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Chez Othram, le « Google du crime », la résolution des « cold cases » grâce à l’ADN

Par Raphaël Malkin

 

ReportageEn combinant séquençage de l’ADN et sites de généalogie, l’entreprise de biotechnologie a permis la résolution de nombreux « cold cases » aux Etats-Unis. En France, où la généalogie génétique est interdite pour des raisons éthiques, le garde des sceaux, Gérald Darmanin, a annoncé son intention de faire évoluer la loi.

L’insigne et le pistolet bien en évidence, des policiers prennent la pose. A l’étage où se trouvent les bureaux de la direction d’Othram, une guirlande de photos martiales décore les murs. « Ce sont des cartes de vœux envoyées par les différents services avec lesquels nous travaillons, explique David Mittelman, 45 ans, fondateur de ce laboratoire biologique installé aux Woodlands, banlieue verdoyante de Houston (Texas). On en reçoit tous les ans par paquets ! »

Les équipes d’Othram sont saluées avec la même déférence d’une conférence à l’autre, qu’il s’agisse d’un grand raout de l’Association internationale des commissaires de police ou du CrimeCon, la foire annuelle des amateurs d’histoires criminelles. A chaque fois, on se presse autour d’elles, on leur déroule le tapis rouge. En septembre, lors de la dernière édition du CrimeCon, à Denver (Colorado), il y avait plus de monde au stand d’Othram qu’à celui de leurs célèbres voisins du jour, les animateurs de « Dateline », sacro-sainte émission de faits divers aux 3 millions de téléspectateurs hebdomadaires. « A un moment, cela a même viré à l’émeute, je ne pouvais plus sortir tellement j’étais entourée »,raconte Kristen Mittelman, 46 ans, l’épouse de David et directrice du développement du laboratoire.

« C’est simple : dites-vous qu’Othram est le Google du crime, résume à sa manière Justin Woo, directeur de Project Justice, une organisation caritative qui aide au financement d’enquêtes sur les cold cases. Avec eux, vous finissez toujours par trouver qui est le coupable d’un meurtre. » Le secret d’Othram ? Son activité, une véritable révolution : la généalogie génétique médico-légale.

Derrière ce concept se cache un nouveau terrain de jeu. Depuis une vingtaine d’années, une poignée de sociétés américaines proposent des tests ADN en kit, permettant d’obtenir des précisions sur ses origines ethniques et géographiques et, éventuellement, de se découvrir une ribambelle de parents lointains. A ce jour, des dizaines de millions d’Américains ont envoyé à Family Tree DNA, GEDMatch ou 23andMe leurs données génétiques (par prélèvement buccal, à l’aide d’un écouvillon).

Un immense pouvoir mathématique

La justice et la police se sont, elles aussi, saisies de cette technique pour résoudre de vieilles affaires d’homicides. Afin d’identifier un meurtrier, les enquêteurs comparent l’ADN laissé sur la scène de crime avec les profils génétiques d’éventuels membres de sa famille retrouvés sur ces plateformes commerciales. Entre-temps, Othram intervient à la manière d’un sous-traitant et réalise cette recherche biologique à partir de l’ADN.

 

De quoi donner des idées de l’autre côté de l’océan, en France, où un pôle cold case a été créé, en 2022, au tribunal judiciaire de Nanterre. Alors même que les plateformes de test ADN sont interdites dans l’Hexagone pour des raisons tenant à la protection de la vie privée, le ministre de la justice, Gérald Darmanin, a prévu de soumettre au Parlement, en janvier, un projet de loi permettant aux magistrats d’utiliser la généalogie génétique et les bases de données étrangères pour résoudre les crimes.

Aux Etats-Unis, Othram contribue à ringardiser les méthodes de la justice et de la police qui, jusque-là, consistaient à attendre que la trace d’un inconnu dénichée sur les affaires d’un cadavre trouve une correspondance dans le grand fichier fédéral criminel du pays. Autrement dit, le coupable devait au moins avoir été arrêté une fois pour que l’on puisse l’identifier.

Avec la généalogie génétique, « on estime qu’il suffit d’avoir les données d’à peine 3 % de la population des Etats-Unis pour pouvoir cartographier l’ensemble de la population du pays, établit Paul Holes, inspecteur de police californien à la retraite. On y est. Le pouvoir mathématique de la généalogie génétique médico-légale est immense. » Paul Holes est connu pour avoir arrêté, en 2018, Joseph DeAngelo alias le « Golden State Killer » (un tueur en série californien qui a sévi dans les années 1970), grâce à la toute première utilisation de la généalogie génétique médico-légale aux Etats-Unis.

 

Le laboratoire collabore avec toutes les forces de police, du commissariat provincial de comté au FBI. Rien que pour l’année 2025, ses experts ont notamment aidé à l’arrestation des assassins de Mary Ann Daniels, retrouvée morte à 33 ans en 1989 dans l’Etat de Washington, de Karen Percifield, 25 ans, assassinée en 1976 en Californie, ou encore de Tina Heins, 20 ans, violée et poignardée à mort en Floride, en 1994. « Je serais bien incapable de vous dire exactement combien de dossiers nous avons contribué à résoudre depuis que nous avons commencé, en 2018, tant il y en a. Ce sont des dizaines et des dizaines », lance David Mittelman, en casquette, jean et baskets à semelles épaisses.

Dans tout le pays, la généalogie génétique aurait contribué à faire avancer 1 362 cold cases entre 2018 et 2024, selon un rapport du Forensic Genetic Genealogy Project. David Mittelman a un fort bagou et le sens de la formule d’un parfait homme d’affaires : « Nous sommes le dernier rempart pour protéger la société contre les bad guys. » D’où cet emprunt malicieux à la grande saga du Seigneur des anneaux, de l’écrivain britannique J. R. R. Tolkien, dans laquelle une imposante muraille extérieure appelée Othram protège une cité des assauts menés par les « forces du mal ».

Des centaines de milliers de marqueurs identifiés

Chaque jour, sur le Technology Forest Boulevard, les bureaux d’Othram sont le théâtre d’un curieux ballet. Les uns après les autres, des livreurs viennent déposer à la réception d’épais cartons envoyés par des services de police. A l’intérieur se trouvent des pièces à conviction : un drap taché de sang, un sous-vêtement souillé d’une trace de sperme, des cheveux… Chaque mission est facturée au prix moyen de 10 000 dollars (8 700 euros) aux forces de l’ordre.

Après avoir été répertoriés et étiquetés, les indices sont transférés dans un « espace sécurisé » auquel seuls quelques-uns des 90 employés d’Othram ont accès. Ces indices sont conservés dans des pièces stériles maintenues à une température constante de 20 degrés. A l’intérieur, sous une puissante lumière blanche et à l’aide de pipettes de toutes les tailles, des techniciens vêtus de la tête aux pieds de combinaisons de protection redoublent de gestes délicats.

La première étape de leur mission consiste à prélever dans les pièces à conviction un extrait d’ADN. L’exercice n’est jamais chose aisée, dans la mesure où la substance a souvent été fragilisée par le temps ou corrompue par des corps étrangers. Soudain, à travers une baie vitrée, on tombe sur un laborantin en train de forer un fémur humain à l’aide d’une perceuse de chantier. Il essaie de saisir quelques cellules exploitables. « Nous nous occupons également des affaires de restes non identifiés liés à des meurtres, nous recevons donc beaucoup d’ossements, explique David Mittelman. Identifier ces inconnus peut nous permettre de comprendre, à terme, qui les a tués. »

A la suite de cette manutention, Othram séquence l’ADN grâce à une machine aux airs de grosse photocopieuse : l’Illumina NovaSeq 6000. Ce lecteur de gènes décrypte l’ordre d’enchaînement des bases dans un échantillon d’ADN afin d’obtenir la carte d’identité génétique permettant de singulariser un individu. Une étape cruciale, où l’expertise d’Othram repose sur la puissance de frappe d’un logiciel inédit conçu par ses développeurs.

Là où la méthode de séquençage classique employée par les laboratoires de police américains ne permet d’obtenir qu’un profil génétique sommaire basé sur une vingtaine de marqueurs, la machine d’Othram parvient à en identifier plusieurs centaines de milliers d’un coup. Il est ainsi possible d’obtenir un profil permettant d’établir des correspondances avec des cousins jusqu’au cinquième ou sixième degré. « Avec 20 marqueurs, on ne peut identifier, à terme, qu’un parent à un degré de différence, comme un père, une sœur ou un fils, observe David Mittelman. Cela réduit sacrément les pistes d’enquête généalogique. »

Les profils génétiques, sous forme de fichiers numériques, sont téléchargés sur le site Family Tree DNA, dont Othram détient l’utilisation exclusive pour un travail demandé par la police. Cela ne rate jamais : des parents, souvent très éloignés, finissent toujours par être identifiés. On en trouve des dizaines, comme des milliers.

Des salariés d’Othram construisent alors, pas à pas, un arbre généalogique. De manière artisanale mais aussi grâce à une intelligence artificielle développée pour sonder les tréfonds d’Internet, ils compilent des documents publics, comme des actes de mariage, des extraits de cadastre, des pactes d’associés, leur permettant de relier toutes les lignées examinées autour d’un ancêtre commun. Parfois, le travail de recherche est à ce point laborieux qu’il faut remonter jusqu’au XVIIIsiècle pour retrouver cet aïeul providentiel.

Après quoi, il ne reste plus qu’à redescendre la lignée directe de celui-ci et à prendre en compte l’époque du meurtre pour tomber sur un ou plusieurs noms susceptibles d’être celui du détenteur de l’ADN. Charge ensuite à la police de faire un travail de recoupement. « Parfois, les coupables que nous retrouvons sont morts et il faut les exhumer pour faire des derniers tests. Tout ça, grâce à quelques clics chez nous, au départ. Sacrément cool, non ? », lance David Mittelman avec un clin d’œil.

Le coup d’éclat de l’affaire Carla Walker

L’un des coups d’éclat les plus marquants d’Othram concerne un meurtre qui a eu lieu en 1974. Le 16 février, à Fort Worth, au Texas, le corps d’une lycéenne est retrouvé dans un tunnel d’écoulement. Carla Walker a été violée puis étranglée. Malgré des dizaines d’interrogatoires, le dossier finit par tomber dans l’oubli. Jusqu’à ce que, en 2019, de nouveaux enquêteurs du commissariat de Fort Worth sollicitent l’aide du policier Paul Holes. Las, l’exercice de séquençage génétique mené sur ses recommandations par un laboratoire médical à partir d’une trace de sperme prélevée sur le soutien-gorge de Carla Walker ne permet d’établir aucun profil utilisable.

Rencontré au siège d’Othram, Paul Holes, qui travaille désormais comme expert indépendant, raconte sa déception : « Avec cet échec, l’ADN était gâché. J’étais sacrément embêté, il ne nous restait plus que quatre nanogrammes de matière mélangée avec le propre ADN de Carla Walker. J’ai eu alors l’idée d’appeler Othram. Nous n’avions plus rien à perdre. » David Mittelman se réjouit encore de cette opération de la dernière chance : « Le premier laboratoire sollicité par Paul Holes était un laboratoire qui ne peut faire du séquençage qu’à partir d’un ADN unique en importante quantité ou très frais. Nous, nous sommes spécialisés dans les cas désespérés. »

Au printemps 2020, malgré le caractère complexe de la pincée de matière dont elles disposent, les équipes de David Mittelman parviennent à en tirer des données claires sur l’ADN inconnu. Ces dernières correspondent à celles d’un homme issu d’une famille américaine ancrée aux Etats-Unis depuis plus d’un siècle. Othram recourt ensuite aux plateformes généalogiques, qui ciblent illico une première rangée de cousins au deuxième degré. L’équipe de David Mittelman finit par circonscrire les recherches autour d’une poignée de profils installés à Fort Worth et appartenant à la même famille, les McCurley.

Le 4 juillet 2020, lorsque David Mittelman soumet aux policiers chargés de l’affaire le fruit de ses recherches, ils se figent. Et s’il s’agissait du dénommé Glen McCurley, l’un des suspects interrogés lors de la première enquête, en 1974 ? Le directeur d’Othram écarte d’abord l’hypothèse : sa base de données lui indique que l’homme en question était décédé à l’époque des faits. Dans la même journée, il rappelle ses interlocuteurs : quid de Glen McCurley Junior, le fils ? Celui-ci était bel et bien vivant en 1974.

Quelques jours plus tard, à la demande des policiers venus toquer chez lui à l’improviste, Glen McCurley Junior, un paroissien modèle de 77 ans, accepte de se prêter à un test ADN, comme s’il n’avait rien à se reprocher. Le résultat est pourtant sans appel : l’empreinte génétique retrouvée sur la scène de crime est bien la sienne. Arrêté, Glen McCurley nie farouchement les faits, ce qui ne l’empêche pas d’être condamné à la prison à perpétuité en 2021, après avoir finalement plaidé coupable.

Un procès auquel assiste David Mittelman. « J’ai pu rencontrer la famille de Carla Walker et son ancien petit ami, Rodney, raconte-t-il. Pendant des années, Rodney avait été suspecté d’être le tueur. Voir tous ces gens enfin soulagés a donné un sens à notre travail. On s’est rendu compte de l’effet de ce que l’on faisait dans la vraie vie. » Depuis, dans le téléphone portable du fameux Rodney, le numéro de téléphone du directeur d’Othram est enregistré sous un surnom sans équivoque : « Le Sauveur ».

Des débuts laborieux

David Mittelman n’a pourtant jamais été fan de faits divers. Il a pour seule véritable marotte le monde infinitésimal de l’ADN. « J’ai toujours voulu comprendre de quoi les êtres humains étaient faits, comment ils sont reliés entre eux. » Fils d’un ingénieur informatique et d’une directrice de création publicitaire, il s’est intéressé très tôt à la biologie. Au lycée, il parvient à intégrer en tant que stagiaire les rangs de l’équipe de scientifiques du Human Genome Project, un programme international lancé en 1988, destiné à cartographier l’intégralité du génome humain.

Docteur en neurosciences et enseignant à l’université Virginia Tech, il monte en 2012 une start-up capable de développer des analyses médicales sur mesure à partir d’un séquençage poussé de l’ADN. La société est très vite rachetée par le groupe propriétaire de la plateforme Family Tree DNA. C’est à cette occasion que David Mittelman commence à réfléchir aux passerelles possibles entre la génétique et la généalogie. Au même moment, l’histoire d’une agression violente non loin de chez lui lui donne l’idée de s’intéresser à la justice criminelle. « Je venais d’un monde purement médical où, autour de moi, les gens ne parlaient que de sujets liés aux maladies, se remémore-t-il. J’ai découvert d’autres mondes et réalisé que la généalogie génétique appliquée au travail d’enquête était un terrain totalement vierge. »

L’expert convainc alors quelques investisseurs éclairés de la Silicon Valley de débourser 4 millions de dollars pour financer ses recherches. En 2018, Othram voit le jour. L’Illumina NovaSeq 6000 n’en est encore qu’à ses balbutiements. David Mittelman doit appeler lui-même des services de police pour leur proposer de les aider à résoudre quelques cold cases. Les refus s’enchaînent. On le prend pour un illuminé. « J’avais le sentiment que David venait de plonger de tout son long dans une piscine vide, se souvient son épouse, Kristen Mittelman. Je ne comprenais pas pourquoi il n’avait pas pris l’argent de la vente de son entreprise pour nous emmener, avec nos enfants, faire le tour du monde. Mais il ne voulait pas s’arrêter. »

En 2020, Brandon Bess, un vieil enquêteur des Texas Rangers, le service de police de l’Etat, finit, sans trop y croire, par le laisser s’occuper d’une affaire de meurtre remontant à 1995. « Quand j’ai débarqué chez Othram, on aurait dit une cave, il n’y avait même pas de chaise. La personne qui s’occupait du standard tapait aussi les rapports. Je ne savais pas dans quoi je m’embarquais », sourit aujourd’hui Brandon Bess, rencontré dans les locaux du laboratoire. Bien lui en a pris : en quelques mois à peine, Othram lui permet d’arrêter un coupable qui, pendant toutes ces années, n’avait jamais été suspecté de rien. Lui aussi sera condamné à perpétuité.

Choyé par les fonds d’investissement

Grâce au bouche à oreille dans le microcosme policier, le « carnet de commandes » d’Othram prend vite de l’épaisseur. Jusqu’à ce que, un beau jour, un appel inattendu fasse sursauter les Mittelman : « Nous étions en voiture et, tout d’un coup, sur l’écran du tableau de bord est apparu un nom : Federal Bureau of Investigation. Le FBI voulait en savoir plus sur la technique d’Othram. A partir de là, l’aventure était vraiment lancée », retrace Kristen Mittelman. Docteure en biochimie et en biologie moléculaire, celle qui a été un temps championne de bodybuilding, rejoint l’état-major de l’entreprise en 2021.

Aujourd’hui, Othram, dont les dirigeants ne souhaitent pas révéler le chiffre d’affaires, est devenu leader dans son domaine. Choyé par les fonds d’investissement comme Gigafund, connu pour ses participations dans plusieurs projets d’Elon Musk, le laboratoire a levé 49 millions de dollars depuis sa création. Il compte dans ses rangs une bonne dizaine de commerciaux et a recruté en tant que consultants deux de ses anciens clients, Paul Holes et Brandon Bess. Ces derniers sont chargés de sillonner le pays à la rencontre de policiers qui pourraient avoir besoin des services d’Othram. « Parfois, je me retrouve à appeler une morgue pour savoir s’ils n’auraient pas un vieux cas d’homicide non résolu chez eux, confie Brandon Bess. J’ai rapporté des dizaines d’affaires à la boîte comme ça. »

Un travail relationnel nécessaire dans un contexte toujours plus concurrentiel. Aux Etats-Unis, le marché de la généalogie génétique médico-légale compte 23 entreprises spécialisées, dont Parabon NanoLabs et Resolve Forensics. Même le FBI a monté une unité de généalogie. « En réalité, il n’y a pas de concurrence, veut croire Kristen Mittelman. Quand les autres laboratoires disent qu’ils font un travail de généalogie génétique médico-légale, ils ne s’occupent bien souvent que de l’enquête généalogique. Pour ce qui tient du séquençage de l’ADN, ils font de plus en plus appel à nous, et cela vaut aussi pour le FBI. »

Toutes ces entreprises font aujourd’hui l’objet de critiques de la part d’associations de défense des libertés civiles. On les accuse de divulguer, au gré de leurs enquêtes, une somme de données privées qui ne leur appartiennent pas. « Nous n’utilisons que les profils génétiques d’utilisateurs qui, au préalable, en s’inscrivant sur ces sites, ont accepté de se prêter à l’exercice potentiel d’une enquête », se défend David Mittelman. A ce jour, près de 30 % des personnes inscrites joueraient ainsi le jeu.

Sollicité par les polices étrangères

Grâce à leurs succès et à leur communication pour le moins habile, les dirigeants d’Othram sont donc devenus des coqueluches médiatiques que l’Amérique du divertissement, obsédée par le true crime, s’arrache. En 2021, à l’occasion de son 500e épisode, la série policière Law and Order, diffusée sur NBC, s’est inspirée d’eux pour imaginer un personnage d’enquêteur passionné par l’ADN.

La chaîne câblée Oxygen prévoit, elle, de diffuser en 2026 une émission dans laquelle on pourra suivre les aventures du couple, à mi-chemin entre le documentaire et la télé-réalité. David et Kristen Mittelman sont aussi régulièrement contactés par de simples citoyens au sujet de révélations toutes plus saugrenues les unes que les autres. Au détour d’une conférence, ils sont ainsi tombés sur un inconnu qui les suppliait d’analyser les ordures de son voisin, convaincu qu’il s’agissait du Zodiac, l’un des plus célèbres tueurs en série américain.

La réputation d’Othram n’a pas tardé à dépasser les frontières de l’Amérique. Les laborantins des Woodlands travaillent pour le compte du Toronto Police Service, au Canada, pour la police fédérale australienne et pour des services d’enquête anglais. En France, malgré l’interdiction des plateformes de test ADN, on estime qu’environ 150 000 personnes ont eu recours à des bases de données étrangères pour découvrir des informations sur leurs ascendants. Côté justice, quelques magistrats français, s’appuyant sur des commissions rogatoires, ont déjà eu l’occasion de charger le FBI d’étudier des dossiers en s’appuyant sur la technologie de généalogie génétique, mais les cas sont encore rares. « Nous avons quelques dossiers français qui sont passés chez nous, reconnaît David Mittelman, mais je ne peux pas en dire plus. »

 

Actuellement, Othram effectue, aux Etats-Unis, tout un travail de lobbying. Depuis plusieurs mois, une équipe menée par Kristen Mittelman se rend régulièrement à Washington DC, la capitale, afin de ficeler aux côtés d’élus démocrates et républicains les contours d’un texte qui instituerait une subvention fédérale annuelle de 20 millions de dollars destinée aux polices locales désireuses d’utiliser la généalogie génétique médico-légale. « Il existe encore trop de dossiers qui traînent parce que personne n’a les moyens de s’en occuper », se désole le philanthrope Justin Woo. Avec Project Justice, il a déjà collecté pas moins de 1 million de dollars pour aider Othram à mener ses enquêtes.

Pour convaincre le Congrès d’aller dans son sens, le laboratoire texan peut compter sur une information sortie en février. On apprenait alors qu’en 2022 l’expertise scientifique d’Othram avait aidé le FBI à arrêter Bryan Kohberger, l’auteur d’un quadruple homicide survenu un mois et demi plus tôt sur un campus universitaire de l’Idaho. « Cette histoire change tout, lance Kristen Mittelman. Il ne s’agit plus d’arrêter quelqu’un qui a commis un crime il y a des années, mais de réagir vite. On va avoir de plus en plus de dossiers “en direct” comme celui-ci. »

Quelques jours après notre reportage, alors que le spectaculaire braquage des joyaux de la couronne au Musée du Louvre, le 19 octobre, n’en finit pas de susciter l’émoi en France, David Mittelman envoie un mail : « Si des outils, des gants ou tout autre équipement ont été retrouvés sur les lieux, un test ADN pourrait s’avérer très utile. Je suis très sérieux. Si vous avez un contact avec la police française, appelez-moi. On peut aider ! »