Source www.nouvelobs.com Par Sarah Halifa-Legrand

Le visage a changé, l’esprit est le même. Le barbu Markwayne Mullin est aussi impitoyable que la Barbie Kristi Noem qu’il a remplacée à la tête de la Sécurité intérieure. « Ils peuvent retourner dans leur pays et se procurer la nourriture qu’ils veulent, a-t-il lancé à propos des immigrés en grève de la faim dans un centre de détention du New Jersey. Ce n’est pas un Holiday Inn. » Depuis que ses agents de l’immigration ont scandalisé les Etats-Unis en tuant à Minneapolis deux citoyens américains opposés aux arrestations d’immigrés, Renee Good et Alex Pretti, Trump poursuit à bas bruit sa funeste chasse. Près de 50 étrangers sont morts en détention depuis janvier 2025 – du jamais-vu depuis au moins deux décennies.
Pour cette administration, l’immigré est l’homme à abattre. « L’Amérique ferme ses portes au monde, scelle ses frontières, restreint les voies légales d’entrée et pousse vers la sortie les nouveaux arrivants comme les résidents de longue date », constate le « New York Times ». Les visas et « cartes vertes » sont octroyés au compte-gouttes, les frais d’entrée explosent (la justice vient de bloquer le visa H-1B à 100 000 dollars pour des travailleurs hautement qualifiés), le nombre d’étudiants et chercheurs étrangers a chuté, des autorisations de travail sont suspendues, trente-neuf pays sont interdits d’entrée (Afghanistan, Soudan, Syrie…), les statuts temporaires des réfugiés sont supprimés. Les arrestations arbitraires se poursuivent. Dans les centres de détention, le surpeuplement, la négligence médicale et les traitements dégradants sont érigés en système. Les transferts dans des pays tiers aux pratiques tortionnaires continuent. Et ce n’est pas fini : le Sénat vient d’approuver 70 milliards de dollars (60 millions d’euros) sur trois ans pour la lutte contre l’immigration.
Fermeture du robinet, incitations au départ et expulsions ont produit des résultats : après avoir atteint un pic sous Biden – avec une part de la population née à l’étranger de 14,8 % –, le solde migratoire a été négatif en 2025. Une première depuis un demi-siècle. La Maison-Blanche a aussitôt fêté ce « revirement historique ».
Des Américains qui fuient leur pays
On l’oublie, mais ce pays qui s’est construit sur l’accueil des étrangers avait déjà verrouillé ses portes en 1924 pour trois décennies : il avait refusé la quasi-totalité des candidats venus d’Asie, créé une force frontalière, instauré des quotas pour l’Europe de l’Est et du Sud. En 1916, l’avocat eugéniste Madison Grant vilipendait les pays qui y déversaient « les balayures de leurs prisons et de leurs asiles », rendant « toute la vie américaine abaissée et vulgarisée ». On croirait entendre Trump, qui accuse les immigrés d’« empoisonner le sang du pays » et les gouvernements étrangers de « vider leurs prisons et leurs établissements psychiatriques sur les Etats-Unis ». Ce n’est pas un hasard : Stephen Miller, son éminence grise, voit cette période comme un modèle à suivre.
A quoi donc ressemblera cette Amérique qui se referme comme une huître ? Les étrangers représentant actuellement 19 % de la main-d’œuvre, il faudra compter sur 6,8 millions de travailleurs de moins d’ici à 2028, 15,7 millions d’ici à 2035, et une « croissance économique annuelle réduite d’un tiers », prédit le think tank NFAP. Et c’est sans compter les Américains qui fuient leur pays. Depuis l’élection de Trump, ils submergent l’Europe de demandes de citoyenneté : 9 600 en Irlande (+96 %), 8 790 au Royaume-Uni (+42 %) – un record ; 6 600 en Allemagne (+100 %) en 2025. Nation d’immigrants, les Etats-Unis vont-ils devenir une nation d’émigrants ?