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Manifestation à Sainte-Soline en 2023 : « Les vidéos révèlent la brutalisation, la bêtise et le mensonge des gendarmes et de leur hiérarchie »

Tribune

Olivier Fillieule Professeur à l’université de Lausanne

Fabien Jobard Sociologue au Centre national de la recherche scientifique

Les chercheurs Olivier Fillieule et Fabien Jobard estiment, dans une tribune au « Monde », que les images montrant des forces de l’ordre face à des opposants aux mégabassines, révélées par « Libération » et « Mediapart », dévoilent des ordres prohibés et une jubilation à blesser.

 

« Tir tendu », « En pleine tête », « Dans les couilles ». Puis des rires, une gouaille de caserne, des injonctions guerrières. Ces phrases jaillissent des caméras-piétons de gendarmes lors de l’opération de Sainte-Soline (Deux-Sèvres), en 2023, et déchirent le rideau. L’image montre, le son condamne. On ne parle plus ici de bavures ou de moutons noirs : l’oreille révèle un monde. Les enregistrements dévoilent des ordres prohibés répétés et une jubilation à blesser qui anéantissent toute notion de légitime défense, toute notion de nécessité ou de proportionnalité.

A l’arrière-plan, la hiérarchie réclame les tirs tendus ; au premier plan, des heures d’images laissent voir des manifestants violents ou non violents, offensifs ou secourants, devenir gibier. Dans l’effervescence d’une impunité manifestement tenue pour acquise, les gendarmes, comme au ball-trap, célèbrent les tirs qui font mouche.

Ce dévoilement est une épiphanie. Le pouvoir veut montrer sa maîtrise du désordre, les caméras dévoilent la décomposition de l’ordre. Dans nos démocraties théâtrocratiques, pour reprendre l’anthropologue Georges Balandier, l’autorité prospère tant qu’elle règle la lumière et l’ombre. Mais aujourd’hui, « The whole world is filming » (« Tout le monde filme ») : l’image et le son déjouent le théâtre du pouvoir. La manifestation, naguère irruption du peuple, révèle un appareil nu, démasqué.

 

Ces enregistrements révèlent trois choses : la brutalisation, la bêtise et le mensonge. Brutalisation lorsque la violence devient réflexe. Bêtise lorsque l’on confond jeu vidéo et action publique : les gendarmes s’enorgueillissent d’un tir, s’ébrouent en meute, oublient ce que signifie servir dans une démocratie. Rien n’indique un emballement isolé : tout désigne une culture de bande où la violence vaut appartenance et où l’encadrement regarde ailleurs.

 

Vient ensuite le mensonge, double et commode. Mensonge par dissimulation quand les procès-verbaux d’exploitation transmis à l’autorité judiciaire taisent une large partie de ce que les vidéos donnent à voir ou lorsque l’enquête administrative demandée quelques jours après les faits par le ministre de l’intérieur de l’époque, Gérald Darmanin, ne porte que sur deux tirs – ceux effectués depuis les quads. Mensonge délibéré lorsque des responsables jurent qu’aucune instruction fautive n’a été donnée alors que dans neuf escadrons sur quinze, les gradés demandent des tirs tendus à leurs subordonnés.

Faiblesse du politique

A cela s’ajoute la volonté politique de contrôler jusqu’au visible. Le schéma national du maintien de l’ordre, puis celui des violences urbaines fin juillet, sans même rappeler la loi Sécurité globale de 2021 furent trois tentatives gouvernementales destinées, en vain, à empêcher de photographier ou de filmer. Une guerre des images : l’Etat filme pour se justifier, mais il redoute d’être vu.

Nous vivons le moment de la publicité, de l’exposition publique des actes du pouvoir. L’image et le son déplacent la charge de la preuve. Ce n’est plus au citoyen de désigner la faute, c’est au pouvoir d’en nier la trace. Chacun filme pour prouver que l’autre ment. Mais dans ce tohu-bohu d’images et de sons, quelque chose d’irréversible s’est produit : l’Etat se voulait maître du spectacle, il en devient le sujet. L’image n’obéit plus, elle témoigne. Le son ne couvre plus, il accuse. Ce n’est pas la transparence qui sauvera la République, mais le courage de supporter ce qu’elle donne à voir et à entendre.

Or, depuis bien trop longtemps en France, les ministres de l’intérieur successifs contribuent à la faiblesse du politique face aux institutions policières. Alors que la fonction d’un ministre est de concevoir, de diriger et de contrôler, Laurent Nuñez déclarait, le 28 octobre, à l’Assemblée nationale, être un simple « porte-parole des policiers ». Et, de fait, au lendemain des révélations de Libération et de Mediapart, le ministre de l’intérieur assurait ne voir « ni faute ni violence policière », simplement quelques gestes « non réglementaires ». L’expression « violences policières » demeure taboue, comme si la République se tenait debout par la censure d’un adjectif. On feint de croire qu’admettre la faute, ce serait trahir l’ordre, alors que c’est la dissimulation qui le détruit.

 

C’est ici que tout se joue. Le pouvoir moderne, écrivait Balandier, est un art de la scène : il ne gouverne qu’à condition de se montrer. La République se donne à voir, mais ce théâtre ne supporte qu’une lumière, la sienne. A Sainte-Soline, les caméras-piétons ont cependant fait tomber le décor dressé par Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur.

Proportionnalité du geste

Pour mieux préparer aux rassemblements des « gilets jaunes » du 8 décembre 2018, son prédécesseur Christophe Castaner évoquait leur « volonté de tuer et de tuer nos forces de l’ordre ». La veille du rassemblement à Sainte-Soline, Gérard Darmanin déclarait sur la chaîne CNews que des manifestants allaient « peut-être tuer les gendarmes, tuer les institutions » – irréfutable prophétie, puisqu’il estimait quelques mois plus tôt que les modes opératoires des militants relevaient de « l’écoterrorisme ».

 

Toujours assénées sur un ton placide, ces déclarations imposent aux gendarmes le cadre de leurs anticipations : la vie de chacun d’eux est en jeu, la proportionnalité du geste n’entre plus en considération. Les images montrent ce qu’on ne devait jamais entendre : les ordres délictueux, les blagues obscènes, les virilités défaillantes. « Ça va leur faire la bite », entend-on, consterné.

Dans les écoles de gendarmerie, un polygraphe de la fin du XIXsiècle, comme Hippolyte Taine, est toujours enseigné pour saisir les dynamiques de foule. Voilà ce que ce savant d’hier écrivait dans « L’Histoire, son présent, son avenir », LaRevue Germanique (1863, page 503) au sujet de la foule qui décivilise : « Comme sur un radeau de naufragés sans vivres, le mince tissu d’habitudes et d’idées raisonnables s’est déchiré ; les bras nus du sauvage ont reparu, il les agite. Désormais, ce qui règne en lui et par lui, c’est le besoin animal, avec son cortège de suggestions violentes et bornées, tantôt sanguinaires et tantôt grotesques. » Funeste ironie aujourd’hui que de voir ces mots décrire ceux à qui, aujourd’hui, l’on confie de maintenir l’ordre.

 

Olivier Fillieule, professeur à l’université de Lausanne (Suisse) et directeur de recherche au CNRS, et Fabien Jobard,directeur de recherche au CNRS-CESDIP, sont les auteurs de « Politiques du désordre » (Le Seuil, 2020).