, heureux comme rarement. Le Foll a une bonne mémoire. Son modèle y assume
clairement « le choix de la compétitivité ». « La solution, c’est de réarmer la production française : politique
industrielle, croissance verte, nouvelles technologies, effort de recherche… », égrène Hollande, remplacé
quelques mois plus tôt par Martine Aubry à la tête du parti. Il prône même des hausses d’impôts : « L’après-crise
sera le temps de l’ajustement budgétaire et fiscal, compte tenu des déficits publics gigantesques qui sont en train
de se creuser. La gauche devra faire preuve de courage pour faire ses arbitrages entre les dépenses et les
impôts. Oui, je le dis, il faudra relever certains prélèvements. » Et d’appeler de ses vœux « un pacte productif »,
qui ressemble à s’y méprendre au futur « pacte de responsabilité ».

 

Pas de doute, Hollande a bien de la suite dans les idées. Mais c’est à croire que personne ne l’écoute jamais. Et
puis, persévérance ne rime pas forcément avec efficacité. Et s’il avait tort ? Car le chômage peine à baisser. Et le
commandant du paquebot France met un temps fou à redresser une trajectoire qui le conduit droit vers l’iceberg
de la récession.

 

 

 

« Être à gauche, c’est aussi permettre que l’économie puisse redistribuer
»

 

Doucement, pourtant, sans virer encore au vert, les indices passent à l’orange. Au point qu’en 2014 Hollande
peut promettre une baisse des impôts à venir. « Sans doute aurais-je voulu en faire davantage, mais si on n’avait
pas rétabli les comptes des entreprises, où en serait-on aujourd’hui ? J’assume ce choix. Il faut l’expliquer, mais
être à gauche, c’est aussi permettre que l’économie puisse distribuer. Et de distribuer même quand on n’a pas
encore énormément de croissance. C’est pour ça qu’on baisse les impôts », nous indique-t-il en août 2015.

 

La décrue a commencé. Avec d’évidentes arrière-pensées électorales. Trois baisses d’impôts en trois ans, cela
peut servir en 2017. Avec, en outre, un dernier coup de pouce à destination des classes moyennes, prévu pour
2017, à hauteur de 2 milliards d’euros. « Les gens, quand même, resteront plutôt sur l’impression dernière »,
espère Hollande. Et de citer en exemple à ne pas suivre… Nicolas Sarkozy et sa défiscalisation des heures
supplémentaires. « Il distribue du pouvoir d’achat, en 2007-2008, note Hollande. Est-ce qu’il y a quelqu’un dans
la campagne qui lui a rendu hommage pour ça ? Personne… »

 

De toute façon, dès le départ, Hollande a revendiqué un quinquennat divisé en deux actes. Privation puis
redistribution. Le fiel avant le miel. « Au début, nous avons été amenés à prendre des décisions difficiles, sans
faire de l’austérité mais en augmentant les impôts, confirme-t-il en septembre 2014. Nous avons demandé des
efforts aux Français. Et nous avons d’une certaine façon sauvé la zone euro. Ensuite, en 2013, notre espoir de

 

reprise ne s’est pas traduit. Tout l’enjeu c’est d’avoir plus de croissance en 2015, 2016. C’est là qu’on va
retrouver les deux séquences du quinquennat. »

 

Plutôt apprécié du monde de l’entreprise et des milieux d’affaires, Manuel Valls, nommé à Matignon le 31 mars
2014, est censé accompagner cette marche en avant. Même si Hollande se défend de tout tournant libéral. « Les
principales mesures, comme le CICE, avaient été votées avant, rappelle-t-il. En fait, Manuel Valls tient le discours
d’une politique lancée par son prédécesseur et formalisée dès le mois de janvier 2014. Il n’y a pas de tournant,
on n’est pas du tout dans une séquence type 1983, c’est une continuité, mais avec des mots, une méthode et
une organisation qui montrent qu’on passe à une nouvelle phase de la même politique. »

 

Cette politique reste toutefois largement incompréhensible pour la majeure partie des Français. L’exécutif
n’excelle vraiment pas dans la pédagogie de son action. Il sera d’ailleurs reproché au chef de l’État, tout au long
de son quinquennat, de ne pas avoir su en faire le récit. D’avoir navigué à vue, en suivant les - rares - vents
porteurs. Il proteste. « Ah oui, la fameuse “histoire du quinquennat”, j’entends ça… Quelle est mon histoire, celle
que je peux imaginer ? C’est : on a deux ans de difficultés, puis après deux ans de meilleur. Ça, c’est vrai que
c’est un récit. Ce récit, c’est celui que j’ai à l’esprit, mais il est soumis à des aléas… »

 

De toute façon, il reste persuadé que le bilan, malgré tout, pèsera in fine en sa faveur. Surtout au moment du
choix, de la comparaison avec le(s) programme(s) de la droite.

 

« Ça se joue aussi sur le risque, précise Hollande. Quel va être le plus grand risque ? Changer le gouvernement
et le président, ou le garder ? Si l’économie est un peu meilleure, le risque, c’est de changer. Si l’économie est au
plus bas, quel est le risque ? Qu’est-ce que je perds ? » Si friand d’anecdotes politiques, il se remémore une
scène piquante. « Un jour, raconte-t-il, un électeur avait dit à Giscard : “Qu’est-ce que je risque à voter
Mitterrand ?” Et Giscard lui avait répondu, ce n’était pas si bête : “Votre emploi.” Giscard avait gagné contre
Mitterrand en 1974. Mais en 1981, ce raisonnement ne marchait plus : “J’ai voté pour vous, j’ai perdu mon
emploi, il y a deux millions de chômeurs.” »

 

Cette supposée « prime aux sortants » dont on ne trouve pourtant nulle trace dans les sondages le concernant -
c’est même tout l’inverse -, Hollande s’y accroche comme un naufragé à sa bouée. Il semble y croire sincèrement,
en tout cas. Tout comme il est convaincu que les véritables effets de sa politique économique ne seront
perceptibles qu’à long terme. « Ce qui fait le résultat de court terme, c’est l’environnement extérieur, et ce qui
permet d’avoir un meilleur résultat à moyen terme, c’est la politique intérieure, résume-t-il devant nous, fin août
2015. Les mesures qu’on prend en 2012 - par exemple le CICE -, confirmées en 2014 avec le pacte de
responsabilité, elles n’auront d’effet réel que deux ans après. Les mesures prises en 2012 commencent à se
percevoir début 2015. Le pacte, son effet, au mieux, ce sera en 2016. D’une certaine façon, on travaille toujours
pour son successeur. Si on travaille mal, on “embolise” le mandat du successeur, si on travaille bien, on a des
chances d’améliorer, au moins au début, ses résultats. Sauf si le successeur vient très largement après le premier
mandat ! »

 

Comprendre : sauf si je suis réélu.

 

 

 

« J’ai dit à Sapin : “Maintenant, tu fais.” Et il fera »

 

Et il compte tout faire pour y parvenir.

 

Pour forcer la décision, il a poussé les feux, dans la seconde moitié du quinquennat. Contraint ses troupes à des
calculs arithmétiques nocturnes, pour satisfaire ses besoins de baisse d’impôts. Il a tordu la main de Bercy, pour
imposer une réduction de 2 milliards d’euros sur le revenu 2016 des Français, annoncée le 20 août 2015. « Avec
2 milliards, on peut toucher 7 à 8 millions de personnes qui se disent : “Il nous a rendu ce que d’autres nous
avaient pris” », espère-t-il devant nous. Mais s’il n’avait tenu qu’à Michel Sapin, le grand argentier… « C’est ça, la
décision politique, nous explique le chef de l’État, le 4 septembre 2015. C’est à moi d’en décider, pas à eux [les
ministres]. Si je demande au ministre des Finances, qui est un ami, qu’est-ce qu’il va me dire ? “Mieux vaut ne
rien annoncer tout de suite, et on verra si ça va mieux en 2016.” La semaine dernière, j’ai discuté avec Manuel
Valls, je lui ai dit : “Il y a deux décisions à prendre, que je vais annoncer. Et que tu vas confirmer. La première,
c’est qu’on ne touche pas aux grandes masses du pacte. Ni même à sa répartition. Le pacte de responsabilité
sera poursuivi. Mais il y aura une baisse d’impôts.” Il y en a au moins deux qui étaient au courant, Valls et moi. Et
j’ai dit à Sapin : “Maintenant, tu fais.” Et il fera ! »

 

Ne s’agit-il pas, surtout, de caresser l’électeur de gauche dans le sens du poil ? Hollande ne le conteste pas
vraiment. « D’une certaine façon, ce n’est quand même pas pour déplaire aux gens ! s’amuse-t-il. On a

 

suffisamment pris de mesures difficiles, anti-électorales, pour qu’on puisse prendre celle-là, qui ne ruine pas nos
comptes. Il y a d’abord une considération de justice. Si on met 2 milliards, c’est pour les Français des classes
moyennes, qui touchent entre 1 200 et 2 000 euros par mois. D’une certaine façon, c’est le cœur de l’électorat
français. Donc, on a ciblé. Souvent, ce sont des travailleurs qui avaient peut-être profité des heures
supplémentaires, ils ont perdu le béfice de l’avantage Sarkozy. Ensuite, il y a un rôle psychologique. Car si
c’était la première fois que l’on faisait des baisses d’impôts, les gens n’y croiraient pas, ça n’aurait pas de réalité,
or là, je fais cette annonce au moment où les gens reçoivent leur avis d’imposition. Donc c’est crédible. Le
troisième intérêt, c’est quand même économique. Parce que quand il y a une baisse d’impôts, même si c’est de 2
ou 3 milliards, au moment où elle est constatée, généralement à l’été suivant, les gens consomment un peu
mieux, un peu plus. »

 

Favoriser la relance par la consommation ? Voilà qui rappelle furieusement les politiques keynésiennes, cette fois.
En cette fin de quinquennat, Hollande a décidé de renouer, pour partie, avec la politique de la demande, en
espérant faire de même avec son électorat.

 

Il réfute pourtant les accusations d’opportunisme. « La stratégie, c’est celle du quinquennat, martèle-t-il à l’été
2015. Il y a eu deux ans et demi à redresser, comme je l’ai annoncé au Bourget, et deux ans et demi où l’on peut
voir une issue avec une partie de redistribution, qui ne peut pas être considérable, mais au moins symbolique.
Rien ne serait pire que de dire : on va changer de stratégie au milieu. »

 

Si Hollande commence à « lâcher du lest », ce n’est pas seulement pour de basses raisons électoralistes, mais
aussi parce que la situation commence, enfin, à s’améliorer. Pas encore le grand soleil, certes, mais le début de
l’éclaircie. La conjoncture mondiale n’y est pas pour rien, bien sûr, mais il semble que les mesures prises par le
pouvoir portent également leurs fruits.

 

Ainsi, dans une étude publiée le 17 décembre 2015 et passée inaperçue, l’Observatoire français des conjonctures
économiques (OFCE) - plutôt classé à gauche - détaille les effets positifs du CICE sur l’économie hexagonale, en
termes d’emplois sauvés et même de salaires. « Le CICE a un effet économique réel pour préserver l’emploi et la
compétitivité des entreprises », explique Xavier Ragot, le président de l’OFCE.

 

 

 

« Le meilleur slogan, c’est celui qu’on trouve tout seul »

 

En juin 2016, dans une note de conjoncture attestant le redémarrage de l’économie française, avec un taux de
croissance prévisible de 1,6 % pour 2016, l’un des responsables de l’INSEE, Vladimir Passeron, confirmera cet
effet du CICE. Tout en notant que le « choc fiscal » infligé aux contribuables au début du quinquennat avait eu
des répercussions négatives sur l’activité économique, il saluera « l’effet favorable des mesures d’allègement du
coût du travail, CICE et pacte de responsabilité », qui à elles seules auraient amené « 0,4 point » de croissance.

 

Courant 2016, différents voyants repassent donc au vert, en dépit d’une croissance atone au deuxième trimestre,
en raison du Brexit et des attentats. Certes encore fort timide, la croissance est tout de même de retour, et
l’emploi avec. Bref, ça va mieux.

 

Ça va mieux ? Ça ne vous dit rien ? Ce « ça va mieux » est un OVNI. Un Objet Verbal Non Identifié.

 

Une inspiration typiquement hollandaise, bilan de quinquennat et slogan de campagne tout à la fois. Certains,
comme l’ami Julien Dray, ont voulu s’en attribuer la paternité, mais nous sommes bien placés pour le savoir :
avant qu’il ne décide de les populariser médiatiquement, cela faisait des mois que Fraois Hollande employait,
devant nous, ces trois mots sacrés, comme pour se roder. Dès juin 2015, il nous glisse : « Ça va mieux, mais… »
À l’automne 2015, le 8 octobre plus précisément, il s’en gargarise encore, encouragé par les chiffres d’une reprise
économique balbutiante. « Si l’on voit que dans les entreprises ça va mieux, ça repart, même s’il y a du chômage,
les gens se disent : “Ça va mieux.” Le pouvoir d’achat progresse en ce moment, personne ne s’en aperçoit, même
si à un moment on se dit : “Ça va un peu mieux.” La baisse d’impôts, on n’y croit pas la première fois, à peine la
deuxième, et la troisième fois, on se dit : “Quand même, je fais mes comptes, ils m’ont prélevé au début, puis ils
m’ont donné.” On sera plus sur une impression d’ensemble… Quelle est l’ambiance dans le pays ? Ce n’est pas
qu’il n’y a pas de conflits sociaux, il y a toujours des conflits sociaux, ce n’est pas qu’il n’y a plus de licenciements,
il y a toujours des licenciements, c’est : “Est-ce que je sens que ça va mieux, que mon fils met moins de temps à
trouver du travail ?” »

 

Il suffit de compter. Quatre « ça va mieux » dans un même souffle, ce soir d’octobre 2015. Avec le recul, il est
permis de se demander si, bien involontairement, on ne lui a pas permis, ce jour-là, de synthétiser son discours
positif en une formule… Rien de spontané, donc, ce 14 avril 2016, lorsque sur France 2 Hollande lance sa formule

 

magique. « Je ne l’improvise pas, je l’avais préparée, nous confirme-t-il quelques semaines plus tard. On dit :
“Comment ça va ?” Et on répond : “Ça va mieux.” J’ai eu conscience que cela pouvait heurter, une formule
comme celle-là, notamment pour beaucoup, la majorité peut-être, qui considèrent que ça ne va pas forcément
mieux pour eux. Ce n’est pas “vous allez mieux”, qui là aurait été inopportun, c’est “ça”, quelque chose de plus
global, de plus impersonnel. La politique, c’est un message. Un slogan. Le meilleur slogan, c’est celui qu’on
trouve tout seul, qui correspond à ce que l’on ressent. »

 

Sur le coup, l’expression ne suscite pas l’adhésion générale, loin de là. « Il est difficile d’être à ce point en
décalage avec l’opinion de la grande majorité des Français », persifle par exemple Alain Juppé. Hollande, lui, se
moque des critiques, voire des sarcasmes, générés par sa petite phrase. Il voit plus loin. Un bon stratège a
toujours un coup d’avance. Car pour le chef de l’État, l’essentiel est là : il est parvenu à diffuser sa petite
musique. Son message, il n’en doute pas, va finir par s’imposer, du fait de perspectives économiques enfin
favorables. Et il lui en sera fait crédit, nécessairement. « Ce qu’il faut, c’est arriver à corroborer le “ça va mieux”
», confirme-t-il.

 

« Qu’est-ce qu’on retiendra de cette émission ? Le “ça va mieux”, se félicite-t-il encore. Et le fait que c’était un
point de départ. Ce que je voulais, c’est que cette émission corresponde à une séquence. » Mais, en lecteur à la
fois fidèle et mécontent du Monde, il trouve une nouvelle fois matière à s’agacer contre sa lecture de chevet. « Le
scepticisme médiatique, c’est votre journal qui le représente le mieux », nous lance-t-il, réprobateur, comme si
les médias avaient pour fonction de soutenir l’action gouvernementale… Totalement respectueux de la liberté de
la presse, Hollande a, parfois, des réactions d’un autre temps.

 

Évoquant l’édition du 29 avril 2016 du quotidien, il s’emporte, donc : « Le Monde fait le titre sur “la France en
convalescence”. Et à l’intérieur du journal, c’est : “en voie de guérison”. Ce qui n’est pas du tout la même chose !
En convalescence, vous êtes sur une petite chaise, avec un plaid sur vous, et il y a quelqu’un qui vous pousse. En
voie de guérison, vous voyez quelqu’un qui commence à sortir de la phase de traitement aigu, qui est en
rémission et qui sourit à la vie. Voilà, soit vous êtes sur une chaise, la couverture dessus et l’infirmière derrière,
soit vous êtes en train de marcher, le soleil sur vous, et vive la vie ! »

 

 

 

« Je dois ambiancer »

 

La France, cette grande malade que l’on disait incurable, serait donc proche du rétablissement. « Il s’est passé
quelque chose en 2015, nous assure-t-il au printemps 2016. L’année 2015 est une vraie année de reprise. Pas
ébouriffante, certes, mais elle est là. On pensait faire 1 % de croissance, on fait 1,2 %, les taux de marge des
entreprises s’améliorent, le pouvoir d’achat aussi… C’est lié au pacte de responsabilité. Maintenant, je dois
ambiancer. » Hollande, en DJ, aux platines, pour convertir les Français à sa politique économique… A-t-il raison
de plastronner ? De fait, on l’a dit, la situation s’améliore, en cette fin de quinquennat. Tous les paramètres
convergent. Croissance en hausse, chômage en baisse, l’écart de productivité avec l’Allemagne est passé de 17
% à 7 %, il paraît même envisageable de ramener, en 2017, le déficit du PIB sous les 3 %, conformément à
l’engagement européen, quand le taux des prélèvements obligatoires a enfin baissé, fruit de trois baisses
successives des impôts, et que celui des dépenses publiques est en reflux lui aussi… Une liste loin d’être
exhaustive, bien entendu.

 

Lui estime donc avoir gagné son pari. La conjoncture s’est retournée, et il pense ne pas y être pour rien. De toute
façon, en vertu de la fameuse théorie des cycles, qui veut qu’à un épisode de récession succède une période de
reprise - et réciproquement -, il savait l’inéluctabilité d’un redémarrage. Simplement aurait-il fallu qu’il soit plus
spectaculaire et, surtout, beaucoup plus rapide. Et puis, sa stratégie, globalement illisible, a échappé à beaucoup.
L’idée fort désagréable d’avoir élu un président de gauche qui mène une politique de droite s’est, à tort ou à
raison, durablement répandue dans son électorat.

 

Cette vision caricaturale de son action désespère Hollande. Il le martèle : non, il n’a pas sacrifié « son »
socialisme sur l’autel de la compétitivité. « On a fait des choix qui ont été regardés comme ne redistribuant pas
autant qu’il était espéré, mais on n’a pas mis en cause les salaires, les pensions, les prestations, sauf peut-être
pour les plus favorisés, clame-t-il. Ça explique que la gauche radicale ait du mal à prendre. On a fait avancer le
pays, tout en lui assurant des garanties, en ne touchant ni aux libertés, ni aux droits sociaux fondamentaux, ni
aux règles du travail. Après, il faut essayer de se projeter. Arriver en 2017 en disant : on a plutôt sauvé l’essentiel
et modernisé le pays. Il faut lui reproposer un contrat. » Depuis toujours, Hollande dispose de certitudes fortes,
arrimées à un social-réformisme de bon aloi, sur fond de libéralisme light, le tout baignant dans un océan de
volontarisme. Colbertiste converti à la mondialisation, c’est un social-libéral, en fait, à l’image des anciens chefs
des gouvernements allemand et britannique, Gerhard Schröder et Tony Blair, promoteurs en Europe, à la fin des
années 90, de la « troisième voie », située au carrefour de la social-démocratie et du libéralisme. Il ne se fait

 

toutefois aucune illusion : « On peut perdre à cause de l’économie, mais on ne gagnera pas grâce à l’économie »,
assène-t-il.

 

En 2017, on parlera moins de politique de l’offre que d’offre politique. Celle que proposera Hollande devra être
très convaincante. Car pour le chef de l’État, se faire réélire s’annonce encore plus délicat que guérir une
économie chancelante.

 

C’est dire s’il part de loin…

 

 

 

 

 

Le symbole

 

Mieux vaut mourir incompris que passer sa vie à s’expliquer.
William Shakespeare

 

On n’est jamais déçu, avec Arnaud Montebourg. Il nous arrive même d’être encore surpris, parfois. Comme ce
vendredi 4 juillet 2014.

 

Ce soir, c’est France-Allemagne au programme, un quart de finale de Coupe du monde de football. Nous sommes
une vingtaine, unis par la passion du ballon rond, rassemblés chez un ami commun, dans un beau quartier
parisien. Joli loftduplex, ambiance survoltée, les enfants trustent les bonnes places devant l’écran du
vidéoprojecteur. On s’extasie sur la qualité du jeu allemand, on déplore l’atonie de l’attaque française,
l’impuissance de Benzema, l’inéluctabilité de la défaite… Soudain, Montebourg débarque, majestueux, guest star
inattendue de la soirée. Il tourne autour du buffet, engouffre quelques tomates cerises, se tartine des pelletées
de pâté, et lâche à la cantonade, sûr de son effet : « Ils sont tous fous, à l’Élysée. Moi, je n’y mets plus les pieds
! »

 

Oui, c’est bien le ministre du Redressement productif qui s’exprime ainsi, devant nombre de parfaits inconnus,
critiquant haut et fort la présidence de la République, s’affranchissant avec délectation de la classique réserve
ministérielle. Curieuse, tout de même, cette propension chez lui depuis toujours à vouloir absolument attirer les
regards. À provoquer. C’est vrai, Montebourg n’en est pas à son coup d’essai. Nous le connaissons depuis si
longtemps. Vingt ans au moins qu’on le croise, de son cabinet d’avocat à son bureau de député à l’Assemblée
nationale. Il a toujours joué les forts en gueule, les histrions incontrôlables. Avec un talent indéniable.

 

Cette fois, on le devine sincèrement remonté. L’épisode de la fermeture des hauts-fourneaux de Florange, en
novembre 2012, est passé par là.

 

Le boutefeu du gouvernement n’a toujours pas pardonné au couple exécutif ce qu’il considère comme une
inacceptable double faute : avoir rejeté sa solution d’une nationalisation temporaire du site de Florange ; et
surtout, sans doute beaucoup plus grave à ses yeux, l’avoir traité par le mépris.

 

 

 

« Le piège Florange, c’est le piège de l’émotion, alors que c’est une
bonne décision »

 

Alors que le gardien allemand Neuer a repoussé les ultimes assauts français, assurant ainsi la victoire de la
Mannschaft, nous revient en mémoire une discussion avec Montebourg, vieille d’un an et demi. Cela se passe le
31 janvier 2013, dans son bureau, au ministère du Redressement productif, situé dans une aile de Bercy. La nuit
commence à tomber, Paris s’allume en fond visuel, lui est assis sur son canapé, pliant et dépliant ses jambes
interminables. Et il est furieux, déjà.

 

Cela fait plus de deux mois qu’il a été désavoué.

 

« Ayrault et Hollande ? Ce sont des cague-braille ! Des jean-foutre. Des vers de terre », se déchaîne-t-il, avec
une verve jubilatoire. Il prend même la peine de nous expliquer ce qu’est un cague-braille, au cas où nous

 

l’ignorerions. Il fait bien. Dans le sud de la France donc, ce qualificatif s’applique à ceux qui mettent un pantalon
large, trop large, laissant ainsi supposer que son porteur a déféqué dedans.

 

Sympathique.

 

Intarissable car inconsolable, Montebourg nous lance encore : « Ils m’ont trahi, humilié. Je suis passé pour un
dingue. »

 

Avant de porter l’estocade : « Je leur ai dit : “C’est fini, je me tire”. J’ai dit à Hollande : “T’as mis une buse à la
tête du gouvernement, qui n’est même pas fichue d’installer un aéroport près de sa ville.” Ils ont trahi la gauche.
Florange, c’est un boulet, ils vont le traîner car la classe ouvrière, elle a de la mémoire. »

 

Ah, ce mythe du péché originel, du reniement, de l’apostasie même… On n’a pas fini de le servir à Hollande.
D’ailleurs, d’autres observateurs privilégiés, comme les journalistes Valérie Astruc et Elsa Freyssenet, dans un
livre très documenté, parleront de Florange comme de la « tragédie de la gauche » (Plon, 2013). Nos consœurs
auraient tout aussi bien pu évoquer « la tragédie de Hollande ». Rappeler cette étrange fatalité qui colle aux
basques du président : rien n’est porté à son crédit, même quand tout paraît, au moins sur le fond, pouvoir
militer en son sens.

 

Florange, donc.

 

Nous avons si souvent parlé et reparlé de cette affaire au chef de l’État. Elle est exemplaire par bien des aspects.

 

Après tout, l’opinion publique aurait pu lui savoir gré d’avoir sauvé la mise à 629 ouvriers, sans compter
l’instauration d’une loi forte, destinée à lutter contre les excès des grands capitaines d’industrie. Mais non,
interrogez vos proches, ils vous le diront : Florange, bastion de la sidérurgie française, c’est le premier gros échec
du président Hollande. Quasiment une marque d’infamie.

 

Hollande se souvient être tombé, très volontairement, dans une sorte d’embuscade médiatique et populaire. Il a
ces mots, devant nous, le 4 janvier 2013, quelques jours après avoir réglé ce dossier : « Le piège Florange, c’est
le piège de l’émotion, alors que c’est une bonne décision. »

 

Donc, pour le chef de l’État, il n’est pas question d’un fardeau, au contraire. Il est sûr de lui, en tout cas. Il a des
raisons, c’est vrai : même les syndicalistes, aujourd’hui, font profil bas, et l’accueillent volontiers à Florange. Il
faut reprendre le cours des événements pour mieux comprendre cette affaire si symbolique, qui suivra Hollande
jusque dans les livres d’histoire, sans que l’on sache encore si, in fine, elle sera portée à son crédit ou à son
passif. Florange, c’est avant tout un lieu emblématique. On ne se rend pas en Lorraine impunément. Surtout, ne
pas y lancer des promesses intenables. À Longwy en 1984, François Mitterrand avait eu droit aux cris des
ouvriers scandant : « Mitterrand trahison ». Et vingt-cinq ans plus tard, ce sera au tour de Nicolas Sarkozy d’être
étrillé : la CFDT élèvera ironiquement une stèle en son honneur, en février 2009, afin de dénoncer ses
engagements non tenus sur le maintien de l’emploi sur un autre site détenu par la firme ArcelorMittal dans la
région, à Gandrange.

 

En juillet 2011, donc, deux hauts-fourneaux sont mis en sommeil par ArcelorMittal, à Florange, dans un bassin
déjà en voie de forte désindustrialisation, à l’image de la France. Pas moins de 750 000 emplois perdus en dix
ans. Le chômage est omniprésent dans cette région de la Lorraine où prospère le FN, et François Hollande, dans
les derniers mois de sa campagne, saisit l’occasion de marquer sa différence sociale avec le président Sarkozy. Le
24 février 2012, juché sur le toit d’une camionnette syndicale, il clame : « Je viens devant vous prendre des
engagements… » Il promet par exemple l’adoption d’une loi contraignant une entreprise à trouver un repreneur
en cas de départ brutal d’un site et de licenciements collectifs. Et puis, surtout, il crée un espoir chez les ouvriers
du cru.

 

C’est le but d’une campagne présidentielle, après tout. Donner du rêve. Hollande a su en distribuer à la pelle, en
2012 c’est d’ailleurs son principal souci, aujourd’hui.

 

Pour le ministère du Redressement productif nouvellement créé, l’occasion est belle de tenter de résoudre une
équation impossible. Arnaud Montebourg s’y emploie, avec toute son énergie. Il commande, dès le 5 juin 2012,
un rapport sur le site de Florange à Pascal Faure, spécialiste de la filière acier. Le 27 juillet 2012, le document lui
est remis, il conclut que Florange est l’un des trois « sites d’ArcelorMittal les plus performants en termes de coûts
de production ».

 

 

 

Deux mois plus tard, Hollande reçoit à l’Élysée le P-DG du groupe, Lakshmi Mittal. Il pense discuter avec le fils,

 

mais s’adresse au père, une confusion assez étonnante, tout de même. « C’est vrai, s’amuse-t-il à l’évocation de
cette méprise. Il m’est apparu jeune… »

 

« Je vois Mittal ici, dans le bureau d’à côté, relate le chef de l’État. C’était la première fois que je le rencontrais.
Je lui dis : “Voilà, sur Florange, qu’êtes-vous capable de nous proposer ?” Il me dit : “Écoutez, je veux bien faire
un geste : on mettrait en vente, s’il y a un repreneur, les hauts-fourneaux et la cokerie [où se fait la cuisson du
charbon]. Pour le reste, je mettrais 120 millions d’euros d’investissement.” » Il s’agit de concessions intéressantes
aux yeux de l’exécutif, mais il faut aller vite, car Mittal a fixé un ultimatum : « On avait deux mois pour trouver un
repreneur », explique Hollande. Mittal met aussi dans la balance un projet industriel capital, car susceptible de
maintenir en fonctionnement l’un des deux hauts-fourneaux. Dénommé Ulcos, il prévoit le captage et le stockage
de CO2 sur le site de Florange. Mais le 1eroctobre 2012, première douche froide, ArcelorMittal annonce la
fermeture définitive des deux hauts-fourneaux de Florange. Bilan : 629 ouvriers sur le carreau.

 

Lakshmi Mittal n’est pas du genre à tergiverser. Seuls les cours fluctuants de l’acier déterminent son mode de
gestion.

 

 

 

« Il est allé trop loin, il a eu des paroles malheureuses »

 

Montebourg en est persuadé, il tient là son allégorie, le combat qui fera de lui le héros définitif de la gauche
sociale, antimondialisation, cette gauche qu’il a voulu incarner lors de la primaire du Parti socialiste, parvenant à
recueillir sur sa ligne 17 % des suffrages. S’il veut jouer les messies, il va lui falloir obtenir de l’Élysée et de
Matignon qu’ils se rallient à sa solution, la nationalisation.

 

Hollande et Ayrault, de leur côté, s’activent pour trouver d’éventuels repreneurs privés. Sans succès.

 

Le théâtral ministre du Redressement productif peut entrer en scène. « Alors, à ce moment-là, relate Hollande,
Montebourg est venu me voir en me disant : “On pourrait faire la proposition de nationaliser partiellement le
site.” Je lui ai demandé de faire une évaluation juridique, économique et financière de cette opération. »

 

Montebourg se rêve en sauveur de la sidérurgie française, qui plus est en utilisant ce qui fut longtemps l’arme
favorite de la gauche, la nationalisation. Il dispose d’alliés objectifs. Édouard Martin, le responsable de la CFDT à
Florange, belle gueule et parler vrai, jouit des faveurs des médias. Montebourg bénéficie également d’un appui
politique : la ministre de la Culture et ex-élue de Moselle dont elle est originaire, Aurélie Filippetti. Une fille
d’ouvriers aux convictions de gauche bien ancrées. Deux caractères, unis pour une même cause. Aurélie Filippetti
deviendra d’ailleurs la compagne d’Arnaud Montebourg, plus tard.

 

Le blindé Montebourg est lancé. Il renverse tout sur son passage, mobilise les énergies de son ministère pour
valider son plan de prise de contrôle d’une partie du site.

 

Et il assure lui-même le service après-vente, quitte à bousculer les usages. Le 22 novembre 2012, au
Sénat, il lance : « Le problème de Florange, ce n’est pas les hauts-fourneaux, c’est la défaillance de Mittal. »
Nouvelle salve, cette fois dans Les
Échos, le 26 novembre : « Nous ne voulons plus de Mittal en France, parce qu’ils n’ont pas respecté la France. »
À Florange, les ouvriers adhèrent à l’offensive, autant médiatique et politique qu’économique, menée par
le Kid de Bercy. D’autant que fuite opportunément, dans Le Canard enchaîné, une note de dix pages rédigée par
la directrice juridique du ministère, Catherine Bergeal. Elle conclut à la faisabilité d’une nationalisation qui peut
très bien « ne concerner qu’un bien ou un établissement ». La France s’empare du sujet, se prend de sympathie
pour cette part d’elle-même qui se révolte contre une disparition programmée et, au-delà, une mondialisation
forcément inhumaine. Les ouvriers campent sur le site, marchent jusqu’à Paris. Édouard Martin est devenu une
sorte de talisman, on se l’arrache de chaînes d’info en plateaux people.

 

La mécanique est lancée, le Fonds stratégique d’investissement, dans un document transmis à l’Élysée fin
novembre 2012, évalue, dans l’hypothèse d’une nationalisation partielle, l’investissement total à 1,1 milliard
d’euros sur la période 2013-2015.

 

Nous voici presque au bout du délai de deux mois accordé à l’État par le milliardaire pour trouver un repreneur.
L’heure de vérité approche. Le 27 novembre 2012, Hollande doit revoir Lakshmi Mittal. Les propos guerriers de
Montebourg avaient-ils reçu l’aval du chef de l’État, afin d’établir un rapport de force avec le milliardaire indien ?
« Non », affirme Hollande, qui regrette au contraire la sortie un peu trop dure de son ministre : « Il est allé trop
loin, il a eu des paroles malheureuses. »

 

 

En même temps, il reconnaît qu’il lui avait « demandé de travailler sur la solution éventuelle de la nationalisation
partielle, ne serait-ce que pour que cette hypothèse puisse exister et que Mittal puisse y être sensible. C’est en ce
sens que Montebourg a été utile ». Mais a-t-il seulement cru à cette nationalisation tant désirée par Montebourg,
ou ce dernier a-t-il joué les idiots utiles ? « La nationalisation était possible, mais à des conditions extrêmement
difficiles », répond simplement Hollande.

 

Ce mardi 27 novembre 2012 débute donc le deuxième round des négociations, à l’Élysée, toujours dans le salon
Vert. Mittal est venu avec son staff. Sont également présents le secrétaire général de l’Élysée, Pierre-René
Lemas, et le prometteur secrétaire général adjoint, un certain Emmanuel Macron.

 

Le climat est clairement hostile. « On était dans une relation de travail, de force », euphémise Hollande. Pour ne
pas être en position de faiblesse, il fait mine de ne pas parler anglais, alors qu’il le comprend parfaitement, et
s’exprime en français. Mittal, lui, converse en anglais, une interprète a été requise pour faire le lien. Mittal est
furibard. « J’ai été insulté, attaqué », lâche-t-il. Pas faux, il faut bien le reconnaître. Hollande se souvient : « Je
lui dis : “Oui, mais bon, en même temps, il y a un problème de confiance, vos engagements n’ont pas été tenus
lorsque vous avez quitté Gandrange pour Florange, c’est bien cela qui a créé le problème !” Et à ce moment-là, il
sort un papier. »

 

Ce document, brandi par Mittal, n’est autre que l’accord signé avec Nicolas Sarkozy. Au printemps 2008, ce
dernier avait en effet négocié avec Mittal une convention, jamais rendue publique, stipulant, entre autres, que le
groupe ArcelorMittal devrait investir 330 millions d’euros à Florange, pour faire passer la pilule de la fermeture de
Gandrange. « Vous voyez, assure Mittal à Hollande, dans le papier que j’ai signé avec Sarkozy, il a bien été dit
que je ferais les investissements sur les hauts-fourneaux de Florange, mais dans l’hypothèse où il y aurait une
activité économique meilleure qu’en 2008. Or, est-ce que vous pouvez contester que la situation économique
s’est détériorée ? »

 

Atmosphère tendue dans le salon Vert.

 

Deux puissances face à face.

 

Mittal n’a pas tort. Le cours de l’acier vient de passer sous les 100 dollars la tonne, pour la première fois depuis
2009.

 

L’économie chinoise se contracte, les commandes baissent, les stocks s’accumulent… Il se considère dans son
bon droit. Il n’est pas certain par ailleurs que l’accord signé avec Sarkozy, qui a tout du marché de dupe, soit
contraignant, juridiquement.

 

Hollande en est parfaitement conscient, il lui faut jouer finement. Il sait faire, normalement.

 

 

 

« Entre le discours de raison d’Ayrault et la passion prolétarienne du
syndicaliste… »

 

Mittal est prêt à lâcher du lest, il confirme la fermeture des deux hauts-fourneaux, mais propose de rehausser son
investissement sur le reste du site. « Je n’ai pas commis de faute par rapport aux engagements puisque, vu la
situation économique, je n’ai plus à investir dans les hauts-fourneaux, mais en revanche je suis prêt à faire un
investissement plus important que ce que je vous avais dit au mois de septembre : ce n’est plus 120 mais 180
millions d’euros », propose-t-il. En revanche, plus question du projet Ulcos, Mittal ne s’en cache pas devant
Hollande, dès ce 27 novembre.

 

« Alors, relate Hollande, je lui dis : “On a une autre solution qui pourrait être de reprendre, nous l’État,
l’ensemble du site de Florange. Ce qui pourrait peut-être vous soulager.” » L’industriel s’y oppose
catégoriquement. Il possède deux autres sites dans l’Hexagone, à Fos et à Dunkerque, qui pâtiraient forcément
de cet arrangement car leur fonctionnement est lié à l’activité maintenue sur la partie rentable de Florange. Mittal
menace même de couper les approvisionnements venant de Dunkerque et de Fos en cas de nationalisation.

 

« Il y va franco, il est cash ! résume Hollande. Le risque était d’avoir un conflit qu’on aurait pu gagner sur un ou
deux ans, mais qui aurait sans doute bloqué une partie de la production d’acier en France, et avec la menace
réelle qu’une partie de l’activité puisse être installée à Liège, où Mittal a d’autres intérêts… »

 

Il n’y a pas d’éclats de voix, mais tout cela est dit très fermement, une véritable discussion de businessmen. « Lui
n’était pas dans la diplomatie, rapporte Hollande. C’était : “Soit je reste et je comprends que je dois faire une

 

concession, soit vous me nationalisez mais je vous fais la guerre.” Une discussion plutôt ferme. »

 

Dès le lendemain de cette entrevue, mercredi 28 novembre, après le Conseil des ministres, le président convoque
Ayrault. Et Montebourg, « qui continuait à entretenir l’idée d’une nationalisation »… « Je leur dis qu’il faut
maintenant trouver une solution, atterrir, raconte Hollande. Et donc qu’Ayrault va être chargé de la négociation
avec l’équipe de Mittal, mais qu’on va plutôt vers la solution du compromis, car cela nous permet d’éviter le plan
social, et d’avoir la concession sur les 180 millions d’euros. »

 

Le Premier ministre est donc autorisé à signer un accord avec le géant de l’acier. Pas de casse sociale, à savoir le
reclassement des ouvriers des hauts-fourneaux, un avenir possible avec l’éventuel projet Ulcos, et plutôt qu’une
destruction, une simple mise sous cocon des deux hauts-fourneaux, au cas où ils pourraient servir à nouveau. Et
les fameux 180 millions d’euros d’investissement promis par Mittal. Pas si médiocre, à bien y réfléchir, même si
Ulcos a peu de chances de voir le jour.

 

Montebourg, de son côté, continue de faire entendre sa petite musique très personnelle. Le vendredi 30
novembre 2012 au petit matin, il décide de porter des croissants à l’équipe de salariés d’ArcelorMittal qui squatte
au pied de son ministère. « Bien sûr que je devais le faire, s’insurge Montebourg devant nous. Il y a des types qui
campent dans le froid en bas de chez moi, qui se battent pour leur boulot, et je devrais ne pas aller prendre un
café avec eux ? Moi, je parle avec tout le monde. »

 

Au risque de céder à la démagogie, d’entretenir un fol espoir ?

 

Car le soir même, après que le texte de son intervention a circulé entre l’Élysée et Matignon, Ayrault s’exprime
devant les caméras de télévision. Et détaille le contenu de l’accord qu’il vient de parapher.

 

La nationalisation partielle n’aura été qu’une chimère, un paravent. Les syndicalistes se sentent floués. Édouard
Martin s’emporte. « Nous avons le sentiment d’avoir été une nouvelle fois trahis, lâche-t-il, nous n’avons aucune
confiance en Mittal. Nous avons été le cauchemar de Sarkozy, on pourrait être celui de ce gouvernement. » Entre
l’image d’un Jean-Marc Ayrault coincé, plus technocratique que didactique, relégué qui plus est après le journal
de 20 heures, et celle d’un syndicaliste outré, charismatique, l’opinion publique n’hésite pas.

 

« En termes de communication, ce n’était pas terrible, il valait mieux le faire au 20 heures quand même, déplore
Hollande. L’image que l’on a immédiatement, c’est Martin criant à la trahison, car lui croyait encore à la
nationalisation. Pour lui, rester avec Mittal, c’est un échec. Depuis le début, il veut sortir de Mittal. Donc il était
déçu, c’est vrai. » D’autant que le groupe Mittal annonce publiquement, une semaine plus tard, qu’Ulcos ne verra
pas le jour, entérinant ainsi la fermeture définitive des deux hauts-fourneaux !

 

« Le fait qu’Ulcos ait été abandonné donnait l’impression qu’on avait bien la preuve que Mittal ne respectait pas
ses engagements, constate Hollande. Or, Mittal me l’avait dit dès le départ. Bref, la CGT nationale était plutôt
favorable à cette solution, mais la voix de Martin… C’est souvent comme ça, dans les mouvements et conflits
sociaux, il y a un type qui se détache avec force, passion, une implication personnelle. D’ailleurs, sa sincérité n’est
pas en cause. Mais ça fait qu’entre le discours de raison d’Ayrault et la passion prolétarienne du syndicaliste… »

 

Quelques mois plus tard, le chef de l’État tente d’analyser cette séquence. « Qu’est-ce qui fait que pour des
téléspectateurs l’homme sincère n’est pas le décideur, mais le syndicaliste ? Alors que la parole officielle, qui est
juste, c’est qu’il n’y a pas de licenciements, qu’il y a de l’investissement. »

 

Ne se reproche-t-il pas, du coup, un grave bug de communication ? « Si », convient-il. L’image, toujours l’image.
« Un Premier ministre dans son bureau en duplex, face à l’image d’un type dans son usine, en larmes, vous ne
tenez pas. L’adhésion va vers celui qui souffre, pas vers celui qui décide. »

 

 

 

Il liste également deux erreurs majeures : « D’abord, peut-être d’avoir été trop vite, il fallait encore faire monter
la sauce. Deuxième erreur : ne pas avoir associé les syndicalistes en amont. L’erreur, c’est la communication,
mais c’est surtout dans la décision. Il aurait fallu la préparer. » Il insiste : « On a tranché trop vite. Il fallait aller
vite, mais il aurait fallu construire une mise en scène. Pour qu’une décision positive soit comprise, il faut qu’elle
ait été préparée. C’est une leçon, mais pas un regret. »

 

Bien sûr, ce vendredi 30 novembre 2012, en début de soirée, Montebourg est hors de lui. « Ayrault n’a pas cité
Montebourg », se souvient Hollande, déplorant que l’hôte de Matignon n’ait pas profité de son intervention
télévisée pour panser les plaies de son orgueilleux ministre. « Il aurait pu dire : “Grâce à Montebourg…” Il y avait
une histoire à raconter, qui était de dire : “Montebourg fait monter la pression, moi je travaille au corps Mittal,
Mittal fait un certain nombre de concessions qu’ensuite Ayrault met en forme…” »

 

 

Du coup, le ministre se sent humilié. Pire, oublié.

 

Le samedi 1erdécembre, il se rend à l’Élysée. « Hollande, nous dit-il, il n’était pas fier, je ne l’ai pas laissé parler,
je lui ai dit : “Je vais à TF1, au 20 heures.” J’ai ajouté : “J’ai fait 17 %, tu ne respectes pas notre accord…” Ce
n’est pas moi qui étais debout, sur les camionnettes, devant les ouvriers, avec un porte-voix… »

 

 

 

« Ayrault avait politiquement raison, économiquement raison… »

 

Montebourg répète depuis quelques heures à tous ceux qu’il croise qu’il va démissionner. Hollande calme le jeu. «
Je lui ai dit : “Il faut aller au 20 heures, défendre la position retenue, et en même temps montrer que tu avais
peut-être une solution” », détaille Hollande. L’art de la synthèse, toujours.

 

« Je ne dirais pas qu’il a voulu partir, il voulait avoir une reconnaissance, précise le chef de l’État. Il ne m’a pas
tendu de lettre de démission en me disant : voilà, je m’en vais… Il m’a dit : “C’était très dur, je n’ai pas eu de
reconnaissance du Premier ministre, il ne m’a pas cité.” J’ai préféré qu’il reste au gouvernement, mais je n’ai pas
eu besoin d’exercer beaucoup de pression pour qu’il aille en ce sens. C’est plus un problème humain, que j’ai eu à
régler. »

 

« Il m’a retenu en me donnant la possibilité de parler des nationalisations, en me donnant les moyens financiers
pour le ministère », nous confirme Montebourg.

 

De son bureau présidentiel, Hollande appelle Ayrault. Il faut faire baisser la pression entre Montebourg et le
Premier ministre. Car les mots échangés sont durs, de part et d’autre. « Montebourg a mis du temps ensuite à
atterrir, explique le chef de l’État. Ayrault avait politiquement raison, économiquement raison. Humainement, il a
sans doute été trop dur. Montebourg a été, lui, trop loin dans son expression, et ensuite était trop froissé dès lors
qu’il n’a pas été traité comme il fallait. »

 

Beaucoup de « trop », en fait, aux yeux d’un homme qui abhorre l’excès, dans le comportement en particulier.

 

Hollande a bien acté le fait que toute cette histoire risque de laisser une trace pas très glorieuse dans son
quinquennat. Lorsqu’on lui demande s’il a conscience que ce qu’il considère comme un succès a été vécu comme
un échec dans l’opinion, il approuve cliniquement : « Oui… » Mais c’est pour ajouter aussitôt : « Je l’assume,
cette décision. C’est moi qui la porte. Je n’ai pas eu un problème de principe, mais d’efficacité et de réalisme.
Pourtant, je pouvais me faire plaisir à bon compte. Je pouvais faire annoncer par Ayrault : “On nationalise
partiellement Mittal.” Martin aurait dit : “Formidable.” Mais quinze jours après, tout aurait été bloqué, Mittal aurait
fermé, et on nous aurait mis en accusation. » Sans compter les risques de censure, malgré le blanc-seing de la
direction juridique : « Car pour faire une nationalisation, il faut une loi, rappelle-t-il. Et imaginez la loi annulée par
le Conseil constitutionnel… »

 

Il tente, comme souvent, d’expliquer que, lors de cet épisode douloureux, lui a été à la hauteur : « J’avais fait ce
que le président devait faire : l’entretien avec Mittal et la concession qu’il a opérée, ça ne pouvait être qu’avec
moi. Mittal ne pouvait le faire qu’avec le président de la République, même si on pourrait dire qu’il avait roulé
Sarkozy dans la farine. En tout cas, c’était mon rôle. » Peuttre, tout de même, aurait-il dû, ensuite, éviter de
déléguer la mise en forme du compromis à Matignon ? « C’était peut-être à moi d’annoncer la décision,
concède-t-il. Si je dois refaire le film, oui, c’est comme ça que cela devait se faire. »

 

Le parcours du combattant n’est pas terminé, car, après avoir calmé un Montebourg « assommé, affecté, meurtri
», à en croire Hollande, il faut assumer la nouvelle colère d’un Édouard Martin détruit par l’annonce faite par
Mittal, le 6 décembre, de l’abandon du projet Ulcos. « Il [Mittal] me l’avait dit dès le début », répète Hollande.
Les syndicats, en tout cas, n’avaient pas été mis dans la confidence. Deux fois qu’ils se sentent bernés. Les
propos de Martin, face caméra, prennent une force évidente. « Monsieur le Président, vous attendez quoi ? Qu’il
y ait un malheur ici ? Eh bien, nous, on va être votre malheur ! » hurle-t-il, gonflé à bloc. « C’est un brave type
Martin, commente Hollande, pas un gaucho. Il va être pris comme un étendard, mais c’est un type plutôt
régulier. »

 

Hollande aurait pu balayer la poussière sous le tapis, un peu comme Sarkozy à Gandrange, quitte à en payer le
prix plus tard, à devoir éviter les déplacements présidentiels dans le secteur.

 

Mais le président ne vit pas la séquence comme une déconvenue. Il ne s’y résout pas. « Grâce à notre action, on
a sauvé les emplois à Florange », revendique-t-il.

 

 

Il s’assigne donc une mission, et elle n’est pas des plus évidentes : se rendre, chaque année, à Florange, pour
vérifier sur le terrain les engagements de Mittal. Florange, où il n’est vraiment pas en terrain conquis, entre un FN
aux scores effrayants et des ouvriers désabusés.

 

Première visite le 26 septembre 2013. Une pluie fine attend le chef de l’État. La routine, quoi. La CGT a organisé
les festivités, quelques dizaines de manifestants sifflent le passage du cortège présidentiel. Une pancarte,
arborant la mention « Hollande, comme Sarkozy, président des patrons », est mitraillée par les photographes.
Elle était là pour eux.

 

Le chef de l’État accepte de discuter avec les syndicalistes. Sans témoin. Nous le retrouvons, quelques jours plus
tard. Il nous raconte l’entrevue, musclée, avec les syndicats. Sa préparation. Un superbe condensé de la méthode
Hollande. PierreRené Lemas, le très rond secrétaire général de l’Élysée, a été missionné pour adoucir les angles.
Il a spécifiquement « briefé » Édouard Martin. « C’était lui qui allait donner le “la” », explique le président.

 

la CGT, la première discussion est très « dure ». Avec la CFDT, donc Édouard Martin, « c’était honnête, c’était
franc, ce n’était pas tordu ». Puis FO s’exprime. Crûment. « C’était plutôt… Front national. Je ne pense pas que
les types étaient Front, mais c’était les idées. Et l’Europe, et l’euro… On sentait que là, il y avait une porosité très
forte », résume Hollande. Comme dans un jeu de rôles, Édouard Martin lâche qu’il attend des propositions
fermes. Bien entendu, Lemas lui en a déjà

 

révélé les grandes lignes. « Il savait que j’allais pouvoir en faire », avoue le chef de l’État. Le syndicaliste grande
gueule et le président magnanime forment un duo parfait, finalement.

 

 

 

« Ne parlez pas d’Ayrault, ne parlez pas de Montebourg, c’est moi qui ai
pris la décision »

 

« C’est là que Martin m’a aidé, parce qu’il est intervenu comme citoyen. Donc j’ai dit : “Qu’est-ce qu’on fait ? On
va sortir de là avec un message de désespoir, ou au contraire pour dire : vous avez gagné un combat et vous
vous préparez à en gagner un suivant. Si on perd toutes les batailles, si vous perdez toutes les batailles, si nous
au sommet de l’État on est impuissants, pourquoi les gens iraient-ils encore se syndiquer, voter ?” Et là, ils ont
commencé à aller sur le terrain des propositions. » Le chef de l’État fait allusion au « pacte Lorraine » signé la
veille, prévoyant 300 millions d’euros d’investissement sur trois ans. Il promet aussi la création d’une plate-forme
publique de recherche et de développement pour la sidérurgie lorraine.

 

Il se met la plupart des syndicalistes dans la poche, appuyant là où ça fait mal. « Ils avaient tous constaté quand
même que le Front national pouvait faire 40 %, dans le coin, à Hayange, à Florange, etc. Ils se disent, c’est vrai,
s’il n’y a plus rien, si tout ce qui est le mouvement ouvrier, sur le plan de sa lutte syndicale ou sur le plan de sa
représentation politique, n’y arrive pas, s’il n’y a rien qui permette aux salariés de dire : “On en est sorti”, c’est
eux qui vont gagner. Alors je leur ai dit : “Mais vous avez gagné la partie ! Il n’y a pas eu de plan social, il y a
180 millions d’euros d’investissement, je vous apporte la plate-forme de recherche, on va essayer de faire la
sidérurgie de demain.” »

 

Hollande, quand il parle de Florange, a des accents de sincérité. Le destin de ces ouvriers, symbole de la
mondialisation triomphante et de son pendant, le déclin industriel du pays, semble l’avoir réellement touché. « Ils
aspiraient à quelque chose… Je leur ai dit : “Ne parlez pas d’Ayrault, ne parlez pas de Montebourg, c’est moi qui
ai pris la décision. C’était le meilleur choix pour vous, pas pour moi. Pour vous. La nationalisation ne pouvait pas
marcher, Mittal se serait vengé, ils auraient asséché l’approvisionnement.” »

 

Les élus FO ou CGT basculent doucement. Martin donne le coup de grâce, s’adresse à eux : « Vous dites que
c’est de la merde ce qu’il propose ? Ben si c’est de la merde, j’en mangerais tous les jours… »

 

Hollande convainc son auditoire qu’il a sauvé les meubles, à défaut des hauts-fourneaux. Il emporte le morceau.
Martin le syndicaliste va devenir Martin le député socialiste européen, bientôt, en mai 2014. « Il est doué,
vraiment doué. Il sait se mettre au bon niveau », admire Hollande en connaisseur, en octobre 2013. « Mais il ne
faut pas donner l’impression qu’on l’achète, sinon on va l’abîmer, ce garçon. » Lui pourra revenir sur place sans
se faire huer, ni agresser verbalement. Il dit, à propos de ce 26 septembre 2013 : « C’était une belle journée, une
manière pour moi de fermer cette plaie. Ça suppurait quand même, hein… »

 

Une si belle journée ne pourrait être complète, selon la météo hollandienne, sans un orage brutal qui balayerait la
belle impression d’ensemble. Car le gouvernement s’étripe, en l’absence du chef de l’État. Valls et Duflot

 

échangent des amabilités sur la question des Roms, la droite s’en mêle… Bref, un beau pataquès politique, le jour
même de la visite de Hollande à Florange. La presse, bien évidemment, interroge le président sur ces échanges
ministériels pleins d’acrimonie. Résultat, dans les médias, il ne reste plus grand-chose du déplacement
présidentiel en Moselle.

 

C’est peu dire que Hollande est contrarié. Il lâche : « Ça m’a énervé. » Comprendre : il était absolument fou
furieux. « Pas simplement pour moi, assure-t-il, mais pour les gens de Florange. C’était leur journée, on ne gâche
pas une journée… »

 

Comme souvent, il ne finit pas sa phrase. En revanche, il aura à cœur de refermer le chapitre Florange. Le 24
novembre 2014, il est de retour en Lorraine. Même Aurélie Filippetti, qui a quitté le gouvernement depuis peu,
comme Arnaud Montebourg, pour cause de désaccord sur la ligne économique, admet, à demi-mot, que Hollande
a gagné son pari : « Il y a une différence notable avec Sarkozy, c’est que les engagements ont été tenus »,
reconnaît-elle alors.

 

Hollande esquive les militants de la CGT désireux de lui crier leur mécontentement, et pose la première pierre du
centre de recherche et de développement.

 

En novembre 2015, les attentats de Paris l’empêchent de mener une nouvelle visite sur le terrain. Mais il continue
à suivre le dossier, il devait d’ailleurs se rendre sur place à l’automne 2016. Sur les 180 millions d’euros
d’investissement promis par Mittal, 121 millions ont déjà été utilisés, pour les trois premières années. Et le projet
LIS - pour valoriser les rejets de CO2 - a remplacé Ulcos, moyennant 32 millions d’euros de financement
consentis. Les 629 salariés de Florange ont retrouvé un travail, ou pris leur retraite.

 

Il suffit enfin de se rendre sur le site de l’institut de métallurgie du val de Fensch pour se rendre compte que
l’établissement public est en état de marche, avec ses 20 millions d’euros de budget, et ses embauches en cours.
Sur le plan législatif, la promesse initiale du candidat Hollande, du temps où il s’époumonait dans un porte-voix,
posté sur une camionnette, en février 2012, semble avoir été plutôt respectée, elle aussi : la loi Florange a été
votée, puis promulguée le 29 mars 2014. Outre l’obligation faite à une entreprise de plus de mille salariés de
chercher un repreneur en cas de licenciement collectif, elle permet aussi de privilégier l’actionnariat de long
terme.

 

Au final, par rapport à la catastrophe annoncée, il n’y a pas eu autant de dégâts humains que redouté, là-bas, à
Florange, à l’ombre des grandes tours. Certes, le divorce entre Ayrault et Montebourg a été consommé, le
ministre du Redressement productif ayant donc fini par quitter son poste, à l’été 2014, avec pertes et surtout
fracas.

 

De toute façon, le couple exécutif était devenu fataliste, au sujet du trublion de la Saône-et-Loire. « Ayrault,
après Florange, était pour que Montebourg quitte le gouvernement », confie Hollande, avant d’ajouter dans un
soupir : «

 

 

 

Montebourg, il est ce qu’il est… »

 

Nous revoyons le président, en mars 2016. Il se justifie, encore : « On a l’impression que c’est la gauche, le
gouvernement, qui a fermé les hauts-fourneaux et licencié des gens ! La nationalisation partielle était impossible.
On a été capables de donner au personnel ce qu’il attendait, le maintien d’un emploi, et même des créations
d’emplois. Et des investissements : ils vont faire plus de 180 millions d’euros… »

 

Alors, Florange, une réussite, finalement ? « Oui, certifie Hollande. Mittal a tenu ses engagements. Et on a
respecté nous aussi les nôtres. »

 

Florange aura surtout illustré l’incapacité récurrente du chef de l’État à valoriser son action, en l’occurence une
opération de renflouage pas si mal menée. Pis, dans l’imaginaire d’une certaine gauche, elle demeure un échec,
un renoncement. Sans doute parce qu’elle traduit aussi, en témoigne l’affaire Alstom d’automne 2016,
l’impuissance de l’État français face aux empires industriels mondialisés. « L’État ne peut pas tout », disait déjà,
en 1999, le Premier ministre Lionel Jospin, confronté à la fermeture d’une usine Michelin. Un aveu qui avait coûté
cher au responsable socialiste, que François Hollande cite si souvent en exemple.

 

Raconter Florange, finalement, c’est dresser toujours le même constat, au cœur du quinquennat Hollande : l’idéal
s’efface, le pragmatisme s’impose. Désamorcer les crises plutôt que réenchanter la vie. Le 20 juin 2014, Hollande
notait devant nous : « Qui parle maintenant des hauts-fourneaux de Florange ? Personne. »

 

 

Hollande ou le démineur incompris.

 

 

 

 

 

Le démineur

 

Un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès.
Honoré de Balzac

 

La clé, c’est Manuel Valls qui nous l’avait donnée, sans que l’on s’en rende vraiment compte, à l’époque.

 

C’était à l’automne 2011, quand Hollande caracolait en tête des sondages, au temps béni où il emplissait des
salles de supporteurs extatiques. Valls, alors directeur de la communication du candidat socialiste, nous avait
glissé ceci, à propos du futur chef de l’État : « Quand il entre dans une salle de meeting, il repère tout de suite la
porte de sortie. » Trois ans plus tard, Jean-Pierre Jouyet, l’indéfectible ami, nous confiera à propos de Hollande,
comme en écho : « Il a toujours été comme ça, il ne ferme jamais une porte. »

 

L’anecdote rapportée par Valls comme la confidence de Jouyet ne témoignent pas seulement de l’obsession de
Hollande pour sa liberté, sa détestation de toute forme d’attache.

 

Elle doit être également comprise au sens figuré.

 

Comment en effet mieux résumer la personnalité du chef de l’État, son goût de l’escapade ? C’est le Houdini de la
politique, un magicien de l’esquive, un professionnel de l’escamotage. Le genre de type qui, dans chaque
situation périlleuse, trouve toujours une échappatoire. Le chef de l’État, qui fuit l’affrontement, n’a qu’une idée en
tête lorsqu’il se présente à lui : le désamorcer en douceur, en essayant de ne mécontenter personne. Dès avril
2012, devant nous, il revendiquait : « L’art du consensus ? Il me permet de décider facilement ce que je
souhaite, ce n’est pas un mauvais mode de gouvernement, ça évite les conflits. »

 

Hollande ou le compromis permanent.

 

Cette méthode, un soir d’octobre 2014, le chef de l’État l’a assumée devant nous en des termes on ne peut plus
clairs, alors que nous évoquions la chute continue de la cote de popularité de Manuel Valls, passé quelques mois
plus tôt de Beauvau à Matignon : « Parce que gouverner, ça amène à faire des compromis », nous expliqua
Hollande. « Gouverner, ajouta-t-il, c’est avancer, mais ce n’est pas avancer tout droit, comme ça, en ayant en
tête que rien ne pourra nous arrêter. Non, il faut contourner l’obstacle quand il est trop haut, et parfois prendre
du temps pour arriver à destination. » Durant son mandat, des obstacles à contourner, François Hollande en aura
trouvé plus qu’il ne l’imaginait sur sa route, ô combien escarpée.

 

Le psychodrame de l’écotaxe en est une bonne illustration.

 

Décidée sous Nicolas Sarkozy, dans le cadre du Grenelle de l’environnement et en application d’une directive
européenne, cette taxe sur les poids lourds, plusieurs fois reportée, devait enfin entrer en vigueur au 1erjanvier
2014. Symbolisée par la mise en place de portiques, elle provoque un tir de barrage, notamment en Bretagne,
donnant naissance au mouvement des « Bonnets rouges ». À l’automne 2013, l’ouest du pays connaît
d’importants mouvements de protestation. De durs affrontements avec les forces de l’ordre provoquent plusieurs
blessés graves, des portiques sont détruits par des manifestants sur les routes et autoroutes de la région.

 

Le chef de l’État doit trouver d’urgence une bretelle de sortie.

 

 

 

« Si, pour le moment, rien ne coagule, il faut faire attention »

 

Il craint un effet de contagion et une flambée sociale. Fin octobre 2013, le gouvernement décide donc de «
suspendre » l’écotaxe dans toute la France. Suspendre et non pas supprimer bien sûr : il faut donner aux
Bonnets rouges le sentiment qu’ils l’ont emporté tout en permettant aux écologistes, encore présents au

 

gouvernement et partisans de cette taxe instituée au nom du principe du « pollueur-payeur », de sauver la face.
« L’écotaxe doit être corrigée, mais elle doit être mise en œuvre, car elle est nécessaire », explique alors
Jean-Marc Ayrault, depuis le perron de Matignon. En clair, il est urgent de gagner du temps.

 

Commentant, au début du mois de novembre 2013, le développement de divers mouvements sociaux, Hollande
constate que « si, pour le moment, rien ne coagule, il faut faire attention, parce que ça peut faire masse. Il y a
une addition de colères, de mécontentements, d’insatisfactions, dont l’impôt peut être l’élément fédérateur. À un
moment, il y a un facteur d’irritation qui rassemble tout ».

 

Du début à la fin de son quinquennat, François Hollande aura vécu dans la hantise de voir la somme des
exaspérations s’agréger pour se fondre dans un seul et même mouvement de contestation dont son pouvoir,
rapidement très affaibli, aurait certainement eu du mal à se remettre.

 

« Est-ce qu’il ne va pas y avoir, suite à l’affaire bretonne, une jacquerie, tout le monde avec son bonnet ? »
s’inquiète-t-il. « Ce qui explique votre recul sur l’écotaxe ? » lui demande-t-on. « De toute façon, on l’avait déjà
reportée », élude Hollande, toujours aussi peu enclin à reconnaître un échec.

 

Sans doute parce qu’à ses yeux, dans le cas de l’écotaxe, cela n’en est pas un.

 

Pourtant, tout indique que la marche arrière de l’exécutif condamne définitivement la taxe sur les poids lourds. «
On verra dans quelques mois, argue-t-il, mais là, il faut que ça se calme en Bretagne pour qu’ensuite on puisse
rediscuter avec les professionnels, qui sont conscients que c’est quand même mieux s’il y a l’écotaxe, parce que
ça rapporte des recettes pour financer les équipements… »

 

 

 

« Soit on recule et on dit : “Vous êtes faible.” Soit on ne recule pas et on
dit : “Vous êtes sourd…” »

 

Il en est convaincu, « tant qu’on n’a pas réglé le problème breton, on ne peut pas remettre l’écotaxe. Mais là,
pour le mois de novembre, ce qu’il faut éviter, c’est le mouvement de contagion ». Sans doute est-ce cette
crainte qui a conduit, quelques jours auparavant, le gouvernement à reculer sur un autre sujet, électoralement
sensible : la taxation des PEL (plans épargne logement). Face à la grogne des épargnants, le ministre du Budget
a annoncé que le gouvernement allait revoir son projet d’aligner par le haut les prélèvements sociaux sur les
produits d’épargne, et limiter la mesure à certains contrats d’assurance-vie.

 

« Tout ça, ce sont des reculades », insiste-t-on. « Oui, concède-t-il, mais ça a pris une tournure un peu ridicule,
parce que si on ne recule pas, on dit : “Vous vous obstinez, vous créez une injustice et vous ne la corrigez pas”,
et si on recule, on dit : “Vous êtes faible.” »

 

Toujours ce sentiment que, quoi qu’il fasse, il sera critiqué. Délire de persécution, début de paranoïa ? En même
temps, les faits auraient plutôt tendance à lui donner raison… Lorsqu’il évoque ce thème, le débit du chef de
l’État s’accélère d’ailleurs soudainement, il mange presque ses mots, signe chez lui d’un agacement certain.

 

« C’est le dilemme classique, on connaît ça par cœur, s’énerve-t-il. C’est comme pour l’écotaxe… Il ne s’agit pas
de faire preuve de faiblesse, mais de dire : il y a un problème, on essaye de le régler. Mais on est dans un monde
médiatique… » Un an plus tard, comme il fallait s’y attendre, l’écotaxe est bel et bien enterrée. C’est Ségolène
Royal qui prononce son oraison funèbre, le 9 octobre 2014. Les syndicats de transporteurs sont ravis, les
écologistes ulcérés. La tactique du consensus cher à François Hollande en a pris un coup. Mais quel rôle a-t-il
joué dans le dénouement de ce feuilleton ? Ça tombe bien, le lendemain, on a rendez-vous avec lui, à l’Élysée.

 

« Ségolène Royal n’a jamais été favorable à l’écotaxe, commence-t-il. Quand elle est arrivée comme ministre, elle
avait demandé, et je lui avais donné cette autorisation, à transformer l’écotaxe, qui était de toute façon
encalminée, en une formule de redevance-péage sur un réseau plus étroit et avec une recette plus faible. Elle a
eu la conviction, et elle avait aussi le rapport des préfets qui allaient dans ce sens, que la France allait être
bloquée dès la semaine prochaine. Et tout ça pour une expérimentation qui allait donner éventuellement des
premiers résultats pas avant le milieu de l’année 2015. Donc elle nous a envoyé un message - j’étais à
Angoulême, et le Premier ministre était à Lille - qui consistait à dire : je pense qu’il faut annoncer la suspension
de l’écotaxe, si l’on veut éviter les mouvements. »

 

Dans un petit sourire gêné, il ajoute : « Je dois dire qu’elle l’a fait avec la méthode qui est la sienne, c’est-à-dire
celle plutôt du fait accompli, en l’occurrence… » Une anecdote qui illustre, au choix, l’autonomie dont estime
devoir bénéficier au sein du gouvernement l’ex-compagne du chef de l’État, ou la difficulté de ce dernier à se

 

faire obéir.

 

L’un n’empêche pas l’autre, il est vrai.

 

« En fait, juge-t-il, c’est un dossier qui aurait dû être arrêté tout de suite. Ou alors installé tout de suite, mais il
fallait du temps de toute manière. Je crois que c’était un mauvais dossier au départ, et j’ai un seul regret : quand
on a un mauvais dossier au départ, il ne faut pas essayer de l’améliorer, il faut le supprimer. »

 

S’il constate que « les écolos en veulent à Ségolène, et à nous sans doute », il lâche à propos de la ministre de
l’Écologie : « À elle de se sortir de cette affaire. » Il en a parfaitement conscience, en retirant l’écotaxe, le pouvoir
« donne l’impression d’une faiblesse ». Mais il tient à le rappeler, son gouvernement ne cède pas
systématiquement à la pression. « On n’a pas cédé aux cheminots quand il y a eu la grève de la SNCF, et malgré
tout pas aux pilotes non plus, puisqu’ils ont été obligés d’arrêter leur grève… », énumère-t-il. Sans parler des
mouvements sociaux du printemps 2016. Au début du mois de février 2014, le gouvernement doit lâcher du lest
sur un autre front. Cette fois, il annonce le report de l’examen de la loi famille, au lendemain d’une nouvelle
démonstration de force de La Manif pour tous dont les sympathisants dénonçaient l’éventuelle ouverture de la
procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes, ainsi que la gestation pour autrui (GPA).
Encore une fois, l’exécutif donne le sentiment de capituler avant même de combattre, qui plus est face à un
mouvement d’essence clairement réactionnaire, né en réponse au mariage pour tous… « S’il y a à mon avis un
regret à avoir, et il est réel, c’est, par une espèce de suite de déclarations non maîtrisées, d’avoir donné
l’impression de céder à la rue », admet-il. Une fois de plus. « Sur l’écotaxe donc, il fallait absolument suspendre,
ditil. Quel autre recul ? Sur les histoires de fiscalité d’épargne, on peut dire, ça a été mal présenté, d’accord. Mais
là, pour la loi famille, il ne s’agissait pas d’un recul, mais du report d’une discussion qui se faisait à un mauvais
moment. » Aïe, voilà le président en pleine rechute de langue de bois, signe de son embarras !

 

Entre son aile gauche et une grande partie de la droite, Hollande a en tout cas choisi, sur ce sujet
hyper-polémique, de temporiser. « On voit bien qu’il y a, de la part d’une minorité dans le groupe socialiste, l’idée
de mettre en place la PMA le plus vite possible, affirme-t-il. D’ailleurs, quand Anne Hidalgo, et je peux la
comprendre, dit : “On regrette que la loi famille soit reportée”, ce n’est pas pour le statut des beaux-parents ou
pour la protection de l’enfance, c’est parce qu’elle, elle est pour la PMA. Et je peux l’admettre, je respecte sa
position. » Qui n’est pas la sienne, semble-t-il. « Eh bien, qui a pu être la mienne, mais enfin, il y a un comité
consultatif. »

 

 

 

« La GPA, je n’ai jamais été pour, ça renvoie à la crainte d’une
marchandisation »

 

Une réponse plutôt vague. On comprend qu’il entend se ranger à l’avis du Comité national d’éthique, saisi du
sujet brûlant que constitue la procréation médicale assistée, mais cela ne nous renseigne pas sur son sentiment
personnel. Alors, on insiste : « Vous êtes pour ou pas ? » Peine perdue : « Moi, je peux être pour à titre
personnel, mais il se trouve que je suis président de la République, dans une société, on le voit bien, qui est
travaillée, manipulée et instrumentalisée pour une part, donc à un moment, il faut quand même essayer de dire
qu’on ne va pas se mettre dans un affrontement. » Bref, on croit pouvoir en déduire qu’à titre personnel il est
plutôt favorable à la PMA, mais à l’évidence, il considère le sujet comme trop explosif pour se risquer davantage.
Il paraît un peu plus à l’aise s’agissant de la gestation pour autrui. « La GPA, je n’ai jamais été pour, dit-il. Ça
renvoie à autre chose, la GPA, c’est la crainte d’une marchandisation. » Il revient sur la PMA, argumente, se
justifie.

 

Surtout, il dit sa conviction que « les réformes de société, on n’en fait pas beaucoup dans un quinquennat ». «
On en fait une, ou deux au plus - j’espère qu’on pourra en faire une sur la fin de vie -, mais le mariage des
couples homosexuels, c’est une réforme de société, importante. Et, si on veut forcer, à ce moment-là, la critique
qui nous est adressée, c’est : “Vous faites des réformes de société parce que vous ne voulez pas faire de
réformes économiques, ou parce que vous échouez sur la question économique.” Comme Mitterrand avait fait,
pour la presse, sur la loi Hersant, qu’il avait d’ailleurs retirée, ou sur l’enseignement scolaire, qu’il a aussi retirée…
Si on regarde le passé, ce sont des lois très importantes qui ont été retirées. Moi je n’ai pas retiré de loi… Jusqu’à
nouvel ordre. »

 

En novembre 2015, nous profiterons d’un échange sur le thème des promesses non tenues pour redemander au
chef de l’État s’il était favorable oui au non à la procréation médicalement assistée. Cette fois, il fut beaucoup
plus clair, sans doute parce qu’entre-temps la polémique s’était dissipée, et réitéra la position qui avait été la
sienne lors de la campagne présidentielle de 2012. « Je suis favorable à la PMA pour les femmes, dit-il. Ce n’est
pas la GPA : s’il est démontré que dans de nombreux cas ce serait un acte gratuit, cela n’empêcherait pas les

 

relations commerciales. » À la rentrée 2016, la PMA n’était toujours pas sur les rails… Henri Queuille, figure
radicale-socialiste de la IVeRépublique, aurait apprécié, lui qui disait : « Il n’est pas de problème dont une
absence de solution ne finisse par venir à bout. » Corrézien lui aussi, également réputé pour ses bons mots et sa
tempérance, « le bon père Queuille » n’est pas pour rien considéré comme le père spirituel de François
Hollande…

 

Deux autres histoires qui ont miné le quinquennat, Sivens et Notre-Dame-des-Landes, illustrent à merveille
l’approche hollandaise des conflits. Intimement liés, les deux dossiers ont accessoirement mis en évidence les
graves divergences, au sein de la majorité, entre socialistes et écologistes. S’agissant du projet de barrage prévu
dans le Tarn, très contesté localement, il fit l’objet, sur place, de très violentes manifestations, les 25 et 26
octobre 2014, débouchant sur un drame : la mort d’un jeune opposant au projet, Rémi Fraisse, tué par une
grenade offensive lancée par les gendarmes. L’occasion pour Cécile Duflot de régler son compte à celui qu’elle
considère comme le repoussoir absolu, Manuel Valls. Elle accuse le Premier ministre d’avoir jeté de l’huile sur le
feu en se rendant dans le Tarn au mois de septembre pour rappeler son soutien au projet, et ce « avec le ton
martial et cette capacité à surjouer l’autorité qui le caractérisent », comme elle le déclare au Monde le 31
octobre. Que ces deux personnalités aient pu appartenir quelques mois auparavant au même gouvernement
laisse tout de même rêveur…

 

« Ce que Valls a fait, c’est de rappeler que le projet était conforme à la loi [le 1erjuillet 2016, le tribunal
administratif de Toulouse a toutefois annulé la déclaration d’utilité publique], que toutes les voies de recours
avaient été épuisées, et que c’est un projet d’initiative locale, qui avait déjà été engagé au niveau des travaux, et
qu’il n’y avait pas de raison de l’interrompre », nous indique le 7 novembre 2014 François Hollande, bien décidé à
défendre son Premier ministre. Entre la députée écologiste et l’ancien ministre de l’Intérieur, ce qui se joue selon
le président, « c’est une conception de l’État, une conception de la République, ferme sur un certain nombre de
règles, ce qui est nécessaire, mais qui aux yeux de Duflot peut être dure ».

 

Puis il évoque la polémique née de la lenteur avec laquelle l’exécutif a réagi à la mort du manifestant.

 

 

 

« La mère du garçon, j’ai essayé de la joindre, elle ne m’a pas pris au
téléphone »

 

« Il y a sûrement de notre part une trop longue interrogation sur qui est responsable de la mort », avoue-t-il.
Mais il l’explique par l’incertitude régnant sur les circonstances du décès du jeune homme, qui a succombé dans
la nuit du samedi 25 au dimanche 26 octobre. « Les premières informations que l’on a, raconte-t-il, c’est dans
l’après-midi de dimanche, et l’on est encore sur l’hypothèse que le jeune Rémi aurait eu des explosifs dans sa
sacoche et que ça se serait embrasé. Si tel avait été le cas, ce n’est pas le même rapport compassionnel : on doit
hélas déplorer un mort, mais ce n’est pas la même chose que si l’on découvre, comme on le découvre le lundi,
qu’en réalité il est probable qu’il n’avait pas d’explosifs dans sa sacoche. Et que la thèse, pas encore validée parce
qu’il y a des enquêtes, c’est que la grenade se pose entre son cou et la sacoche. Il n’aurait pas eu de sacoche,
elle aurait rebondi, ça lui aurait fait mal, mais il n’aurait rien eu d’arraché. Là il se trouve semble-t-il que la
grenade reste là et lui arrache une partie de la colonne vertébrale. C’est affreux… » Un drame particulièrement
difficile à assumer pour un pouvoir de gauche, accusé par certains d’avoir couvert une bavure… Une nouvelle fois
en tout cas, Hollande est confronté à la mort. « C’est dur, lâche-t-il. J’ai cherché à avoir les parents le lundi soir,
je n’ai pas pu. On n’avait pas les coordonnées, les parents sont divorcés. Le père, c’est le conseiller municipal
socialiste d’une commune. Je l’ai eu le mardi matin, et quand j’ai eu ce père, il était effondré, abattu, il n’était pas
vindicatif, il m’a dit : “Je veux la vérité” ; je lui ai dit : “Je vous dois la vérité”, il m’a remercié de l’appel, et puis
c’est tout. Quant à la mère du garçon, j’ai essayé de la joindre, elle ne m’a pas pris au téléphone, je n’ai reçu
qu’après une lettre disant : “Je n’accepterai vos condoléances, les condoléances de l’État, que quand je saurai la
vérité sur ce qui s’est passé dans la nuit de samedi à dimanche et ce qui est arrivé à mon fils.” Et cette lettre, je
la comprends tout à fait. » Ces violences, qui en appelleront d’autres, notamment au moment des manifs contre
la loi travail et leurs cortèges de casseurs, Hollande ne veut pas s’y résoudre. « Quel que soit le sentiment que
l’on a sur les projets, on ne peut pas accepter qu’il y ait une occupation d’un terrain, avec une telle violence, avec
des objets du chantier qui sont utilisés comme projectiles, des engins qui sont détruits, la maison du gardien qui
est saccagée… Il y a un moment où il faut quand même montrer, ne serait-ce que pour les riverains, qu’il y a un
respect de la loi. Après, on peut se dire : si les forces de l’ordre n’étaient pas intervenues, qu’est-ce qui se serait
passé ? Bah, ce qui se serait passé, c’est qu’ils auraient tout cassé ! »

 

Sur le fond, à cette date, malgré le traumatisme causé par la mort de Rémi Fraisse, le chef de l’État semble
déterminé à tenir bon. Pas question de renoncer au barrage, nous dit-il alors, tout en ouvrant la voie à… un
compromis.

 

 

Évidemment.

 

« Abandonner le projet, qui pouvait le faire ? Seul le conseil général, assure-t-il. Donc ce n’était pas possible,
puisque ça ne relevait pas de l’État. » « Il y a un équilibre à trouver, reprend-il. Il ne s’agit pas de justifier tous
les projets, mais celui de Sivens a du sens. Sans doute a-t-il été, comme le disent les experts, surestimé dans son
volume. » Autre enseignement à tirer, la radicalisation des opposants, constat qui ne vaut pas seulement pour le
barrage du Tarn. Le chef de l’État en conclut que « les procédures sont trop longues, et la participation citoyenne
est sans doute trop faible. Peut-être faudrait-il des participations plus profondes, quitte à faire un référendum
local à la fin, si l’on voit qu’il y a une tension comme à Notre-Dame-des-Landes ».

 

Le futur aéroport nantais, justement, autre point de crispation majeur, dont on comprend donc que, dès le
départ, François Hollande envisageait de le dénouer par la voie référendaire, ce qui sera chose faite en juin 2016.

 

« Notre-Dame-des-Landes, c’est différent de Sivens par la taille, notamment parce que la topographie est
différente », nous explique Hollande en novembre 2014. Surtout, le chef de l’État s’inquiète de l’apparition, dans
le sillage des « zadistes », d’une « internationale » de la contestation, comme il la qualifie lui-même. « On ne va
pas tomber dans le complotisme type Tarnac, mais il y a quand même des gens qui viennent de partout, et qui à
un moment convergent sur un lieu, dit-il. Peut-être avec une nouvelle forme de radicalité. Avant, la radicalité,
c’était l’usine, qui ne devait pas fermer, un conflit lié au travail… Maintenant, c’est : on ne veut pas du progrès. »

 

’est au mois d’avril 2013 que, pour la première fois, nous évoquons le sujet « NDDL » avec le président de la
République. À l’époque, il se montre surtout préoccupé par la montée des mécontentements tous azimuts. « Ce
qui est à la fois protecteur et dangereux, c’est qu’il y a des mobilisations éclatées, note-t-il. C’est protecteur parce
que vous ne pouvez pas rassembler des anti-mariage pour tous, Mélenchon, Notre-Dame-des-Landes et des
conflits sociaux… Le type de Goodyear ne peut pas défiler avec celui de Notre-Dame-des-Landes et Frigide Barjot
! Mais en même temps, ça fait une masse de protestations. » Qui ne cessera de grossir durant le quinquennat
sans jamais, heureusement pour Hollande, coaguler.

 

« Le plus probable, c’est que ce projet ne sera pas annulé, mais ne verra
pas le jour ! »

 

Un an plus tard, le 7 mars 2014, le dossier continue de nourrir des tensions au sein de l’exécutif. Sourde, la
bataille n’en fait pas moins rage entre le chef du gouvernement, ancien maire de Nantes, totalement favorable au
projet d’aéroport du Grand-Ouest, et sa ministre du Logement, Cécile Duflot. « Sur Notre-Dame-des-Landes, on
ne peut pas reculer avec Ayrault Premier ministre, reconnaît le chef de l’État. Avec un autre Premier ministre, on
pourrait être tenté de le faire. Mais cela signifierait que, sur chaque grand chantier, il suffit que des gens
s’installent pour qu’on ne le fasse pas. Le problème, c’est qu’ils se sont installés dans la forêt, ce sera une guérilla
pour les déloger, avec un risque de blessés, de morts… L’évacuation ne peut se faire qu’à certaines conditions. »

 

Et puis, dans un éclat de rire, il lâche soudain cette remarque, empreinte d’un cynisme totalement assumé : « Le
plus probable, c’est que ce projet ne sera pas annulé, mais ne verra pas le jour ! »

 

Évoquant les zadistes, il observe : « Il faut qu’ils tiennent dans la brousse, à un moment ils peuvent se fatiguer.
C’est un problème dans une démocratie que de tolérer ce qu’on a laissé faire avec des gens d’ultra-gauche. Il y a
des gens qui viennent de partout. Au Larzac c’était contre l’armée, c’était populaire. Mais un aéroport, il y a de
l’emploi, ce n’est pas populaire. »

 

Comme dans de nombreux dossiers suscitant des controverses - la loi travail par exemple -, Hollande mise sur
l’enlisement, la lassitude des opposants. Peu importe qu’un conflit s’éternise, du moment qu’il finit par
s’essouffler. Vivre et laisser pourrir, en quelque sorte.

 

Quinze mois après, à l’été 2015, le paysage politique a bien changé. Ayrault comme Duflot ont quitté le
gouvernement. « Ayrault, lui, est très attaché à l’aéroport de Nantes, bien sûr, mais on pourrait faire un
référendum, je suis sûr qu’il le gagnerait. Pour l’instant, lui, il est réticent. Mais c’est sûrement la solution si l’on
veut que les travaux commencent. »

 

En octobre 2015, la préfecture de Loire-Atlantique relance la tension sur place en annonçant la reprise des
travaux, plusieurs recours ayant été purgés. « Notre-Dame-des-Landes, c’est un sujet qui agite la gauche
française depuis des années, nous confie alors Hollande. Dans l’accord qui avait été conclu entre Martine Aubry et
Cécile Duflot [en novembre 2011, entre le PS et EELV], Notre-Dame-des-Landes avait été explicitement sorti.
Donc les Verts savaient parfaitement, venant au gouvernement dans la majorité, que le projet se ferait… »

 

Reste un souci : la ministre de l’Écologie, elle, voit d’un mauvais œil le projet. « Ségolène Royal, soyons clairs,

 

n’est pas favorable au dossier Notre-Dame-des-Landes, admet son ex-compagnon. Il y a deux problèmes. Le
problème de fond : faut-il un aéroport ? Le deuxième est d’ordre public. Sur le premier, c’est quand même un
équipement souhaité par les élus. Sur le second point, ce qui se passe depuis trois, quatre ans, c’est qu’une
partie de la zone est occupée. Et que ça crée beaucoup de nuisances. Mais pour déloger les gens, il faudra sans
doute beaucoup de forces de l’ordre. Il y a un risque. Si c’est possible de le faire en 2016 sans mettre des vies en
danger, celles des forces de l’ordre comme des squatteurs, on le fera. S’il y a un risque trop grand, il faudra
trouver des moyens juridiques pour prolonger. » Prolonger, c’est-à-dire laisser l’affaire s’enkyster… Il réfute le
raccourci.

 

« Il faut faire attention, met-il en garde. Ça voudrait dire que des groupes radicalisés peuvent, sur certains
projets, aller à l’encontre de la volonté des élus. Ça donne un argument, à Sarkozy et à d’autres, sur le thème :
“Vous voyez, où est l’autorité de l’État si l’on n’est pas capable, alors que tous les recours ont été épuisés,
d’engager des travaux ?” »

 

 

 

« Notre-Dame-des-Landes ? Je ne suis pas pour le projet en tant que tel
»

 

Dilemme récurrent chez lui, Hollande est tiraillé entre son souci de ne pas apparaître comme cédant à une
minorité, et en même temps celui de ne pas créer d’incidents. « On peut engager le passage en force à condition
qu’il n’y ait pas de risques majeurs », résume-t-il. « Je ne suis pas pour le projet en tant que tel, révèle-t-il
finalement en novembre 2015. Les élus ont délibéré, l’État s’est engagé depuis des années, il n’y a pas de raison
de revenir sur ce choix. » Il conclut : « Moi, j’ai une solution, celle que Cohn-Bendit a suggérée [en janvier 2013
dans une tribune publiée par Libération] : un référendum. Ça n’a juridiquement pas de force, mais au moins vous
êtes pour ou vous êtes contre. Aux élus de le proposer. »

 

Finalement, Hollande s’y est risqué. Le 11 février 2016, lors d’une intervention à la télévision, il annonce la tenue
d’un « référendum local » sur la question. Recourir à une consultation populaire lui apparaît définitivement
comme la meilleure option. Et tant pis si cela renforce son image de président indécis, incapable de trancher dans
le vif. Dimanche 26 juin 2016, dans les 212 communes de Loire-Atlantique, le « oui » l’emporte, avec 55,17 %
des votes. Pour autant, rien n’est vraiment résolu, les zadistes occupent plus que jamais le lieu de la discorde. Au
mois de mai 2016, alors que le pouvoir ne parvenait pas à s’extirper du piège de la loi travail, on demanda au
président si, finalement, cette recherche permanente du compromis ne constituait pas le grand malentendu de
son quinquennat. « Parce que ma méthode n’a pas les acteurs qui lui correspondent », soupira d’abord le chef de
l’État. « Pour qu’il y ait du compromis, développa-t-il, il faut qu’il y ait des acteurs qui y participent pleinement.
Du côté des partenaires salariaux, tous n’ont pas été convaincus de participer au compromis : CGT, FO, pour des
raisons différentes. Et du côté du patronat, ils ne sont pas dans cette culture, à la différence du patronat
allemand ou d’autres patronats. Quant à la droite, c’est autre chose, c’est-à-dire que la droite est dans
l’opposition, et elle pense que pour être vraiment dans l’opposition, c’est une formule qu’avaient employée Fabius
et je pense Mitterrand, “on l’est totalement”. Donc le compromis, c’est rare que ce soit sur le champ
parlementaire qu’on puisse le trouver. »

 

À la même période, lors d’un discours prononcé en clôture d’un colloque sur « La gauche et le pouvoir », François
Hollande, retrouvant pour l’occasion ses accents de campagne, se livra d’ailleurs à un vibrant éloge du
compromis. Jamais, publiquement du moins, il n’avait assumé aussi clairement sa méthode. « Le compromis,
lança-t-il, ce n’est pas un subtil équilibre, un entre-deux, un médiocre point moyen. C’est tout l’inverse : une
volonté, tenir son axe avec ténacité, suivre son cap avec solidité. »

 

Par tempérament mais aussi par calcul politique, celui qui était surnommé « l’homme de la synthèse » au PS
porte en lui, depuis le début de sa carrière, cette recherche du consensus permanent. Après les trépidantes et
très clivantes années Sarkozy, qui avait lui-même construit son irrésistible ascension en dénonçant l’inertie de son
prédécesseur Jacques Chirac, François Hollande n’a pas eu à forcer sa nature pour incarner la figure de
l’apaisement, vanter les mérites de la concertation et de la conciliation…

 

Mais la fonction de président de la République ne s’y prête pas beaucoup, et l’époque encore moins. Un soir, le
chef de l’État nous a dit ceci : « Il y a ceux qui font la controverse, qui aiment la bataille, qui gagnent quelque
fois les guerres, heureusement… Et puis d’autres, qui sont dans la recherche du compromis. » Ceux-là, en
général, s’installent près de la porte de sortie.

 

L’endroit idéal pour anticiper, et déminer.

 

Au risque de voir, un jour, l’engin explosif leur sauter au visage.

 

 

 

 

 

 

Le masque

 

L’homme est moins lui-même quand il est sincère, donnez-lui un masque et il dira la vérité.
Oscar Wilde

 

Pratiqué à ce niveau-là, le camouflage est un art.

 

Quand François Hollande s’avance, mezza voce, l’air de rien, méfiance à tous les étages. C’est sa méthode, celle
qu’il choisit en tout cas lorsque se présente un dossier épineux, potentiellement dangereux. Il se révèle alors fin
régatier, habile slalomeur. Grand manœuvrier.

 

Mais vient toujours un moment où il faut tomber le masque. Le risque est là, lorsque la vérité crue se fait jour.

 

Alors l’édifice branle, l’homme chancelle, il se retrouve à découvert, donc vulnérable. La loi travail en est une
parfaite illustration.

 

Pour faire passer cette réforme sociale à laquelle il tient tant, Hollande a dû se résoudre à recourir à l’article 49.3
de la Constitution, sous le nez des frondeurs, écologistes et autres communistes. Un passage en force mal vécu,
forcément, s’agissant du dernier grand texte du quinquennat.

 

C’est que cette loi travail, et notamment son article 2, c’est sa grande idée. Sa marotte. Ce sera son Opéra
Bastille, son musée du quai Branly.

 

Son legs à la France.

 

Hollande n’a pas de tabous. « Quand Villepin a tenté le CPE, un contrat pour les jeunes, cela a été une
impossibilité, nous dit-il. Ce n’était pas absurde, notamment pour les jeunes, de dire : on va simplifier les
procédures de rupture… » Hollande en défenseur a posteriori du CPE, ce contrat première embauche qui a mis la
France en furie, en 2006, on aura tout vu… Cet homme-là est décidément accroché au réel. L’article 2 de la loi
travail consacre justement la primauté des accords en entreprise au détriment des accords de branche, surtout
en matière de temps de travail. Une manière de contourner les 35 heures, l’idée étant de redonner, aussi, du
pouvoir aux syndicats à l’échelon des salariés, tout en ménageant les patrons.

 

Bref, ne mécontenter personne… pour finalement, à l’arrivée, se mettre à dos tout le monde, soit un saisissant
raccourci du quinquennat Hollande.

 

Tout débute par un article, passé très inaperçu, publié en 2011 dans les colonnes du Monde par François
Hollande. Autant l’avouer, c’est le 25 mars 2016 que nous apprenons son existence. En pleine confrontation
sociale, Hollande nous reçoit et argumente, dans un salon de l’Élysée. Il tente de nous prouver que cette fichue
inversion de la hiérarchie des normes, cela fait bien longtemps qu’il y pense. À tel point, assure-t-il, qu’il l’avait
annoncée !

 

En clair, personne ne devrait s’en offusquer. Surtout pas les partenaires sociaux.

 

« J’ai fait un papier en 2011 sur la hiérarchie des normes, pendant la campagne, nous dit-il donc ce jour-là. Il y a
quand même l’idée qu’il faut pouvoir améliorer le dialogue social dans l’entreprise, si, si, il doit y avoir aussi dans
les 60 engagements cet aspect-là… »

 

Évidemment, nous vérifions.

 

 

 

« Il n’y a à mon sens de réforme possible en France pour la gauche de
gouvernement que s’il y a un accompagnement par le patronat »

 

 

Quelques recherches numériques dans les archives de notre journal nous suffisent. Le 15 juin 2011, sous le titre
« Il faut avoir confiance en la démocratie sociale », François Hollande, qui s’est déclaré candidat à la primaire
socialiste quelques semaines auparavant, dit son envie d’« inscrire de nouvelles règles entre partenaires sociaux
», en leur laissant « une plus grande place dans la définition et l’élaboration des normes sociales ». Il propose
même que la Constitution garantisse « une véritable autonomie normative aux partenaires sociaux ». Plusieurs
mois plus tard paraissent les 60 engagements du futur président socialiste. « Tout texte de loi concernant les
partenaires sociaux devra être précédé d’une concertation avec eux, y promet-il. Je ferai modifier la Constitution
pour qu’elle reconnaisse et garantisse cette nouvelle forme de démocratie sociale. »

 

Rien de concret. Du théorique jargonnant, au mieux. On a beau chercher, pas un mot sur le Code du travail, sur
l’inversion de la hiérarchie des normes, aucune mention du licenciement économique, de la renégociation du
temps de travail… Si cela apparaît, c’est en filigrane, éventuellement, sous forme d’ombres chinoises.

 

Tout est dit ? En creux, alors.

 

C’était voulu. Un flou parfait. Un masque de circonstance. Trop en dire aurait évidemment braqué les partenaires
sociaux la CGT a appelé à voter pour Hollande en 2012 -, mais surtout les alliés politiques.

 

Quelques semaines plus tard, au mois de juin 2016, nous revoyons le président. Il en convient cette fois, sa vraie
volonté était dissimulée, en 2011. Trop révolutionnaire. L’inversion de la hiérarchie des normes ? « Je l’ai en tête
en 2011, nous confirme-t-il. Mais je ne suis pas précis pour ne pas heurter. Implicitement, les accords
d’entreprise, ça y figure. » C’est tout le drame de François Hollande, qui a cru pouvoir diriger le pays en baignant
dans l’implicite. Cela faisait des années en tout cas que cette certitude lui trottait dans la tête : il faut obliger la loi
à se soumettre au réel, c’est-à-dire au monde de l’entreprise. Mais pour parvenir à imposer cette idée, Hollande
pense qu’il doit agir avec une extrême prudence. Progresser en douceur, par étapes. D’abord, s’assurer de
disposer de quelques appuis. « Il n’y a à mon sens de réforme possible en France, pour la gauche de
gouvernement, que s’il y a un accompagnement par le patronat, qui doit au moins être associé à ce processus, et
celui-ci être accompagné, voire soutenu et approuvé, par les syndicats réformistes », soutient le chef de l’État.

 

Une sorte de funambulisme politique.

 

La loi travail constitue, de son point de vue, l’aboutissement d’un projet cohérent. « On avait fait, le 11 janvier
2013, l’accord signé entre le patronat et les syndicats réformistes sur ce qu’on appelle l’accord interprofessionnel,
puis ensuite il y a eu les retraites, avec l’allongement de la durée des cotisations, sans remettre en cause l’âge
légal du départ, et puis après il y a eu le pacte de responsabilité, et puis la réforme de la formation
professionnelle… » Il jure que ce calendrier a été pensé, mûri.

 

Autre règle d’or, outre cet aggiornamento social, avant de lancer une réforme à haut risque : s’appuyer sur des
rapports concrets, pondus par des personnalités incontestables.

 

À cet égard, la gauche n’a rien de mieux, en magasin, que l’icône Robert Badinter, précédé, dans ce travail de
déminage, par l’ancien directeur général du travail (DGT), Jean-Denis Combrexelle. Le 9 septembre 2015, ce
dernier remet à Manuel Valls un rapport déjà précurseur. Le Premier ministre souhaitait engager « une réflexion
nouvelle pour élargir la place de l’accord collectif dans notre droit du travail et la construction des normes sociales
». Il est servi, au-delà de ses espérances peut-être.

 

Les 44 préconisations de l’ancien DGT ouvrent des pistes qui bouleversent le rôle joué par le législateur et les
partenaires sociaux. Resterait strictement encadrée par la loi la garantie d’un socle minimal de droits qu’« il n’est
pas question de modifier », comme la durée maximale de travail de 48 heures par semaine, le SMIC ou encore la
protection de la santé. Mais surtout, au chapitre du temps de travail, M. Combrexelle ouvre un débat
potentiellement explosif sur l’opportunité de revoir, par la négociation, le « seuil de déclenchement » des heures
supplémentaires. Enfin, d’ici à quatre ans, « l’architecture du Code du travail » serait entièrement revisitée.

 

 

 

« Gattaz n’est pas un mauvais bougre »

 

Le 25 janvier 2016, c’est donc au tour du menhir socialiste Robert Badinter de présenter ses 61 préconisations
pour redéfinir le Code du travail. La réforme du Code « ne remettra pas en cause la durée légale », assure Valls.
Mais il brouille les pistes en déclarant que « la dérogation à la durée légale du temps de travail à 35 heures n’est
plus une transgression ».

 

 

Le terrain est savamment déblayé.

 

Hollande pense maintenant pouvoir capitaliser sur les relations qu’il a tissées, au cours du temps, avec Laurent
Berger, le leader de la CFDT, et Pierre Gattaz, le patron du Medef. Avec Berger, c’est une complicité exigeante.
Avec Gattaz, une méfiance bienveillante. « Gattaz n’est pas un mauvais bougre, il veut que le pays réussisse, il ne
vient pas chercher des milliards d’euros pour son train de vie personnel ou ses amis, assure Hollande. Il n’a pas
bonne forme, mais il a bon fond. Il est arrivé là, il n’était pas prévu dans le casting. » Le personnage est
ambivalent, pas très sûr, ni de lui ni des autres. « Il serait plus tacticien, ce serait mieux, juge le chef de l’État.
Gattaz est quand même… lourd, quoi. Il est toujours en train de revendiquer, de demander encore davantage. »

 

Pas vraiment subtil ? « Non, confirme-t-il. Travailler avec lui, c’est compliqué, car il n’a pas été préparé à tout ce
qui est le contexte politique et social des forces en présence, ce qu’est une négociation… »

 

Tout l’opposé d’un Berger, ce Hollande version syndicale. Le chef de l’État sait qu’il peut compter sur lui, s’il ne
commet pas de faux pas. « Berger est un type très malin. Très courageux. Même si l’on est proches sur le plan
intellectuel, au moins, on n’est pas proches sur le plan des rôles. Il a une base. Dans un accord, il y a un moment
clé, si vous le laissez passer, c’est trop tard. »

 

Travailler avec Berger, dit-il, « c’est agréable. Quand il dit quelque chose, il tient. C’est assez franc. Sur l’évolution
du droit du travail, sur quoi il peut s’engager »… Les deux hommes ont la même vision de l’avenir. Une
social-démocratie dans laquelle des syndicats raisonnables, non arc-boutés sur leurs anciennes prérogatives,
sauraient discuter avec un patronat ouvert à la discussion.

 

Hollande lui confie sa quête d’un autre monde, sa volonté de redonner les clés du travail à l’entreprise. Berger
acquiesce, d’autant qu’il y voit une possibilité de supplanter la CGT comme premier syndicat français. « Laurent
Berger dit que si on fait cette réforme de la négociation collective, si on met beaucoup plus de responsabilité sur
les partenaires sociaux dans les entreprises, nous irons forcément vers une restructuration du paysage syndical.
Un patronat qui sera obligé de s’engager, ce qu’il ne fait pas aujourd’hui, et des syndicats qui peuvent rester ce
qu’ils sont, nombreux, mais qui seront amenés à signer des accords », soutient Hollande.

 

Le casting est presque parfait. Il manque juste un ministre pour porter la parole présidentielle. François
Rebsamen a quitté le ministère du Travail à la rentrée 2015, afin de se consacrer à Dijon. Surtout, ne pas se
tromper sur le choix de son successeur. C’est l’inexpérimentée Myriam El Khomri qui est désignée, le 2 septembre
2015. D’abord pressentie pour un simple ministère de l’Égalité, voilà la secrétaire d’État à la Ville propulsée au
Travail, en charge d’un projet de loi encore caché, et surtout miné.

 

Hollande l’appelle, la prévient. Très calme, Myriam El Khomri accepte, tout en rappelant son immaturité
ministérielle. « Estce que vous avez bien réfléchi, il y a quand même des sujets très lourds ? » interroge-t-elle. Le
président apprécie sa réponse. « Elle ne m’a pas demandé du temps, elle aurait pu demander un délai de
réflexion, elle m’a dit : “Bon, puisque c’est votre choix, je n’en dirai rien, mais je m’y prépare.” Myriam a quelque
chose de plus, je sens ça, elle va au combat. Je savais que c’était une surprise, il y aura une curiosité sur elle, à
elle de faire ses preuves. »

 

Au début de l’année 2016, tout est en place, semble-t-il.

 

Il est temps de sortir du bois. Las, rien ne se déroule ainsi que Hollande l’avait envisagé, comme souvent, comme
toujours durant ce quinquennat.

 

C’est le quotidien Le Parisien qui, le 17 février 2016, démasque Hollande, en l’occurrence le contenu du futur
projet de loi El Khomri. « À la lecture du document de travail que nous nous sommes procuré, il y a largement de
quoi faire bondir une partie de la majorité et des syndicats, écrit le quotidien. Ce texte de 105 pages et de 47
articles, élaboré après deux rapports commandés à Robert Badinter et Jean-Denis Combrexelle sur la
simplification du Code du travail, donne un coup de grâce aux derniers garde-fous qui entourent les 35 heures. »

 

Émoi dans la sphère socialiste, tandis que la CGT et FO sont déjà vent debout. Le même jour, la ministre El
Khomri, pressée d’éteindre l’incendie, veut faire acte de pédagogie, dans une interview censée être très cadrée,
relue en haut lieu. Mais cet entretien, accordé au journal Les Échos, précipite en fait le gouvernement dans la
tourmente. En cause, ce discret avertissement : « Avec le Premier ministre, nous voulons convaincre les
parlementaires de l’ambition de ce projet de loi. Mais nous prendrons nos responsabilités. »

 

Sous-entendu : l’article 49.3 sera utilisé si besoin est.

 

 

 

 

« À Matignon, Valls me dit : “Mais non ce n’est pas moi, c’est sans doute
dans la réécriture d’un collaborateur…” »

 

Une vraie faute de carre. Le tollé est général. Ainsi donc, le gouvernement entendrait passer en force sur un
texte aussi symbolique, le dernier du quinquennat, et ce en plein psychodrame sur la déchéance de la nationalité
? L’article 2 sera une bataille, une guérilla même, ou ne sera pas.

 

Que s’est-il passé ? Hollande plaide coupable.

 

D’abord d’un point de vue médiatique. L’affaire est emblématique, elle illustre assez bien l’opposition entre la
pusillanimité du président et l’audace du duo social-libéral Macron-Valls.

 

L’entretien donné au quotidien économique a causé de gros dégâts d’un point de vue politique. La gauche de la
gauche s’emporte. Le symptôme d’une communication mal maîtrisée. « On ne sort de l’ambiguïté qu’à son
détriment », disait le cardinal de Retz.

 

C’est pourtant le chef de l’État qui pousse sa ministre à expliquer la philosophie du texte, pour contrer la
désastreuse impression laissée par le scoop du Parisien. « Et là, il y a eu une vraie erreur, plusieurs même,
reconnaît-il devant nous. La première, c’est qu’elle fait son interview sans doute assez tard dans l’après-midi et
Les Échos bouclent assez tôt. Et donc elle envoie le texte au Premier ministre, puis le texte corrigé par le Premier
ministre et par ses conseillers m’arrive à la fin. J’étais en discussion avec des parlementaires, on me dérange, il
devait être 20 heures, je vois l’interview de Myriam, je la corrige, il y avait cette phrase, que je ne trouvais pas
bonne, qui était : “Nous prendrons nos responsabilités”, ce qui voulait dire qu’on allait vers le 49.3. »

 

Trop tard, impossible de corriger à temps cet impair, le journal a déjà bouclé, les corrections élyséennes ne
pourront être prises en compte.

 

Un raté magistral.

 

Mais qui a voulu pousser les feux ainsi ? Pressée de s’expliquer devant le président, El Khomri plaide non
coupable : « Elle me dit que c’est Matignon. Mais à Matignon, Valls me dit : “Mais non ce n’est pas moi, c’est sans
doute dans la réécriture d’un collaborateur.” C’est donc au niveau de Matignon. » À défaut d’en avoir identifié
l’auteur, Hollande pense connaître le lieu du crime.

 

Le chef de l’État rit jaune : « À Matignon, ils voulaient montrer qu’on prenait nos responsabilités, la formule est
bonne ! » « Dès le lendemain matin, reprend Hollande, j’appelle Manuel pour lui dire : “On donne l’impression
qu’on n’est pas en confiance avec le texte, pour annoncer tout de suite qu’on va utiliser le 49.3 alors qu’il n’a
même pas été présenté au Conseil des ministres.” Je pense que cette phrase a souligné qu’il y avait un problème.
»

 

Il dédouane sa jeune ministre du Travail, qui a dû en outre se coltiner un texte qui n’était pas le sien,
initialement. « Soyons tout à fait honnête, Myriam El Khomri n’était pas responsable de cette phrase, elle n’y est
absolument pour rien. Elle n’a pas commis de faute, elle a eu le courage même de présenter ce texte, auquel elle
croit. » L’erreur de communication est quand même manifeste.

 

Et puis, le chef de l’État regrette une confusion gênante : « Il y a eu le rapport Combrexelle, puis ensuite
Badinter voulait faire un exercice de clarification du Code du travail, ce qui a d’ailleurs aussi prolongé la réflexion
et ça s’est un peu confondu. On ne savait plus ce qu’on faisait, si on faisait la réforme totale du Code du travail,
ou si on voulait simplement ouvrir la négociation collective dans les entreprises notamment pour les questions de
temps de travail. »

 

Trop de rapports tuent le rapport.

 

, le chef de l’État a voulu jouer au plus fin. En essayant de contourner les obstacles pourtant prévisibles. Il savait,
par exemple, qu’outre l’article 2 les critiques se concentreraient sur la limitation des barêmes des licenciements
aux prud’hommes. « On voit bien que c’est le barême qui a créé l’émotion, admet-il. Peut-être aussi quelques
imprécisions sur le temps de travail, qui pouvaient justifier l’emballement qu’on a connu sur les réseaux sociaux.
»

 

« L’un et l’autre voulant montrer qu’ils étaient des réformistes
intrépides… »

 

 

Il y a aussi la question du périmètre des licenciements dans les grandes entreprises. Faut-il prendre en compte la
santé de l’entreprise à l’échelle nationale ou internationale ?

 

Tout cet arsenal devait figurer initialement dans la loi Macron. Mais le Premier ministre Manuel Valls et le ministre
de l’Économie, Emmanuel Macron, doivent se désister au profit de leur jeune collègue, au ministère du Travail.
Hollande en convient, il n’a pas vu venir le danger : « C’est vrai que cela a été introduit parce que et Emmanuel
Macron et Manuel Valls pensaient qu’on pouvait saisir l’occasion de cette loi pour aller dans cette direction. Les
deux voulaient aller le plus loin possible en se disant : “C’est le dernier texte important sur le travail du
quinquennat”, l’un et l’autre voulant montrer qu’ils étaient des réformistes intrépides. Emmanuel Macron plaidant
pour le barême, puisque c’était lui qui l’avait mis dans sa loi, Manuel Valls pour les règles du licenciement
clarifiées, donc pour utiliser le texte pour aller un peu plus loin que ce pour quoi il était prévu. »

 

Engagés dans un bras de fer très viril, Valls et Macron rivalisent d’initiatives voire de surenchères pour insuffler
leurs idées, avancer leurs pions. À l’ombre des deux lutteurs aux ambitions inextinguibles, la malheureuse El
Khomri ne fait pas le poids.

 

« On a introduit des éléments qui auraient dû être dans un texte porté par Macron dans le projet de loi El Khomri
», explique Hollande. Avec le recul, il regrette cette « pression qui n’était pas seulement celle de Macron », et qui
a conduit chacun, au sommet de l’exécutif, à penser que « finalement, c’est le dernier texte, faut qu’on en mette
le maximum ».

 

Le bug a de lourdes conséquences : non seulement Hollande semble se jeter dans les bras du Medef, mais en
plus, il heurte son partenaire préféré, la CFDT, pour le moins surprise par la tonalité du projet de loi révélé par Le
Parisien. « La CFDT avait eu le texte, mais n’avait sans doute pas eu la dernière version sur les règles de
licenciement, reconnaît le président. Donc, la CFDT a eu le sentiment qu’on voulait utiliser le texte pour en faire
un peu plus, et notamment introduire le barême ou les règles de licenciement. »

 

Hollande assume ses erreurs : « Il s’est passé, du côté de l’exécutif, disons-le, je ne me dégage pas de cette
responsabilité, l’idée qu’on pouvait en mettre un peu plus dans le texte alors même que ce projet de loi du travail
avait été élaboré avec les syndicats réformistes, qui ont eu le sentiment qu’on voulait leur forcer la main. Mais
l’idée, que je partage d’ailleurs, était : “C’est la dernière fois qu’on saisira le Parlement, mettons autant de
dispositions qu’il est à notre avis nécessaire.” » Le chef de l’État aurait rêvé de continuer à positionner ses pions,
dans une relative indifférence, cachant ses véritables intentions, pour mettre en place son dispositif sans bruit,
presque en catimini.

 

De ce point de vue, l’échec est complet !

 

Du coup, Hollande a dû négocier en catastrophe avec les organisations de jeunes, les syndicats, oublier certains
points auxquels il tenait, pourtant. C’est le grand capharnaüm : Valls est réquisitionné pour discuter avec les
opposants, tandis que Bruno Le Roux, patron des socialistes à l’Assemblée, est chargé de calmer les députés.

 

Rien n’y fait. Si les mouvements de jeunes obtiennent quelques avancées, les frondeurs sont très mobilisés. Le
mouvement Nuit debout a vu le jour, place de la République, à Paris, il devient le réceptacle de toutes les
humeurs, pourvu qu’elles soient tournées contre l’exécutif. Les manifestations commencent à se répandre sur le
bitume parisien, puis provincial.

 

La loi travail devient un marqueur ultra-libéral.

 

 

 

« Si vous avez quelque influence sur la droite - vous pouvez peut-être en
avoir -, faudrait pas qu’ils bloquent l’article 2 »

 

François Hollande arrive en retard à dîner, ce 8 mai 2016. Deux jours avant qu’il ordonne à Manuel Valls
d’engager la responsabilité de son gouvernement, via l’article 49.3.

 

Ce dimanche soir, il est encore en train de manœuvrer, de manière parfaitement souterraine, afin de conserver le
maintien de l’article 2 dans sa loi. « Parce que c’est ce que la CFDT veut. Et moi aussi, puisque ça permet d’avoir
un dialogue social qui puisse changer à terme le syndicalisme et le dialogue social en France. Faut tenir bon
-dessus. »

 

 

Pas gêné le moins du monde par notre présence, à peine entré dans notre appartement, il s’assied sur un petit
fauteuil, exceptionnellement tombe la veste, et téléphone à Pierre Gattaz, dont il espère encore une relative
neutralité, quand bien même la loi travail aurait perdu de son intérêt pour le patronat, au fil des négociations
imposées en dernier recours par Hollande. La conversation est très technique, elle porte sur tous les détails de la
loi. Le patron du Medef et le chef de l’État s’entendent sur l’essentiel, à ce que l’on comprend. Hollande, ses
notes sous les yeux, s’adressant à Gattaz : « Le point le plus difficile, on l’a bien compris, c’est sur l’accord
d’entreprise, c’est là-dessus qu’on doit tenir, pour vous ce n’est peut-être pas aussi essentiel que pour nous, mais
pour nous c’est très important, pas seulement parce que les syndicats réformistes le veulent, mais parce que je
pense que c’est une vraie évolution du dialogue social, donc s’il y a une rupture, elle sera sur ce texte-là, enfin,
sur cette partie du texte. Pour nous, ça reste un point dur, voilà. C’est FO, hein, qui nous fait la bataille. C’est
-dessus que FO mobilise les frondeurs et autres députés, sur le fait qu’on inverse la hiérarchie des normes, etc.
Donc c’est vraiment là-dessus qu’on est le plus en difficulté, hein. »

 

Et le président de réclamer le soutien politique du patron des patrons, son intercession même. Instructif et
étonnant. « Donc, lance Hollande à Gattaz, c’est là-dessus que nous on risque de rompre avec les frondeurs,
enfin, avec les députés les plus hostiles. Si vous avez quelque influence sur la droite - vous pouvez peut-être en
avoir -, faudrait pas qu’ils bloquent l’article 2. Parce que c’est l’article 2 qui est le plus important, l’article 2 sur
l’accord d’entreprise. Ils s’abstiennent, ils laissent passer le texte, hein ? » Les deux hommes topent là,
apparemment. Pour conclure, le président explique au patron du Medef que l’article 49.3 sera enclenché le mardi
suivant, soit deux jours plus tard : « Après, c’est fini, absolument. […] Oui, mais faut pas le dire, hein. Tout le
monde est nerveux. Faut garder son calme. »

 

Hollande raccroche.

 

Il paraît circonspect. Il dit à propos du patron des patrons : « Il ne tient pas grand-chose dans son organisation.
Parfois, on vous aide tellement maladroitement qu’il vaut mieux éviter ! »

 

On l’interroge. Pourquoi ne pas avoir présenté cette loi travail dans les premiers temps de son quinquennat ? Il se
serait sans doute évité beaucoup d’ennuis, notamment avec sa gauche bien sûr. Il rejette catégoriquement
l’objection. De son point de vue, le ver de la fronde était dans le fruit socialiste depuis le départ. Il prend pour
exemple le traité budgétaire européen mal voté à l’Assemblée nationale, en octobre 2012, avec une forte
opposition de députés PS. « Il y a eu 40 députés qui ne l’ont pas voté, mais la droite l’a voté, ainsi on n’a pas eu
besoin de prendre le 49.3. Il y avait donc déjà 30 à 40 députés qui étaient sur une ligne de ne pas accepter une
évolution. Donc l’argument “vous auriez dû le faire au début”, je n’y crois pas du tout, ça ne tient pas la route.
On a déjà fait beaucoup de choses au début. Non, il y a une chose qu’on a faite au début, qu’on ne pourrait pas
refaire maintenant, ce sont les augmentations de prélèvements qu’il fallait faire pour redresser les comptes. Ça,
je ne suis pas sûr qu’on aurait pu le faire à la fin ! »

 

L’article 49.3 est mis en œuvre le 10 mai 2016.

 

Cinquante-six députés socialistes, écologistes et communistes tentent ensuite de déposer une motion de censure
contre le gouvernement. Les nerfs sont à vif. On accuse Hollande de confisquer le débat parlementaire, de mettre
les contestations sous cloche. « Qu’est-ce qu’était le choix ? Ou de faire un compromis, mais on leur a proposé,
qui aurait été un abandon d’une partie du texte, sur le dialogue social et les accords d’entreprise, ou le retrait pur
et simple du texte, mais alors à ce moment-là, ç’aurait été le signe qu’on était au bout, qu’on ne gouvernait plus.
Au prétexte de retrouver une majorité, on n’avait plus de texte. Pourquoi il y aurait eu quelque chose qui n’était
pas du tout sain sur le plan démocratique ? Ce que voulait une très grande majorité des députés socialistes, une
petite minorité pouvait décider du contraire ? C’est la dissuasion du faible face au fort. Je représente 30 députés,
et je vous empêche, vous les 250 autres, de faire le texte que vous avez décidé de faire… »

 

 

 

« Je n’ai jamais pensé qu’on était en face d’un mouvement puissant »

 

Il l’assure, il n’avait pas d’autre choix. « Il y avait d’abord le fait que ç’aurait duré longtemps, le fait que ç’aurait
été un débat gauche-gauche, la droite aurait compté les points. Après, sur le 49.3, c’est un déni de démocratie
quand le texte n’a pas été véritablement discuté ou corrigé, là, il avait été discuté en commission, il avait été déjà
corrigé dans la concertation. Le déni de démocratie, c’est quand rien n’a été fait pour modifier le texte, en cours
de débat. J’ai tout fait pour essayer de trouver des compromis, de faire les amendements qui pouvaient
permettre aux socialistes de se retrouver. Je ne me suis jamais engagé à ne pas utiliser durant le mandat qui m’a
été donné le 49.3. Je savais qu’un jour il était possible d’avoir à utiliser le 49.3, compte tenu de ce que je sais de
la majorité. »

 

 

Au fond, tout réside peut-être dans le faux départ. La maladresse initiale de présentation. « On a été, je me mets
dedans, au-delà de ce qu’on savait pouvoir être accepté par la CFDT, avoue le président. Cela a braqué. Et la
menace du 49.3 a été très malencontreuse. » Mais il défend sa loi, sans en exagérer non plus la portée : « Je ne
pense pas qu’elle va créer de l’emploi à court terme. Ce qui va créer de l’emploi, c’est toutes les mesures que
nous avons décidées précédemment. Mais je pense qu’elle va être un exemple de ce que nous devons faire pour
le modèle social français. »

 

En attendant, le « modèle » cher au président prend un sacré coup au moral. La SNCF se met en grève, les
raffineries sont bloquées, les stations-service prises d’assaut… Ce printemps 2016 est une effervescence, un
pot-pourri de contestations, sur fond de rejet de la loi travail. Philippe Martinez, le leader de la CGT, agite ses
moustaches sur tous les fronts, arpente les plateaux de télévision, pousse ses troupes à la rébellion, appelle aux
arrêts de travail autant qu’il le peut, rêvant du grand soir syndical.

 

Chaque manifestation devient un lieu de violence, un exutoire, jusqu’au caillassage de l’hôpital Necker, à Paris.
Des clichés de syndicalistes CGT sont même diffusés par les autorités. Des pseudo-militants y apparaissent,
détruisant les trottoirs pour s’armer de lourds pavés.

 

Le climat est irrespirable. Et Martinez irresponsable ?

 

« Il a été débordé par sa base, analyse Hollande après coup. Je pense qu’il a vu dans le conflit un intérêt
stratégique. Remettre la CGT au premier rang de la visibilité des luttes, de ce point de vue-là il a réussi, il était un
leader contesté dans son organisation, on peut dire qu’il a réussi à s’imposer. À quel prix ? Maintenant, l’avenir le
dira, il a perdu en crédibilité dans beaucoup d’entreprises, et les élections professionnelles vont le faire
apparaître. »

 

Pour éteindre le feu social, à l’approche de l’Euro de football, l’exécutif va devoir lâcher du lest, et contenter les
représentants des intermittents, et des salariés de la SNCF. Et tant pis s’il faut froisser le président de la SNCF,
Guillaume Pepy, à qui le pouvoir va tenir fermement la main pour signer la paix avec ses syndicats. « Il fallait
éviter qu’il y ait une espèce de coagulation des mouvements, admet Hollande. C’est vrai qu’il a été demandé au
président de la SNCF de faire en sorte qu’il puisse y avoir un accord. »

 

Le chef de l’État a examiné la situation sociale, fait la somme des mécontentements. Il dit n’avoir jamais tremblé
devant ce mouvement d’ampleur. « Il n’a pas été un mouvement puissant, pas comparable avec ce qui s’était
passé pour les retraites en 2010, bien moins puissant qu’en 2004, rien de comparable avec La Manif pour tous, et
même tellement plus faible qu’avec le CPE, 1995, etc. » Il a aussi admiré, en connaisseur, la guérilla menée par
les syndicats, l’utilisation méthodique des chaînes d’information en continu, entretenant un climat anxiogène. «
Guérilla, le mot est un peu fort, mais une forme de pression médiatique surtout, détaille-t-il. Ils ont bien compris,
dans le système des chaînes d’information, ce qu’une action sans grands moyens pouvait avoir comme impact. Il
y a une forme de gauchisation, pas seulement sur les positions, mais sur les méthodes. »

 

Il a observé, également, l’organisation des manifestations, relevant des nouveautés, en vieux batteur de pavés
qu’il a été. « Ce qui est nouveau, ce n’est pas qu’il y ait des manifestations, c’est leur caractère répétitif, sans
effectifs très nombreux. Ce côté “on manifeste toutes les semaines”, avec de la casse à chaque fois. Mais je n’ai
jamais pensé qu’on était en face d’un mouvement puissant. Je n’ai pas senti une déferlante, avec une indication
pour moi très importante : les jeunes. Il y a eu des jeunes dans le début du mouvement, ils n’y sont pas restés,
on n’a pas eu de décrochage, de blocages de lycées, et ça change tout, la présence de jeunes. D’abord en termes
de sécurité : les incidents qui ont touché des jeunes, tout de suite une émotion légitime s’est exprimée. Et quand
des jeunes débarquent dans un mouvement, ils débarquent mais ils embarquent. Ils sont nombreux, ils donnent
une figure au mouvement ; ça ne s’est pas produit. La figure de ce mouvement, c’est Martinez, il n’y en a pas
d’autres. »

 

Il a envoyé Manuel Valls au front médiatique, pour s’en prendre aux casseurs, mais pas seulement, également à
ceux qui les inspirent. « Il faut quand même faire attention, regrette Hollande, car il y a eu une violence verbale,
radicale, contre le gouvernement, le président, le PS, et qu’il va falloir faire tomber. Émanant de Martinez, de la
CGT, oui quand même. Il n’est pas possible d’interdire des manifestations, de manière générale et absolue. Le
Conseil d’État sanctionnerait immédiatement ce type de décision. En revanche, il était important de montrer que
sur les itinéraires, sur les formes de manifestations, il serait possible de négocier. Désormais, on va leur dire de
rester sur un périmètre. »

 

Habile, pour le coup. Car après l’épisode tragi-comique de la manifestation interdite puis autorisée, à Paris, le 23
juin 2016, les défilés se sont réduits, progressivement. Le 49.3 est brandi, une nouvelle fois, le 5 juillet 2016,
pour le retour de la loi travail au Palais-Bourbon. Hollande surveille sa majorité : « Il y a l’inconvénient du 49.3,
que je ne sous-estime pas, une espèce de fermeté qui devient une fermeture, même si l’été peut permettre
d’apaiser un certain nombre d’inquiétudes. » La période estivale, traditionnelle alliée des gouvernements.

 

 

La loi travail ne va pas déroger à la règle.

 

 

 

Le 20 juillet 2016, elle est adoptée, définitivement. Dans une absolue tranquillité, les députés sont en congé, les
électeurs à la plage. Martinez, qui avait promis d’aller « jusqu’au bout », jurant de faire reculer le gouvernement,
doit ravaler sa moustache.

 

Le brasier est éteint, seules subsistent quelques flammèches. Hollande tient son article 2, sa grande œuvre - mais
à quel prix ! Il peut remettre son masque.

 

 

 

 

 

Le procès

 

Il n’y a pas de malentendus, il n’y a que des malentendants.
Pierre Rey

 

Il n’a pas menti.

 

Juste joué sur les mots. Gentiment trompé son monde. Toute campagne électorale réclame sa part d’ivresse
démagogique, celle de François Hollande, en 2012, n’a pas dérogé à cette règle d’or.

 

On est rarement élu en laissant miroiter des lendemains qui déchantent.

 

Alors, le candidat Hollande a promis, donné de l’espoir. Bref, il a fait rêver. C’est pour cette raison qu’il a été élu
en 2012… et qu’il risque d’être battu en 2017. « J’ai pu comprendre les déceptions, nous avoue-t-il en août 2015.
Les déceptions, c’est qu’il y avait des attentes qui allaient au-delà même de ce que j’avais promis… »

 

Plus que celui d’une vaste trahison, son quinquennat est peut-être d’abord l’histoire d’un parfait malentendu. Pour
avoir trop entendu et pas assez écouté, tant espéré aussi, sans jamais se pencher vraiment sur le parcours et les
discours précédents du futur chef de l’État, ses électeurs ont été à la fois les victimes et les complices de cet
énorme quiproquo. La formule est connue : « Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. » Ce qui l’est
moins, c’est que cet aphorisme porte la signature… d’Henri Queuille, qui est décidément bien le François Hollande
de la IVeRépublique. Tout a donc commencé par un slogan.

 

Le 22 janvier 2012, au Bourget, François Hollande, lyrique, lâche sa célèbre sentence : « Mon véritable
adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera
jamais élu et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. »

 

Acclamations, joie du peuple de gauche, qui pense s’être trouvé avec ce candidat aux poches trouées un héros
improbable, au cœur d’une France toujours engluée dans la terrible crise financière de 2008, provoquée par les
banques, justement. « Mon adversaire, c’est la finance… »

 

Entendez bien : même la « finance », et pas les entreprises.

 

Mais Mélenchon ou Besancenot n’auraient pas dit mieux. La méprise est totale. Car Hollande n’a rien d’un
révolutionnaire. C’est un ancien professeur d’économie, passé par HEC, ardent défenseur de l’économie de
marché, il est l’ami de lobbyistes et d’hommes d’affaires, et clairement positionné au centre gauche. Pas vraiment
le profil du type prêt à renverser la table pour s’en prendre à « l’ennemi de classe ».

 

Pourtant, même s’il a évidemment joué sur l’ambiguïté de la formulation, sa sortie du Bourget portait sa part de
sincérité. Car oui, c’est vrai, le monde de la finance, il s’en méfie. En tout cas, il s’en est méfié. Suffisamment
pour redouter qu’il ne lui gâche son élection, en 2012. Sa grande inquiétude, alors que se profilait la victoire, était
de savoir comment réagiraient le CAC 40, les Bourses et les agences de notation.

 

Il connaît ses classiques : en mai 1981, à l’annonce de l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, premier

 

socialiste à accéder au poste suprême sous la VeRépublique, l’indice boursier avait dévissé de 33 %. Dès notre
tout premier entretien, le 3 avril 2012, anticipant les conséquences de sa probable victoire, il nous fait d’ailleurs
part de son appréhension : « Sous Mitterrand, il y avait déjà la spéculation contre le franc… Les marchés vont me
tester. Ça va secouer. » Trois jours avant le second tour, Stéphane Le Foll formule devant nous les mêmes
craintes. « On anticipe une mauvaise réaction des marchés, qui peuvent être instrumentalisés par la droite sur le
thème : “Hollande est un danger pour la France.” Du coup, pour rassurer l’Europe, on envoie des émissaires. Il y
a Hubert Védrine, Pascal Lamy… François a même pensé à Jacques Attali… »

 

« La gauche arrive, ne fuyez pas ! » : le message est transmis, rassurant, sur tous les lieux de décision,
d’influence. Car François Hollande a clamé son envie de renégocier le traité de discipline budgétaire européen,
annoncé son intention de créer 60 000 postes dans l’éducation… De quoi effrayer ces fameux marchés, à en
croire les hollandais.

 

Fiorentino, un ancien trader, prévoit ainsi sur son blog qu’en cas de victoire de François Hollande, dès le lundi 7
mai, « la France sera attaquée… Et mise à genoux. À la City et dans les plus grands hedge funds américains, c’est
la veillée d’armes. On se prépare ». De son côté, l’économiste Philippe Dessertine, directeur de l’Institut de haute
finance, estime qu’il existe « des risques concrets de spéculation ». Sans parler d’Eurex, le marché allemand des
dérivés, qui se prépare à toute éventualité avec l’annonce du lancement, le 16 avril (soit à une semaine du
premier tour), d’un nouveau contrat à terme, Eurex OAT, permettant de parier sur les mouvements des
obligations d’État françaises…

 

« Je n’avais pas promis d’éradiquer la finance dans notre pays »

 

Bref, Hollande se sait attendu. Il anticipe une éventuelle dégradation de la note de la France par l’agence
Moody’s.

 

Et finalement… rien. L’offensive redoutée n’a pas eu lieu. « Les marchés n’attaquent pas la France, car ils ont vu
qu’on était sérieux », se félicite le Premier ministre Jean-Marc Ayrault, rencontré à Matignon, le 8 juin 2012. Sans
doute aussi parce que ces fameux marchés ont bien compris que le candidat socialiste n’avait jamais eu
l’intention de mettre en cause fondamentalement le système. Or, nombre d’électeurs de François Hollande y ont
cru, eux.

 

Eh oui, « le changement, c’est maintenant », on leur a assez répété.

 

Au mois de décembre 2015, le chef de l’État en fit d’ailleurs lui-même le constat, de manière spontanée. «
Pourquoi il y a un soupçon de trahison ? s’interrogea-t-il devant nous. On dit : “Vous n’avez pas changé le
système.” Non, on n’a pas changé le système. On veut le dominer le système, on ne le change pas. »

 

Encore aurait-il fallu l’expliquer clairement. Il n’en a rien été. Lors de sa campagne présidentielle, en tout point
réussie, Hollande a fait résonner à l’oreille des électeurs de gauche la petite musique qu’ils souhaitaient entendre.
À terme, ces flatteries intéressées se retournent généralement contre leur auteur.

 

Alors, Hollande a-t-il péché, comme tant d’autres avant lui, par excès de démagogie ? Du bout des lèvres, il n’est
pas loin de le reconnaître, nous lâchant : « Une campagne est toujours dans une forme d’outrance - qui
correspond néanmoins à une position. L’outrance, c’est : “La finance, c’est mon adversaire, elle n’a pas de visage,
elle n’a pas de nom, elle ne sera pas candidate aux élections, etc.” Mais en même temps, c’est vrai, personne ne
peut le nier, il y a une finance qui est spoliatrice, déstabilisante, destructrice, et puis une autre qu’on essaie
d’orienter de la meilleure des manières… Je n’avais pas promis d’éradiquer la finance dans notre pays, je n’avais
pas promis qu’on allait nationaliser le secteur bancaire et supprimer la Bourse. Je n’ai pas dit ça. J’ai dit qu’il
fallait maîtriser, contrôler. »

 

Il le sent bien, il peine à nous persuader. Il est trop aguerri pour ignorer qu’une campagne électorale c’est
d’abord un ton, un élan. La sienne a soulevé l’enthousiasme, fait miroiter d’augustes lendemains. Ses propos sur
la finance comportaient une large part d’ambiguïté, d’autant qu’ils s’inscrivaient dans une stratégie plus large
visant à « rougir », sur la forme comme sur le fond, une image rose pâle. Trop bon acteur, il s’est enfermé dans
un rôle de composition - celui d’un porteparole de la France besogneuse prêt à faire rendre gorge aux patrons
sans scrupules - dont il sera resté prisonnier tout le long de son quinquennat.

 

« Qu’est-ce qu’on retient d’une campagne ? On retient des formules, et ces formules après vous poursuivent,
nous avoue-til finalement. Je concède que toute campagne est une forme de caricature. » « Dans une campagne
présidentielle, justifiet-il encore, on doit emmener, s’il n’y a pas d’enthousiasme ou d’emphase, ça ne peut pas
marcher. »

 

 

Il essaie de se trouver des circonstances atténuantes - « La gauche est toujours belle quand elle n’est plus au
pouvoir », rappelle-t-il -, voire des excuses : « On fait plus rêver que ce que l’on pense au moment où l’on fait
une campagne. Les gens veulent rêver. Il y a une part de rêve dans toute élection. Après, le rêve est plus difficile
à réaliser. Toute campagne est une exaltation. C’est très difficile après, quand on a gagné, de devenir un
président avec les vicissitudes, les difficultés… Vous êtes tellement porté quand vous êtes candidat que vous
voulez retrouver, revivre ces moments-là. Mais vous ne pouvez plus les vivre. Vous auriez envie de continuer la
campagne, mais les Français, comme tout autre peuple, disent : “On ne vous demande pas de continuer la
campagne, on vous demande de faire ce que vous avez promis de faire.” Ce passage-là est assez cruel. Et tout
président l’a vécu. »

 

Ce n’est pas faux. Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy… Tous ont déçu, finalement. Tous ont été accusés de se
renier - pas toujours à tort.

 

Alors, le chef de l’État tente de positiver, une vraie technique de survie chez lui. « Je suis plus critiqué, si je
regarde bien depuis deux ans et demi, par rapport à ma promesse d’inverser la courbe du chômage, faite après
mon élection, que pour ma promesse de lutter contre la finance », assure-t-il en avril 2015.

 

Et celle de taxer à 75 % les très hauts revenus, que n’aurait pas reniée l’extrême gauche ? Faite par le candidat
Hollande, elle a été retoquée en décembre 2012 par le Conseil constitutionnel. Au final, le 18 octobre 2013, les
députés ont adopté une « contribution exceptionnelle de solidarité », réservée aux seules entreprises. Plafonnée
à 5 % du chiffre d’affaires, elle s’appliquera deux ans seulement (2013 et 2014), sur la part des salaires
dépassant un million d’euros. Et son taux est en fait de 50 %…

 

« Les 75 %, je l’ai fait, mais le Conseil constitutionnel nous a annulé », se défend Hollande. « C’était un coup,
admet-il. Montrer dans une campagne qu’on peut prendre une position forte par rapport à des salaires qui étaient
mirobolants. On savait que ça allait être limité, sur deux ans. Mais personne ne vient me voir pour me dire :
“Vous n’avez pas prolongé les 75 %.” Les gens disent : “Moi je viens vous voir parce que j’ai payé plus d’impôts.”
Pas parce que les riches en ont payé davantage ou pas assez. »

 

riches, justement. En juin 2006, Hollande avait fait scandale en déclarant, en termes plutôt crus, son aversion
pour les grandes fortunes. « Je n’aime pas les riches, j’en conviens », avait-il lancé, face à la journaliste Arlette
Chabot, sur France 2. Pur populisme, là encore ? « Mais il y a riche et riche, corrige-t-il. Xavier Niel [patron de
Free, et accessoirement actionnaire à titre privé du Monde] est utile à la société, il fait baisser les prix, monte des
start-up, achète des journaux… Moi, je n’aime pas l’argent pour l’argent, l’âpreté au gain. Les chefs d’entreprise
qui se goinfrent de 3, 4 ou 5 millions… Les 75 % ont été un révélateur. Les riches, ils sont partis, pour beaucoup.
Il y en a qui reviennent : c’est très pénible d’habiter la Belgique ou la Suisse ! La politique est déconsidérée, le
pouvoir politique est moqué, mais il y a quelque chose d’encore

 

présent, c’est le pouvoir. Il y a un côté jouissif -dedans. Le pouvoir peut freiner leur propre développement. » Il
rit : « La finance vient me voir pour la protéger ! »

 

 

 

« Toute la campagne que je fais est une campagne réaliste »

 

L’exode de certaines grosses fortunes, depuis 2012, est incontestable, mais il n’empêche : les classes très
favorisées n’ont pas vraiment eu à se plaindre du président socialiste. La promesse de supprimer les
stock-options, par exemple, l’un des soixante engagements du candidat Hollande, a été enterrée. Et diverses
affaires de bonus, primes, parachutes dorés et autres retraites chapeaux, dont continuent de profiter les plus
voraces des grands patrons français, ont émaillé le quinquennat, renvoyant le pouvoir à son impuissance… et le
président à ses promesses. Certes, Hollande est maintenant prêt à encadrer les revenus des dirigeants
d’entreprises dont l’État est actionnaire. Au printemps 2016, un amendement, intégré à la loi Sapin II, a été voté
en ce sens, à la hâte, après le scandale lié à la rémunération stratosphérique de Carlos Ghosn, le patron de
Renault. Il prévoit que les assemblées générales d’actionnaires devront désormais donner leur accord aux
rémunérations des dirigeants.

 

Bien insuffisant toutefois pour convaincre son électorat naturel que le président Hollande a mis ses actes en
adéquation avec ses engagements.

 

« Une partie de la gauche, qui peut se retrouver au Parlement, dans les partis politiques, également dans la
presse, considère que finalement les promesses n’ont pas été tenues, qu’il y a eu déviation, dérive, avec des
choses qui peuvent être parfois exactes, et d’autres totalement injustes », analyse-t-il dès juin 2014. « L’idée
étant : j’ai fait des promesses de gauche pour me faire élire et je fais un programme de droite. Alors que toute la

 

campagne que je fais est une campagne réaliste », assure-t-il. François Hollande dans le rôle de Josef K., victime
d’un faux procès comme le héros de Kafka ?

 

Un peu trop simple.

 

Prenons l’exemple européen. Durant sa campagne, Hollande avait annoncé qu’il bloquerait les orientations
budgétaires promues par l’Allemagne s’il n’obtenait pas de « mesures de croissance ». À peine élu, il avalisa le
pacte budgétaire européen, qu’il avait pourtant promis de renégocier. Élaboré en pleine crise de l’euro, ce traité
pose le principe d’un retour à l’équilibre des finances publiques des États, leur imposant des trajectoires de
redressement extrêmement contraignantes. Hollande dut s’y résoudre : il signa le traité dans des termes
strictement identiques, à la virgule près, à celui élaboré fin 2011 par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel…

 

Toutefois, c’est vrai, il parvint à faire adopter, en contrepartie du traité budgétaire, un pacte de croissance
européen, un additif de quelques pages, mais à la portée extrêmement limitée. C’est notable aussi, le chef de
l’État a repris avec succès le projet d’union bancaire promu par l’ancien président du Conseil italien Mario Monti.
La finance a bien été, en partie, encadrée, à défaut d’avoir été mise au pas.

 

À l’arrivée, un résultat quand même mitigé, en tout cas loin des espoirs portés durant sa campagne… « Je n’ai
jamais dit que j’allais sortir de l’Union européenne, ou que j’allais créer une crise européenne, se défend-il. Mais
on a obtenu des délais, l’union bancaire, des contrôles de la finance justement. »

 

Il en a bien conscience, il n’a pas fini de s’entendre dire qu’il « n’a pas été assez à gauche parce [qu’il n’a] pas
cassé la table au plan européen pour avoir une réorientation ». « En fait, on a quand même plutôt pas mal géré
les négociations européennes pour s’autoriser des déficits plus élevés que tous les autres et pour ne pas avoir à
mener une politique d’austérité, que tous les autres pays ont décidée et réalisée. Et puis, on voit bien au niveau
européen qu’avec le plan Juncker, avec la Grèce, on a réussi à corriger le cours et à avoir avec Merkel un rapport
plus équilibré que lorsque je suis arrivé. On dit : “Vous avez cédé”, mais on voit bien que l’autre solution, c’était
de quitter. » Lucide, il conclut : « Reste l’idée d’une partie de la gauche qui finalement pense qu’il y a toujours
une trahison quelque part. Trahison dont je suis l’acteur. » Autre cas emblématique : le cinquantième des
soixante engagements pris par le candidat Hollande, à savoir « donner aux étrangers résidant légalement en
France depuis cinq ans le droit de vote aux élections locales ». Une mesure en réalité irréalisable, puisqu’elle
suppose une révision constitutionnelle, donc une majorité des 3/5 au Parlement réuni en Congrès, impossible à
trouver sans l’accord d’une partie de la droite, depuis toujours catégoriquement opposée à cette idée. D’ailleurs,
dès le 1ermars 2013, le chef de l’État nous indique que « le vote des étrangers ne sera pas présenté. Il n’y a pas
de majorité, il faut les 3/5, on peut le faire, mais on sait qu’on ne le fera pas passer ». « La majorité, on ne l’aura
pas, donc on va attendre un peu », nous dit alors Hollande.

 

Quelques mois plus tard, tandis que, d’après les enquêtes d’opinion, les classes populaires marquent déjà leur
déception, il invoque un autre argument : « Qu’est-ce qu’on nous demande, à gauche ? Je prends les choses les
plus emblématiques. Prenons les deux réformes, qui sont d’ailleurs tout à fait nécessaires, la réforme pénale, la
fin des peines planchers, et puis le droit de vote des étrangers. Bon. On fait la réforme pénale : quelle est la
polémique qui va venir ? Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas la faire, hein, mais la polémique sera : “Vous êtes
des laxistes, vous videz les prisons…” Ne pensons pas qu’on gagne un électeur de gauche avec ça ! On gagne
notre conscience, on pense que c’est mieux qu’il y ait moins de petites peines dans les prisons, mais enfin, il n’y a
pas un électeur qui va venir nous dire : “C’est formidable ce que vous faites !” Le droit de vote des étrangers,
pareil : ce n’est pas pour autant que les gens des banlieues vont venir voter parce qu’on aura fait le droit de vote
des étrangers, puisqu’ils diront : “Nous, si on vient voter, c’est pour le chômage, le logement, la considération, la
dignité”, etc. »

 

Pourtant, en novembre 2014, sans doute conscient qu’il est temps d’envoyer des signaux à cette gauche que
l’exécutif désespère, Hollande nous annonce qu’il envisage de mettre en œuvre, pour le symbole, sa
cinquantième proposition. « Ça ne passera pas, mais il faut démontrer qu’on a fait quelque chose, ça serait
emblématique pour la gauche. » Mais six mois plus tard, devant nous, il classe définitivement l’affaire sans suite.
Entre-temps, il y a eu la tragédie Charlie. « On sait qu’on ne peut pas le faire passer, dit-il à propos du fameux
droit de vote. C’est offrir un cadeau à la droite, avec les questions d’immigration, d’arrivées massives de
populations… La droite va essayer avec l’islam d’en faire un sujet, donc on ne va pas

 

 

 

courir après. »

 

À chaque fois, ses arguments semblent convaincants, mais dans ce cas, pourquoi avoir fait cette promesse
intenable ? On revient à la charge, une dernière fois, en novembre 2015. « Cette mesure, je l’avais défendue
dans la campagne, je pensais qu’un consensus pouvait être possible - je rappelle que Sarkozy lui-même avait

 

évoqué le droit de vote -, mais dès que j’ai été élu, la droite a fait savoir qu’elle ne voudrait consentir à aucune
réforme constitutionnelle, et celle-là encore moins », plaide-t-il. « Après, la question pouvait être : est-ce qu’on
va vers un référendum sur le droit de vote ? Aujourd’hui, outre que cela voudrait dire pour certains qu’on veut
favoriser le FN en ouvrant ce débat-là, surtout, ce serait sûrement perdu. Et là, c’est plus grave. Au lieu, comme
avait dit Mitterrand, d’attendre que les esprits soient mûrs, et là on pourra y aller, une majorité sera trouvée ;
mais si c’est refusé par référendum, c’est terminé. Et pour longtemps. »

 

Mais tout de même, pourquoi ne pas prendre le risque ? Il n’aurait pas grand-chose à perdre, a priori… « Je ne
suis pas sûr qu’on y gagne, réfute-t-il. On dira : “Vous avez présenté un texte dont vous saviez à l’avance qu’il ne
serait pas adopté.” Je mesure ce que ça peut générer comme frustrations. Beaucoup de gens ne savent pas qu’il
faut une réforme constitutionnelle, beaucoup de concitoyens dans les quartiers disent : “Pourquoi vous ne l’avez
pas fait voter ? Vous avez bien fait voter le droit au mariage pour tous…” Si ç’avait été une loi ordinaire pour le
droit de vote des étrangers, on le ferait passer. »

 

Il en est certain, la seule chose « qui serait portée à [son] crédit, c’est de le faire ». Et de prendre l’exemple de la
pénalisation du négationnisme du génocide arménien : « On l’a fait voter - ça n’a pas été si simple -, mais ça a
été récusé par le Conseil constitutionnel. Et vous pensez que les Arméniens nous en sont reconnaissants ? “Vous
avez été des mauvais, puisque vous n’avez même pas pu trouver un texte qui puisse avoir la validation par le
Conseil constitutionnel”, disent-ils. Il faut gagner les combats. » Celui du droit de vote des étrangers était perdu
d’avance, et Hollande le savait parfaitement.

 

Même principe, s’agissant de la Cour de justice de la République, dont la suppression, promise par François
Hollande, nécessitait également une révision constitutionnelle. Une juridiction chargée de juger les ministres à
propos de laquelle le chef de l’État nous disait lui-même, en avril 2013 : « C’est quand même une entrave à la
justice, la CJR ! Compte tenu de la lenteur des procédures, etc. » Évoquant le cas d’Édouard Balladur, sur lequel
la CJR est censée enquêter, dans le cadre de l’affaire Karachi, depuis juin 2014, Hollande lâche d’ailleurs, le mois
suivant : « Balladur sait de toute façon qu’il mourra avant que le procès ait lieu ! Ça l’embête parce que son
image est ternie, mais il sait que la Cour de justice de la République, ça va prendre du temps… »

 

On ne se livrera pas ici à l’énumération exhaustive et donc fastidieuse des multiples annonces faites par le
candidat Hollande durant la campagne présidentielle, ni à l’évaluation de leur concrétisation, souvent subjective.
On renverra pour cela aux nombreuses analyses réalisées par nos confrères, qui passent régulièrement au crible
les promesses faites par François Hollande en 2012, notamment le site internet « luipresident.fr» qui évalue la
réalisation des engagements du candidat Hollande. Tout juste soulignera-t-on qu’à l’automne 2016 le chef de
l’État en avait honoré la majeure partie, beaucoup plus en tout cas que l’opinion l’imagine généralement. « Sur
les soixante engagements, pratiquement tous ont été tenus, ou vont l’être », se félicitait devant nous, en août
2015, Hollande.

 

 

 

« Le pire qu’on puisse dire, finalement, c’est : “Il a été président pour
rien…” »

 

Un bilan finalement loin d’être honteux, dont le rappel contraste fortement avec l’image cataclysmique, mélange
d’immobilisme et d’impuissance, véhiculée par cette présidence. « Pour moi, ce qui est très important, c’est de
faire passer les réformes », nous dit-il au printemps 2014, alors qu’il est déjà au tréfonds dans les sondages. «
Des réformes lourdes, précise-t-il. Le pacte de responsabilité, les lois de finance, les réformes territoriale,
ferroviaire, énergétique… Voilà. Des réformes qui vont durer. » Il l’admet, déjà, l’opinion ne lui en fait absolument
pas crédit. « Non, concède-t-il, mais je pense qu’il faut séparer l’immédiat du temps long, presque de l’Histoire.
Je me dis, finalement, qu’est-ce qu’on dira, si je fais passer toutes ces réformes ? Le pire qu’on puisse dire
finalement, c’est : “Il a été président pour rien. Non seulement il n’a pas tenu ses engagements - procès en
trahison -, mais en plus, il n’a rien fait !” C’est d’ailleurs assez contradictoire. Mais c’est le double procès. Donc,
on pourra dire : “Eh bien oui, il n’a peut-être pas tenu tous ses engagements - ce qui est à vérifier -, mais au
moins, il a fait.” Qu’est-ce que ça veut dire, faire ? Faire, c’est ce qui n’est pas défait ensuite. Je suis convaincu
par exemple que la réforme territoriale, ce ne sera jamais défait. »

 

Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, il le sait, Hollande a déçu ses électeurs, dans des proportions ahurissantes. « Oui
», concède-t-il fin août 2015. S’il partage le constat - difficile de faire autrement -, il en conteste vivement le
fondement : « Mais sur quoi n’aurais-je pas été assez à gauche ? Pour certains, c’est parce qu’on n’en a pas
assez fait sur les libertés, le droit de vote des étrangers, le contrôle policier [la promesse d’obliger les policiers à
délivrer un récépissé lors des contrôles d’identité a été abandonnée]. Pour d’autres encore, c’est parce qu’on en a
fait trop du côté patronal, et pas assez du côté salarial, de la redistribution… »

 

 

Pour convaincre les Français, sans doute lui aurait-il déjà fallu obtenir l’adhésion de sa majorité, voire, au moins
sur certains sujets, de la gauche en général. On le sait, c’est tout l’inverse qui s’est produit. Entre les ministres
insoumis, en désaccord avec la « ligne » Hollande-Valls (Montebourg, Hamon, Filippetti…), les frondeurs du PS,
Martine Aubry et ses amis, sans même parler des états d’âme de la famille écolo ou de la radicalisation de la
gauche dure, il n’a pas manqué de procureurs, dans son propre camp, pour juger sévèrement l’action du chef de
l’État. Avec, à gauche, des amis pareils, Hollande n’avait pas besoin d’ennemis à droite.

 

Nous n’avons pas oublié les propos incroyablement virulents que nous avait tenus, le 31 janvier 2013, Arnaud
Montebourg, en son ministère du Redressement productif : « Ils ont trahi la gauche, c’est un gouvernement de
droite ! » avait-il lancé, véhément. « Ma ministre déléguée [Fleur Pellerin] qui va à Davos et pose sur la photo
avec le P-DG de Goldman Sachs, qui a détruit l’économie mondiale, c’est pas possible ! Je lui ai dit : “Mais
qu’est-ce que tu es allée foutre là-bas ? !” » s’était emporté le don Quichotte de la Saône-et-Loire.

 

« Le procès en trahison est aussi vieux que celui de la gauche de gouvernement, philosophe Hollande. Cela a
toujours été instruit. De Léon Blum à aujourd’hui en passant par François Mitterrand et Lionel Jospin, il y a
toujours l’idée “vous n’avez pas été jusqu’au bout de vos engagements, vous avez manqué”. Mais c’est un procès
qui est fait à la social-démocratie. Il y a une expression : “les sociaux-traîtres”. Cela n’a pas été inventé depuis
2012, c’est vieux comme le débat à gauche ! Ce sont les communistes qui, dans les années 30, ont inventé les
“sociaux-traîtres”. Dès lors que vous acceptez les règles du marché, vous trahissez… »

 

Alors, victime d’un procès injuste, François Hollande ? Encore lui faut-il en convaincre les Français. Mais pour
retourner l’opinion du mythique « peuple de gauche », avec qui la confiance a été si rapidement rompue, il
faudra renverser des montagnes de scepticisme.

 

Nombre de ses électeurs ont la désagréable impression d’avoir été bernés. Hollande, prince de l’équivoque, leur a
simplement vendu trop de rêve.

 

Ils ont voulu s’y accrocher, négligeant la mise en garde de l’écrivain Daniel Pennac : « L’avenir, c’est la trahison
des promesses. »

 

 

 

IV

 

LES AUTRES

 

 

 

 

 

L’obsession

 

Le piège de la haine, c’est qu’elle nous enlace trop étroitement à l’adversaire.
Milan Kundera

 

Surtout, ne pas les croire.

 

Quand ils reviennent, ce 10 décembre 2013, de la cérémonie mondiale organisée en hommage à Nelson Mandela,
à Johannesburg, François Hollande et Nicolas Sarkozy font mine, chacun de leur côté, de se réjouir de la qualité
des propos qu’ils ont pu échanger, sous l’œil de centaines de millions de téléspectateurs. Trois heures passées
l’un à côté de l’autre, dans le stade de Soccer City noyé sous les trombes d’eau. Les photos parues, ici et là, les
montrent devisant tranquillement. Hollande, droit, présidentiel, un peu coincé.

 

Sarkozy, agité, bavard.

 

 

Ils sont arrivés en Afrique du Sud le matin même, via deux avions séparés, deux Falcon de la République. Et
pourtant…

 

Valérie Trierweiler a donné le ton, dès le matin. Elle n’a pas souhaité monter dans la même voiture que Sarkozy.
Pas question. Elle lui en veut, depuis que les démêlés de l’un de ses enfants avec la police ont été rendus publics
par les médias, quelques jours plus tôt. Le magazine people Closer - déjà - révèle à cette période que son fils a
été interpellé, puis relâché, sans qu’aucune poursuite ne soit retenue à son encontre, dans un lieu de revente de
cannabis. La compagne du président devine là, sans preuve, l’action souterraine des réseaux sarkozystes, si
présents, encore, dans la police. Aux côtés de Hollande, elle s’agace en écoutant Sarkozy. Il est prolixe, comme
toujours. Elle ne supporte pas, notamment, de l’entendre se plaindre de l’intrusion des médias dans la vie privée
des personnalités politiques. Elle y voit un énième témoignage de ce cynisme qu’elle ne supporte plus, elle,
l’éternelle révoltée. François Hollande la calme, après une discussion agitée. Il tente d’arrondir les angles, puis
part retrouver Sarkozy. Les voici donc tous les deux dans le stade, assis côte à côte, comme deux quidams
assistant à un match. À tuer le temps, semblant écouter les discours interminables qui se succèdent. C’est une
authentique comédie du pouvoir qui se joue là. Car, bien sûr, les deux hommes s’insupportent. Se haïssent,
même.

 

Et surtout, se méprisent. Mais seulement en privé.

 

Pour la galerie, ils laissent courir la fable d’une banale rivalité politique, idéologique et générationnelle. Pourtant,
leur exécration mutuelle est d’abord personnelle.

 

Ce chapitre en est l’illustration. Un condensé de détestation d’une intensité inédite, sans doute, sous la
VeRépublique. Avertissement : les lignes qui suivent sont violentes, à l’image des rapports entretenus par les «
deux présidents ».

 

Elles sont le reflet de nos nombreux entretiens avec François Hollande, au cours desquels, si souvent, fut évoqué
Sarkozy. Plus qu’un sujet récurrent dans l’esprit du chef de l’État, une véritable obsession, d’autant plus
troublante qu’elle est réciproque. Nous aurions aimé, en retour, donner largement la parole à son ennemi
politique, malheureusement, celui-ci ne veut (et ne peut) pas nous voir. On s’est donc bornés à restituer ce qu’il
nous avait dit de François Hollande lors de notre dernière et seule rencontre, en novembre 2013…

 

Hollande et Sarkozy. Deux personnalités parfaitement antagonistes et pourtant inséparables. Ces deux- sont
comme deux aimants dont les pôles se repoussent irrésistiblement. Indissociables et inconciliables. Leurs
divergences politiques sont presque mineures au regard de leurs différences de tempérament. Oui, tout les
oppose.

 

Hyper-prévisible, impétueux, fidèle, possessif, rustre, agressif, binaire, séducteur… Sarkozy est tout cela, et bien
plus. Il aime parader, en outre. Hollande est son contraire absolu. Un homme pondéré, contenu, réfléchi, mais
aussi dissimulateur, flegmatique, équivoque, sans affect excessif. L’exhibitionnisme le dégoûte.

 

Qu’on ne s’y trompe pas cependant, les deux sont des « tueurs », capables de se montrer impitoyables lorsque
leur survie politique est en jeu.

 

là où l’extraverti Sarkozy affiche clairement ce qu’il est, le pudique Hollande, lui, se cache derrière son apparence
anodine. L’intraitable inspecteur Harry dissimulé sous les habits du ridicule inspecteur Clouseau.

 

« Il commence à me parler de l’argent qu’il gagnait avec ses conférences
»

 

Hollande est doté d’une mémoire ahurissante. Il se souvient de tout - sauf, parfois, de ce qui l’embarrasse. Alors,
il nous restitue la séquence de Johannesburg, précisément. « Sarkozy a été méchant avec tout le monde,
commence-t-il. Avec moi, il ne pouvait pas l’être, mais il n’en pensait pas moins. Mais ce qui m’a frappé, c’est
qu’effectivement il m’a redit ce qu’il m’avait dit dès le premier jour : “Les atteintes à la vie privée, c’est
insupportable, les attaques, ces journalistes qui vous poursuivent…” »

 

S’il n’est pas dupe sur le fond, Hollande ne donne pas tort à son prédécesseur : « Dès que l’on devient un
personnage public et qu’il y a des intérêts politiques, c’est dur. Être connu, c’est très agréable, vous n’avez que
des avantages. Mais quand vous êtes connu pour des causes de nature politique… Je pense d’ailleurs que
Sarkozy, avec ses proches, sa famille - c’est pour ça qu’il a à ce point de la rancune -, il a souffert. Pour Carla
Bruni aussi ça a dû être violent. Elle est passée du statut d’artiste, chanteuse, à, parce qu’elle a épousé Nicolas
Sarkozy, quasiment celui d’une dirigeante politique… » Retour à Johannesburg. « Sarkozy déversait tout son fiel

 

sur ceux qui voulaient atteindre la présidence de la République, affirme Hollande. Il essayait de me confondre
avec lui, c’est-à-dire en gros : “On est visés, nos vies privées, nos familles, nos enfants…” Je lui dis : “C’est vrai,
plus internet, plus tout ça, c’est vrai que c’est insupportable…” Mais après, il commence à me parler de l’argent
qu’il gagnait avec ses conférences. Je me dis : il ne va pas oser, quand même… »

 

Si.

 

Comme il aime à le faire de temps en temps, Hollande se mue en Sarkozy, ressert sur un plateau les propos de
son prédécesseur, devenu après son départ de l’Élysée, un conférencier rémunéré à prix d’or : « C’est formidable,
demain, je vais gagner x milliers d’euros, je fais une heure, j’apprends juste mon texte en anglais puis après je
réponds aux questions en français, c’est formidable, vous verrez, on a un agent… » Dans un soupir, Hollande
lâche : « Uniquement l’argent ! Que l’argent… »

 

Au cours de ces échanges, les deux hommes alternent le tutoiement, habituel chez ces deux hommes qui se
connaissent par cœur, et le vouvoiement, de mise dans un moment solennel.

 

Nicolas Sarkozy lui détaille les tarifs qu’il pratique, 100 000 à 200 000 euros par prestation. Fait miroiter à
François Hollande l’intérêt de cette nouvelle vie : « Alors tu vois, ça dure qu’une heure, on est tranquille, ils
paient le voyage… »

 

« Quel est ce besoin de raconter quelque chose qui n’est quand même pas très glorieux ? » s’interroge, devant
nous, le chef de l’État. Il est question, aussi, évidemment, de la conjoncture, de la montée de l’extrême droite. «
À un moment, rapporte Hollande, il a dit : “Je ne laisserai pas faire, si le Front national est trop haut.” Je pense
que c’est ça son calcul, d’attendre les élections européennes - mauvais score pour l’UMP, mauvais score pour le
PS, le FN arrive en tête - pour dire : “Voilà, j’avais pensé ne pas refaire de politique, mais le moment est trop
grave, pour le pays, je n’ai plus le choix.” » Nicolas Sarkozy, dernière station avant le FN, seul espoir de sauver la
République.

 

Hollande, féroce, dresse un portrait peu flatteur de son meilleur opposant, dont il dit qu’« il est toujours dans ce
même système : j’impressionne, je sais des choses sur les gens ». D’après Hollande, Sarkozy, pour justifier son
retour dans l’arène, s’apprête à enfiler le costume du « sauveur ». « C’est le petit de Gaulle. On a eu Napoléon le
Petit, eh bien là, ce serait de Gaulle le petit, venant sauver la République finissante, repousser la menace
factieuse, la tentation d’extrême droite, pour remettre le pays dans le droit chemin. » Il tente de cerner le
cheminement de son opposant depuis sa défaite de 2012. « Au début, dit-il, comme il ne savait pas exactement
quel serait son destin, même s’il avait en tête de revenir, il s’est mis dans l’idée d’être un avocat international…
Parce que l’argent est quand même l’élément clé. Et ce, même si l’on pouvait penser qu’avec sa femme ils
avaient tous les moyens… »

 

Cette improbable discussion en Afrique du Sud, c’était en tout cas pour les deux hommes leur première vraie
rencontre depuis la passation de pouvoirs, le 15 mai 2012, à l’Élysée…

 

Encore l’une de ces cérémonies parfaitement codifiées et totalement compassées dont la France républicaine
raffole. Un exercice imposé de la vie politique française, au cours duquel l’on rivalise habituellement de
flagornerie et d’hypocrisie. Pourtant, ce 15 mai 2012 va légèrement déroger à la tradition. Car François Hollande
prend bien soin de ne pas raccompagner Nicolas Sarkozy et Carla Bruni à leur voiture, dans la cour de l’Élysée. Il
tourne les talons, sur le perron présidentiel, sans un regard pour l’ancien chef de l’État.

 

Un affront pur et simple.

 

Un comportement « à la limite de la mauvaise éducation », assène Sarkozy dans son livre La France pour la vie.
Il a peu goûté, aussi, le fait que Hollande n’ait pas même prononcé son nom lors de son discours d’intronisation.

 

François Hollande assure, avec une pointe de mauvaise foi, n’avoir jamais compris ces reproches. Il n’apprécie
pas Sarkozy, pourquoi lui rendrait-il grâce ? « Je ne voulais pas d’effusions particulières », dit-il seulement. Son
proche conseiller de l’époque, Aquilino Morelle, est plus explicite. « Je sais que Sarkozy n’a pas apprécié le
traitement qui lui a été réservé au moment de la passation de pouvoirs, nous confie-t-il en juin 2012. Mais
François ne voulait pas afficher une fausse complicité, être dans l’hypocrisie, c’est pour ça qu’il ne lui a pas rendu
hommage dans le discours et qu’il a vite tourné les talons. L’idée, c’est : on n’est pas potes du tout. »

 

 

 

Ne pas citer Sarkozy lors du discours d’investiture, que Morelle a écrit avec le nouveau chef de l’État, n’était donc
pas un oubli malencontreux, mais bien une mauvaise manière faite au président sortant. « On aurait pu trouver
une phrase passepartout, c’est vrai, mais on ne voulait pas être gentils, dit encore Morelle. Alors oui, ce n’était

 

pas “cool”, mais il y a des fois dans la vie où il faut être dur. »

 

« La façon dont je l’ai traité dans mon discours ? Mitterrand n’avait pas agi différemment par rapport à Giscard,
se justifie de son côté Hollande. Par ailleurs, cela aurait été curieux de dire qu’il avait été formidable ! Surtout
que la campagne a quand même été dure… »

 

 

 

« Il a parlé de lui, comme d’habitude »

 

Il se souvient de la brève discussion, entre présidents, dans son nouveau bureau, des quelques demandes de
Sarkozy concernant ses collaborateurs. Et du reste… « Il a parlé de lui, comme d’habitude, sourit Hollande. Il m’a
dit qu’il allait partir en vacances. »

 

Brancher Hollande sur le canal Sarkozy, c’est s’assurer un déluge de remarques désobligeantes et autres propos
acerbes. Et réciproquement.

 

Quand il nous reçoit, le 18 novembre 2013, dans ses bureaux d’ancien président à Paris, rue de Miromesnil,
Sarkozy ne retient pas ses coups : « Hollande, contrairement à ce que certains pensent, c’est un méchant, un vrai
méchant », nous ditil. Et d’ajouter : « La presse est tellement sympa avec Hollande… Ah, vous, vous trouvez que
la presse est dure avec lui ? Mais imaginez ce que vous écririez si c’était moi aux affaires dans la même situation !
Ce serait dix fois pire ! Vous vous rappelez des rumeurs sur Biolay et Carla, ou moi et Jouanno ? Tout ce qui a été
écrit ? »

 

C’est à ce moment-là que Sarkozy fait allusion, devant nous, aux escapades sentimentales de son successeur. La
rumeur concernant la liaison du président émoustille alors le Paris des initiés. Sarkozy ne sera donc pas surpris,
c’est une litote, quelques semaines plus tard, en janvier 2014, quand Closer révélera l’information.

 

Dans La France pour la vie, Sarkozy juge d’ailleurs durement le comportement de Hollande à l’égard de son
ex-compagne. « Je n’ai pas aimé, écrit-il, que l’on fît de Valérie Trierweiler le bouc émissaire idéal, car placée
dans cette situation bancale dont elle n’était pas responsable, elle ne pouvait pas se défendre. » C’est une
attaque en creux, mais elle n’a pas échappé à Hollande.

 

À l’hebdomadaire Le Point, Sarkozy confie aussi, en janvier 2016, revenant sur le voyage en Afrique du Sud : « Il
marchait devant elle comme si elle n’existait pas. Il passait les portes, sans lui laisser la priorité. Lors du cocktail,
il a fallu que ce soit moi qui m’occupe d’elle, qui la présente aux leaders mondiaux. Lui ne la calculait pas. » Pour
le décomplexé Nicolas Sarkozy, aucun tabou, tous les moyens sont bons pour abaisser l’adversaire détesté,
démolir son image. Sans doute parce qu’il ne pardonnera jamais à François Hollande « l’usurpateur » de l’avoir
battu, en 2012. Il l’agonit d’injures en petit comité, redoublant d’adjectifs peu charitables à son sujet. Hollande le
sait parfaitement, l’imagine, devant nous, parler de « la déconvenue de 2012, l’échec de 2012, l’escroquerie de
2012, ce rapt électoral, ce malentendu, qu’il faut laver… ».

 

Et puis, Sarkozy suspecte François Hollande d’instrumentaliser la justice. Sans doute de bonne foi. Après tout, à
l’Élysée, lui-même ne faisait pas autre chose. Il le clame haut et fort, à tous ceux qu’il croise.

 

« J’ai vu Sarko récemment, lors d’un match de foot, nous rapporte par exemple, le 3 mai 2014, Bernard
Cazeneuve, place Beauvau. Il me voit et me dit : “Non mais qu’est-ce que je vous ai fait à vous, les socialistes,
pour que vous me maltraitiez autant ?” Je lui ai répondu : “Je ne vois pas de quoi vous parlez.” Il a continué :
“Vous essayez de me mettre en cause dans de fausses histoires, c’est inacceptable. Si j’avais fait le quart de la
moitié de ce que vous me faites, qu’est-ce qu’on dirait ? Bon, je ne dis pas ça pour vous, hein, vous êtes un
républicain…” Et moi, je lui ai redit : “Très bien, mais vraiment, je ne vois pas de quoi vous parlez !” »

 

Convaincu d’être victime d’une coalition hétéroclite vouée à sa perte, qui regrouperait des juges et des
journalistes inféodés au pouvoir, Sarkozy ne supporte pas que son successeur soit présenté comme un homme
intègre, tandis que lui et ses proches seraient compromis dans de visqueuses histoires. « Ah, mon entourage, il a
bon dos ! s’exclame l’ancien président devant nous. D’abord, ça veut dire quoi, mon entourage ? Quand Cahuzac
se fait attraper, on dit que c’est une affaire personnelle, que Hollande n’est pas concerné, ce qui est faux. »

 

Son amitié indéfectible avec le très encombrant député de Levallois-Perret ? « Balkany, il m’a nourri, m’a invité à
la pizzeria, tous les soirs, quand j’étais jeune et que je travaillais chez Truffaut pour pouvoir vivre. C’est mon ami,
je n’oublie rien. Mais vous noterez que je ne l’ai jamais nommé nulle part. »

 

Sans compter le fait d’être toujours renvoyé à sa réputation d’homme intéressé, obnubilé par l’appât du gain. «

 

Les gens obsédés par l’argent, c’est malsain, et les gens qui le détestent, c’est malsain aussi, nous lance Sarkozy.
C’est exactement la même chose, en fait, cela relève de la même perversion. »

 

Ce deux-là ne vivent définitivement pas dans le même monde. En tout cas n’en partagent pas la même vision.
Sans se forcer, Hollande s’est donc naturellement trouvé en opposition frontale à Sarkozy, devenu le repoussoir
parfait, le faire-valoir idéal.

 

Un peu trop, sans doute. À force de se focaliser sur Sarkozy, Hollande a fini par donner le sentiment d’agir en
fonction de ce rival obnubilant.

 

L’antipathie a viré à la monomanie. Jean-Pierre Jouyet a détecté le risque. « Je lui dis : “Ne sois pas obsédé par
Sarkozy, ça va être plus compliqué à droite que tu le crois”, nous confie-t-il en septembre 2014. Je lui dis :
“Abstiens-toi ce ça.” Il ne faut pas qu’il soit obsédé. Par Sarkozy. Je sais de quoi je parle d’ailleurs. »

 

Très souvent, au cours de nos échanges, Hollande a d’ailleurs fait allusion à sa fameuse anaphore « Moi,
président… », prononcée lors du débat télévisé d’entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2012, et dont
il se délecte manifestement encore de chacun des termes.

 

« Quand on reprend la phrase : “Moi président, je ne recevrai pas les parlementaires de la majorité”, je n’ai pas
reçu,

 

comme Sarkozy le faisait, LES parlementaires de la majorité, nous confie-t-il par exemple fin 2013. J’en reçois
une dizaine, je choisis. Mais ce n’est pas la même chose de recevoir des parlementaires pour un déjeuner,
comme des journalistes, que de recevoir toute la majorité pour faire un meeting… Il faisait des meetings, ici ! Il
réunissait, tous les ans, ou deux fois par an, tous les parlementaires de la majorité… »

 

 

 

« Sarkozy pense, de toute façon, que les autres sont nuls »

 

Hollande repense souvent à ce duel télévisé, dont il est sorti vainqueur. Il se savait un peu béotien sur les sujets
internationaux ? Près de cinq ans après, il se demande toujours pourquoi Sarkozy ne l’a pas entraîné vers des
problématiques diplomatiques, au cours du débat. « Je pense que Sarkozy en savait plus sur la vie internationale
- il avait quand même eu cette expérience, y compris d’un conflit, la Libye - que moi-même comme candidat. Si
j’avais été à sa place, j’aurais beaucoup joué sur ce terrain-là. Ce que Mitterrand avait fait par rapport à Chirac en
1988. » Il détient une partie de la réponse, tout de même : « Sarkozy pense, de toute façon, que les autres sont
nuls, ça je crois que c’est quand même son principe. » Il avait en stock, au cas où, une repartie toute trouvée : «
Dans “Moi président”, j’aurais pu dire : “Moi, je n’aurais pas reçu Kadhafi avec le tapis rouge et la tente à
Marigny…” »

 

Il règle aussi son compte à l’activisme de son prédécesseur, cette irrépressible envie de solutionner soi-même
tous les drames du pays voire de la planète. De l’agitation plus que de la détermination, à en croire Hollande : «
Il a donné l’impression d’en faire beaucoup, et il en a fait très peu. Il a même avoué que, côté compétitivité, il
n’avait pas vraiment mené à bien ses projets. »

 

Il lui en veut surtout d’avoir « abaissé » la fonction présidentielle, en s’en prenant un peu à tout le monde,
magistrats, syndicats, journalistes, et en adoptant parfois un comportement peu compatible avec son statut. «
J’ai refusé le langage simplificateur de Sarkozy, qui est un discours qui frappe à l’estomac ou à l’émotion », se
rengorge-t-il. Et puis, bien sûr, il juge Sarkozy comptable de son entourage. Patrick Balkany, Claude Guéant,
Guillaume Lambert, Patrick Buisson… Nombreux sont les proches de l’ancien président aux prises avec la justice.

 

« Ce qui est incroyable sur Guéant, c’est qu’il y aurait plein de choses à dire et il se fait prendre sur un détail.
C’est souvent le cas. Sur des petites primes qu’il a dû garder, médiocrement, pour financer un lave-vaisselle ! »
assure par exemple Hollande, le 5 mai 2013, en commentant les déboires de l’ancien ministre de l’Intérieur, mis
en cause par la justice pour avoir détourné des fonds destinés à récompenser les policiers méritants. « Si ce type
se sent complètement abandonné, peut-être qu’il peut balancer aussi », nous dit encore Hollande, un mois plus
tard.

 

Et Buisson. Hollande a pris connaissance dans la presse du verbatim de quelques-uns des enregistrements
clandestins opérés par l’ancien journaliste de Minute, lors de réunions avec Sarkozy dont il était le très droitier
conseiller. Un procédé extrêmement choquant, Hollande en convient lui-même. Il n’empêche, les conversations
captées révèlent des petites manœuvres édifiantes, quoique peu ragoûtantes… « Les cassettes Buisson sont très
importantes, non pas qu’elles révèlent quoi que ce soit - il n’y a pas de secrets d’État -, mais elles vont révéler ce

 

qu’est ce type. Sa grossièreté, sa méchanceté, son cynisme », juge sévèrement le chef de l’État.

 

À défaut de l’espionner, il scrute attentivement tout ce qui se dit ou s’écrit sur son prédécesseur. Comme lorsqu’il
évoque devant nous, en octobre 2015, la vente, six ans auparavant, du château de la famille de Carla Bruni, en
Italie, pour 17,5 millions d’euros, au prince saoudien Al-Walid Ben Talal, l’homme le plus riche du Moyen-Orient.
« Un prince, Al-Walid, a acheté la maison que, sous le précédent quinquennat, Sarkozy lui avait demandé
d’acheter, déplore Hollande. Il s’agit de la maison de famille de Carla Bruni en Italie. Cette maison a été vendue
très chère, quinze millions d’euros, et le prince n’arrive pas à la revendre… Ça n’a rien d’illégal, vous vendez à qui
vous voulez, mais c’est quand même un problème de faire acheter sa maison ou celle de sa femme par un prince
saoudien. Il l’a fait quand il était président de la République. Ça en dit long… »

 

 

 

« Quel est l’intérêt de nourrir Balkany ? Pourquoi faire de Guéant un
homme d’argent ? »

 

Il dit aussi avoir été choqué par ce qu’il a découvert dans les journaux s’agissant des déboires judiciaires de la
Sarkozie. « Ce qu’on ne voit pas chez lui, c’est qu’il ne fait pas le partage entre ce qui est possible et ce qui n’est
pas possible, le légal et le non-légal, le décent et le non-décent. Pourquoi cette espèce d’appât de l’argent,
pourquoi cette absence de précautions sur un certain nombre de choses ?… C’est ça qui est étrange. Il s’entoure
de gens d’argent. Pourquoi ? Quel est l’intérêt de nourrir Balkany ? Pourquoi faire de Guéant un homme d’argent
? Pourquoi transgresser les règles pour le financement d’une campagne ? Pourquoi utiliser Buisson ? Avec de
l’argent… Toujours ! L’argent est toujours présent ! C’est ça qui est étonnant. »

 

Les enregistrements Buisson lui ont permis de conforter ses préventions sur ce petit monde qui gravite autour de
Nicolas Sarkozy. « D’une vulgarité… », dit-il, évoquant même un phénomène de « bande ». « Mais, de bande, au
sens prébendier, précise-t-il. C’est-à-dire de gens qui viennent autour de lui pour lui soutirer un avantage, un
soutien, un moyen d’avoir de l’argent… »

 

En tout, Hollande semble mettre un point d’honneur à souligner son opposition à Nicolas Sarkozy. Il lui arrive,
toutefois, de se montrer grand seigneur à l’égard de son punching-ball favori. Le psychodrame Canal+, derrière
lequel la plupart des observateurs ont cru voir la main de Sarkozy, soupçonné d’être l’inspirateur de la «
normalisation » de la chaîne cryptée, en atteste. Accessoirement, l’épisode témoigne aussi du fait que le chef de
l’État, quand il le juge nécessaire, est capable à son tour d’intervenir dans les dossiers - non judiciaires -
sensibles…

 

Tout commence au printemps 2014. BeIN Sports, la chaîne qatarie, s’apprête à rafler l’intégralité des droits de la
Ligue 1 de football. Canal +, dont c’est l’un des principaux produits d’appel, est en danger de mort. Or, Vincent
Bolloré, dont l’amitié avec Nicolas Sarkozy est notoire, vient de faire main basse sur la chaîne cryptée, via
Vivendi. En avril 2014, Hollande reçoit, en secret, Rodophe Belmer et Bertrand Méheut, les patrons de Canal +,
venus exposer leurs craintes. Le président va se démener. « On a sauvé Canal, nous confie-t-il alors. J’ai reçu
discrètement Belmer et Méheut. J’ai appelé l’émir du Qatar, je lui ai dit : “Vous allez venir en France en juin, on
vous a défendus par rapport aux Saoudiens, on est à vos côtés, mais là, qu’allez-vous faire sur les Rafale ? Il y a
aussi l’histoire du foot… Je souhaite qu’il y ait un partage.” »

 

Le message est bien passé. Finalement, les deux tycoons vont se partager le gâteau de la Ligue 1. Hollande a
sans doute sauvé Canal +. En se disant, peut-être, qu’en vue de 2017, ce ne serait pas plus mal d’obtenir une
relative neutralité de la part des médias détenus par le milliardaire breton…

 

Vient l’année 2015. Canal se porte mal, très mal. Il y a urgence, alors, en bon capitaine d’industrie sans états
d’âme excessifs, Bolloré décide de prendre des mesures radicales. Coupes claires au programme de la chaîne
cryptée. Mais la stratégie d’épuration à Canal + voulue par le milliardaire, avec la mise au pas des insolents, puis
la disparition progressive des émissions un peu trop irrévérencieuses, et la volonté affichée d’éviter désormais les
thèmes trop clivants, est surtout interptée comme le signe d’une reprise en main politique. En clair et sans
décodeur, Bolloré est tout bonnement suspecté de vouloir créer une machine de guerre pro-sarkozyste.

 

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, Hollande, lui, n’y voit pas malice. « Il faut se sortir de l’imaginaire
complotiste, dit-il. Il n’est pas vrai que les proches de Nicolas Sarkozy contrôleraient, comme ça,
mécaniquement… Ça ne se passe pas comme ça. Ou alors ça s’est passé comme ça il y a quelques années, qui
ne sont pas si lointaines, mais aujourd’hui, ça ne se passe pas comme ça. » Pour le chef de l’État, Bolloré n’obéit
qu’à un seul intérêt, le sien propre. En l’occurence, il lui commande de refaire de Canal + une machine à cash, et
peu importe si, pour y parvenir, l’impertinence ne doit plus y avoir droit de cité. « Bolloré, son objectif, c’est de
continuer à mettre du contenu dans ses tuyaux, n’importe quel contenu », assure ainsi Hollande.

 

 

« Bolloré, je pense, n’a pas de calculs politiques dans le sens, “je vais soutenir celui-là” », ajoute le président en
octobre 2015. « Bon, il n’est pas mécontent de dépolitiser les émissions qui étaient les plus urticantes. Peut-être
pour Nicolas Sarkozy… », ajoute-t-il néanmoins. « Il est de droite, il saura faire son choix, mais ce n’est pas lui
qui va l’imposer. Ce qu’il veut, c’est dépolitiser complètement cette chaîne, donc la première cible, c’est Le Grand
Journal, deuxièmement les Guignols qu’on a occultés, et troisièmement, à terme, je pense, Le Petit Journal.
Dépolitiser, ça veut dire : pas d’histoires. » Hollande ne s’est pas trompé : le présentateur du Petit Journal, Yann
Barthès, annoncera six mois plus tard l’arrêt de son émission.

 

À plusieurs reprises au cours de nos entretiens, Hollande nous surprendra en faisant preuve de bienveillance, ou
plus exactement de compassion, à l’égard de son prédécesseur. Aussi étonnant que cela puisse paraître, on a
même pu sentir parfois, chez Hollande, une forme de magnanimité envers Sarkozy. Comme si, dans certains cas,
l’appartenance à la confrérie politique, a fortiori la caste des présidents, l’emportait sur toute autre considération.
Par exemple lorsque, ce jour de novembre 2015, il évoque la géolocalisation par les juges des téléphones de
l’ancien président, soupçonné d’avoir bénéficié de faveurs de l’homme d’affaires Stéphane Courbit (la procédure
sera classée sans suite), et dont la révélation a suscité l’ire de l’opposition. « S’il n’y a rien dans le dossier, c’est
choquant, c’est vrai », lâche Hollande à propos de la surveillance des téléphones de Sarkozy. « C’est hélas le
comportement de la justice », ajoute-t-il même.

 

Ou le 16 février 2016, alors que Sarkozy vient de passer de longues heures dans le bureau du juge Serge
Tournaire, en

 

ressortant poursuivi pour « financement illégal » de sa campagne présidentielle de 2012, en marge de l’affaire
Bygmalion. Lorsqu’on lui demande si cette mise en examen lui « fait plaisir », Hollande rétorque, formel : « Non.
Un ancien président de la République qui passe douze heures dans le cabinet d’un juge d’instruction… Pour la
deuxième ou troisième fois… C’est quand même éprouvant. »

 

Même sur le fond, il n’est pas loin de le défendre. « Je pensais que, sur cette affaire, le Conseil constitutionnel
avait tout dit », relève le chef de l’État. Il l’admet, ce faisant, il donne raison aux conseils de Sarkozy qui estiment
que le dépassement des frais de campagne a déjà été jugé par le Conseil constitutionnel. « D’une certaine façon,
confirme-t-il. Il y a quelque chose, quand même… J’ai trouvé que la mise en examen sur ce point était peut-être
automatique dès lors qu’il avait signé les comptes, mais n’indiquait rien sur sa connaissance ou pas de l’affaire
Bygmalion… »

 

Hollande mesure aussi les dégâts causés sur le plan humain par les affaires judiciaires. Il a en tête les poursuites
exercées contre un autre sarkozyste invétéré, Éric Woerth, dans l’affaire Bettencourt. L’ex-trésorier de l’UMP a été
relaxé, au final. « Je crois que vous ne mesurez pas forcément que ça a dû être une grande douleur pour
l’homme, nous dit-il. Quand votre femme est attaquée, vous l’êtes aussi, quand on laisse supposer que vous avez
remis une Légion d’honneur pour un avantage dont votre épouse aurait été la bénéficiaire… Je crois que l’homme
Woerth peut considérer qu’il a une revanche à prendre sur tout, en tout cas son honneur de justiciable est lavé. »
Son soutien à l’ancien ministre de Sarkozy a tout de même des limites : « Woerth était ministre du Budget et
trésorier de l’UMP. Il organisait à côté, au Bristol, en présence du président de la République, le Premier cercle
(les donateurs de l’UMP). Cela n’a rien à avoir avec l’affaire Bettencourt, ce n’est pas pénalement répréhensible,
on a le droit d’aller dans un hôtel, de rencontrer des dirigeants et de ramasser des chèques avec les déductions
fiscales appropriées, en présence du président de la République. On a le droit. Mais ce n’est pas ma conception
de la République. Le ministre du Budget, il est chargé de faire rentrer des recettes, il ne va pas faire des
déductions fiscales pour financer son propre parti à des personnalités, estimables par ailleurs, qui cotisent pour
leurs idées. »

 

 

 

« Sarko ? Si les coups ne le tuent pas, il sera candidat »

 

Pour le reste, Hollande prête à Sarkozy à peu près tous les défauts de la terre. Même lorsqu’on évoque les
sérieux accrocs à la fameuse « République exemplaire » dont son quinquennat aura été émaillé, de Cahuzac à
Arif en passant par Morelle ou Thévenoud, il trouve le moyen de renvoyer son adversaire à ses manquements
supposés. Réfutant la comparaison avec Sarkozy, il explique : « Il y a plusieurs différences. D’abord, il n’y a
aucun système, rien qui soit un mécanisme de financement politique, ou électoral, ou personnel. Deuxièmement,
il n’y a aucune protection qui soit accordée à qui que ce soit. Troisièmement, la justice et la presse font leur
travail jusqu’au bout. Quatrièmement, quand un individu est approché par la justice, il est remercié. C’est ça les
grandes différences, qui doivent être rappelées. Après, dans toutes les Républiques, partout, il y a toujours des
gens qui manquent à la règle. Il y a ceux qui arrivent à s’échapper et ceux qui n’arrivent pas à s’échapper. On ne
doit plus arriver à s’échapper. Tout ce qu’on a mis en place doit conduire à ça. » Si Hollande n’est pas loin de

 

blanchir Sarkozy sur le terrain judiciaire, en tout cas semble prêt à lui trouver quelques circonstances
atténuantes, sur le plan politique, la condamnation est sans appel : il le juge coupable, sur tous les plans.
Coupable, en particulier, de jouer avec les angoisses des Français, de flatter leurs mauvais instincts. « C’est
Sarkozy, une espèce de facilité… », dit-il.

 

Il a scruté son retour en politique, officialisé le 19 septembre 2014.

 

Il a assisté, en spectateur averti, à la résurrection programmée du phénix de Neuilly-sur-Seine. En réalité, il
n’avait jamais cru à son retrait. « Sarko ? Si les coups ne le tuent pas, il sera candidat, il pense être invulnérable
», nous prévient-il dès avril 2014, cinq mois avant que Sarkozy annonce son come-back. « S’il sort de toutes ces
épreuves médiatiques, judiciaires, dont il s’inquiète, il dira : “Vous voyez, ils ne m’ont pas eu” », pronostique-t-il.

 

Lui assure ne pas vouloir d’une revanche, mais voit, à l’été 2014, plusieurs avantages au retour annoncé de « l’ex
» : « Cela a un effet positif, cela remobilise quand même la gauche. Même ceux qui ne nous aiment pas
beaucoup nous préfèrent encore à Sarkozy. J’espère ! Ou alors, c’est à désespérer. Deuxièmement, je pense que
ça nous oblige à être encore plus offensifs nous-mêmes. C’est bon la compétition, l’émulation… »

 

Il se projette déjà. « Le côté revanche, analyse-t-il en juillet 2014, ça le mobilise, sans doute, mais nous aussi,
cela nous mobilise. Il va être très méprisant… C’est ça qui est intéressant, c’est qu’il ne peut pas faire autrement.
»

 

La campagne 2012 est également toujours très présente dans l’esprit du chef de l’État. D’après lui, son rival
malheureux eut le grand tort, alors, de le prendre de haut. « Il n’a fait aucun progrès. Il a toujours eu le défaut
de sous-estimer… Même pendant la campagne, il a sous-estimé… » Il se souvient d’un article paru dans M, le
magazine du Monde, dans lequel Sarkozy confiait sa vision du candidat socialiste : « Il est nul, et on va en faire
qu’une bouchée… Il va se détruire, il va exploser. »

 

Conclusion de Hollande : « Il en est toujours là. Donc, je pense qu’il essaiera de tout salir. »

 

 

 

« Il n’a pas travaillé »

 

À l’automne 2014, quand le patron de la droite française officialise son retour entre un communiqué sur Facebook
et une interview à France 2, Hollande veut croire que son prédécesseur a su changer, au moins en apparence. «
Il ne va pas être dans le fracas, pense-t-il. Peut-être qu’il va m’attaquer, c’est évident, mais il ne sera pas
maladroit, il ne va pas faire le discours de Grenoble, de rupture, ni même celui de 2012. Il ne va pas faire du
Buisson, il va faire du 2007 : “J’aime tous les Français, je veux les retrouver, je veux que mon pays soit plus haut,
je ne peux pas accepter sa dégradation…” »

 

Scène irréelle, voici donc le chef de l’État qui, une nouvelle fois, se transforme sous nos yeux en Nicolas Sarkozy,
adoptant son ton, presque ses intonations. « On pourrait faire le discours à sa place », s’amuse-t-il, joignant le
geste à la parole. Il se métamorphose physiquement, roule des épaules : « J’aime trop mon pays pour le laisser
dans l’état où il est, donc je reviens, j’avais pas envie, j’avais ma famille, j’étais heureux, mais je me sacrifie », se
lance-t-il, le 11 septembre 2014. On s’y croirait.

 

Le 21 septembre 2014, Nicolas Sarkozy, au journal de 20 heures de France 2, justifiant son désir de retour : « Je
ne veux pas que mon pays soit condamné entre le spectacle humiliant que nous avons aujourd’hui et la
perspective d’un isolement total qui serait la perspective du Front national. Non seulement j’ai envie, mais je n’ai
pas le choix. » Soit à peu près, parfois mot pour mot, ce que nous avait mimé Hollande, dix jours plus tôt.

 

Mais, plutôt qu’incarner la figure du rassembleur, l’ancien chef de l’État va effectuer le choix inverse et accentuer
encore le clivage gauche-droite.

 

Et cliver, Sarkozy sait faire, c’est même à ça qu’on le reconnaît.

 

Alors, au fil des réunions publiques, il force le trait, retrouve des accents presque « buissoniens ». Il flatte
l’électeur de droite, le caresse dans le sens du poil. Quitte à flirter, parfois, avec une rhétorique extrême, dans
l’espoir de faire rentrer dans le rang républicain les « lepenolâtres ».

 

Dès le 2 octobre 2014, en meeting à Troyes, l’ancien président, plus agressif que jamais, renoue avec ses excès
habituels. Pas de doute, l’hubris sarkozyste est de retour.

 

 

Reboosté, Sarkozy qualifie Cécile Duflot de « plus mauvaise ministre du Logement de l’histoire de la République
française », ajoutant, élégamment : « Dommage qu’elle ne s’exporte pas ! » Nous revoyons François Hollande
peu après. « On pouvait penser qu’il y aurait des propositions nouvelles, une vision, une réflexion. Quand on veut
se présenter comme un sauveur… », déplore-t-il à propos des multiples interventions publiques de son
prédécesseur. « Ce qui est surprenant, ajoute Hollande, c’est qu’on a l’impression que le temps s’est arrêté. Il est
toujours au lendemain de l’élection présidentielle, presque au lendemain du débat, et ce qu’il veut démontrer,
c’est qu’il aurait été battu par un mensonge, par une formule rhétorique, par une tromperie, et donc, alors qu’il
dit : “Je ne vais pas parler de François Hollande”, il ne parle que de François Hollande ! Et il revient sur “Moi
président, etc.”, une espèce d’obsession, comme si ce qui lui importait le plus c’était de rejouer un match
terminé. »

 

Il semble surpris que l’ancien président ne soit pas parvenu à contenir ses vieux réflexes, ses mauvaises
habitudes. « La vulgarité qui est la sienne à l’égard de Duflot… », soupire-t-il, moins fâché que consterné. « Qu’il
m’en veuille à moi, on peut encore le comprendre, on peut dire que la loi ALUR est une absurdité, mais enfin,
“exporter” Duflot… Les plaisanteries qu’il fait peuvent être des plaisanteries de chef de parti, j’ai fait en mon
temps usage de ça. On me reproche parfois l’humour. Et je peux comprendre parfois. Même si moi, je pense que
c’est très important, l’humour. Mais là, dans ses meetings… Ce sont des plaisanteries assez grasses, pas du
niveau d’un ancien président de la République. Oui, ce qui m’a frappé, c’est la vulgarité », tranche-t-il.

 

L’instituteur Hollande se fâcherait presque, décernant le bonnet d’âne à Sarkozy : « Il n’a pas travaillé. » Passé la
surprise, l’étonnement devant un come-back raté, trop prévisible, aux couleurs sépia, François Hollande s’en est
assez vite réjoui. « Ce que je pouvais penser, et parfois redouter, c’est que Sarkozy trouve un ton, dit-il. Il y a un
espace, surtout pour un ancien président : celui du rassemblement. Il n’a pas su le trouver, or c’est ça qui était à
redouter. »

 

Pour autant, le chef de l’État sait apprécier, en connaisseur, certaines initiatives prises par son rival dans le cadre
de son retour. Par exemple lorsque, devant nous, il loue le choix fait par Sarkozy de rebaptiser l’UMP, devenue au
printemps 2015 Les Républicains. On s’en souvient, à gauche, l’évolution a fait tousser, même s’étrangler,
certains criant à la captation indigne de valeurs appartenant au bien commun. Les anciens ministres Jean-Pierre
Chevènement et Jean-Louis Bianco avaient même déposé, en mai 2015, un recours dans ce sens, en référé (ils
ont été déboutés), la droite dénonçant alors une offensive téléguidée par l’Élysée.

 

Rien n’est plus faux : en réalité, François Hollande n’a rien contre cette transformation patronymique, c’est même
tout le contraire. « Moi, je n’aurais pas fait de procès, nous confie-t-il en juin 2015. J’ai pensé que c’était une
bonne idée de leur part. D’un point de vue politique. Cela existe les Républicains : aux États-Unis, et en France il
y a eu aussi l’ancien parti de Giscard (les Républicains indépendants, RI)… Je trouve que le nom est beau, on ne
peut pas l’empêcher, ça fait partie de la France. D’ailleurs, un parti peut bien s’appeler le parti de la France. »

 

La débaptisation de l’UMP, il la juge surtout futée d’un point de vue stratégique. Elle pourrait en effet avoir été
entreprise par Sarkozy dans le seul but de faire oublier les scandales associés à l’UMP, étranglée judiciairement
mais aussi financièrement.

 

 

 

Du passif faisons table rase, en quelque sorte.

 

« Il change le nom du parti pour dire : “L’UMP ça ne nous concerne plus, Bygmalion, c’était Copé”, il va être dans
une stratégie d’effacement », estime ainsi le chef de l’État.

 

Changement de nom, certes, mais pas de ton, au contraire. Tout sauf un hasard selon Hollande. « Le calcul que
Sarkozy fait - il y a réfléchi quand même -, c’est que la société est violente, donc la politique doit être brutale.
Moi, je pense l’inverse : la société est violente, le monde est rude, même cruel, mais la politique doit apaiser. »
La divergence est de taille.

 

Chaque intervention publique de Nicolas Sarkozy est désormais l’occasion d’un dérapage, plus ou moins contrôlé,
sur le mode de l’invective ou de la blague facile. François Hollande n’en rate pas une miette. Il en décrypte les
dessous, fournit même les sous-titres. De tout temps, le chef de l’État a été un grand conteur de la vie politique
française, à l’instar, à droite, d’un Jean-Pierre Raffarin. Cette fois, c’est le passage de Sarkozy au JT de TF1, le 8
juillet 2015, dont il est question. Schengen, l’Afrique, l’Europe…

 

L’ancien président, sourire carnassier, tout rictus dehors, a tapé dur.

 

« Je le trouve excessif - il l’a toujours été -, grossier - mais il ne l’a pas toujours été -, alors que comme ancien
président il devrait se maîtriser, commente Hollande. Et puis, je le trouve répétitif. Mais il a une ligne, ce qui n’est

 

jamais mauvais en politique. Sa ligne, c’est la peur. La peur de l’immigration, du fanatisme religieux, de
l’Afrique… Il pense que c’est sur ça que l’élection présidentielle se jouera, les peurs. »

 

« Il a fait le choix de la radicalisation verbale pour aller chercher les électeurs du Front national, conclut le chef
de l’État. Il pense que les électeurs de droite sont partis vers l’extrême droite parce qu’ils avaient le sentiment
qu’il n’y avait pas assez de coups portés au pouvoir. Donc, au-delà de son tempérament et de son caractère qui
peuvent le conduire à ce type d’excès, il y a un calcul. »

 

Et un danger.

 

Car finalement, ce que Hollande reproche principalement à Sarkozy, c’est de giboyer sur les terres de l’extrême
droite. De son point de vue, Sarkozy joue avec le feu, cette flamme bleu-blanc-rouge dont le FN a fait son
emblème. « Il faut lire ses discours, s’emporte-t-il. Qu’est-ce qu’il fait comme reproche à Marine Le Pen ? De
m’avoir fait élire. Ce n’est pas : “Je reproche à Le Pen d’être anti-Europe, anti-islam…” Non, c’est : “Le Pen,
l’alliée objective de François Hollande.” Alors que l’argument face à Le Pen, ce sont les valeurs, les principes… »

 

C’est à l’occasion des élections municipales, en mars 2014, et plus encore des régionales, en décembre 2015, que
Hollande se montrera le plus sévère à l’égard de Sarkozy. L’ancien président refuse de se désister en faveur des
socialistes, et tant pis si le FN en profite. Son refus du front républicain le déconsidère définitivement aux yeux du
chef de l’État. « C’est quand même très grave, juge Hollande peu avant les régionales. Le rôle d’un parti, ce n’est
pas tant d’appeler à voter, c’est aussi d’appeler à ne pas voter. Moi, je pense que si j’avais été à leur place,
j’aurais dit : “La première position, c’est de ne pas voter Front national.” Mais quand vous dites que le Front
national et le Parti socialiste c’est pareil, vous dites à ce moment-là que vos électeurs peuvent se libérer de toute
contrainte. Sarkozy a fait une faute, dans le sens où il a laissé son électorat sans consigne, sans règle, sans
référence. C’est ce qui me paraît le plus grave. »

 

 

 

« Morano, c’est une Le Pen en plus maigre ! »

 

Le chef de l’État revient aux confidences que lui avait faites son prédécesseur en décembre 2013, en Afrique du
Sud. « Il m’a dit : “Je ne pourrai pas laisser faire”, critiquant son camp bien sûr, ne disant rien sur moi, mais n’en
pensant pas moins. En gros, c’était : “Je ne laisserai pas faire par rapport au Front national, ce n’est pas possible,
c’est une tache.” Il était déjà sur le pied de guerre. Je me suis dit, là, il a un axe contre le Front, un peu
chiraquien. Or, les thèmes qu’il utilise sont quand même des thèmes sur l’immigration, sur la communauté
nationale fracassée… »

 

Sarkozy, en fait, lui donne le sentiment de godiller sans cesse. Déterminé à brandir la carte du rassemblement
avant de (re)jouer celle du clivage. Un coup favorable au mariage pour tous, une autre fois contre. Hollande en
viendrait presque à penser que Sarkozy a perdu la main.

 

Oubliés, l’habileté du chef de parti, le flair du stratège, les audaces du roi de la « triangulation », cette méthode
assez redoutable consistant à piquer à l’adversaire ses idées - et parfois ses troupes, aussi.

 

Hollande ne saisit pas, par exemple, en pleine polémique, fin 2014, sur la loi Macron pour la croissance et
l’activité, l’opposition totale manifestée par le camp Sarkozy. « Si j’avais été dans la situation de Sarko, confie-t-il
en décembre 2014, moi, j’aurais été pour, en disant : “Ils ont raison, ils ne vont pas assez loin, ce sont des
timides, etc., mais il faut voter.” Rien que pour mettre en difficulté la gauche… D’une certaine façon, Sarko nous
rend service. Les gens disent : “Mais pourquoi il est contre ?” Merci Sarko ! »

 

Cette stratégie de l’obstruction systématique, elle fait les affaires du chef de l’État, c’est indéniable. Plus l’ennemi
est prévisible, moins il est dangereux. « Ce qui est le plus difficile quand on est devant une opposition, dit-il, c’est
quand l’opposition est elle-même inattendue. Elle est beaucoup plus mobile. »

 

Le chef de l’État constate les effets provoqués par la posture radicale adoptée par Sarkozy. Prenez l’inénarrable
Nadine Morano, dont Hollande dit : « Elle a un côté vulgaire, provoc. C’est une Le Pen en plus maigre ! » La
députée européenne, authentique « bébé Sarko », a fait scandale en parlant, à la télévision, de la France comme
d’un pays « de race blanche », avant d’être sanctionnée par son mentor. « Morano, je pense que c’est quelqu’un
qui, comme un enfant, écoute les conversations des parents et les répète, lâche Hollande en octobre 2015.
Après, elle ne comprend pas que les parents lui donnent une sanction. Elle l’a entendu, “les Blancs sont d’origine
chrétienne”… Sarkozy n’arrête pas de le dire. Elle entend ça, elle se dit : je vais pouvoir le dire… Elle trouve que
Sarkozy [qui a condamné ses propos] est vraiment un hypocrite, elle n’a pas tort. Maintenant, Morano va exister,
c’est une bonne cliente du système médiatique, on appuie dessus, il en sort quelque chose… »

 

 

Cette tendance très actuelle à franchir ouvertement la ligne jaune a un nom : la transgression. Et Sarkozy serait
le transgressif ultime, bien sûr. « Le jour où vous arrivez au pouvoir, estime Hollande, vous n’êtes plus dans la
transgression puisque vous êtes le pouvoir ! Vous ne pouvez pas transgresser par rapport à vous-même. Quand
Sarkozy, au pouvoir, a essayé d’être encore dans la transgression, c’est apparu comme absolument
insupportable… »

 

Nicolas Sarkozy serait donc l’artisan de cette vague transgressive qui menace de submerger la France ? « Je
pense qu’il en est pour partie responsable, opine Hollande. Dans de nombreux domaines d’ailleurs : vie
publique-vie privée ; qu’est-ce qu’on s’autorise dans la vie politique ; les mots qu’on emploie, parce que c’est lui
qui était dans la transgression sur les termes « Kärcher », etc. »

 

Désormais, ce que le chef de l’État attend avec une gourmandise non dissimulée, c’est le débat d’égal à égal, sur
un terrain qui lui serait favorable si possible. Il a remarqué le faible attrait de son ennemi préféré pour les sujets
économiques. « Ce qui est très frappant, avec Sarkozy, c’est qu’il ne parle pas d’économie. Pratiquement jamais.
Il se dit que, là-dessus, son bilan ne plaide pas pour lui, et que deuxièmement sa crédibilité est limitée, il pourrait
même faire peur avec ses propositions économiques. Donc il préfère être sur les sujets même pas sécuritaires,
mais identitaires. »

 

 

 

« Ce qui est frappant avec Sarkozy, c’est qu’il est à la tête d’un fan-club
»

 

De toute façon, plutôt sûr de lui, Hollande pense qu’il saura défier Sarkozy sur à peu près tous les terrains. En
fait, il semble surtout jaloux de la popularité de son adversaire auprès des siens. « Ce qui est frappant avec
Sarkozy, c’est qu’il est à la tête d’un fan-club. On l’a bien vu avec son livre, il y a des gens qui le suivent
aveuglément. Amoureusement. Affectueusement. Dans la primaire, si ceux-là se mobilisent, c’est vrai que ça fait
peut-être du monde. Mais si dans la primaire il y a beaucoup plus d’électeurs que prévu, il n’aura pas beaucoup
de chances, Sarkozy, parce qu’il a un fan-club, mais il n’a pas un large public. »

 

On l’a parfois accusé de vouloir éliminer son prédécesseur en le précipitant dans les rets de la justice. Rien n’est
jamais venu étayer cette thèse simpliste. De toute façon, il nous l’a suffisamment répété, il ne compte pas sur les
« affaires », dont il juge qu’elles ont un faible impact sur l’électorat, et dans tous les cas ne profitent pas aux
partis traditionnels, bien au contraire. « Je crains que ce ne soit regardé comme une des illustrations de la
décomposition du système démocratique », dit-il à propos des multiples mises en examen visant des sarkozystes,
y compris le premier d’entre eux. Il n’exclut toutefois pas de viser ce qui reste le talon d’Achille de son ennemi,
mais au tout dernier moment, alors. « Dans une campagne, plus facilement », confirme-t-il fin 2015. Et de
déclamer, l’œil brillant : « Moi, président de la République, je n’ai jamais été mis en examen… On peut trouver
quand même ! Je n’ai jamais espionné un juge, je n’ai jamais rien demandé à un juge, je n’ai jamais été financé
par la Libye, etc. »

 

Et puis, désormais, on instruit le procès inverse : les sondages faisant de Nicolas Sarkozy le meilleur adversaire
possible pour lui en 2017, sa seule chance de l’emporter même, il ferait tout pour favoriser son prédécesseur. «
Tantôt on dit : “Il y a un cabinet noir pour empêcher Sarkozy d’être candidat”, tantôt on dit : “François Hollande
fait tout pour qu’il soit candidat” » s’amuse-t-il.

 

Il balaie l’argument. « Absurde, grotesque ! Parce que je pense que c’est un bon candidat, Sarkozy. Pas un bon
président, mais un bon candidat. »

 

Parole d’expert ?

 

 

 

 

 

La menace

 

Il est vain d’accuser le temps où l’on vit, puisqu’on n’en peut pas sortir.

 

Lucien Arréat

 

Elle est arrivée à l’Élysée, le 16 mai 2014, sourire contraint et regard dur, son texte de trois pages,
dactylographié, à la main. Quelques réflexions acérées, signées entre autres de Jean-François Jalkh et Florian
Philippot, vice-présidents du Front national, critiquant la réforme territoriale souhaitée par François Hollande.
C’est la deuxième fois, depuis l’arrivée du président socialiste au pouvoir, que Marine Le Pen gravit les marches
du palais présidentiel. La menace est dans la place. Lors de sa première visite, en novembre 2012, elle avait
trouvé le chef de l’État « courtois ».

 

Fidèle à sa méthode du consensus, Hollande reçoit les partis représentés à l’Assemblée nationale lorsqu’il s’agit
de mettre en place des réformes touchant à l’intégrité du pays, ou concernant la classe politique dans son
ensemble. Fin 2012, il voulait moraliser la vie publique, dans la droite ligne des préconisations de la commission
Jospin. En 2016, il s’agira d’analyser les conséquences du Brexit avec les ténors de la politique hexagonale.

 

Mais en ce printemps 2014, le chef de l’État souhaite transformer les régions françaises. Alors, il consulte, à tour
de bras.

 

Il est tout de même saisi, ce vendredi de mai. Sincèrement étonné par le travail fourni par le Front national, très
argumenté, bien charpenté. Et puis, c’est le pack d’une équipe de rugby qui se présente face à lui, groupé,
pénétrant. Il ressent la force d’un parti uni.

 

Il se rappelle : « L’UDI, ils sont venus à sept ou huit, et il y avait autant de positions que de participants ! Mais la
seule qui est venue avec un texte articulé, avec une logique, qui peut s’entendre, qui est de dire : “En fait, vous
faites cette réforme parce que l’Europe vous demande de la faire”, c’est Marine Le Pen. Elle m’a lu son texte, et
bien sûr il n’y avait rien qui pouvait être convaincant de mon point de vue, mais c’était très efficace ! Si ce
discours avait été prononcé à l’extérieur, il aurait été très efficace. Les autres étaient dans le calcul politicien… »

 

Somme toute, cet épisode résume assez bien ce qu’inspire à Hollande la patronne du FN. Une extrême inquiétude
face à la démagogie des arguments avancés, et surtout au potentiel explosif des propositions d’un mouvement
populiste. Mais aussi une forme d’admiration devant la faconde politique, l’organisation huilée, la cohérence de
l’argumentation… Un respect très professionnel face à la puissance de la machine FN, miroir aussi de son
incapacité à l’enrayer.

 

 

 

« Elle a une forme de violence bien moindre que son père »

 

Hollande : « Marine Le Pen n’est pas impolie. Ni discourtoise. Jamais. Elle a une forme de violence bien moindre
que son père. Mais je sens chez elle une forme d’excès, de brutalité. Elle a sans doute cette certitude maintenant
que ce qu’elle dit n’est plus marginal. Là où elle est mal à l’aise, c’est sur les questions de politique étrangère, ce
ne sont pas ses sujets. »

 

Intelligente ?

 

« Ah oui ! » s’exclame-t-il.

 

Souvent, très souvent, nous avons abordé le sujet Le Pen avec le président de la République. Pour une raison
simple : lors des cinq élections majeures qui ont émaillé le quinquennat de François Hollande, le FN n’a cessé de
progresser, de s’enraciner.

 

Les résultats, bruts, sont édifiants.

 

Législatives 2012 : 13,6 % des voix au premier tour, 2 élus. Municipales 2014 : 11 villes conquises, 1 600 sièges
de conseillers. Européennes 2014 : 24,86 % des voix au premier tour, 24 élus. Départementales 2015 : 25,24 %
des voix au premier tour. Et enfin, régionales 2015 : 27,73 % des voix au premier tour, 358 élus.

 

Certes, le FN semble toujours buter sur la dernière marche, la seule qui vaille, obtenir la présidence d’une région
ou d’un département par exemple… Mais la si peu résistible ascension du parti d’extrême droite est flagrante,
préoccupante. La droite a trouvé une explication très commode, assez redondante, depuis le temps. Nicolas
Sarkozy, le 7 décembre 2015 : « Chaque fois que la gauche a été au pouvoir, ça s’est traduit par une explosion
du vote d’extrême droite. » Un bel exercice de désinformation puisque, historiquement, les percées de l’extrême
droite sont aussi fortes sous une majorité de droite qu’avec un gouvernement de gauche, mais le patron des
Républicains n’est pas à une inexactitude près. Plus explicite, Bruno Le Maire accuse directement François

 

Hollande de faire monter le FN pour affaiblir la droite parlementaire.

 

Voilà donc François Hollande en position d’accusé. Lui, l’Européen convaincu, l’homme de dialogue, le raisonneur
invétéré, serait donc ce Machiavel qui jouerait avec le feu lepéniste pour affaiblir la droite et se ménager un
avenir en 2017 ? Le procès lui déplaît profondément. D’autant qu’il a déjà été intenté - parfois à juste titre -
contre son prédécesseur socialiste, sa référence absolue, aussi, François Mitterrand.

 

Il proteste, donc : « Mitterrand n’a pas fait le FN. Il est mort depuis 1996 et le FN n’a jamais été aussi haut. » Sur
ce point, l’argument n’est pas très convaincant…

 

Le concernant, il renvoie l’accusation à ses auteurs. Dès l’été 2012, il nous confie ainsi qu’« entre l’UMP et le FN,
c’est inquiétant, il y a quelque chose qui est en train de se fabriquer, un mimétisme dans les mots… Nicolas
Sarkozy a quasiment fait une campagne d’extrême droite », ajoute-t-il, en référence à la présidentielle dont il
vient de sortir vainqueur. Et puis, surtout, il a cette explication, assez peu contestable pour le coup : la
progression continue du FN s’effectue d’abord au détriment du PS, en voie de disparition locale, parfois, comme
l’ont démontré les élections régionales de 2015. Alors, faire la courte échelle au FN ? « Pour l’instant, ce serait un
jeu de cons ! s’exclame-t-il. Puisqu’en faisant monter le FN, on disparaît… Donc l’idée, c’est de le faire baisser. »

 

Noble ambition. Mais comment la réaliser ? Hollande goûte les manœuvres politiques, certes, mais les régionales
de décembre 2015 ont montré les limites de son art. Nous l’avions interrogé, peu avant le scrutin, avec une
question empreinte d’une logique perverse : n’avait-il pas intérêt à laisser le FN emporter une région ou deux,
dans l’espoir d’établir l’incapacité de l’extrême droite à gérer une collectivité, et au passage de provoquer la
défaite de la droite classique ? « On ne peut pas prendre ce risque, nous avait-il répondu. Non pas pour nous en
tant que force politique, mais pour les populations concernées. Je ne pense pas qu’ils mettraient ces régions dans
un désordre, mais l’image de ces régions serait durablement affectée. Ce serait de ma part un calcul insensé. »

 

 

 

« Le sacrifice est la preuve de notre sincérité »

 

Donc, dès le 6 novembre 2015, soit un mois avant le premier tour, il nous confie ceci : « La position, et je l’ai
d’ores et déjà arrêtée avec Manuel Valls, c’est qu’on ne prendra aucun risque par rapport à Marine Le Pen. » En
clair, le PS ne se maintiendra pas au second tour s’il y a un risque de favoriser l’élection d’un candidat FN. « Le
sacrifice est la preuve de notre sincérité, estime-t-il. Pour qu’on ne puisse pas dire que nous avons quelque
responsabilité que ce soit dans le succès de Mme Le Pen. Cela aurait un impact européen, des effets nationaux
très forts, et placerait Mme Le Pen dans une situation où elle pourrait justifier de cette victoire pour prétendre à
une autre. » Car il juge Marine Le Pen suffisamment expérimentée pour convaincre ses candidats de ne pas
commettre, en cas de victoire, d’erreur significative dans la gestion d’une région. Pas de doute pour lui, Marine Le
Pen, si elle était élue présidente dans le Nord, saurait faire. « Pendant un an et demi, elle ne va pas faire de
provocations, se projette-t-il. Elle va prendre deux ou trois décisions symboliques, supprimer deux ou trois
prestations, elle ne va pas faire la faute de créer une situation de tension, de rupture, qui ferait qu’elle serait mise
au ban de la société française ou des acteurs publics ou même des Européens. »

 

Un peu comme dans ces mairies tenues par l’extrême droite, assez peu touchées, pour l’instant, hormis peut-être
Béziers, par des scandales post-électoraux. « C’est dans la durée que les choses se révèlent, estime Hollande. On
verra sans doute à Mantes ou à Fréjus et peut-être à Hénin-Beaumont des actes qui seront posés. Mais ils font
très attention dans cette période. La crainte qu’on peut avoir, c’est que, s’ils mettent en place leurs mesures les
plus discriminatoires, ils peuvent avoir un soutien encore plus grand. Ce sera hélas populaire, dans le climat.
Parce que le climat est nauséabond. » Entre les deux tours des régionales, les 6 et 13 décembre 2015, il a tenu
parole, enjoignant à ses listes de se retirer. Xavier Bertrand dans les Hauts-de-France ou Christian Estrosi dans le
sud de la France ont été élus avec des voix socialistes. Du coup, ces régions ne comptent plus de conseillers
régionaux PS.

 

Un vrai sacrifice, en effet.

 

Après ce scrutin, Hollande se projette déjà sur 2017, et l’élection présidentielle : « Le FN serait à 20 %, la droite
à 35 % et nous à 25 %, on se dirait, on est sûrs d’être au second tour. Mais là, il peut nous éliminer au plan
national. Si on est à moins de 25 % au plan national, le FN va nous mettre dans cette position impossible qui est
de nous faire voter Sarkozy. Pour beaucoup d’électeurs, ce serait quand même cruel… »

 

Et encore plus pour lui.

 

 

 

 

« S’il fallait appeler à voter Sarkozy, on le ferait »

 

Pourtant, il voterait sans barguigner en faveur du candidat de la droite classique, quand bien même il s’agirait de
son rival, Nicolas Sarkozy, dont il a cité le nom spontanément, comme s’il n’envisageait même pas la défaite de
ce dernier lors de la primaire de la droite. « Oui, moi je le ferais, nous confirme-t-il. J’irais, pour voter contre Le
Pen. Il faut se rappeler, c’était déjà très dur pour moi d’appeler à voter Chirac en 2002. Aujourd’hui, Chirac a une
bonne image, mais à l’époque, il était entouré par les juges, plein d’affaires, et il avait été très pénible dans la
cohabitation contre Jospin. On avait appelé à voter Chirac, c’était quand même très courageux. S’il fallait appeler
à voter Sarkozy, on le ferait. Mais il faut voir ce que cela représente. Les gens se disent, ce n’est plus la peine de
faire de la politique, plus la peine d’aller voter. » Il fait cette projection : « On est dans une tripolarisation pour
une dizaine d’années. Après, soit le Front national se fondra avec la droite, soit il disparaîtra progressivement. »

 

En attendant cette très hypothétique élimination du FN du paysage politique hexagonal, il lui faut bien composer
avec cet extrémisme qui prospère, d’élection en élection. Et tenter d’empêcher son accession aux responsabilités.
Si Hollande n’a jamais instillé cette dose de proportionnelle aux législatives que réclamaient ses alliés écologistes,
c’est bien pour éviter, au Palais-Bourbon, un raz-de-marée de l’extrême droite.

 

Extrême, c’est exactement ce que n’est pas le tempéré François Hollande, tout en nuances, en pondération, en
discussions négociées. Il dénie au FN tout caractère républicain : « Il est dans la République, mais pas
républicain. Il ne partage pas les valeurs de la République. » Tout en précisant : « Il n’est pas susceptible d’être
interdit, il n’y a pas de raison de l’interdire. »

 

Il observe, en connaisseur, la stratégie de « normalisation » entreprise par Marine Le Pen, jugée ô combien plus
dangereuse que son père, le vieux Jean-Marie, aux diatribes indignes, aux manières d’un autre temps. Car,
comme il le rappelle, « la différence entre Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen n’est pas une question de contenu,
c’est la même politique, la même philosophie, la même idéologie, mais c’est qu’il y en a une qui veut le pouvoir et
l’autre qui ne le voulait pas ».

 

Il a eu tôt fait de déceler cette propension, chez l’héritière Le Pen, à avancer à couvert.

 

 

 

« La fille Le Pen est beaucoup plus dangereuse que son père »

 

« Marine Le Pen, c’est Bruno Mégret », avance-t-il même. Mégret, un ancien responsable du Front national, situé
à la droite de l’extrême droite. Le genre de type qui aurait fait passer Florian Philippot pour un dangereux
gauchiste. « Elle a repris la stratégie de Mégret, développe Hollande. Ils occultent davantage. Le Pen père était
obsédé par les Juifs, Marine Le Pen n’est obsédée que par les musulmans. Le Pen père était contre l’immigration,
Marine Le Pen est contre la francisation, les gens qui accèdent à la nationalité, le métissage… Elle va s’en prendre
aux nationaux, pas aux immigrés. Le Pen, c’était : “Deux millions de chômeurs, deux millions d’immigrés.” Elle,
elle ne pense pas chasser les immigrés. Elle pense redonner une clarification à ce que veut dire être français. »

 

D’où ce constat : « Le danger est plus grand. Jean-Marie Le Pen était, d’une certaine façon, un homme d’extrême
droite qui voulait détruire le pouvoir ou en jouer. La fille Le Pen est beaucoup plus dangereuse que son père. Elle
ne fera aucune provocation sur un four crématoire. Si elle devenait présidente de région, bien sûr qu’elle ferait
quelques actes provocateurs, mais rien qui puisse la disqualifier comme éventuelle candidate à l’élection
présidentielle. » Alors, s’il n’est pas celui qui propulse cyniquement le missile Le Pen, comment expliquer sa
trajectoire ascensionnelle ? Le chômage, le terrorisme, l’immigration ? Pas si simple selon lui. « Dans beaucoup
de pays, analyse Hollande, il y a des cultures de coalition parlementaire. Et des cultures de consensus. Les partis
de gouvernement font en sorte d’avoir des rapports civilisés. En France, on a une hystérisation du débat
politique. Donc, quand il y a une hystérisation, comment dire à un électeur de droite qu’on a poussé à
l’énervement maximal de ne pas voter Front, puisqu’il pense qu’ainsi sa colère peut être le mieux exprimée ? »

 

Il ne va pas jusqu’à plaider pour un système de coalition, qu’il estime inapproprié à la France. Mais il voudrait
plus de raison, moins de passion. « Il y a un climat de tel affrontement entre la droite et la gauche que ça met le
Front national en situation d’arriver en tête. Il manque une culture démocratique, c’est-à-dire, en gros : on n’est
pas d’accord avec vous sur ces sujets-là - la sécurité, la défense de la justice, la réforme territoriale, l’Europe, les
économies budgétaires… -, mais on peut se retrouver. On est sur un modèle fragile. On croit que les institutions
protègent de tout. Elles nous protègent, oui, mais pas du Front national. »

 

« Je pense que si l’on interroge les Français, reprend-il, ils seront tous pour l’union nationale, mais ce n’est pas

 

l’union nationale qu’il faut faire, c’est le respect national. C’est-à-dire avoir un système où l’on traite les grands
sujets du pays qui sont les plus douloureux - l’immigration, la sécurité, l’Europe, la réforme de l’État, des
collectivités locales -, avec des gens qui acceptent de faire un bout de chemin ensemble. »

 

Il demeure toutefois un fervent partisan de l’opposition droite/gauche, comme Nicolas Sarkozy, d’ailleurs. Les
coalitions à l’allemande, il n’y croit pas une seconde. « Il y aura toujours une droite, et il y aura toujours une
gauche, assène-t-il. La droite n’est pas la gauche. Ça ne veut pas dire qu’on ne doit pas faire bon accueil à des
électeurs qui viennent de la droite. Même les personnes d’extrême droite, il faut aller les chercher. » Et Hollande
de préciser : « Il peut y avoir des consensus, mais je ne suis pas pour des gouvernements de confusion. Il peut y
avoir des cohabitations. Mais des gouvernements de confusion, ça veut dire que la gauche de gouvernement
serait une force supplétive de la droite. » Il fustige en revanche le manque de courage des responsables de la
droite classique, rares à se démarquer des idées véhiculées par le FN. « La droite a été outrancière, elle a
dédouané l’extrême droite, assure-t-il. Quand la droite remet en cause le front républicain, alors même qu’elle en
est bénéficiaire, ça veut dire qu’elle est prête à faire alliance demain avec l’extrême droite, ce que je crois. »

 

Il dispose de briefings, que lui font remonter ses troupes ou les préfets. Tous vont dans le même sens : « Avant,
voter Le Pen, c’était un acte de transgression, aujourd’hui, c’est un acte de transmission de sa colère… C’est
autre chose. » En féru d’histoire, il voit s’agglutiner des rancœurs qui font sens, créent une lame de fond
jusqu’au-boutiste. Et rappellent de si tragiques souvenirs. « C’est ça les mouvements d’extrême droite, c’est cette
possibilité de faire fusionner des apports différents. Durant l’entre-deux-guerres, vous aviez dans les mouvements
d’extrême droite des gens qui étaient passés par le Parti communiste, le Parti socialiste, les radicaux… »

 

Il observe l’habileté des théoriciens du Front, qui s’emparent des thèmes de leurs adversaires pour essaimer leurs
œufs dans le nid ennemi - à moins que ce ne soit l’inverse. « Aujourd’hui, tout ce qui est à l’œuvre est favorable
au Front. Parce que tant qu’il n’y a pas de reprise… Ce sont quand même les ouvriers qui ont le plus de peur,
d’appréhension pour leur propre emploi… »

 

Les ouvriers, voilà une catégorie traditionnellement acquise à la gauche et dont la lente dérive le préoccupe. « Le
plus grave, c’est quand même l’électorat populaire, confirme-t-il. Cet électorat, il faudrait des partis pour
l’éduquer. Le fait qu’on n’ait pas de syndicats forts dans ce pays, qu’ils ne soient pas en mesure, en milieu
ouvrier, de dire “attention”… » « Gattaz entretient le poujadisme »

 

Il dissèque, en politicien expérimenté, la tactique de la patronne du FN : « Là où Le Pen arrive à marquer des
points, c’est qu’elle, à la différence de son père, ne laisse pas penser qu’elle va détruire le modèle social. Les
électeurs qui votent Le Pen disent, elle ne va pas détruire, au contraire, elle va protéger le modèle social contre
l’Europe, la mondialisation, le capitalisme, etc. »

 

pointe aussi la responsabilité des grands syndicats, accusés de tenir « un discours anti-monde, anti-Europe ». Il
pense bien sûr à « la CGT et FO », complices objectifs du populisme montant, qu’il tente aussitôt de dédouaner :
« Sans le vouloir, parce que ce sont de grandes organisations et il n’y a aucun doute à avoir sur leurs principes…
Mais Le Pen reprend

 

ce discours ! »

 

Il repense à l’anecdote édifiante que lui avait confiée Thierry Le Paon, éphémère secrétaire général de la CGT (de
mars 2013 à janvier 2015). « Il m’avait dit qu’un jour, à la sortie d’une usine, il était tombé sur des gens du Front
national qui distribuaient des tracts. Il avait pris le tract, il l’avait lu, et il avait été effaré, parce que c’était une
copie de ce que la CGT pouvait dire ! Il l’avait lu devant le bureau confédéral, les gens avaient dit : “Oui, c’est un
bon tract.” Ils ne savaient pas que c’était un tract du Front national ! Le FN prend sciemment, cyniquement, le
langage du PC. » Le Front national est d’autant plus dangereux de son point de vue qu’il s’agit d’un parti
hyper-structuré, idéologiquement comme matériellement. Lui qui a régné tant d’années sur le Parti socialiste, on
jurerait qu’il admire, en orfèvre, le travail accompli par les troupes marinistes. « C’est une organisation », dit-il
simplement. Dans sa bouche, un vrai compliment.

 

« Mon inquiétude, dit-il encore, est que Marine Le Pen maintenant structure 25 à 30 % des voix. À partir de là,
c’est une vraie déstabilisation pour tout gouvernement. » Comme pour se rassurer, il précise, à propos de la chef
du FN : « Elle n’est pas factieuse. »

 

D’ores et déjà, il peut mesurer le poids, d’un point de vue diplomatique, du vote FN en France. Pas un grand
rendez-vous, à l’étranger, au cours duquel le sujet frontiste ne soit pas abordé. La France n’est pas encore
affaiblie, mais elle est pointée, désignée. Stigmatisée. « Paradoxalement, on est plutôt renforcés, se réjouit
pourtant Hollande. Au sens : “Quand même, on ne peut pas laisser la France dériver…” Les étrangers, ils
n’oublient pas ce qu’est Le Pen. Ils ont le souvenir des phrases, des sorties… C’est infréquentable, en Europe, Le
Pen. »

 

 

Alors, il peste contre les intellectuels, les médias, le Medef même, tous accusés de ne pas en faire assez, ou alors
trop, contre le péril lepéniste. « Il n’y a pas dans la société aujourd’hui les cordes de rappel. Le patronat ? Gattaz
entretient le poujadisme. Il vient d’obtenir un pacte de responsabilité, il pourrait dire : “Maintenant, c’est bien, on
y va…” Non ! » déplore Hollande, en juin 2014.

 

Et lui, au fait ?

 

Il semble s’exonérer de toute responsabilité alors que, tout de même, durant son mandat, le FN aura atteint un
niveau inégalé… Lorsqu’on lui en fait la remarque, il s’en tire par une pirouette : « La responsabilité, c’est d’abord
de réussir. Parce que la France, même s’il y a 25 % pour l’extrême droite dans les élections, n’est pas contaminée
par l’extrême droite. » Et d’ajouter : « Je pense qu’il faut s’adresser à la fierté républicaine et nationale. Est-ce la
France que l’on veut, celle de Le Pen ? »

 

Vague. Même principe lorsqu’on évoque les antidotes possibles au poison FN. Plus que jamais, il rayonne dans
l’analyse, mais semble bien en peine de trouver une solution, donnant le sentiment d’être spectateur d’un
phénomène dont il est pourtant, nécessairement, de par ses fonctions, l’un des acteurs majeurs.

 

 

 

« Les lepénistes sombreront comme tous les lepénistes, par l’argent, les
avantages… »

 

Une attitude qui renvoie à la personnalité du chef de l’État, ce déterministe invétéré. Le FN ne cesse de
progresser ? Regrettable, déplorable même, mais si c’est le sens de l’Histoire, il n’y a rien d’autre à faire que de
constater le phénomène en essayant d’en gérer au mieux les conséquences désagréables…

 

« Qu’est-ce qui fait la montée de Le Pen ? s’interroge-t-il. C’est : “On veut s’enfermer, on veut préserver notre
identité.” Même si le chômage baisse, une grande partie des électeurs du Front continueront à voter Front. C’est
l’islam, l’étranger, la peur, la submersion par des gens qui ne vivent pas comme nous… »

 

« Dans l’espace rural, ajoute-t-il, le vote Front est très élevé. C’est une population qui n’a pas toujours de racines,
qui fait beaucoup de transport, qui est venue là parce qu’elle ne pouvait pas aller ailleurs, et qui se mêle à une
population rurale qui elle-même n’accepte pas l’évolution du monde, et ça je pense que c’est un défi très
important, pour la République, pour la gauche. » Un challenge de taille, en effet. Encore faut-il y apporter une
réponse, savoir parler à ces Français de plus en plus nombreux à envisager de céder aux sirènes frontistes.

 

« Que leur dire ? s’interroge Hollande. D’abord que, si c’est le Front national qui venait à être aux responsabilités
du pays, ce serait un projet de confrontation. D’une certaine façon, ce serait une forme de guerre civile politique
qui serait menée, en écartant dans notre propre pays un certain nombre de nos compatriotes qui seraient obligés
de se soumettre ou de partir. Ou de se démettre de leur propre identité. »

 

Il se raccroche à une perspective : « Ce que je pense, c’est que les lepénistes sombreront comme tous les
lepénistes, par l’argent, les avantages… » Même si, il l’a bien noté, les quelques affaires judiciaires éclaboussant
le FN laissent ses électeurs parfaitement indifférents… Et puis, il souligne qu’en janvier 2015 le FN n’a pas su
capitaliser sur les attentats. Le discours frontiste n’était pas clair, coincé entre association obligée au chagrin
national et rejet caricatural des musulmans. « Marine Le Pen a été dépassée et empêchée, pense Hollande.
Dépassée parce qu’elle n’a pas compris tout de suite la logique dans laquelle les terroristes étaient engagés, et
empêchée parce que se solidariser avec Charlie Hebdo, c’était compliqué. S’il y avait eu plusieurs attentats qui
s’étaient succédé sur une semaine, ce qui était possible, là elle aurait appelé à des mesures exceptionnelles. Elle
n’a pas eu le temps de le faire. »

 

 

 

« C’est moins la finance qui nous menace, c’est Le Pen »

 

Marine Le Pen.

 

Le 7 octobre 2015, au Parlement européen, Hollande va avoir l’occasion de croiser le fer avec la pasionaria
réactionnaire. C’est sans doute l’une des rares fois où, au cours de son quinquennat, le chef de l’État aura su
retrouver des accents forts, ceux d’un combattant. Ce jour-là, il est venu célébrer à Strasbourg, en pleine crise
des migrants, l’entente franco-allemande avec Angela Merkel.

 

 

Devant les parlementaires, Marine Le Pen ne fait pas dans la nuance : « Merci madame Merkel de nous faire le
plaisir de venir avec votre vice-chancelier, administrateur de la province France […]. Monsieur le vice-chancelier,
j’aurais aimé vous appeler président de la République par respect pour votre fonction, mais pas plus que votre
prédécesseur, vous n’exercez cette présidence… » La présidente du FN s’en prend aussi à la chancelière
allemande : « Certains résumeront en disant que je suis l’anti-Merkel. J’en accepte l’augure. Je ne vous reconnais
pas, madame, le droit de disposer de nous dans une tentation absurde de domination allemande de l’Europe. »

 

Au moins, ça a le mérite de la franchise.

 

Hollande : « J’ai senti à mes côtés que Merkel, qui n’est pas habituée à cette violence dans les débats publics
allemands, était étonnée et même dérangée par cette attaque, elle ne voulait pas y répondre, donc c’était à moi
de le faire. J’ai voulu tout de suite dans mon propos initial faire la confrontation avec le souverainisme. On est
toujours meilleur dans une forme d’improvisation. »

 

Alors, il a posé la main sur le bras de Merkel. Puis s’est levé. A pris la parole d’une voix forte, où l’on sentait
pointer, pour une fois, l’irritation, l’indignation même. « Si nous ne voulons pas du renforcement de l’Europe,
alors la seule voie possible c’est de sortir de l’Europe, tout simplement, a-t-il asséné. Sortir de l’Europe, sortir de
Schengen, sortir de l’euro, et même sortir de la démocratie parce que je me demande si vous voulez participer à
un espace commun. La souveraineté européenne, c’est être capable de décider pour nous-mêmes et éviter le
retour au nationalisme, au populisme, aux extrémismes, qui nous imposent aujourd’hui d’aller dans un chemin
que nous n’avons pas voulu. »

 

Au Bourget, en 2012, Hollande s’était déniché un adversaire. La finance. Il avait touché juste. Ce mercredi
d’octobre 2015, le chef de l’État pense s’être trouvé un nouveau combat. « Là, c’est moins la finance qui nous
menace, c’est Le Pen, constate-t-il. Pas seulement en France, c’est le lepénisme en Europe, le Premier ministre
hongrois qui veut rétablir la peine de mort, les Vrais Finlandais qui vont arriver au pouvoir en Finlande, UKIP en
Grande-Bretagne… »

 

François Hollande le sait bien, condamner les idées de l’extrême droite ne saurait suffire. Trop facile. S’il est
intarissable dans l’anathème, c’est sans doute parce qu’au fond de lui il ressent cette hantise, qui le renvoie à sa
propre impuissance : être celui qui aura permis au FN d’accéder au pouvoir.

 

Ce serait plus qu’un échec. Une infamie.

 

 

 

 

 

Les emmerdeurs

 

Ceux qui jouent avec des chats doivent s’attendre à être griffés. Cervantès

 

Automne 2014.

 

Un mercredi maussade et froid, à la mi-journée.

 

L’un des auteurs de ces lignes habite un duplex, dans le 11earrondissement de Paris, donnant sur une grande
cour pavée. Depuis l’une des fenêtres de l’appartement, il aperçoit un homme, aux aguets, terriblement
concentré, le fil d’une oreillette pendant sur son col.

 

On l’identifie assez vite. C’est un policier, membre du groupe de sécurité de la présidence de la République
(GSPR), l’un des hommes de confiance du chef de l’État, qu’il suit à peu près partout. Dans le jargon du service,
on appelle cet homme un « siège » - parce qu’il est assis à côté du chauffeur. C’est un fonctionnaire d’élite, prêt
à prendre une balle pour la personnalité qu’il protège.

 

Juste derrière lui, une silhouette, de dos. Reconnaissable entre mille.

 

François Hollande est là, incognito - croyait-il -, errant dans la cour ! Inconcevable…

 

 

Manifestement, il cherche quelqu’un. Semble un peu perdu. Mais que fait-il ici ? Nous n’avions pas de
rendez-vous calé avec le chef de l’État, encore moins ici, tout cela semble absurde…

 

On met le nez dehors, évidemment. Le président est stupéfait, lui aussi.

 

« Mais qu’est-ce que vous faites là ? lance-t-il, un peu ahuri, oubliant sa visite de l’hiver précédent. - J’habite ici,
vous étiez venu dîner en décembre…

 

- Ah… Moi, je cherche Duflot… », réplique-t-il, amusé. Il a toujours eu la repartie facile.

 

Le président dit vrai : nous découvrons, assez sidérés, que l’écologiste Cécile Duflot occupe occasionnellement,
en catimini, l’un des appartements de l’immeuble, au dernier étage. Ce jour-là, le chef de l’État s’est donc
lui-même déplacé dans le plus grand secret, pour rencontrer la leader écologiste, à l’heure du déjeuner. Il veut
renouer le dialogue avec elle, quelques mois après son départ mouvementé du gouvernement, à la suite de la
nomination à Matignon de celui qu’elle exècre, Manuel Valls.

 

Décidément, les rendez-vous confidentiels de Hollande ne le restent jamais bien longtemps…

 

Les circonstances rocambolesques de cette visite illustrent assez bien finalement la relation entre le président et
les écologistes ; ils se cherchent, mais ont bien du mal à se trouver. Ne les a-t-ils pas qualifiés d’« emmerdeurs »
devant nous ?

 

Débutée dans la joie et la bonne humeur, avec, en mai 2012, deux ministres Verts au gouvernement - Cécile
Duflot au Logement et Pascal Canfin au Développement -, la promesse d’une transition énergétique, plus en
guise de symbole la fermeture annoncée de la centrale nucléaire de Fessenheim, cette liaison s’est très mal
terminée. Pour Europe Écologie-Les Verts, bien sûr, qui finit le quinquennat laminé. Mais surtout pour Hollande,
qui a un peu trop misé sur les divisions des écolos, échouant à les convaincre de le suivre jusqu’en 2017.

 

À trop jouer avec le feu Vert, le chef de l’État s’est brûlé.

 

 

 

« Les écolos donnent l’impression d’empêcher… »

 

Hollande et les écologistes, c’est l’histoire d’un accouplement politique suicidaire, sur fond de règlements de
comptes sournois et de manipulations réciproques. « Duflot ? C’est une chipie », nous disait, avec un rien
d’affection, Bernard Cazeneuve, quand il devait, à Bercy, gérer les demandes de sa collègue du gouvernement. Et
voici, quelques années plus tard, le chef de l’État sous la menace directe d’une candidature de la « chipie » à
l’élection présidentielle. Parfaitement symbolique, évidemment, puisque a priori elle y ferait surtout de la
figuration. Mais cette simple apparition sur la photo de famille des candidats pourrait suffire à faire perdre la
gauche en 2017.

 

Voilà qui nous incite à raconter la petite histoire, sur cinq ans, du pas de deux entre Hollande et Duflot. Une valse
à mille temps plutôt, durant laquelle les écologistes ont tenté de donner le tempo à un partenaire réticent aux
danses de salon… Duflot a fini par quitter la piste, après avoir mis à mal, plus souvent qu’à son tour, la cohérence
de l’orchestre, jouant de son accès direct à Hollande pour mieux faire entendre sa petite musique, avancer ses
pions. Lui a, en retour, tout fait pour semer la zizanie chez les Verts, espérant vaguement leur retour à la raison
collective…

 

Mais au fait, que pensent les socialistes de leurs alliés écologistes ? Quand il s’agit de parler vrai, il suffit d’aller
voir Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture et homme lige de Hollande. « Les écolos, ils sont tellement
conformistes… Il y aurait eu des Verts du temps de Haussmann, Paris serait resté un village ! » nous balance-t-il
un jour, singulièrement remonté contre eux. C’est le fond de sa pensée, et Hollande est sur la même ligne.
Forcément, le chef de l’État l’exprime de façon plus nuancée : « Les idées écolos existent et c’est un mouvement
qui a de l’intérêt, mais il est tellement regardé comme empêcheur… C’est ça le problème. » Il loue Daniel
Cohn-Bendit, l’ancien député européen écologiste, il envie « sa force, son charme, il fait avancer l’idée qu’on se
fait de liberté, de l’envie de faire, de l’Europe ». Il apprécie aussi Nicolas Hulot, dont il a fait son « envoyé spécial
pour la protection de la planète », à l’Élysée, de décembre 2012 à janvier 2016. « Hulot, même s’il est très
associatif, on se dit, ce type-là, il a l’air sincère, il fait avancer les causes de la planète. Les écolos, eux, donnent
l’impression d’empêcher ; c’est Sivens, l’aéroport de Notre-Dame-desLandes… C’est dommage, car ce
mouvement, on voit bien qu’il a des ressorts dans le pays. » L’affaire a commencé par une prise d’otage.

 

Politique.

 

 

Le président a dû mettre en pratique, une fois élu, l’accord négocié entre Martine Aubry, alors patronne du PS, et
Cécile Duflot, son alter ego chez EELV. Il n’a quasiment pas eu son mot à dire, tant il a pris soin de ne pas
heurter la maire de Lille. Du coup, parvenu à l’Élysée, il s’est trouvé ficelé. « Je ne dis pas que Martine l’a fait
dans cet esprit », l’excuse Hollande. « Mais elle était premier secrétaire, elle a pu considérer qu’elle avait à faire
des concessions à différentes sensibilités, explique-t-il. Or on voit bien que préparer des investitures en faisant
des concessions à des sensibilités, ça permet de rassembler le parti, ce qui a été le cas, de faire une campagne
qui a été unitaire, mais cela a des conséquences après, pour la gestion de cette majorité. »

 

Hollande n’a jamais pensé que ce compagnonnage légèrement contre nature irait de soi. Il a trop d’expérience
pour cela, sait combien les « écolos », comme il les désigne assez systématiquement, sont réputés ingérables…
Et puis, l’écologie, ce n’est pas un réflexe naturel chez lui. À vrai dire, on n’a pas le sentiment que le sujet le
passionne beaucoup. « Je me suis intéressé à ce sujet tardivement, quand on a eu la COP 21, avoue-t-il.
Ségolène est beaucoup plus écolo que moi. Elle faisait du tri sélectif, elle récupérait l’eau… Moi, je laissais faire.
Elle était ministre de l’Environnement, très en avance… Les poubelles, je les descendais, mais elle faisait le tri. Je
pensais que l’écologie était un sujet, mais qu’il n’y avait pas de traduction électorale. Elle le sentait. »

 

Pour François Hollande, les choses sont simples : tout n’est pas politique, mais ce qui n’est pas politique ne
l’intéresse pas. Alors, l’écologie…

 

« Je pense qu’il ne faut pas regarder l’écologie comme une affaire électorale, mais comme une affaire planétaire :
ce n’est pas parce qu’on va faire un peu plus d’écologie qu’on va avoir un peu plus d’électeurs, il faut raisonner
autrement », dit-il, sans paraître vraiment convaincu lui-même.

 

Cela dit, il fait des efforts. À force, il semble presque converti. « Le soir, j’éteins les lumières à l’Élysée », nous
confesse-t-il un jour de décembre 2015, presque gêné de ne pas l’avoir fait avant.

 

Reste qu’en 2012 il doit donc gérer une aventure commune, collective. Avec des personnalités qui ne peuvent
s’accorder. Manuel Valls est ministre de l’Intérieur, à sa façon, martiale, et Cécile Duflot, outre le Logement,
dispose d’une liberté de parole, en tant que leader d’un parti allié. Entre ces deux-là, il existe une totale
incompatibilité. « Elle est fine », a coutume de dire le chef de l’État quand il s’agit de qualifier l’écologiste. De fait,
elle sait retourner une situation à son avantage. Ainsi, si Duflot ne supporte pas les postures du ministre de
l’Intérieur, elle va s’en servir aussi à titre personnel, pour mieux faire valoir sa sensibilité au sein des Verts. Du
cousu main politique, que Hollande apprécie à sa juste valeur.

 

Deux épisodes vont obliger le président à monter au créneau et à sonner la fin de la récréation. Deux querelles
qui vont pourrir un peu plus l’ambiance au sein du gouvernement Ayrault, et nourrir le sentiment d’incohérence
dégagé dès le départ par cet attelage boiteux.

 

Le 19 août 2013, un séminaire gouvernemental est organisé. Pour meubler la rentrée politique, et éviter de
laisser se

 

développer une sorte de béance temporelle comme au cours de l’été 2012, Hollande et Ayrault
proposent à leurs ministres de plancher sur la France de demain. Valls, interrogé, explique devant ses pairs que
la pression démographique en Afrique va obliger le pays à revoir sa politique migratoire, mettant en cause au
passage le regroupement familial. Le ministre de l’Intérieur se questionne, aussi, sur la compatibilité de l’islam
avec la démocratie. Dès le lendemain, Libération et Le
Parisien sont bénéficiaires de fuites fort opportunes, plusieurs ministres expriment leur malaise. Valls rétorque en
parlant de
« propos déformés », de « rumeurs » et de « fausses informations », mais le mal est fait.

 

 

 

« Je sais qui l’a sortie au Parisien, c’est Duflot… »

 

Cécile Duflot prend ensuite la parole dans Libération, et attaque au bazooka. Alors que l’été avait déjà été
marqué par l’affrontement entre Manuel Valls et Christiane Taubira sur la réforme pénale, elle dit ceci : « En
matière de justice, il n’y a qu’une ligne de gauche. Elle est très bien portée par Christiane Taubira. » Puis elle
déplore le recours trop systématique à la répression contre les délinquants à Marseille, le Palerme provençal, une
cité à la dérive où les sanguinolents règlements de comptes entre dealers sont devenus la norme. « Le retour de
la sécurité demande une action dans tous les domaines, et pas seulement une approche basée sur le déploiement
provisoire de forces de l’ordre », insiste-t-elle. Quelques pierres dans les charmants jardins de l’hôtel de Beauvau,
où règne Valls. Enfin, pour finir en beauté, elle revient sur les propos du ministre de l’Intérieur lors du séminaire

 

gouvernemental, sur le regroupement familial. « La question ne se pose même pas, le droit à vivre en famille ne
souffre pas d’exception », assure-t-elle.

 

Valls est furax. Les couteaux sont tirés au sein du gouvernement, devant une opinion publique atterrée. Hollande
doit jouer les pompiers. Sortir son casque bleu du placard. Déjà, identifier l’auteur(e) de la fuite dans les
journaux. « Je sais qui l’a sortie au Parisien, c’est Duflot, nous dit-il, parce que cela la servait pour son université
des Verts de mettre Valls un peu sur le gril. Je lui ai dit : “Ce ne sont pas des manières.” »

 

Et il revient sur le séminaire gouvernemental : « On réfléchit sur la France dans dix ans, si vous ne réfléchissez
pas à l’immigration, vous ne réfléchissez pas à ce qu’est le mouvement d’une société et d’un monde qui change.
En plus, Valls n’avait pas prévu d’intervenir dans le débat. Et comme Fabius a évoqué l’Afrique qui va gagner 500
millions d’habitants d’ici à 2030 ou 2040, avec les conséquences que ça peut avoir, c’est vrai, en termes de
pression migratoire, qu’est-ce qu’on fait de l’aide au développement ? C’est une vraie question. Et c’est moi qui
demande à Valls : “Qu’est-ce que tu en penses ?” Et c’est là qu’il a cette phrase : “Cela nous obligera à réfléchir,
y compris même à l’immigration familiale.” Et là, elle est détournée de son contexte. Il ne disait pas : “Je vais
préparer un texte sur…” »

 

Duflot a-t-elle contesté avoir organisé la fuite ? « Non », nous assure le chef de l’État. Elle assume. En
manœuvrier invétéré, Hollande comprend le principe de la révolte verte. Sans compter sa légendaire
mansuétude. Du coup, il excuse presque Duflot et ses amis : « Ils considèrent qu’ils en acceptent beaucoup, donc
ils doivent envoyer leurs troupes… La fiscalité écolo ou l’immigration, ils sont assez crispés sur ces questions-là,
qui sont pour eux emblématiques, identitaires. » Rebelote donc un mois plus tard, en septembre 2013, lorsque
Manuel Valls affirme que seule une minorité de Roms seraient désireux d’épouser les mœurs françaises.
Énervement maximal de Cécile Duflot, qui s’emporte une nouvelle fois contre son collègue de l’Intérieur, en
paradant devant ses troupes, lors des journées parlementaires des Verts.

 

Commentaire de Hollande, encore un peu magnanime, mais nettement plus conscient du danger : « Il y a une
part de sincérité chez Duflot, c’est sûr. Elle est heurtée par ça. Et sûrement une part de calcul, parce qu’elle est à
sa journée parlementaire et qu’elle pense qu’elle peut réunir les Verts sur cette sortie. Mais ça tombe très mal
pour moi en l’occurrence, et pour le gouvernement, parce que moi je suis à Florange, avec une séquence qui
était réussie. Après, si ça n’avait pas été Duflot, sûrement qu’on lui aurait dit : “Tu sors du gouvernement ou tu
t’excuses.” Mais là, ce n’était pas sortir Duflot, c’était sortir les Verts du gouvernement. »

 

Au nom de la logique des rapports de force, la malcommode chef écolo sauve donc son poste. À l’arrivée, un
énième couac. Toujours ce même souci, qui ne cesse de se reproduire, à l’infini, achevant de discréditer un
gouvernement dont l’homogénéité est de pure façade.

 

chef de l’État est agacé au plus haut point. « J’ai dit à Duflot : “Est-ce que vous voulez sortir ? Si vous voulez
sortir, vous sortez.” Elle me dit : “Non, non, non, on ne veut pas sortir, mais bon…” Elle avait le sentiment qu’elle
avait été trop loin… Après, on est devant des positions qui sont parfois un peu infantiles, mais qui peuvent être
aussi sincères. »

 

« Duflot nous a quand même assez plantés… »

 

Cécile Duflot a toujours su jouer au chat et à la souris avec François Hollande. En mesurant jusqu’où ne pas aller
trop loin. Mais la bonhomie apparente du chef de l’État est parfois trompeuse. Hollande sait sanctionner, aussi :
Delphine Batho et quelques autres ont payé pour le savoir. Il jauge le poids politique des uns et des autres, bien
sûr, mais également leur degré d’efficacité. Or, la loi ALUR, la grande œuvre de Duflot, imposant notamment
l’encadrement des loyers, ne milite pas forcément en sa faveur, du point de vue élyséen.

 

Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de la présidence, protecteur absolu du président, n’a d’ailleurs toujours pas
digéré. « Duflot, elle l’a quand même planté sur le logement », nous confie-t-il en septembre 2014. Des propos
identiques à ceux que nous avait tenus François Hollande, le 1erjuin 2014, à croire qu’ils s’étaient donné le mot :
« Duflot nous a quand même assez plantés… Parce qu’elle a fait trop de textes, trop lourds. Cela ne part pas de
mauvaises intentions, mais à un moment, les promoteurs, les investisseurs retiennent leurs projets, donc plus de
permis de construire, plus de mises en chantier, etc. Donc là, on va essayer d’assouplir. »

 

Après la bérézina des élections municipales, en mars 2014, tant pour les Verts que pour les socialistes, Hollande
n’a d’autre choix que de remanier son gouvernement. Et de changer de Premier ministre. Dès novembre 2013, il
avait en tête de nommer Manuel Valls, sachant que les Verts quitteraient inévitablement, dans cette hypothèse, le
gouvernement.

 

Il avait de toute façon anticipé le départ de Duflot. « Moi, je souhaitais que les Verts restent, mais j’avais senti

 

depuis plusieurs semaines que Duflot voulait partir, Valls ou pas Valls, Ayrault ou pas Ayrault. Elle considérait
qu’elle avait fait son travail. Elle a été plutôt bonne au début, moins à la fin, elle s’est laissé prendre par des
textes qui se sont accumulés. J’ai signé un texte qui fait une centaine de pages, mais une loi, ce n’est pas une
centaine de pages ! Donc il y a quelque chose qui ne va pas. Le secteur du logement ne va pas bien. Elle le
savait, elle est intelligente, elle savait que les résultats ne seraient pas bons en termes de constructions, donc de
logements, et elle a préféré partir. »

 

Il ne s’en réjouit pas. « Avec Duflot, j’avais de bonnes relations et elle a eu gain de cause sur beaucoup
d’arbitrages. Ça ne convainquait pas les écologistes, car eux ne voulaient pas une loi sur le logement, ils voulaient
des mesures écologiques, que Ségolène Royal leur a davantage données que lors de la participation des Verts au
gouvernement. Duflot ne s’est pas rendu compte qu’en faisant un texte très important - il y avait beaucoup
d’amendements - elle allait rigidifier le système. Ça nous a coûté. Et comme les professionnels de l’immobilier ont
résisté alors même qu’il y avait des mesures qui étaient nécessaires par rapport à des abus, sa loi est devenue
vite une caricature, injustement d’ailleurs. Je crois qu’elle a de bons aspects. »

 

qu’au final les écologistes claquent la porte du gouvernement, dans un communiqué commun, en mars 2014,
avant même toute discussion préalable. « Les idées portées par le nouveau Premier ministre depuis plusieurs
années, notamment lors de la primaire du Parti socialiste ou comme ministre de l’Intérieur, ne constituent pas la
réponse adéquate aux problèmes des Françaises et des Français », estiment les deux ministres sur le départ.

 

« Elle tentera cette idée de candidature »

 

Jean-Marc Ayrault a bien essayé de rester en place, en expliquant justement à François Hollande qu’installer Valls
à Matignon signifiait donner leur congé aux écologistes. Peine perdue. Car Hollande en a sa claque des sautes
d’humeur et autres foucades des écolos, dont l’instabilité chronique est aux antipodes de ses propres standards.
Il veut de l’action, certes, mais concertée. Manuel Valls, ensuite, fait mine de proposer aux écologistes un grand
ministère, mais il sait pertinemment que Duflot va empêcher toute participation des Verts à une espèce de
majorité plurielle.

 

« Ayrault a organisé, poussé les Verts à en faire beaucoup sur moi, ce qui a provoqué leur départ, nous confie
Valls. C’est plutôt pas mal de ne pas avoir les Verts, je les ai piégés en leur proposant un ministère. S’ils
acceptaient et que quatre jours après ils avaient une majorité pour dire qu’il fallait partir, ils étaient face à un
problème. Et puis moi j’avais un problème : même s’ils acceptaient d’entrer au gouvernement, il y avait Duflot qui
restait dehors. Donc, on se trouvait avec une situation, un pied dedans, un pied dehors… Ce n’était pas tenable.
Il fallait faire la preuve que la charge de la rupture était sur eux. »

 

François Hollande confirme la manœuvre. « Duflot n’avait pas compris que Valls, avec mon accord, allait proposer
aux Verts le ministère qu’ils voulaient depuis toujours, l’écologie avec l’énergie. Là, que le parti vert refuse le
ministère le plus important avec la transition énergétique, comment comprendre ? Comment expliquer ? Moi, je
pensais qu’ils allaient accepter. Leur refus présente un inconvénient, ça restreint la majorité. Cela a un avantage,
la cohérence. Car les principaux couacs sont venus de ces questions-là : Notre-Dame-des-Landes, la contribution
diesel, les Roms, la taxe carbone, la contribution climat, Leonarda… Ils ne nous votaient pas les textes, parfois.
Mais ils n’ont pas été des mauvais ministres. Pour les Verts, c’était important de montrer qu’ils savaient gérer. »

 

Hollande s’était imaginé en rassembleur d’une gauche dispersée, il aurait souhaité diriger une coalition unie vers
un seul but. Il s’est retrouvé à porter le costume du gardien de square grondant de grands enfants décidément
trop turbulents. Voici donc Cécile Duflot en liberté non surveillée. Elle demeure appréciée dans son mouvement,
même si sa popularité n’a jamais dépassé le cercle des militants. En tout cas, elle s’est découvert des envies
présidentielles. Pas question pour elle de laisser un parti en jachère, sans autre ambition que de suivre le cours
des affaires socialistes. « Elle tentera cette idée de candidature, anticipe Hollande dès novembre 2014, mais elle
ne pourrait fonctionner que si elle attrapait une partie des socialistes, qui se détacheraient pour aller vers une
candidature alternative, et que les communistes décident de la soutenir, pour faire un score qui serait de l’ordre
de 10 %. Pour dire : il y a une décomposition du PS, on est la force d’avenir… Elle peut avoir cette stratégie. »

 

Le chef de l’État comprend parfaitement cette ambition. Après tout, lui-même s’est lancé dans l’aventure nanti de
ses dérisoires 3 % d’intentions de vote. « Elle ne peut pas renoncer à une candidature, ça c’est vrai, un parti ne
peut pas faire son deuil d’une représentation au moment d’une élection présidentielle. » Mais il est persuadé
qu’elle n’agrégera jamais les voix issues de l’autre gauche. « C’est aussi ne pas voir ce qu’est la réalité de
l’éparpillement de la gauche, analyse-t-il. Montebourg n’irait jamais derrière une candidature écologiste, comme
les écologistes n’iraient jamais derrière une candidature Montebourg. »

 

Alors, inlassablement, François Hollande agite le même chiffon rouge, la jurisprudence « Taubira 2002 » : la
menace d’une élimination de la gauche dès le premier tour, dont les écologistes seraient les premiers

 

responsables. « Cela donne un argument, reconnaît-il fin 2014. En gros, sur une présidentielle on ferait 15-16 %
si on était tout seuls. Aujourd’hui. Les écolos feraient 3-4 %, le PC 8-9 %. Donc ça veut dire qu’on n’est pas au
second tour. En revanche, si tout le monde se met ensemble… On est au second tour automatiquement. »

 

Une probabilité, il le sait fort bien, totalement… improbable.

 

Faire revenir les Verts au bercail ? Impossible. Duflot ne supporte pas Valls, elle ne veut plus avoir affaire à lui.
Elle a d’ailleurs rapidement suggéré à Hollande de le virer de Matignon. Sans succès, évidemment. « Je l’ai dit à
Duflot, on ne peut pas changer de Premier ministre juste pour faire une candidature à la présidentielle, ça n’a
aucun sens, confie-t-il en novembre 2014. Ça voudrait dire qu’on change de politique, je viendrais devant les
électeurs en disant “je me suis égaré pendant quelques années et maintenant on va changer de bord et on va
prendre un nouveau cap” ? »

 

Donc, le président de la République prend son parti de l’absence des écologistes de son gouvernement. Il refuse,
en outre, de leur adresser trop de signes positifs. Pas question, par exemple, d’accéder à leur vœu d’instaurer le
mode de scrutin proportionnel aux élections législatives. « Je sais que les écologistes y sont favorables. Instiller,
ce ne sera jamais assez. Et si on instille comme Mitterrand l’avait fait, c’est-dire la proportionnelle intégrale, là
on se retrouve dans la situation… » Il ne va pas au bout de son raisonnement, mais l’on devine qu’il n’a aucune
envie de provoquer une vague d’extrême droite à l’Assemblée nationale, comme en 1986, lorsque trente-cinq
députés FN avaient été élus du fait de l’instauration, par Mitterrand, de la proportionnelle.

 

Alors, il gère, comme il l’a toujours fait, en père tranquille de la politique. En laissant deux fers au feu. Il tente,
dès l’été 2014, sans trop de conviction il est vrai, de ramener les écologistes à la bergerie. Tout en encourageant
les Jean-Vincent Placé, Barbara Pompili et autres jeunes pousses vertes à reprendre leur liberté, au sein d’EELV.
Après tout, il rend à Cécile Duflot la monnaie de sa pièce.

 

lui a saboté son gouvernement ? Il va pousser le navire écologiste vers des récifs mortels. Fin août 2015,
François Rebsamen annonce qu’il va quitter le ministère du Travail. Rincé, trop de mauvais chiffres à digérer, et
une ville, Dijon, qu’il ne veut pas laisser aux mains de la droite. Dans un premier temps, le couple exécutif
envisage de

 

profiter de ce mini-remaniement pour nommer quelques écologistes au gouvernement. « On avait pensé, et c’est
pour cela qu’on avait repoussé le remplacement de Rebsamen d’une quinzaine de jours, que si les écolos, d’une
manière ordonnée pour bon nombre d’entre eux, marquaient une volonté de travailler dans un cadre
gouvernemental, majoritaire en tout cas, il était possible de les associer au gouvernement ainsi remanié, rapporte
Hollande à la fin de l’été 2015. Mais ce n’est pas ce qui s’est produit, en fait il y a eu des démissions, et c’est
maintenant qu’ils sont en train de se structurer. Donc il n’était pas possible de faire entrer dans un gouvernement
des démissionnaires d’un parti, ce serait apparu de notre part comme une forme de débauchage, et pour eux une
forme d’opportunisme. Dans les deux cas, et pour le gouvernement et pour les personnes ainsi “récompensées”,
c’était malencontreux. »

 

Plutôt que de les installer au sein du gouvernement, François Hollande pousse donc les plus audacieux d’entre
eux à s’autonomiser. Il leur tient ces propos, qu’il nous restitue : « Constituez une famille politique, qui n’a pas
besoin d’être en totale rupture avec celle d’où vous venez, mais pour bien marquer votre intention de vous
inscrire dans la durée, et dans une action collective. »

 

« C’est ce qu’on est en train de faire, ajoute Hollande. Certains disent qu’ils sont encore à Europe Écologie et
qu’ils resteront jusqu’aux régionales parce qu’ils sont engagés dans une bataille électorale et qu’ils ne veulent pas
quitter leur parti, et après les régionales il y aura quelque chose qui va se faire pour rejoindre ceux qui sont déjà
partis. » Toujours en août 2015, Jean-Vincent Placé et François de Rugy, présidents du groupe écologiste
respectivement au Sénat et au Palais-Bourbon, annoncent, avec quelques autres, leur départ des rangs d’EELV.

 

Puisque Hollande a échoué à réunir les écologistes autour de lui, autant les diviser…

 

 

 

« Toute dispersion maintenant est fatale »

 

À l’automne 2015, le chef de l’État poursuit son drôle de man