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« La façon dont Trump utilise la présidence pour capter de manière flagrante de la richesse pour sa famille et lui n’a pas de précédent », selon l’historien Richard White

Le retour à la Maison Blanche du milliardaire républicain rappelle l’époque des barons voleurs, au XIXᵉ siècle, lorsque des industriels bâtissaient des empires grâce à la corruption, explique Richard White, professeur d’histoire émérite à l’université Stanford, en Californie.
Par Arnaud Leparmentier (San Francisco, correspondant)

 

Un aigle en or derrière le président américain, Donald Trump, lors d’un discours au Kennedy Center, à Washington, le 13 août 2025.

Un aigle en or derrière le président américain, Donald Trump, lors d’un discours au Kennedy Center, à Washington, le 13 août 2025. MANDEL NGAN/AFP

 

Lorsque, à l’automne 2025 Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, a repris du service diplomatique pour son beau-père entre Israël et les pays du Golfe, tout en menant ses affaires avec les politiques et familles régnantes de la région, bien peu se sont offusqués. De même, l’Amérique est restée indifférente, début mars, lorsque furent révélés les investissements des fils du président, Don Jr et Eric, dans des sociétés de drones susceptibles de recevoir des commandes du Pentagone. Les sommes en jeu ne sont pourtant pas minces. Les actions de Don Jr dans la société Unusual Machines, dont il est devenu conseiller à la fin de l’année 2024, et acquises pour 200 000 dollars (173 000 euros), en valent, si elles n’ont pas été revendues, 4 millions depuis que la société a décroché un contrat du Pentagone. Comme si népotisme, conflits d’intérêts et délits d’initiés étaient devenus acceptables aux Etats-Unis sous Donald Trump.
« Il y a déjà eu énormément de corruption par le passé, ce n’est pas nouveau, mais la façon dont Trump utilise la présidence pour capter de manière flagrante de la richesse pour sa famille et lui n’a pas de précédent », s’afflige Richard White, professeur d’histoire émérite à l’université Stanford (Californie) et spécialiste de la corruption au XIXe siècle. Sans cesse, l’ère Trump rappelle celle de « l’âge doré » (Gilded Age) dont le président a la nostalgie – ou plutôt « l’âge doré en toc », pour reprendre l’expression narquoise de l’écrivain Mark Twain (1835-1910), cette période d’enrichissement et de corruption qui s’étend de la guerre de Sécession (1861-1865) au sursaut progressiste de Théodore Roosevelt (1901-1909).

 

Tout commence au début du XIXe siècle, donc, dans une Amérique religieuse, mais sans foi ni loi. « Il y avait beaucoup de népotisme. Le capitalisme se résume fondamentalement à la confiance et les seules personnes en qui on pouvait avoir confiance, à l’époque, étaient les proches », explique l’historien. Banquiers et entrepreneurs protestants, marchands juifs : tous font des affaires en famille. L’émergence de Wall Street aurait dû permettre de s’affranchir de cette dépendance familiale, mais l’époque est faite de délits d’initiés et de manipulations permanentes qui imposent la méfiance.
L’arrivée au pouvoir de Donald Trump, en 2016, s’inscrit dans cette tradition : affairiste immobilier new-yorkais, il a repris l’entreprise de son père, travaille avec ses trois premiers enfants, et s’installe à la Maison Blanche quasiment sans autre entourage que sa fille Ivanka et son gendre Jared Kushner. Ce dernier l’expliquait candidement en septembre 2025, au podcast « No Priors » : « La campagne de mon beau-père en 2016 était presque une campagne familiale. » Et, arrivant à la Maison Blanche où il ne connaissait pas grand monde, « [Donald Trump] souhaitait s’entourer de personnes en qui il pouvait avoir confiance ».

« Pot-de-vin honnête »

A la fin du XIXe siècle, la demande de protection sociale et d’un début d’Etat-providence se fait criante, mais l’Etat fédéral n’en a pas les moyens. Résultat, un système de patronage se met en place – des aides contre des voix –, qui connaîtra son apogée à New York avec Tammany Hall. Cette association, fondée dès 1789 pour venir en aide aux immigrés et ouvriers, s’est vite transformée, avec l’arrivée des Irlandais, en redoutable machine électorale démocrate dans cet Etat bascule.
George Plunkitt (1842-1924) en est une des figures les plus emblématiques. Cet élu de l’Etat de New York accourt à chaque malheur local, vient au secours des nécessiteux, exigeant en retour des votes. Et des informations : ce système lui permet de faire fortune en achetant à bas prix des terrains qui seront ensuite rachetés par la puissance publique pour des projets urbains. George Plunkitt théorisa cette pratique, osant la qualifier de « pot-de-vin honnête » (« honest graft »), par opposition au racket ou au chantage. « Je vois mon opportunité et je la saisis », expliquait-il.
Cette pratique disparaît avec Franklin Roosevelt et le New Deal de 1933, mais Donald Trump n’y est pas insensible, donc. Début 2026, le président républicain a lancé des « Trump Accounts » visant à ce que le Trésor américain octroie à chaque enfant américain né entre 2025 et 2028 1 000 dollars sur un compte d’épargne en actions. Son ami milliardaire Michael Dell a décidé de renforcer ce système en versant sur ces « Trump Accounts » 250 dollars à 25 millions d’enfants défavorisés, à hauteur de 6,25 milliards de dollars.

 

 

Donald Trump s’affranchit des règles éthiques patiemment imposées au cours du XXe siècle : il nie systématiquement tout conflit d’intérêts. En janvier, il défendait encore les affaires de sa famille dans un entretien accordé au New York Times : « J’ai une famille très honnête. Je leur ai interdit de faire des affaires durant mon premier mandat, et on ne m’en a absolument donné aucun crédit. Je n’étais pas tenu de le faire. Et c’est vraiment injuste envers eux », a-t-il déclaré, estimant que la seule chose pouvant limiter son propre pouvoir était « [s]a propre moralité ». Et ses amis peuvent compter sur lui, puisque après avoir ordonné en février 2025 la mise en pause pour six mois du Foreign Corrupt Practices Act, qui interdit le versement de pots-de-vin à l’étranger, l’administration Trump en a ensuite allégé les contraintes.
Comme le rappelle Richard White, « des années 1930 jusque dans les années 1980 et 1990, les Etats-Unis ont eu le type de gouvernement le plus honnête de leur histoire ». Certes, tout n’était pas parfait : Hollywood rappelle sans cesse l’emprise des mafias dans les années 1950. Mais le gouvernement a frappé durement celles-ci dès les années 1960, et « leur capacité à influencer les élections ou à transformer les institutions publiques en moyens de richesse privée était assez mineure », tempère Richard White, qui estime que la mafia « n’existe plus que par nostalgie ».

Une boîte à sous-verres posée sur la table basse du président américain, Donald Trump, dans le bureau Ovale, à la Maison Blanche, à Washington, le 24 février 2025.

Une boîte à sous-verres posée sur la table basse du président américain, Donald Trump, dans le bureau Ovale, à la Maison Blanche, à Washington, le 24 février 2025. CHIP SOMODEVILLA/GETTY IMAGES VIA AFP

 

De même, il tempère l’idée que les Américains auraient troqué le roi d’Angleterre contre des dynasties familiales : cela relève aussi de l’ordre de la légende. Les Roosevelt, Theodore et Franklin, étaient de « lointains cousins ». Les Bush père et fils ont exercé des « présidences médiocres ». Les Clinton, Bill et Hillary, n’ont pas réussi le doublé à la Maison Blanche et l’histoire des Kennedy est avant tout une tragédie. Le trumpisme marque effectivement une rupture, un retour au XIXe siècle.

« Intérêts bien précis »

La conquête du monde numérique et de l’intelligence artificielle a un goût de déjà-vu : elle rappelle la conquête de l’Ouest, par le chemin fer, avec l’exploitation de terres et de ressources immenses, qui va donner aux politiciens un pouvoir considérable. Cette époque de corruption et de partage fut qualifiée de « grand barbecue » par l’historien progressiste Vernon Parrington (1871-1929). « C’est exactement ce qui se produit aujourd’hui, bien que le processus soit plus sophistiqué », estime Richard White. Il cite le transfert vers le privé du programme spatial américain, à Elon Musk (SpaceX) et à Jeff Bezos (Blue Origin) ou le développement de toutes sortes de technologies concédées sous licence à des acteurs privés qui les utilisent pour « bâtir d’immenses fortunes privées ». « Il s’agit là de l’échec de la sphère politique – et de l’échec du peuple américain – à prendre conscience que ce qui relève du domaine public mérite une certaine préservation », accuse Richard White.

 

 

 

De fait, l’ère Trump surpasse même celle des « barons voleurs » – comme étaient surnommés les rois des chemins de fer (Cornelius Vanderbilt, 1794-1877) de l’acier (Andrew Carnegie, 1835-1919), du pétrole (John Davison Rockefeller, 1839-1937) ou de la finance (John Pierpont Morgan, 1837-1913) du XIXe siècle –, car elle ne se limite pas à la simple corruption à usage personnel. « Les barons voleurs avaient des intérêts bien précis, poursuit Richard White. Carnegie réclamait des droits de douane, car l’industrie sidérurgique américaine ne pouvait rivaliser avec les importations européennes, et il obtint gain de cause. » John Davison Rockefeller avait besoin d’une législation pour bloquer les initiatives concurrentes en matière de transport du pétrole, ajoute-t-il. C’est pourquoi il s’employa à contrôler la législature de Pennsylvanie. Les compagnies ferroviaires, elles, avaient besoin de subventions.
« Mais le reste du fonctionnement gouvernemental ne les intéressait guère. Aujourd’hui, les milliardaires modernes semblent bien plus enclins à vouloir contrôler non seulement les rouages ​​essentiels à la réussite de leurs entreprises, mais le gouvernement lui-même », déplore Richard White. Il s’afflige de la bascule de la Silicon Valley : « Ses acteurs se tenaient autrefois à l’écart de la politique. Aujourd’hui, ils y sont pleinement investis. Trump est idéal à leurs yeux, car il incarne à la perfection une logique purement transactionnelle. » Ils représentent potentiellement un danger bien plus grand que n’importe quel acteur de l’« âge doré », car ils sont plus riches, leurs intérêts sont plus vastes et leurs ambitions plus démesurées, juge l’historien.
Richard White démystifie la légende, celle de pionniers préparant le « siècle américain », au prix d’une corruption marginale. Au contraire, celle-ci était centrale. Selon lui, les chemins de fer transcontinentaux n’ont été construits que parce que le gouvernement le voulait, afin d’établir des postes militaires pendant la guerre de Sécession et conquérir l’Ouest. « Ces compagnies ferroviaires étaient incapables de générer des bénéfices par leurs propres moyens, mais elles avaient la possibilité d’obtenir d’énormes subventions du gouvernement fédéral : sous forme de prêts, de concessions foncières, de garanties de trafic ou encore de lois votées à l’encontre de leurs concurrents. C’est ainsi qu’elles inventèrent les premiers lobbys modernes comme un moyen de corrompre le gouvernement fédéral », explique l’historien. La vraie Amérique des chemins de fer n’est pas celle des glorieux westerns des années 1950, mais celle d’Il était une fois dans l’Ouest, le western spaghetti de Sergio Leone (1968) fait de crime et de corruption.

Système dysfonctionnel

C’est la particularité du XIXe siècle : c’est un monde physique, violent, ouvrier, mais la bataille de l’argent et du pouvoir a lieu, déjà, à Wall Street, dans une sphère quasi dématérialisée qui n’a rien à envier à celle d’aujourd’hui. « La grande invention du Gilded Age fut de rendre la richesse intangible », explique l’historien. Les industries produisent des biens concrets, certes, mais la fortune ne provient pas uniquement de la vente d’acier, de charbon ou de services ferroviaires : elle est générée sur le marché des actions et des obligations.

Le buste d’une statue en bronze recouverte de feuilles d’or représentant le président américain Donald Trump, dans l’atelier du sculpteur Alan Cottrill, à Zanesville (Ohio, Etats-Unis), le 5 février 2026.

Le buste d’une statue en bronze recouverte de feuilles d’or représentant le président américain Donald Trump, dans l’atelier du sculpteur Alan Cottrill, à Zanesville (Ohio, Etats-Unis), le 5 février 2026. ELI HILLER/AFP

 

Le système est dysfonctionnel, la corruption engendrant des périodes d’essor suivies d’effondrements sur fond de misère ouvrière épouvantable. « Tous les dix ans – en 1873, 1883-1884 et, plus particulièrement, en 1893-1894 –, le système économique subissait un krach. Des affrontements éclataient dans les rues ; le spectre de la lutte des classes planait, et l’idée d’une révolution ou d’une nouvelle guerre civile gagnait les esprits. La situation ne nuisait pas seulement aux travailleurs, tout en suscitant un vaste mouvement politique d’opposition qui dégénérait souvent en violence ; elle entraînait également la faillite des compagnies ferroviaires elles-mêmes, au point qu’elles finirent par réclamer de la réglementation », raconte Richard White.
C’est ainsi qu’est intervenue, avec Theodore Roosevelt, la période dite progressiste, qui verra enfin la mise en pratique des lois antitrust, et l’instauration de l’impôt sur le revenu en 1913. Mais, estime Richard White, « à la fin du XXe siècle et au début du XXIe, nous avons démantelé ce système », avec la baisse des impôts à partir de Ronald Reagan (1981-1989), le financement libre des partis consacré par la Cour suprême en 2010, le recul de l’antitrust. « Les fortunes actuelles éclipsent celles de la fin du XIXe siècle. L’argent afflue vers la sphère politique – en grande partie injecté par une classe relativement restreinte de milliardaires – dans des proportions jamais atteintes à la fin du XIXe siècle », estime l’historien, qui n’exclut pas une correction comme celle apportée sous Theodore Roosevelt : « Si Trump fait s’effondrer cette économie – ou si cette économie s’effondre d’elle-même –, la situation basculera très rapidement. Espérons que nous parviendrons à y mettre un terme sans cela, et sans la menace de combats de rue. C’est pourtant ainsi que s’est achevé le Gilded Age : le système tout entier s’est effondré sur lui-même. Et les réformes ont suivi relativement vite. »

 

 

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