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La mémoire enfouie des camps de regroupement de la guerre d’Algérie

Entre 1954 et 1962, l’armée française a déplacé et parqué dans des camps plus de 2 millions de paysans algériens. Plus de 200 000 d’entre eux, dont deux tiers d’enfants, y seraient morts de froid et de faim. La journaliste Lorraine Rossignol ravive, dans un livre, un récit longtemps tu.

 

Camp de regroupement du Mezdour, en octobre 1960.

Camp de regroupement du Mezdour, en octobre 1960. MARC GARANGER

 

La journaliste Lorraine Rossignol se souvient très bien du moment où elle a basculé dans cette histoire. Début 2022, elle prépare un dossier à l’occasion des 60 ans des accords d’Evian, qui, signés le 18 mars 1962, ont mis fin à la guerre d’Algérie.
Plongée dans la documentation, la grande reporter au magazine Télérama (Groupe Le Monde), est intriguée par la mention de « camps »au détour d’une phrase : « Je n’avais jamais associé la guerre d’Algérie à l’existence de camps. Aux attentats et à l’usage de la torture, oui, mais aucunement à des camps. Plus je m’y intéressais et plus le récit d’une autre guerre, que je ne connaissais pas, a commencé à m’apparaître, dans toute sa dimension politique et stratégique. »

 

Quatre ans plus tard, son essai, Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie. Les camps de regroupement, paru le 1er avril aux éditions Actes Sud, aspire à recoudre « les territoires épars » de cette histoire méconnue afin de contribuer à l’édification d’une mémoire collective.

Conditions sanitaires désastreuses

Entre 1954 et 1962, environ 2,3 millions d’Algériens, essentiellement des paysans, sont arrachés à leurs terres et à leurs moyens de subsistance pour être « regroupés » dans des camps. En les déplaçant, les autorités françaises cherchent à couper les combattants indépendantistes du Front de libération nationale de leur soutien logistique.

A l’intérieur du camp de regroupement d’Ouled Askeur, en Petite Kabylie, en 1960.

A l’intérieur du camp de regroupement d’Ouled Askeur, en Petite Kabylie, en 1960. MICHEL BUGEAUD

Près du quart de la population musulmane a ainsi été parqué dans un des 2 392 « centres de regroupement » administrés par l’armée française pendant le conflit. « Vu le nombre de personnes concernées, il est aisé d’imaginer l’ampleur des séquelles, ces camps représentent une dimension majeure de la guerre, voire son ossature », estime Lorraine Rossignol. Pourtant, de part et d’autre de la Méditerranée, ils ont sombré dans un quasi-oubli.
En 1959, Michel Bugeaud, âgé de 21 ans, a été envoyé comme officier du génie dans la région montagneuse de la Petite Kabylie qui comptait de nombreux camps. L’un d’eux l’a plus marqué que les autres : « J’ai eu l’impression d’arriver au Moyen Age, je ne sais pas quel autre terme employer. La population était dans un dénuement complet. Le pire, c’était les enfants. L’hiver, la neige aggravait encore plus la misère, c’était insupportable », se souvient-il.
Dans ces centres, essentiellement peuplés par des femmes, des enfants et des hommes âgés, la nourriture manquait et les conditions sanitaires étaient désastreuses. Fabien Sacriste, le seul historien à avoir consacré une thèse (soutenue en 2014) à ces camps, a tenté d’estimer le nombre de morts. Au moins 200 000 personnes, dont deux tiers d’enfants, y auraient péri.

Un camp de regroupement en Petite Kabylie, à Bordj Tahar, en 1959.

Un camp de regroupement en Petite Kabylie, à Bordj Tahar, en 1959. MICHEL BUGEAUD

 

Ahmed Arbouche avait 6 ans quand il a été emmené de force depuis le massif du Dahra jusqu’à la plage de Messelmoune, à une centaine de kilomètres d’Alger. Plus de 2 000 personnes y avaient été regroupées. « On avait été déposés là, sur le sable, on ne nous donnait pas à manger », raconte-t-il avec émotion par téléphone d’Algérie.
Le garçon vivait avec sa mère, veuve, et ses quatre frères et sœurs sous une tente militaire. Le jour, il allait mendier dans la ville de Gouraya, distante de 8 kilomètres. Ahmed Arbouche a parlé de cette « prison à ciel ouvert » à ses enfants, « car il faut bien remuer la terre de son histoire avec ses propres ongles pour déterrer ce qui est caché », mais il ne leur a jamais dit un mot de « ces mauvais souvenirs », ces 16 kilomètres parcourus à pied chaque jour pour survivre.

A l’intérieur d’un gourbi du camp de regroupement de Bordj Okhriss, un soldat français explique à des regroupés la réglementation en vigueur. Dans le secteur d’Aumale (à Sour El Ghozlane), en mai 1961.

A l’intérieur d’un gourbi du camp de regroupement de Bordj Okhriss, un soldat français explique à des regroupés la réglementation en vigueur. Dans le secteur d’Aumale (à Sour El Ghozlane), en mai 1961. MARC GARANGER

 

Début 1959, Michel Rocard, alors jeune énarque en stage à Alger, a été horrifié par ce qu’il a découvert lors de visites clandestines dans les camps et a rédigé un rapport. D’abord enfermé dans un coffre-fort à l’Elysée par le secrétaire général du président de Gaulle, il a fini par fuiter deux mois plus tard dans France Observateur et Le Monde. « Il n’y a pas d’argent pour nourrir les déplacés, alors ils meurent, c’est aussi simple que cela », dira-t-il en 2004 dans Le Nouvel Observateur.
Au début des années 1960, cette politique autoritaire de transfert des populations a également suscité l’intérêt de chercheurs. Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad ont ainsi montré comment la société algérienne, majoritairement rurale, a été déstructurée. Puis cet aspect de la guerre a été recouvert de silence.

Le camp de regroupement du Mesdour, entouré d’une double rangée de fils de fer barbelés, à l’hiver 1961.

Le camp de regroupement du Mesdour, entouré d’une double rangée de fils de fer barbelés, à l’hiver 1961. MARC GARANGER

 

En Algérie, « le récit nationaliste a mythifié et héroïsé la paysannerie alors que celle-ci avait été écrasée par la colonisation, ces camps ont été gommés », analyse l’historien Benjamin Stora. « En France, il faut attendre l’ouverture des archives militaires sur la guerre d’Algérie, en 1992, pour que des travaux universitaires démarrent réellement sur ce sujet », souligne Fabien Sacriste.
« Plus prosaïquement, si ce “phénomène massif d’enfermement humain”a si facilement sombré dans l’oubli côté français, c’est aussi parce qu’il ne s’est appliqué qu’aux Algériens musulmans, contrairement à la torture »,relève Vincent Duclert, chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et codirecteur d’une édition critique du rapport de Michel Rocard (Rapport sur les camps de regroupement, Mille et une nuits, 2003).
« La systématisation du regroupement ne concernait pas les populations européennes, explique-t-il. Si la torture est mieux connue, c’est en raison notamment des scandales liés à la révélation du sort du journaliste Henri Alleg et du mathématicien Maurice Audin. »
Depuis quelques années, en Algérie comme en France, la société civile s’empare du sujet. Les gourbis en bois et paille ont disparu et ceux construits en dur ont été avalés par l’urbanisation. « Mais, pour ceux qui savent les lire, il reste beaucoup de traces. Et de nombreux anciens “regroupés”, enfants à l’époque, sont toujours en vie, ajoute Lorraine Rossignol. Il est encore temps de faire le récit de ces camps pour restituer leur place dans l’histoire. »