JustPaste.it

Le FBI aux ordres de Donald Trump : « Nous ne sommes pas en train de tendre vers une force autoritaire. Nous y sommes »

Par Olivier Faye

 

EnquêteDepuis son retour au pouvoir, le président américain poursuit de sa vindicte la célèbre police fédérale. Une institution coupable à ses yeux d’avoir enquêté sur lui ou ses proches et qu’il entend mettre au pas en renvoyant des agents par dizaines, au risque de mettre en péril la sécurité des Etats-Unis.

Trois coups retentissent, la salle se lève. L’audience peut commencer, ce 8 octobre, au tribunal d’Alexandria, dans la banlieue chic de Washington : « Les Etats-Unis contre James Comey ! », lance la greffière. Le prévenu déploie son grand corps, 2,03 mètres dressés face à la cour tel un épouvantail. L’ancien directeur du FBI (Federal Bureau of Investigation) ne se retourne pas vers sa famille, qui a fait la queue parmi la foule des journalistes afin d’assister à ce moment historique. Dehors, des manifestants bravent la pluie pour dénoncer une « justice spectacle ». James Comey, 64 ans, commence la première manche de son bras de fer judiciaire contre Donald Trump, l’homme le plus puissant de la planète.

Le haut fonctionnaire est poursuivi pour entrave à une commission d’enquête parlementaire et fausses déclarations au Congrès. Il lui est reproché d’avoir menti au sujet de sa conduite des investigations sur l’ingérence russe dans la campagne présidentielle américaine de 2016. Moscou avait alors cherché à favoriser la victoire de Donald Trump face à Hillary Clinton. Malgré de lourds soupçons, la complicité du républicain n’avait pas été démontrée. Le milliardaire est persuadé que le FBI cherchait sa perte avec cette très médiatique instruction. Rancunier, il crie aujourd’hui vengeance.

James Comey est l’homme qui a refusé de lui prêter allégeance en 2017, lors d’un dîner en tête à tête à la Maison Blanche, digne de la mafia. « J’ai besoin de loyauté, j’attends de la loyauté », lui lançait ce soir-là le président américain. Donald Trump attendait notamment de son convive qu’il enterre une enquête du FBI portant sur les liens avec la Russie de son conseiller à la sécurité nationale, Michael Flynn. Faute d’avoir donné la réponse escomptée, le directeur du Bureau était limogé quelques semaines plus tard. Il racontera la scène dans ses Mémoires, qui seront adaptés dans une série télévisée, The Comey Rule (2020), cruelle pour Donald Trump, campé en personnage brutal et sans limites.

Depuis, James Comey est devenu un symbole de cette police fédérale que le locataire de la Maison Blanche entend mettre au pas. Une agence trop indépendante à ses yeux, qu’il suspecte de diriger l’« Etat profond », son ennemi imaginaire, peuplé de fonctionnaires anonymes prétendument voués à sa perte. Donald Trump rêve d’ailleurs d’abattre le Hoover Building, le siège du FBI à Washington, un bunker à l’architecture brutaliste dont les caméras vissées sur le toit contemplent la ville telles les gargouilles de Notre-Dame. Il voudrait promouvoir à sa place un bâtiment de style néoclassique, plus conforme à sa vision du beau.

Vendetta présidentielle

La presse n’en finit plus de raconter la purge qui frappe le FBI depuis son retour au pouvoir, en janvier. Aucun chiffre officiel n’est divulgué. Il est néanmoins établi que des dizaines d’agents ont été jetés dehors pour avoir enquêté sur le président américain, quand ils ne sont pas simplement soupçonnés d’entretenir des opinions déviantes. La plus célèbre police du monde, à la légende façonnée par le cinéma et la télévision, dans Le Silence des agneaux (1991) ou X-Files (1993-2018), est plus habituée à susciter la crainte qu’à subir de tels assauts.

 

La vendetta présidentielle est si flagrante qu’il a été difficile de trouver un magistrat prêt à se compromettre dans les poursuites contre James Comey. Donald Trump a dû manifester publiquement son agacement contre sa ministre de la justice, Pam Bondi, afin d’obtenir satisfaction. « JUSTICE DOIT ÊTRE RENDUE, MAINTENANT ! !! », lui a-t-il réclamé dans un message sur son réseau Truth Social, le 20 septembre. Quarante-huit heures plus tard, sa propre avocate et conseillère à la Maison Blanche, Lindsey Halligan, était nommée procureure fédérale. Elle inculpait James Comey dans la foulée.

 

Ce 8 octobre, donc, Lindsey Halligan garde le silence dans la salle d’audience du tribunal d’Alexandria. La nouvelle procureure de 36 ans dirige pour la première fois de sa vie une procédure judiciaire. Elle paraît bien novice dans cette juridiction du district est de Virginie, l’une des plus importantes du pays, où se traitent des affaires relevant de la sécurité nationale. La spécialité de Lindsay Halligan, à l’origine, ce sont les assurances… Un collègue, guère plus âgé qu’elle, s’exprime à sa place au nom de l’accusation. L’audience est purement technique. Elle vise à régler les termes du duel et à permettre à l’accusé, qui encourt jusqu’à cinq ans de prison, d’annoncer son intention de plaider non coupable. Il n’aura sans doute pas besoin de le faire.

 

Le 24 novembre, un juge a dénoncé l’irrégularité de la nomination de Lindsey Halligan : cette dernière, désignée procureure par intérim, succédait déjà à un autre intérimaire. L’inculpation de James Comey a donc été annulée. Mais le rodéo judiciaire ne fait que commencer. Le gouvernement a annoncé vouloir faire appel de cette décision ou relancer une nouvelle procédure contre l’ancien directeur du FBI. Il faudra convaincre que les faits qui lui sont reprochés ne sont pas frappés par la prescription. Lindsey Halligan jure qu’elle en a vu d’autres. Elle a assuré au Washington Post que sa participation au concours de Miss Colorado lui avait appris à gérer la pression.

Ennemi de l’intérieur

Par un drôle de hasard, un colloque sur la « politisation du FBI » est organisé, ce soir du 8 octobre, dans un quartier résidentiel de l’est de Washington. Les citrouilles d’Halloween décorent les perrons alentour. Il n’y a pas foule dans la salle de conférences défraîchie du Hill Center, au deuxième étage de cette demeure victorienne qui accueillait les blessés de la Navy au temps de la guerre de Sécession. Une quarantaine d’habitués tout au plus, des retraités pour beaucoup, venus s’offrir quelques frissons.

L’orateur, Michael Feinberg, 47 ans, prend place sur la petite estrade pour un dialogue avec un journaliste du New York Times. Il paraît engoncé dans sa chemise à carreaux, tout en énergie contenue. L’homme a servi dix-sept ans au sein du FBI. « Le seul endroit qui valorisait autant mon diplôme de droit que ma carrière de boxeur amateur », plaisante cet avocat de formation. Il y a encore quelques mois, il devait être promu au siège de l’agence, en récompense de ses succès dans la lutte contre l’espionnage chinois. Un après-midi de mai, sa supérieure l’appelle pour l’informer qu’il peut renoncer à ses ambitions : la direction a découvert l’existence de son amitié avec l’un des ennemis jurés de Donald Trump, Peter Strzok, un ancien agent connu pour avoir déclenché l’enquête sur l’ingérence russe. « Il m’a clairement été indiqué que ma carrière était terminée, raconte Michael Feinberg au public du Hill Center. Je n’allais pas recevoir de promotion, j’allais en réalité être rétrogradé. »

Sa hiérarchie menace même de le passer au détecteur de mensonges et d’enquêter sur sa relation avec son ami « Pete », comme s’il était devenu un ennemi de l’intérieur. Entre la porte et le harcèlement, l’agent n’hésite pas longtemps et choisit de retrouver sa liberté. Un « crève-cœur » et une situation un rien ironique pour cet électeur de longue date du Parti républicain. « Je ne suis pas le genre de personne que vous pensez poursuivre pour des raisons idéologiques ou politiques », soupire-t-il.

En bon juriste, Michael Feinberg ne pouvait pas participer à un système où la « norme constitutionnelle » compterait moins que le fait du prince, soutient-il. Où l’on met sur la touche les agents ayant enquêté sur l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, ou sur la rétention par Donald Trump de documents classifiés dans sa résidence floridienne de Mar-a-Lago. Un système où une enquête du FBI sur la corruption présumée du chef de la police de l’immigration – la désormais célèbre ICE –, Tom Homan, est enterrée au motif qu’elle serait une manipulation de « l’Etat profond ». Où un agent peut être renvoyé pour avoir déployé un drapeau LGBT sur son bureau, quand 12 autres le sont pour avoir posé un genou à terre lors d’une manifestation d’hommage à George Floyd, cet Afro-Américain tué lors de son arrestation par la police, en 2020, à Minneapolis. Un système, enfin, qui a rompu sa collaboration avec l’Anti-Defamation League, une association de lutte contre l’antisémitisme et l’extrême droite violente.

Kash Patel, conspirationniste en chef du courant MAGA

Parce qu’il est à l’aise avec les mots – et qu’il veut pouvoir se « regarder dans le miroir » –, Michael Feinberg parle, quand tant d’autres se taisent pour ne pas compromettre leur reconversion dans le privé. Il dénonce les purges, « injustes et cruelles ». « Les agents ne choisissent pas les affaires sur lesquelles ils travaillent », rappelle-t-il pour convaincre que personne ne mènerait de cabale contre Donald Trump. Michael Feinberg accepte de poursuivre son état des lieux par téléphone, au lendemain du colloque du Hill Center. Il a fait les comptes : près de la moitié des 56 special agents in charge à la tête des antennes locales du FBI auraient été remplacés dans le cadre du « nettoyage » conduit par l’administration Trump. Une perte d’expérience et de compétence colossale. Près d’un quart des 13 700 agents a par ailleurs été redéployé pour assister l’ICE dans sa traque des immigrés clandestins. En clair, la police fédérale n’est plus la priorité. « Nous ne sommes pas en train de tendre vers une force autoritaire. Nous y sommes », prévient-il.

Pour mener cette révolution, Donald Trump est allé chercher l’un de ses plus fervents fidèles. Le directeur du FBI, Kash Patel, 45 ans, en poste depuis février, n’a pas emprunté la voie royale habituellement suivie par les titulaires du poste, magistrats galonnés ayant servi au plus haut niveau de l’Etat. Au contraire, cet avocat d’origine indienne ne peut se targuer que d’une courte et modeste carrière au sein du ministère de la justice. Son principal fait d’armes est d’avoir intégré l’entourage du président, qui avait fait de lui son œil de Moscou dans le monde du renseignement pendant son premier mandat.

Dans les médias, Kash Patel s’est créé un nom comme conspirationniste en chef du courant MAGA (Make America Great Again). Ce parrain bienveillant de la mouvance complotiste QAnon, qui voit en Donald Trump un rempart contre un prétendu réseau pédo-sataniste, voue un culte à son chef. Il a publié, en 2022, un livre pour enfants, Le Complot contre le roi, dans lequel il se campait en magicien cherchant à sauver le « roi Donald » des manigances d’un système maléfique… Pour Kash Patel, le FBI est une sorte de quartier général des « méchants ». Quelques semaines avant sa nomination, il promettait de transformer le Hoover Building en « musée de l’Etat profond ». Courageux mais pas téméraire, l’homme assure agir sur ordre de son patron. C’est en tout cas ce qu’il a dit à l’ancien directeur exécutif de l’agence, son numéro deux, Brian Driscoll, peu de temps avant de lui montrer la porte. « Le FBI a essayé de mettre le président en prison et il ne l’a pas oublié », lui aurait lancé Kash Patel. Brian Discroll, qui cherchait à préserver les troupes des représailles, a consigné la phrase dans une plainte déposée, en septembre, pour contester son licenciement.

Tapis rouges et free fight

Spontanément, l’historien amateur verrait une ressemblance entre la situation actuelle et l’époque de John Edgar Hoover (1895-1972), directeur tout-puissant du FBI entre 1924 et 1972. Un personnage de roman, qui avait la réputation de tenir des fiches sur le Tout-Washington et a fait de « sa » police un instrument de harcèlement des opposants, qu’ils soient communistes ou militants des droits civiques. Mais un véritable historien comme Douglas M. Charles, enseignant à l’université d’Etat de Pennsylvanie et spécialiste du FBI, rappelle qu’Edgar Hoover ne s’alignait avec la Maison Blanche que « quand cela servait ses intérêts ». Il convoquerait plutôt l’exemple de Patrick Gray, le successeur immédiat de Hoover à la tête du FBI. Un homme lige nommé par Richard Nixon pour tenter d’étouffer le scandale du Watergate, ces écoutes illégales du Parti démocrate couvertes par la Maison Blanche. Gray démissionnera au bout d’un an, après avoir reconnu la destruction de documents relatifs à l’enquête. L’affaire mènera à une série de réformes qui ont, depuis, assuré au FBI et à son autorité de tutelle, le département de la justice, une relative indépendance à l’égard du pouvoir.

« Rien n’est écrit dans la loi, explique un ancien dirigeant du Bureau, qui tient à rester anonyme, mais le directeur du FBI n’est pas censé prendre d’ordres du président et de son entourage. Il n’est d’ailleurs pas censé leur parler tout court. » Une règle largement piétinée par Donald Trump, dont l’influent conseiller Stephen Miller, chef adjoint de l’administration, dirige en secret la purge, selon certaines de ses victimes. Le président américain s’est lui-même rendu, en mars, dans les locaux du département de la justice afin de signifier la reprise en main de ce « département de l’injustice »,coupable à ses yeux d’avoir abrité « les mauvaises personnes » ayant enquêté sur lui ces dernières années. Il venait d’y nommer deux de ses avocats, Emil Bove et Todd Blanche, à des postes de direction élevés.

 

Qui protégera Kash Patel de sa propre incompétence ? Malgré le soutien réaffirmé de la Maison Blanche, le directeur du FBI paraît sur la sellette tant il accumule les bévues. Sa gestion de l’enquête sur l’assassinat de l’activiste trumpiste Charlie Kirk, en septembre, a été pointée du doigt en raison de sa lenteur et d’errances de communication. Kash Patel, utilisateur compulsif de X, avait hâtivement prévenu son 1,9 million d’abonnés de l’arrestation de « la personne impliquée dans la fusillade » dans les heures suivant la mort de son « ami » Charlie. Il était démenti, quelques minutes plus tard, par ses propres équipes.

 

L’homme a également été critiqué après la révélation par le New York Times, en juillet, de son recours maniaque au détecteur de mensonges afin de mesurer la loyauté des agents à son égard. En temps normal, ces derniers ne sont qu’invités à effectuer un test de routine tous les cinq ans. « Et on ne vous pose que des questions d’espion : “Avez-vous communiqué des informations classifiées à une puissance étrangère ?” “Avez-vous commis un crime quelconque ?”,raconte un ancien agent. On ne vous demande jamais si vous êtes loyal envers quelqu’un. »

Plus gênant encore aux yeux de la base trumpiste, « Ka$h », comme il se surnomme lui-même en utilisant l’emblème du dollar américain, est accusé d’abuser des jets du gouvernement pour rejoindre sa petite amie, la chanteuse country Alexis Wilkins, 27 ans, ou pour rendre visite à de riches donateurs républicains. A son bureau du FBI, cet ancien résident de Las Vegas préfère les tapis rouges et ne manquerait pour rien au monde un combat de free fight, cet art martial adoré de l’Amérique MAGA. Surtout si Donald Trump a prévu lui aussi d’y assister.

Bongino, l’inexpérimenté

Son numéro deux, Dan Bongino, peut difficilement rassurer sur la bonne marche de l’institution : cet ex-animateur de podcasts de 51 ans est dépourvu de toute expérience au sein du FBI. Ancien policier chargé de la protection des présidents américains, Bongino est connu, lui aussi, pour ses théories conspirationnistes. Comme Patel, il réclamait la prétendue « liste » des complices du prédateur sexuel Jeffrey Epstein du temps de la présidence de Joe Biden. « Pourquoi des responsables de l’ère Clinton et Obama, de riches donateurs de gauche, veulent-ils tellement faire disparaître cette histoire Jeffrey Epstein ? », interrogeait-il dans son podcast, en 2024. Les deux hommes se montrent désormais bien plus tièdes dans ce dossier qui voit Donald Trump visé pour ses liens avec le financier. « Je ne suis plus payé pour mes opinions. Je travaille pour le contribuable, je suis payé pour apporter des preuves », s’est justifié Dan Bongino sur Fox News, en juin.

Ce « nouveau FBI », comme l’appelle Kash Patel, est surtout accusé par ses opposants de renoncer à ses missions premières. Depuis les attaques du 11 septembre 2001, la lutte contre le terrorisme figure tout en haut des huit « priorités »du Bureau, qui sont affichées sur une plaque à l’entrée du Hoover Building. Le contre-espionnage, le combat contre la cybercriminalité, la corruption ou la délinquance en col blanc suivent sur la liste. Kash Patel, lui, ne parle que d’« anéantir les crimes violents », la dernière de ces huit « priorités ». Si bien que nombre de ses agents se retrouvent à patrouiller dans la rue comme de simples policiers, offrant à leur patron de ronflantes statistiques d’interpellations dont il se vante sur les réseaux sociaux.

Seulement, cette nouvelle politique met en péril la sécurité nationale, affirment les anciens cadres du Bureau. « La préoccupation évidente, c’est : qu’est-ce qui n’est pas fait ? Qui ne surveille pas la menace ? alerte Frank Figliuzzi, 63 ans, ancien chef du contre-espionnage au FBI, désormais consultant pour la chaîne MS Now. Quand il y aura un acte terroriste ou une cyberattaque – et c’est presque inévitable –, on pointera du doigt ces agents qui sont dans la rue et courent partout pour essayer d’attraper des voleurs de voitures. »

Les government men – leur surnom du temps d’Edgar Hoover – ont une conception plus noble de leur métier, de ce travail complexe, à mi-chemin entre l’enquête et le renseignement. C’est un fait peu connu en France, mais les agents du FBI ont souvent un métier avant de rejoindre la mythique agence : avocats, scientifiques, professeurs… « Je suis moi-même chimiste, ce qui m’a été utile pour superviser mon unité sur les armes de destruction massive », raconte Douglas Kouns, retraité depuis 2018 après vingt et un ans de maison. Un savoir-faire que Kash Patel entend éradiquer. Ce dernier envisage de ne plus demander de diplôme universitaire aux nouvelles recrues intégrant l’académie du FBI, à Quantico, en Virginie. Leur temps de formation serait par ailleurs réduit de dix-huit à huit semaines. « C’est déchirant de voir notre crédibilité et notre prestige s’estomper », lâche Douglas Kouns.

« L’effondrement » de la démocratie américaine

Quand la dégringolade a-t-elle commencé ? S’il est un homme qui l’a observée avant les autres, c’est bien Peter Strzok, l’agent qui a dirigé l’enquête sur l’ingérence russe dans la campagne de 2016. Celui qui a provoqué, à son corps défendant, la mise au ban de son ami Michael Feinberg. Ce matin de septembre, le quinquagénaire a les yeux encore cernés par le décalage horaire lorsqu’il s’assoit dans un café de la place de l’Opéra, à Paris. Il ne dira pas pourquoi il est de passage dans la capitale française : l’homme a beau être devenu professeur à l’université de Georgetown depuis son renvoi, en 2018, il reste avant tout un expert en contre-espionnage qui sait tenir sa langue.

Peter Strzok se souvient parfaitement de cet été 2016 durant lequel il lançait, à cent jours de l’élection présidentielle, l’opération « Crossfire Hurricane » – un nom de code choisi par ses soins en référence à une chanson des Rolling Stones. La décision d’ouvrir une enquête lui paraissait évidente. Trump n’avait pas seulement un historique d’« interactions douteuses avec la Russie », rappelle-t-il. L’ambassadeur d’Australie au Royaume-Uni, Alexander Downer, leur avait rapporté une drôle de conversation avec un proche du candidat, qui laissait entendre une volonté d’aider Moscou à nuire à Hillary Clinton. « Personne, à ce moment-là, ne se disait que ça finirait avec le renvoi de James Comey, de son numéro deux, Andrew McCabe, et de moi-même, comme si quelqu’un avait jeté une grenade sur la direction », soupire-t-il.

Début 2017, au lendemain de l’élection de Trump, un premier rapport de l’enquête du FBI est dévoilé au grand public. L’agence avait « retenu » ses informations afin de ne pas interférer dans le scrutin. Furieux, le nouveau locataire de la Maison Blanche déclare aussitôt la guerre au Bureau et aux services de renseignement dans leur ensemble, coupables selon lui de mener une « chasse aux sorcières politique ». La vindicte de Donald Trump est renforcée, quelques mois plus tard, par la révélation de SMS hostiles à son endroit échangés par Peter Strzok avec sa maîtresse, avocate au FBI. Une erreur que « regrette » l’intéressé. Devant nous, Strzok jure que ses opinions politiques n’ont jamais eu d’influence sur son travail. S’il a échoué à faire condamner le FBI pour licenciement abusif, un rapport du ministère de la justice a conclu, en 2019, que son enquête contre Trump n’avait rien de politique.

L’ex-agent contemple avec dépit « l’effondrement » de la démocratie américaine et la « fatigue » d’un pays qui lui semble peu décidé à se battre. Dès sa nomination, la ministre de la justice, Pam Bondi, a dissous l’unité chargée, au sein du FBI, de lutter contre les ingérences étrangères dans les élections aux Etats-Unis. Cela n’a pas fait grand bruit dans le concert de casseroles géant qu’est devenu Washington. La litanie des procédures lancées par le président américain contre ses adversaires l’inquiète. « Trump ne veut pas seulement leur rendre la vie difficile. Il veut les mettre en prison », souffle Peter Strzok. Lorsqu’il nous confie ce sentiment, il ne sait pas encore qu’il va recevoir, début novembre, une citation à comparaître de la part d’un procureur de Floride, Jason Reding Quiñones. Le magistrat, nommé par Donald Trump, a ouvert une enquête pour tenter de démontrer que l’homme le plus puissant de la planète serait bien la victime d’un « grand complot ».