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Philippe Pujol, prix Albert-Londres : «Les Marseillais ont la migraine et ils veulent la soigner d’une balle dans la tête»

 

D’un côté, les empêchés des cités expriment leur dégoût par l’indifférence électorale. De l’autre, les empêchés des noyaux villageois, cherchent dans l’extrême droite un remède radical. Au Printemps marseillais d’éviter le pire, appelle le journaliste et écrivain.

Municipales 2026 à Marseille
DOSSIER
Au premier tour des élections municipales à Marseille, le RN a récolté le score historiquement haut de 35,02 %, le plaçant en deuxième position juste derrière le maire sortant Benoît Payan.
Au premier tour des élections municipales à Marseille, le RN a récolté le score historiquement haut de 35,02 %, le plaçant en deuxième position juste derrière le maire sortant Benoît Payan. (Yohanne Lamoulère/Tendance Floue pour Libération)

 

 

Paris n’est pas la France ; c’en est la capitale. Pour comprendre le pays, Marseille offre un constant temps d’avance. Mais Marseille n’est pas un laboratoire, ses habitants ne sont pas des rats. Marseille est juste en avance sur les galères de son époque ; un concentré de France à l’échelle de moins d’un million d’habitants. Tout en une ville : quartiers populaires, noyaux villageois, HLM et petits propriétaires, cités de pauvres, ghettos de riches, immigration, solidarité, racisme, insécurité, désindustrialisation, paupérisation là, gentrification ici, aseptisation partout ailleurs, identités multiples, capacité à se parler autant qu’à se battre, union et rejets, espoir et ressentiment…

Electoralement, il se passe généralement à Marseille ce qu’il se passe ensuite dans le pays. Et au premier tour de ces élections municipales, le Rassemblement National a «grand-remplacé» la vieille droite locale. Désormais, le Printemps marseillais doit empêcher le pire. L’union des gauches dès 2020, hors La France insoumise, s’était faite avant la Nouvelle Union populaire écologique et sociale puis le Nouveau Front populaire, mais leur a survécu. Cette ville était dans un tel état de délabrement politique et social que les gauches diverses ne pouvaient que s’entendre sur les urgences à traiter, quand bien loin sera le temps des motions, des subtilités et des orientations par familles politiques. L’habitat en péril, les écoles dévastées, l’abandon des quartiers populaires : la gauche trouvait de quoi s’unir.

 

LFI morose, les likes et les followers n’ont jamais fait des électeurs

 

Et beaucoup de gens de gauche à Marseille ne comprenaient pas dès dimanche soir pourquoi Benoît Payan, le maire candidat à sa propre succession, refusait immédiatement une union avec LFI malgré le risque RN. On y a vu de l’orgueil, il n’y avait que des mathématiques. Trancher n’a pas été difficile. L’arithmétique est froide comme une lame de guillotine.

Le Printemps marseillais, cette belle idée d’union, face à la menace RN, se transforme en une machine à soustraire. On sort les calculettes, on pèse les électeurs comme de la viande au marché. Les sondages internes étaient clairs : 25 % de l’électorat du premier tour prévenait s’abstenir au second en cas de fusion avec LFI. Et une grande partie de l’électorat LFI annonçait mettre (même à contrecœur) un bulletin Printemps pour empêcher la désolation RN. On a alors préféré l’isolement pragmatique aux négociations laborieuses. Sébastien Delogu, le candidat LFI, a essayé un peu, puis a pris ses responsabilités en retirant sa liste. Le voilà par ce geste le premier rempart à l’hiver. Vainqueur moral d’une élection qui a pourtant déçu.

Car du côté des insoumis, on est morose. On comprend, un peu tard, que la radicalité dans une campagne électorale marseillaise a ses limites. Les quartiers populaires n’ont pas bougé. On croyait que la fureur ferait bouillir la marmite, mais les likes et les followers n’ont jamais fait des électeurs. C’est du vent numérique qui cette fois n’a poussé aucun navire.

C’est ici que le drame se noue, dans la fracture des «empêchés», des déclassés. D’un côté, les empêchés des cités. Rongés par un ressentiment qui n’a même plus la force de crier, ils expriment leur dégoût par une indifférence électorale absolue. De l’autre, les empêchés des noyaux villageois. Eux, ils mettent leur rancœur au service du pire. Ils transforment leur peur du monde en bulletins qu’ils pensent révolutionnaires.

 

Une droite de parvenus remplacée par une extrême droite de condamnés

Et là, les architectes du désordre jubilent. Frank Allisio, Sandrine D’Angio… Ceux qui font l’exploit de réunir le ressentiment en bouquet de barbelés. Islamophobes ? Présents ! Antisémites ? Présents ! Réactionnaires moisis ? Présents ! Nationalistes ? Présents ! Identitaires ? Présents ! Déçus de tout ? Pas un ne manque ! Tous sont là, ceux qui considèrent leurs normes comme menacées. On peut mettre n’importe quoi sur l’affiche électorale, les gens voteront RN : un tiktokeur inculte, une poule, une clé à molette, un cactus, une tronçonneuse, pourvu qu’elle promette de couper ce qui dépasse. Les électeurs cherchent un remède radical à leur mal de vivre dans une ville désespérément pauvre et inégalitaire. Mais leur logique est terrifiante : ils ont une migraine ? Ils veulent la soigner d’une balle dans la tête

L’abstention est restée forte. Le clientélisme a fait son œuvre : il a dégoûté les gens de l’espoir pour laisser la place au vide. Et aujourd’hui, ce vide, c’est le RN qui le remplit. Le «grand remplacement», c’est celui d’une droite de parvenus par une extrême droite de condamnés comme Sandrine D’Angio qui, dans une affaire d’atteinte à la probité, plaidait l’incompétence devant les juges pour ne pas avouer la rapine.

La droite traditionnelle est effacée. Jean-Claude Gaudin, c’était le temps des certitudes en carton-pâte, du clientélisme à la papa qui distribuait des sourires comme on distribue des pains au chocolat dans la cour de l’école avant l’élection des délégués de classe. Mais les héritiers ont réussi l’exploit, le vrai : l’effondrement total. Ils ont voulu jouer avec les meubles du grand-père sans comprendre que le plancher était pourri. Martine Vassal a réussi l’exploit de perdre la ville imperdable en 2020, a fait passer le département dont elle est la présidente du plus riche de France à l’un des plus endettés, s’apprête à perdre la métropole dans quelques semaines mais devrait rebondir au Sénat en fin d’année. Le genre de manœuvre qui accentue le ressentiment des empêchés.

Dimanche sera encore arithmétique. Il faudra briser l’équation du silence. Ou Marseille, la rebelle, la belle, ne sera plus qu’un cadavre sous le scalpel des fossoyeurs. Comme on découpe un rat avant de s’attaquer à un homme.