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Avec « Magellan », le réalisateur philippin Lav Diaz voulait « offrir aux Philippins et aux Occidentaux un autre regard sur leur histoire »

Lav Diaz s’attaque avec son nouveau film, présenté à Cannes en mai, à la figure de l’explorateur portugais qui a colonisé son pays, cinq siècles plus tôt.

Propos recueillis par Boris Bastide

 

Le réalisateur Lav Diaz, au Festival international du film de Toronto, au Canada, le 8 septembre 2025.

 Le réalisateur Lav Diaz, au Festival international du film de Toronto, au Canada, le 8 septembre 2025. GARETH CATTERMOLE/GETTY IMAGES VIA AFP

 

En une vingtaine d’années, Lav Diaz, 67 ans, s’est imposé comme le cinéaste philippin majeur de sa génération. Magellan, qui a nécessité six mois de tournage, est l’aboutissement d’un long processus de travail et de recherche qui a bouleversé son rapport à sa propre histoire.

 

Avec quelle image de Magellan avez-vous grandi ?

Magellan fait partie intégrante de notre histoire. Il a tout changé. C’est lui qui a apporté le christianisme. C’est une obsession pour nous et je voulais le comprendre en tant qu’être humain. Pourquoi a-t-il fait ces choses ? Alors j’ai fait des recherches pendant sept ans. Je me suis rendu compte qu’on n’a aucune véritable trace de l’existence de notre premier héros national Lapu-Lapu, qui aurait tué Magellan. Beaucoup de détails montrent qu’il y a une autre vérité derrière les images officielles.

 

Pourquoi avoir accordé une si grande place au personnage de l’esclave Enrique ?

Il a été le seul témoin de tout, mais on ne lui a jamais donné la parole. Je pense, comme des historiens, qu’il est probablement la première personne à avoir réalisé le tour du monde. Ce n’est ni Magellan ni Juan Sebastian Elcano, c’est Enrique de Malacca. Aux Philippines, il y a peu d’informations sérieuses sur lui. Il y a eu un film à son sujet, mais qui était plus une farce. On se moquait de lui.

 

Quels ont été les défis liés au tournage d’une œuvre d’époque ?

Le tournage a duré six mois. Nous avons beaucoup tourné. On a la matière pour faire un autre film plus long. Peut-être verra-t-il le jour plus tard. Il m’a fallu des années pour trouver les lieux adéquats afin de recréer Cebu, le village de Malacca. Nous avons aussi tourné au Portugal, et à Cadix, en Espagne. Et puis il y a eu le bateau. Il faisait froid, on était toujours mouillés. Mais le défi de faire un film d’époque, ce n’est pas que la reconstitution. Il faut tenter de se replonger dans la philosophie de l’époque. Comment voyaient-ils le monde alors ? Qu’est-ce que le monde alors ?

Comment avez-vous travaillé le son ?

J’ai toujours utilisé le son naturel dans mes films. Mais pour Magellan, comment capter le son de 1521 ? On entendait les insectes, les oiseaux, le vent, les vagues. Nous avons enregistré l’endroit où nous filmions, puis nous avons légèrement amélioré le son pour qu’il se rapproche du résultat que l’on cherchait.

 

Pourquoi montrer les effets de la violence sans la filmer ?

Je ne veux pas en montrer le spectacle. Tellement d’autres le font déjà. A Hollywood, ils font même des ralentis sur les gens qui tirent, le mouvement des balles. Il n’y a pas besoin de ces effets pour faire comprendre aux gens qu’un meurtre, c’est un meurtre, un massacre, c’est un massacre, le pillage, c’est du pillage. Vous devez imaginer quel était concrètement le résultat de telle bataille, de telle rencontre. C’est du travail.

 

Qu’avez-vous cherché en n’éludant pas la beauté de ces images, bien au contraire ?

Il faut juste en accepter l’ironie. C’est beau, mais en même temps, derrière, il y a cette barbarie. C’est vrai pour beaucoup de choses qui nous entourent. Regardez le monde, il est facile d’être désorienté par sa prétendue beauté et en même temps, si on regarde vraiment les choses, on voit l’Ukraine, l’Afghanistan, des gens traverser les océans pour pouvoir survivre. Pour créer de beaux vêtements, on détruit en partie la nature, on emploie des ouvriers sous-payés. La violence est toujours là, cachée. L’homme est un être violent, ambitieux. Nous voulons la richesse, le pouvoir. Ça n’a pas changé.

 

La religion a-t-elle joué un rôle important dans votre éducation ?

Mon père était socialiste et ma mère catholique. Nous vivions dans les montagnes et dans la forêt avec les peuples autochtones du Sud. J’ai grandi dans une région musulmane et mes parents étaient comme des travailleurs sociaux. Mes frères, mes sœurs et moi avons été témoins de ce qui s’y passe. Pourquoi y a-t-il tant de pauvreté parmi les Philippins autochtones ? Pourquoi y a-t-il cette violence contre les chrétiens et les musulmans de la région ? Notre culture porte toujours cette complexité. Il est impossible d’y échapper.

Cette histoire coloniale est encore instrumentalisée par le pouvoir aujourd’hui…

L’ancien président Rodrigo Duterte a déclaré que Lapu-Lapu était le premier héros national. Même si personne ne l’a vu. Le dysfonctionnement de notre culture est dû en grande partie à la création de mythes. Regardez Hollywood. Ils dépeignent Alexandre ou Napoléon comme des grands personnages héroïques. Même les comics books et leurs super-héros. Attendre d’autres personnes qu’elles t’émancipent, c’est dangereux. C’est le début du fascisme. Vous ne résolvez plus vos problèmes, vous attendez qu’on le fasse pour vous.

 

Que peut faire le cinéma alors ?

Il peut être un outil de changement social. Pour moi, encore aujourd’hui, c’est d’abord un médium qui a à voir avec la culture et l’éducation. Magellan offre aux Philippins comme aux Occidentaux un autre regard sur leur histoire. Peut-être que nous pouvons ouvrir de nouveaux débats, créer d’autres discours. Aux Philippines, certains m’ont accusé de révisionnisme historique. Je présente une possibilité, j’ouvre un dialogue.

Avez-vous déjà d’autres projets ?

Je me prépare à tourner dans les semaines à venir un film sur l’histoire d’un Philippin qui a connu beaucoup de succès dans la Silicon Valley. Il s’agit d’une histoire très moderne et très primitive à la fois. Derrière toutes les avancées technologiques, nous sommes encore toujours un peu les mêmes.