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Élections municipales : l’intense campagne de lobbying d’Airbnb auprès des maires

Alors que les maires disposent désormais d’outils pour encadrer fortement les locations de courte durée, la firme américaine a mené un patient travail de conviction auprès des élus locaux.

Lucie Delaporte - 9 mars 2026 à 17h56

 

Àquelques jours des élections municipales, Airbnb boit du petit-lait. Lundi 2 mars, la matinale de France Inter a offert dans sa chronique « Un monde nouveau » un nouvel écho aux chiffres de l’enquête Terram, réalisée par le sondeur chouchou des médias Jérôme Fourquet. Une étude publiée en novembre, qui montre le rôle trop sous-estimé de la plateforme américaine dans la « revitalisation des campagnes ».

Ainsi, au-delà des images désormais bien connues de villes envahies par les valises à roulettes où les habitant·es ne parviennent plus à se loger, « on observe des évolutions en profondeur et pas seulement pour le pire », note la journaliste Mathilde Serrell sur France Inter. Airbnb, c’est aussi « une offre touristique dormante qui s’est réveillée : montagne, tourisme vert ou patrimonial, tourisme de festival et d’événements ». Dans ces zones rurales, « cela a permis de créer de l’attractivité et parfois de garder la boulangerie et de garder les commerces de proximité ouverts ».

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Boites à clés d’hôtel, de chambres d’hôtes ou d’emplacements Airbnb à Sauternes (Gironde) en 2025. © Photo Justine Bonnery / Hans Lucas via AFP

À aucun moment il ne sera précisé sur France Inter – où Jérôme Fourquet a eu les honneurs de la matinale en novembre sur cette enquête – ou dans Le Figaro qui y a consacré une double page, que le think tank Terram n’est pas tout à fait « indépendant ». Créé en 2024, Terram a pour partenaire-mécène Airbnb, et l’une des lobbyistes les plus influentes de l’entreprise, Myassa Djebara, ex-conseillère du porte-parole du gouvernement, est également membre de son conseil d’administration (lire encadré).

Les élections municipales sont une échéance décisive – et redoutée – pour la plateforme américaine. Depuis l’adoption de la loi Echaniz-Le Meur l’an dernier, sur laquelle elle a tenté de peser de tout son poids, les maires disposent en effet d’une batterie d’outils pour endiguer le développement de ces locations touristiques : limitation à quatre-vingt-dix jours maximum du nombre de nuitées autorisées dans la résidence principale, quota de locations dans certains quartiers, obligation de compenser chaque bien mis sur Airbnb par un logement dans la location classique, etc.

Accusée d’être responsable de la crise du logement dans les métropoles et les zones touristiques, la firme américaine vit désormais sous la menace de réglementations potentiellement très restrictives.

Image terroir

Convaincu d’avoir atteint un plafond dans de nombreuses villes ou communes victimes du surtourisme, Airbnb a misé sur son développement dans des villes moyennes, voire dans les communes rurales, autour de l’engouement pour un « tourisme vert » ou plus « authentique ».

L’enjeu est bien sûr économique puisque la firme espère y trouver des relais de croissance si le marché des grandes villes venait à se refermer. Il relève aussi de la communication : en cultivant son image « terroir », Airbnb veut dissiper l’image d’une firme emblématique d’un capitalisme urbain prédateur. Et faire oublier, au passage, son statut d’exilé fiscal, elle qui s’est domiciliée en Irlande pour que les bénéfices de son activité en France – une activité estimée à 25 milliards d’euros pour l'ensemble des plateformes où Airbnb domine largement – échappent à l’impôt. 

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Jérôme Fourquet. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Pour parler de la France des territoires oubliés, celle que voudrait désormais incarner la plateforme née en Californie, Jérôme Fourquet est la personnalité idéale. L’homme des best-sellers sur l’archipellisation de la France est prisé des médias pour ses cartes décalées, présentées avec la mine grave et accompagnées de flopées de chiffres. Qu’importe si le monde académique s’étrangle de ses raccourcis et de ses orientations idéologiques pas toujours assumées.

Une enquête sous influence

L’enquête Terram « Tourisme 2.0. : anatomie de la France Airbnb » a été publiée en novembre 2025. Elle a été menée grâce à l’exploitation de données inédites fournies par la plateforme et confiées à Jérôme Fourquet, qui a amené ce projet au think tank Terram, dont il est un des auteurs réguliers, comme nous l’a confirmé son président Victor Delage.

Airbnb est un partenaire-mécène du think tank et l’une de ses lobbyistes, Myassa Djebarra, ex-conseillère du porte-parole du gouvernement, très introduite en macronie, siège au conseil d’administration de Terram. « J’ai fait confiance à la réputation de Fourquet. Je ne savais pas que c’était une commande d’Airbnb », nous répond le journaliste Simon Le Baron qui l’a invité plus de vingt minutes dans la matinale d’Inter. Idem pour Mathilde Serrell.
« L’étude a été réalisée de façon indépendante par l’Institut Terram, Jérome Fourquet et deux coauteurs », rétorque Airbnb par courriel. Jérôme Fourquet n’a, lui, répondu à aucune de nos questions.

Les résultats de l’enquête, qui a su se frayer une bonne place dans les médias, collent parfaitement au narratif que veut installer la plateforme.
Un des chiffres les plus relayés de cette étude est l’impact de l’offre Airbnb sur les petits commerces dans les territoires ruraux.

« Dans les communes de 1 000 à 3 000 habitants, la présence d’Airbnb s’accompagne d’une densité accrue de commerces et services. Les bourgs sans réservation recensent en moyenne 3,5 commerces et services de base, contre 7 dans les localités où les nuitées dépassent 10 000 par an et plus de 10 où les nuitées dépassent 20 000 par an », note l’étude. Une présentation qui fait hurler les chercheurs sur le non-sens méthodologique de cette présentation.

« C’est une photographie statique et on ne peut faire aucun lien causal à partir de là sur la revitalisation des territoires d’Airbnb dans la ruralité », souligne le chercheur Thomas Aguilera.

« Ce n’est parce qu’il y a des Airbnb que les boulangeries vont rester ouvertes. On peut en faire l’hypothèse mais elle n’est pas testée. L’hypothèse inverse est tout aussi possible : c’est parce que ces communes sont déjà touristiques qu’ il y a déjà des commerces et des services, qu’on retrouve des Airbnb », abonde sa coautrice Francesca Artioli.

Pour elle, l’enquête Terram joue sur des imaginaires « sociologiquement, statistiquement problématiques ». « Quand on dit qu’Airbnb profite à des communes rurales, cela renvoie à un imaginaire qui n’est pas nommé d’un territoire défavorisé, opposé à un territoire urbain sous-entendu gagnant socio-économiquement. Or il y a de l’urbain défavorisé et du rural très favorisé, les communes touristiques. »

 

Pour pénétrer ces territoires, Airbnb a arrosé tout un tas de structures, avec les édiles, notamment ruraux, en ligne de mire. Elle a versé depuis 2022 près de 7 millions d’euros dans son partenariat avec la Fondation du patrimoine pour aider au financement de « 200 projets qui contribuent au développement touristique dans les territoires, en particulier ruraux, et à la revitalisation des villages de France ». Restauration d’une église, d’un vieux château, d’un lavoir… C’est récemment le maire de Plouzané (Finistère) qui a reçu, sous les caméras, un chèque de 400 000 euros grâce à ce partenariat pour restaurer le phare du Petit Minou. Un site retenu par la Mission patrimoine de Stéphane Bern. Une obole à nos territoires pour la firme qui n’a jamais payé ses impôts - ou une infime partie - en France, laquelle représente pourtant son deuxième marché juste après les États-Unis.

Airbnb finance aussi le fonds « Montagnes durables » de l’association Essentiem, dirigée par le responsable des partenariats stratégiques de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Là aussi, elle distribue des chèques par projet et annonce offrir, par exemple, 25 000 euros pour des projets de « rénovation énergétique de structures touristiques d’intérêt général ».

Airbnb est aussi devenu partenaire du Tour de France pour « encourager la découverte des richesses de nos régions ». « De nombreux membres de la communauté Airbnb proposeront également des Expériences Airbnb authentiques mettant en avant les spécificités et spécialités régionales », assure la firme dans un communiqué. 

Cela tombe bien, Airbnb a commandé avant l’été un sondage à l’Ifop – l’institut de Jérôme Fourquet – qui montre que « la gastronomie des terroirs » est un des facteurs de choix des destinations pour les Français. Dernière démonstration de solidarité à l’égard des maires, après la tempête Nils et les inondations qui ont ravagé la Gironde, Airbnb a signé un partenariat avec les sapeurs-pompiers de France et délivré aux sinistrés des coupons de logement gratuit dans une trentaine de communes.

Au-delà de ces campagnes marketing et de ces petits cadeaux saupoudrés sur les petites communes, Airbnb a mené auprès des maires (dont la majorité sont généralement réélus quand ils et elles se représentent) un patient travail de conviction. Une équipe est spécialement consacrée à ce lobbying discret mais déterminé, comme a pu le constater Mediapartauprès de différentes équipes municipales.

Pour approcher les maires, Airbnb dispose d’un appât de taille : des millions de données qu’elle est la seule à posséder sur ses « hôtes », le détail des biens mis en location, leur localisation fine, le nombre précis de nuitées…

Dans les métropoles gagnées par le surtourisme, Airbnb a opté pour un lobbying plus fin allant jusqu’à accompagner les maires désireux de réglementer.

« Nous rencontrons les maires pour les aider à faire du sur-mesure », nous confiait récemment un des responsables « affaires publiques » d’Airbnb en ouvrant son ordinateur sur le système « Panda », pour Portail d’accès national aux données Airbnb.

L’élu peut visualiser, rue par rue, les offres dans sa ville avec des détails très précis sur le nombre de nuits réservées, les prix pratiqués, le profil des hôtes, etc. De quoi l’aider à comprendre l’ampleur du phénomène et le coût politique de sa réglementation. La manne de la taxe de séjour collectée par la plateforme et reversée aux communes fait partie des arguments qui pèsent. 

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Le système « Panda » (Portail d’accès national aux données Airbnb).

Dans les métropoles gagnées par le surtourisme, Airbnb a opté pour un lobbying plus fin allant jusqu’à accompagner les maires désireux de réglementer. Ainsi « Airbnb retire les annonces de logements entiers qui ne comportent pas de numéro d’enregistrement », avance l’entreprise quand on l’interroge sur la manière dont elle accepte de participer à la régulation. « Les offres sont souvent très concentrées dans les villes. On leur montre aussi les zones où il n’est pas nécessaire de mettre des quotas »,souligne un de leurs lobbyistes, quand la loi permet désormais aux maires de mettre en place dans certains quartiers un nombre maximal d’offres de location à ne pas dépasser. 

 

Pour les communes rurales, Airbnb passe par leurs relais institutionnels habituels. L’entreprise a ainsi lancé différents partenariats avec l’Association des maires ruraux de France (AMRF, concerne les communes de moins de 3 500 habitant·es), et verse 100 euros à l’association pour toute nouvelle annonce dans leurs communes. L’entreprise a aussi encouragé une offre locative tournée vers le télétravail dans des petites communes rurales. « Nombreuses sont les communes rurales qui sont désormais équipées de la fibre et ont investi dans des infrastructures de qualité, comme des espaces de coworking, pour accueillir famille et jeunes actifs sur des périodes plus longues. Il faut les faire connaître ! », se réjouissait récemment Cédric Szabo, président de l’AMRF (mis en congé depuis le 8 février) dans un communiqué.

L’équipe « affaires publiques », qui compte une dizaine de personnes, s’est renforcée à l’approche des élections municipales et s’est réparti le territoire en quelques grandes zones. « Chaque membre de cette équipe est responsable de territoires spécifiques, ce qui lui permet d’acquérir une connaissance approfondie des réalités locales, notamment des dynamiques touristiques et des enjeux propres à chaque territoire », nous confirme la firme états-unienne.

Ces lobbyistes d’Airbnb issus de la macronie

  • Mathieu di Christo

    Cet ancien du cabinet d’Éric Dupond-Moretti, où il était en charge des programmes immobiliers – les prisons en l’occurrence –, fait partie des équipes qui sillonnent le territoire pour rencontrer les maires et les convaincre de ne pas adopter des règlementations trop restrictives.

  • Myassa Djebara

    De juillet 2022 à octobre 2023, elle était conseillère du porte-parole du gouvernement Olivier Véran. C’est aussi une figure clé du parti En marche (devenu Renaissance) depuis sa création.

  • Auxence Moulin

    Lui aussi membre de l’équipe affaires publiques, il était en charge des relations avec les élu·es au sein d’En marche, un carnet d’adresses qui compte à l’approche des élections municipales.

Les élus clés ont aussi été identifiés. Quand Christian Estrosi, à Nice (Alpes-Maritimes), où Airbnb est la plus présente après Paris, lance l’idée d’un encadrement plus strict de la plateforme dans sa ville où la crise du logement fait rage, les équipes d’Airbnb le rencontrent pour le convaincre, datas à l’appui, de faire du « sur-mesure » et de ne limiter la plateforme que dans quelques quartiers. À Paris et Marseille, où les municipalités ont des réglementations très strictes, les équipes d’Airbnb ne perdent plus trop leur temps. « J’avais des échanges réguliers avec eux. Quand ils ont compris qu’on allait réduire à quatre-vingt-dix jours l’autorisation de louer dans les résidences principales, je n’ai plus eu de nouvelles », sourit l’adjoint au logement de Marseille Patrick Amico. 

À l’inverse, le maire d’Enghien-les-Bains (Val-d’Oise) a été lui particulièrement choyé et a pu bénéficier des données du système Panda pour mieux comprendre les besoins touristiques dans sa ville. Il faut dire que Philippe Sueur est aussi le président de l’Association nationale des élus des territoires touristiques (Anett).

En novembre 2025, l’Anett a publié un baromètre – largement diffusé dans les médias – montrant que 82 % des maires des communes concernées jugent que les meublés du type Airbnb ont « un impact positif sur l’économie locale ». Deux tiers d’entre eux constatent par ailleurs que réguler à outrance la location de meublés touristiques a peu d’effet sur la création de logements permanents. Une présentation des chiffres ultra favorable à la firme qui omettait de mettre en avant que 60 % des maires de ces communes ne veulent pas plus de touristes. L’enquête a été réalisée par le cabinet Protourisme et l’UNPLV… dont Airbnb est un des principaux membres. Ce qui, là encore, n’est jamais mentionné dans les reprises de la presse.

Une communication parfaitement maîtrisée pour Airbnb, qui a toujours refusé de communiquer ses données aux chercheurs indépendants. Parce qu’après tout, on n’est jamais si bien servi que par soi-même.