Le plus bel échec de Bruno Le Maire

 

INTERVIEW - Le candidat à la primaire de la droite revient sur son «plus bel échec» : le CPE (contrat première embauche), et sur les leçons qu'il en a tiré. Chaque mois, Quentin Périnel, journaliste au Figaro, recueille le plus bel échec d'une personnalité.

Nous subissons tous l'échec à un moment donné. Vie privée, vie professionnelle, relation, défi... Des bancs de l'école à l'entreprise, nous essuyons des déconvenues tantôt superficielles, tantôt tragiques. Malheureusement, personne ne choisit. Nous sommes condamnés à faire face. Parfois seuls, parfois accompagnés. «Le succès, c'est d'aller d'échec en échec sans perdre son enthousiasme», disait Winston Churchill. Soit. Pour garder son enthousiasme, encore faut-il accepter ses échecs, les assumer, et les dédramatiser. Et pour les dédramatiser, il faut en parler sans aucune honte. En positivant, en allant de l'avant. C'est souvent ici que le bât blesse.

En politique peut-être encore davantage qu'ailleurs, l'échec est chose tabou. Parler de «l'échec» en tant que concept passe encore, mais parler d'un échec personnel, alors là, certainement pas... Alors que la primaire de droite pour la présidentielle de 2017 approche à grands pas - la liste des candidats sera rendue publique le 21 septembre 2016 - nous avons avons demandé au candidat et ancien ministre Bruno Le Maire (Les Républicains) son «plus bel échec». Cet entretien est aussi le premier d'une longue série sur cette thématique.

LE FIGARO. - En 2016, parler de ses échecs est-il un exercice compliqué pour les politiques?

BRUNO LE MAIRE. - C'est surtout un exercice auquel peu d'hommes et de femmes politiques osent se risquer. En politique, un échec est forcément un aveu de faiblesse! On préfère mettre en avant ses succès et ses gloires et tenter de faire oublier ses bévues... Depuis des décennies, il est beaucoup plus fréquent de voir un autre phénomène se développer: l'art de transformer ou maquiller un échec en succès! C'est beaucoup plus simple.

Et vous, quel est votre rapport à l'échec?

En politique, je pense que reconnaître ses échecs et les accepter peut permettre de faire de la politique différemment. C'est en tous cas ce que j'essaie de faire chaque jour. Je pense également qu'il faut avoir connu l'échec pour être en mesure de bien gouverner...

Quel est le plus bel échec de Bruno Le Maire alors?

Sans aucun doute le CPE (contrat première embauche), sur lequel j'ai travaillé durant plus d'une année lorsque j'étais directeur de cabinet du Premier ministre Dominique de Villepin. C'était il y a une dizaine d'années. Le chômage chez les jeunes dans notre pays m'a toujours particulièrement touché. Pourtant, le CPE ciblait les jeunes avec plein de bonnes intentions... qui sont malheureusement restées incomprises. Après les Français qui sont descendus dans la rue en masse, la majorité nous a finalement lâché. Tout le monde était donc contre nous.

Qu'est ce qui explique cet échec?

Une multiplication d'erreurs qui ont été fatales. Beaucoup de précipitation au détriment de la réflexion, déjà. Ensuite, très peu de consultation auprès des Français. Et la période à laquelle a été annoncée cette réforme - juste après les vacances de Noël - n'était évidemment pas propice... Beaucoup ont pensé que l'on essayait de faire passer cette réforme dans leur dos. C'est l'accumulation de toutes ces erreurs qui a mené à l'échec total que vous connaissez.

Quelles leçons en avez-vous personnellement tiré?

Plusieurs leçons, qui ont influencé ma façon de faire de la politique. Aujourd'hui, on réfléchit à toute vitesse, et on prend des décisions hâtives qui ne sont ni pertinentes ni légitimes. Il faut écouter avant de décider quoi que ce soit mais surtout il faut être clair dès le départ c'est à dire au moment de l'élection. C'est une question de respect de l'électeur qui n'accepte plus d'être mis devant le fait accompli. C'est ce que je m'efforce de faire aujourd'hui dans l'élaboration de mon contrat de mandat. Une décision de fond prise en cours de mandat et ne correspondant pas aux engagements électoraux sera toujours vécue comme injuste Le CPE était perçu comme injuste et stigmatisant, c'est pour cela qu'il a été aussi massivement rejeté...

Ce que vous décrivez ressemble beaucoup à ce qui arrive aujourd'hui à la loi El Khomri...

La loi EL Khomri a effectivement été conçue avec les mêmes ingrédients que le CPE: beaucoup d'agitation, de la précipitation, une accumulation d'erreurs... . Depuis l'échec du CPE, j'ai également appris que les grandes décisions politiques ne pouvaient aboutir que si elles étaient portées par une vraie légitimité démocratique et qu'elles étaient convenablement expliquées. Il doit y avoir une écoute avant pour comprendre et un dialogue pendant pour déminer. Toute réforme porte en son sein les germes du rejet, c'est ce qu'on appelle la résistance au changement. On ne vainc cette résistance que dans la transparence. Depuis le CPE, je me pose systématiquement cette question: «suis-je en mesure de réaliser ce que je m'apprête à promettre aux Français?» C'est à ce prix que l'on peut envisager de porter le renouveau dont notre pays a tant besoin.

 

Source: lefigaro.fr