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Quelle évolution du travail pour Homo numericus ? – MBA MCI

 

A l’heure de la transformation digitale vécue ou fantasmée, la publication du rapport “Travail, emploi, numérique : les nouvelles trajectoires” est l’occasion d’interroger l’évolution de notre relation au travail. Le Conseil national du numérique tente de dessiner de nouveaux équilibres.

Au-delà du buzzword, la transformation digitale de nos organisations est une réalité qui apparaît désormais comme une nécessité. L’adaptation des compétences à ces changements rapides est le leitmotiv des RH, sommées elles-mêmes de se digitaliser. Dans le même temps, la perspective d’une automatisation croissante du secteur tertiaire laisse craindre un phénomène inéluctable de destruction de nombreux emplois.
Alors, assiste-t-on à l’avènement d’un monde du travail 2.0 augmenté par l’alliance des réseaux et des machines, dans lequel l’humain “hybridé” peut jouer à la fois la carte de l’autonomie et du collectif ? Ou bien le développement à l’oeuvre de nouvelles formes de travail marquées par la plateformisation de l’économie signe-t-il le triomphe d’une nouvelle forme de solitude et prolétarisation digitales ?

Le Conseil national du numérique a été saisi fin 2014 par le Ministre du travail d’une demande de contribution venant éclairer les politiques publiques au regard des impacts de la transformation numérique sur l’emploi (enjeu de lutte contre le chômage et d’accompagnement des mutations) et le travail (enjeu des conditions sociales d’exercice des activités professionnelles).

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Benoît Thieulin, directeur de l’agence La Netscouade et président du Conseil national du numérique de janvier 2013 à janvier 2016

13 mois plus tard, cette instance, considérée comme experte par sa diversité et sa représentativité durant la présidence de Benoît Thieulin, livre un rapport de près de 200 pages à la fois académique et disruptif dans un certain nombre de ses recommandations. A la mesure des enjeux donc.

L’entrée en matière donne le ton : le premier parti pris est “d’assumer l’inconnu”, sans prendre parti sur un scénario prospectif. Le second est le “numérique”, comme source d’opportunités et de construction d’une intelligence collective.

Ce rapport est composé d’une première partie appelée “cartographie des controverses” qui donne des clés pour comprendre les débats sur le futur de l’emploi à l’heure du numérique et fait apparaître notre grande difficulté à arbitrer un scénario d’évolution prospectif. La seconde partie propose une série de recommandations, marquées par des “pistes de méthodes à adopter pour anticiper les effets de la révolution numérique sur notre modèle social” dans ce contexte d’incertitude.

Commençons par dégager quelques éléments clés de débat sur le futur du travail.

Le travail, défini comme une force de travail quantifiable et échangeable, n’apparaît plus comme le seul vecteur de l’organisation économique. Les modifications des structures de travail se sont accélérées avec le passage à une économie industrielle (les 30 Glorieuses) puis avec un mouvement de destruction d’emplois dans l’industrie combiné à un développement du secteur tertiaire.

Désormais, l’automatisation du secteur tertiaire soulève la question de la quantité de travail disponible, de la création de nouveaux emplois pouvant être occupés par les travailleurs rendus inactifs par l’automatisation, des interactions avec les machines.
L’ère de la transformation numérique favorise l’apparition de modes de production nouveaux, dans lesquels le modèle d’une relation entreprise/salariés comme les manières de travailler sont réinterrogés.
Le Conseil national du numérique fait référence sur ce point au modèle du logiciel libre, basé sur une contribution volontaire d’individus à des projets ainsi qu’aux plateformes de travail à la demande.
A gains de productivité importants, diminution des coûts de production qui pourrait, selon Jérémy Rifkin, nous amener vers la société d’abondance dans laquelle chaque individu aura le moyen de produire des “biens communs” (à l’image des makers).

D’autres controverses sont mises à plat : le numérique vecteur d’une croissance non créatrice d’emplois dans laquelle les technologies remplacent le travail humain, le numérique vecteur de création de nouveaux emplois de médiation humaine induits par l’automatisation…

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Roland Berger, les classes moyennes face à la transformation digitale

Après avoir rappelé que le “chômage technologique” (concept inventé par Keynes) ne date pas de la révolution numérique mais se trouve accentué par les nouvelles possibilité de l’intelligence artificielle et du machine learning, le rapport du CNNum propose une synthèse de l’état de l’art.

The future of employment. Cette étude de 2013 conduite aux Etats-Unis conclut que 47 % des métiers actuels ont une probabilité forte d’être automatisés, 19 % une probabilité moyenne et 33 % une probabilité faible, en particulier pour ce qui concerne les métiers peu qualifiés et peu payés.

Plus connue car portant sur les probabilités d’automatisation des emplois d’ici 2025 en France, l’étude du Cabinet Roland Berger conclut quant à elle que 20% des tâches seront automatisables, ce qui signifie que 42% des métiers sont hautement susceptibles d’automatisation, avec un scénario de destruction de 3 millions d’emplois d’ici à 2025.

Comme le souligne le rapport du CNNum, ces deux études ont été critiquées, notamment en ce qu’elles raisonnent à métiers constants, sans prendre en compte le phénomène de création de nouveaux emplois par de nouveaux gains de productivité (voir sur ce point la théorie de destruction créatrice de Schumpeter).

Pour donner de l’eau au moulin de cette thèse destructrice, nous rajouterons la récente étude “Future of Jobs Report” du Word Economic Forum qui estime que la 4e révolution industrielle va détruire 7,1 millions d’emplois en 5 ans et n’en créer que 5 millions. L’essor de l’intelligence artificielle et de la robotique serait la principale cause de ces suppressions.

Homme au travail "augmenté" par un exosquelette

Homme au travail « augmenté » par un exosquelette

Pour la vision positive (et souhaitable), le CNNum cite le rapport Mc Kinsey “Accélérer la mutation numérique des entreprises : un gisement de croissance et de compétitivité pour la France”.

Cette étude identifie pour la France un surcroît de PIB digital de 100 milliards d’euros par an à l’horizon 2020.
Comptabilisant 1.5 millions d’emploi liés au numérique en France, soit environ 6 % de l’emploi salarié (880 000 personnes dans les “secteurs coeurs du numérique” et 700 000 emplois indirects), elle prend le pari d’un impact global positif pour l’emploi à l’issue d’une délicate transition à court terme – sans proposer de scénario chiffré – et sous conditions (notamment de mobilité accrue de la main d’oeuvre).

Quant au rapport de France Stratégie, il propose un scénario-cible de croissance tirée par l’innovation avec une création nette d’emplois évaluée à plus de 2 millions sur la période 2012-2022, avec de nombreux postes à pourvoir liés à l’évolution démographique.

Dernière étude mentionnée dans cette controverse, celle du Conseil d’analyse économique intitulée “Economie numérique” qui décrit le phénomène à l’oeuvre de raréfaction des professions intermédiaires (la classe moyenne) avec une création par l’économie numérique de deux principales catégories d’emploi : d’une part des emplois bien rémunérés à dimension managériale et créative requérant une qualification élevée, d’autre part des emplois peu qualifiés et peu rémunérés largement concentrés dans les services à la personne.

Phénomène de polarisation que confirme un dernier rapport de l’IFR (International Federation of Robotics) que nous nous autoriserons à rajouter à ce panorama qui indique que, si le développement de la robotique devrait créer 1 million d’emplois dans le monde d’ici les 5 prochaines années, ces emplois seront tout à la fois des métiers de maintenance à faible valeur ajoutée et des métiers de R&D et de programmation à forte valeur ajoutée.

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Estimation du nombre d’emplois créés par la robotique dans le monde, dataviz de re.sources, le datalab de l’emploi de Randstad France

"Find out your automation risk" avec le test proposé par la BBCC’est à partir de l’étude The future of employment précédemment citée que la BBC a conçu un simulateur permettant d’évaluer les risques de voir son job automatisé d’ici les 20 prochaines années.

Une liste de métiers est proposée en auto complétion.

>Try here !

Le CNNUm ouvre une autre controverse sur l’avenir du modèle salarial en commençant par relativiser l’essor du travailleur indépendant. Il rappelle que le nombre d’indépendants a très légèrement augmenté en France depuis une dizaine d’années, pour atteindre 10.3 % de la population active en 2014.

D’autres facteurs de transformation du modèle salarial sont posés : développement de la pluriactivité (les “slasheurs”), nouveaux modes de production (distribution de services issus de processus de travail en réseau, appelés “communs”), nouveaux modes d’organisation socio-économiques.

Pour autant, dans un contexte de “normalisation” chronique de l’emploi (salarié) instable, le rapport relève une augmentation de formes alternatives d’activité portée par l’économie de plateformes, laquelle alimente une précarisation de l’emploi. Mais si ce développement génère effectivement un éclatement du temps de travail en de multiples micro-tâches individuelles (le “jobbing” et le “freelancing” qui caractérisent la “gig economy”), certains estiment qu’il peut aussi être source d’émancipation et d’autonomie dans la gestion des parcours, pour autant que l’on puisse offrir à ces nouveaux intermittents de la nouvelle économie un minimum de garanties en matière de protection sociale.

 D’autres controverses passionnantes sont également débattues au sein de ce rapport :

  • “Utiliser une plateforme, est-ce du travail reconnu comme tel ?”, en mettant à la discussion la question de la qualification de la co-production (en lien avec le concept de “digital labor” vulgarisé par Antonio Casilli, lequel pose le principe que les données générées par les usages digitaux et exploitables par des entités tierces constituent une nouvelle forme de travail dont la valeur doit être reconnue) ;
  • “Toute entreprise installée a-t-elle vocation à être ubérisée ?”, en rappelant que l’essor des plateformes d’échange de biens et de services pair à pair – qui s’appuient sur une capacité à exploiter les technologies pour créer des services plus performants et adaptés à la demande – déstabilisent les acteurs économiques en place. Evolution de marchés régulés au bénéfice des consommateurs ?  Transformation des chaînes de valeur avec un risque de constitution de nouveaux monopoles ? Opportunités professionnelles accrues pour chacun vs avènement de la course au moins disant ? Etc.
  • “Faut-il décorréler revenus et travail ?” Où il est question du revenu de base…
  • “Quel dialogue social à l’heure du numérique ?” Et à l’heure des projets de simplification du Code du travail, avec des enjeux de représentation et de protection des freelancers, dans le digital en particulier ;
  • “Faut-il décorréler protection (droits) et travail (statuts d’emploi) ?”, au regard de l’inadaptation croissante du modèle de protection sociale construit pour l’emploi salarié, inadaptation amplifiée par le numérique.
No Uber

Toute entreprise installée a-t-elle vocation à être ubérisée ?

Et hop, nous repartons ici sur une centaine de pages et 20 recommandations, que nous synthétiserons en 7 points.

1. Reconnaître et accompagner le développement de la pluriactivité, pour prendre en compte les trajectoires professionnelles hybrides et favoriser les transitions professionnelles

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La Gig economy, une nouvelle trajectoire

Ces “nouvelles trajectoires” impliquent l’évolution des dispositifs, statuts et droits, par exemple en favorisant l’intrapreneuriat salarié ou en simplifiant les démarches administratives permettant le cumul d’une activité principale avec une activité secondaire. Le compte personnel d’activité, actuellement en discussion entre patronat et syndicats, apparaît ainsi comme une opportunité pour accompagner la transformation digitale des organisations. Sur le plan de la méthode, le Conseil insiste pour que soient déployées des méthodes agiles et de design thinking pour favoriser l’évolutivité et la construction collective de ces nouveaux leviers.
Est également recommandée la création d’un droit individuel à la contribution, en dehors de son organisation principale de travail, pour les activités porteuses de sens individuel ou collectif, par exemple sur OpenStreetMap ou Wikipedia.

2. Adapter la recherche et l’offre d’emploi aux (r)évolutions des usages

Si le nouvel écosystème digital de l’emploi (réseaux sociaux professionnels, jobboards, sites carrières des entreprises) diminue les coûts et les délais de recrutement, le Conseil national du numérique rappelle qu’il ne conduit pas forcément à une meilleure mise en relation (“appariement”) ni à une meilleure transparence du marché du travail, dont 75 % demeure “caché”.

Un nouveau marché du travail (qu’on appellera 2.0) apparaît, caractérisé par la mutation des formes d’emploi avec un développement du travail indépendant et de la pluriactivité évoquée précédemment.

Emploi store

Emploi store idées

Le CNNum recommande d’adapter les outils de la recherche d’emploi aux usages et besoins individuels, par une meilleure prise en compte des parcours utilisateurs et du besoin d’information permettant d’accélérer les mobilités professionnelles et géographiques. Une nouvelle organisation de l’écosystème de l’emploi en ligne associant acteurs publics et privés autour de Pôle emploi est également souhaitée, dans laquelle l’Emploi store, lancé en 2015, prendrait une place plus importante.
La révision du référentiel des métiers et des emplois utilisé par Pôle emploi est également demandée, en mode “crowdsourcing” (avec un hackathon par exemple), comme l’accélération des initiatives d’ouverture et de partage des données par et pour l’ensemble des acteurs.
Enfin, la construction d’outils prédictifs de l’évolution du marché du travail doit également être favorisée pour mieux repérer et anticiper les besoins en emploi et formation par secteur, territoire et métier.

3. Assurer une protection suffisante aux travailleur indépendants dans leurs relations avec les plateformes de l’économie collaborative

“Le numérique offre les moyens de redonner aux organisations leur vocation première : structurer un ensemble d’individus pour poursuivre un objectif commun”.

Logo et baseline Loconomics

Loconomics, modèle alternatif aux plateformes de services à la demande

Le Conseil insiste sur l’apport des plateformes collaboratives sur un champ d’innovation sociale, d’affaires et de services et ne souhaite pas que soient engagées des démarches de régulation strictes (que l’utilisation du terme “encadrer” pourrait donner à penser). Pour autant, au regard de la nécessaire protection des travailleurs indépendants (dont le statut doit être clarifié), il propose d’engager des démarches de clarification des relations entre les travailleurs et les plateformes, dont la mise en place d’une obligation de loyauté pour les plateformes (via par exemple une obligation d’information concernant les algorithmes de fixation des prix et de notation des services).

Le mouvement coopératif, porté par la technologie blockchain, pourrait constituer une réponse aux questions juridiques et économiques que pose la multiplication des indépendants.

4. Construire une stratégie industrielle de la robotisation à l’échelle européenne et l’accompagner d’une politique de recherche et de formation dans une logique d’innovation ouverte

“Un horizon industriel doit être proposé en alternative aux scénarios de remplacement du travail humain et de course contre son obsolescence”.

Autobot, usine Tesla

Autobot (usine Tesla), vs co-bot ?

Le CNNum cite des “éléments d’inspiration” comme les co-bots, robots conçus de manière à faciliter le travail humain plutôt qu’à le remplacer ou les factory labs pour une innovation collaborative entre grands groupes industriels et start-up.

Il préconise notamment l’utilisation de différents leviers en matière de coopération pour l’investissement, de droit des affaires ou d’ingénierie de projets.

5. Renforcer l’accompagnement et la préparation des individus aux transitions par la formation continue

Transformation du design de la formation professionnelle (en mobilisant de nouveaux contextes et de nouvelles méthodes de formation en réseau inspirées par exemple des Fab labs, en facilitant la reconnaissance des compétences acquises par l’expérience), renforcement de l’accompagnement des porteurs de projets, amélioration du service public d’orientation en mobilisant le numérique (par exemple en proposant davantage d’informations sur l’évaluation de la qualité de la formation par les personnes formées)… telles sont quelques unes des pistes de travail recommandées.

6. Redynamiser la démocratie sociale grâce au numérique

Le CNNum plaide ici pour de nouveaux modes de participation plus ouverts, une plus grande ouverture de la base de données unique, des formations aux enjeux du numérique pour les représentants du personnel, l’inscription de nouveaux sujets liés au numérique dans les négociations collectives et l’intégration des nouveaux acteurs “numériques” dans le dialogue social.

FairCrowdWork

La plateforme FairCrowdWork Watch a été mise en place par le syndicat allemand IG Metall afin de permettre aux travailleurs des plateformes de faire remonter des informations sur leurs conditions de travail selon une logique de réputation

7. Inventer de nouveaux modèles de redistribution

C’est l’une des propositions les plus commentées du rapport. Après avoir rappelé son attachement à une redistribution juste et équitable des ressources créées par les activités numériques, le CNNum préconise enfin d’explorer la voie d’un revenu de base pour chaque individu, quelle que que soit sa situation personnelle et sans condition : étude de faisabilité, étude d’impact et recherches sur les effets de ce découplage partiel et permanent entre revenu et travail.

« La prévision est difficile surtout lorsqu’elle concerne l’avenir » disait Pierre Dac.

Comme le rapport Mettling sur les conditions de travail ou le récent rapport Terrasse sur l’économie collaborative, ces propositions du Conseil national du numérique (ici) devraient alimenter le projet de loi sur l’emploi qui sera présenté au Parlement d’ici la fin du premier trimestre 2016.
Alors, un rapport de plus sur le travail à l’heure du numérique ? Ou de nouvelles idées potentiellement disruptives pour préparer l’avenir et accompagner la révolution digitale ? A vous de juger.

Mais comme le démontre avec talent Jacob Morgan dans une vidéo qui dessine un “Future of work” heureux , “Work as we know it is dead” !