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« Fractures françaises » : la crise gouvernementale accroît la défiance des Français envers le personnel politique

L’instabilité coûte cher, entre défiance renforcée et sentiment de dysfonctionnement de la démocratie, montre la treizième vague de l’enquête annuelle « Fractures françaises », réalisée par Ipsos pour « Le Monde », la Fondation Jean Jaurès, le Cevipof et l’Institut Montaigne.

Par Julie Carriat

Publié le 20 octobre 2025 

Le premier ministre, Sébastien Lecornu, sur le plateau du « 20 heures » de France 2, à Paris, le 8 octobre 2025.

 Le premier ministre, Sébastien Lecornu, sur le plateau du « 20 heures » de France 2, à Paris, le 8 octobre 2025. CYRIL BITTON/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

 

Décembre 2024. Le gouvernement de Michel Barnier était sur le point de tomber, et l’enquête « Fractures françaises »faisait le portrait d’un pays inquiet, décliniste et mécontent de ses dirigeants. Onze mois ont passé, le successeur de Michel Barnier, François Bayrou, est tombé lui aussi ; Sébastien Lecornu manœuvre désormais précairement au Parlement pour éviter la chute. La crise politique s’éternise et elle approfondit la défiance, dans un contexte économique difficile pour la majorité des ménages, montre la nouvelle édition de cette large enquête menée par l’institut Ipsos pour Le Monde, le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), la Fondation Jean Jaurès et l’Institut Montaigne.

Si la défiance concerne l’ensemble du personnel politique, Emmanuel Macron apparaît comme celui qui accuse le plus grand décrochage en un an : 58 % des personnes interrogées souhaitent sa démission, contre 52 % en 2024. Fait notable à l’heure où le président de la République est contraint de se tourner vers son domaine réservé, la politique étrangère, près de deux tiers de sondés (65 %) ne lui font pas confiance pour protéger le pays des risques de guerre, qui sont jugés forts par quatre sondés sur dix.

 

La perspective d’une dissolution de l’Assemblée nationale suscite de plus en plus d’adhésions : 43 % de sondés souhaitent de nouvelles législatives, en hausse de 12 points de pourcentage par rapport à 2024. Cette proportion monte à 64 % parmi les sympathisants du Rassemblement national (RN) et à 54 % pour ceux de La France insoumise (LFI) et du Parti communiste français (PCF).

 

Preuve que l’instabilité politique fait vaciller les certitudes, si les sympathisants des différents partis plébiscitent logiquement la nomination d’un premier ministre issu de leur camp, on peut noter que ceux de Renaissance ne sont qu’un sur deux à vouloir un premier ministre centriste. Quelque 18 % d’entre eux seraient prêts à essayer un premier ministre issu de la gauche, 23 % de la droite (Les Républicains, LR), 8 % du RN.

Perception d’une corruption généralisée

Au-delà de la personne du président de la République, les acteurs politiques souffrent d’une défiance généralisée. Ainsi, les partis politiques n’inspirent confiance qu’à 10 % de sondés, en baisse de quatre points par rapport à 2024. La confiance s’établit péniblement à 20 % pour les députés (en baisse de deux points par rapport à 2024).

 

 

 

 

 

 

La perception d’une corruption généralisée du personnel politique est à son plus haut niveau depuis 2017, année d’élection d’Emmanuel Macron sur des promesses de renouvellement et de transparence. Deux tiers de l’échantillon jugent que la plupart des femmes et hommes politiques sont corrompus et près de neuf sondés sur dix (87 %) pensent que ces derniers agissent principalement pour leurs intérêts personnels.

Il n’y a guère que les maires qui puissent rassurer un peu à l’approche des élections municipales de mars 2026, puisqu’ils continuent d’avoir la confiance de 68 % des personnes interrogées. Ils font consensus au-delà des lignes partisanes, même parmi les familles politiques les plus défiantes vis-à-vis des institutions. Ainsi, 64 % des sympathisants RN professent leur confiance envers les élus locaux.

 

 

Forte volonté de redistribution

En trame de fond, il faut bien noter que la politique n’est pas la préoccupation première de la population française. Le pouvoir d’achat reste, comme en 2024, le premier sujet cité par 36 % des personnes interrogées, suivi de la délinquance et de l’immigration (22 %). Une large majorité (71 %) estime que, « par rapport aux autres groupes de la population française, les gens comme moi ont des conditions de vie de moins en moins bonnes ». Une majorité aussi (57 %) affirme que son ménage joint « difficilement » les deux bouts, en hausse de deux points de pourcentage par rapport à 2024. C’est vrai chez les électeurs de gauche, où, de LFI au Parti socialiste (PS), on trouve une majorité pour déplorer cette difficulté, et encore plus parmi les électeurs du RN (67 %) et chez les ouvriers et employés.

 

 

En matière économique, les difficultés vécues vont de pair avec des clivages politiques clairs. Ainsi, l’idée que pour établir la justice sociale, il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres, plébiscitée à 61 %, l’est majoritairement à gauche et réfutée à droite. En parallèle de cette forte volonté de redistribution, l’adhésion à la théorie du ruissellement (« plus il y a de riches plus cela profite à l’ensemble de la société ») atteint son plus haut niveau dans l’opinion depuis 2018, à 49 % d’adhésion.

 

 

Les sympathisants du RN sont fort ambivalents sur les questions économiques. D’un côté, ils sont 57 % à approuver une mesure de redistribution des plus riches aux plus pauvres, de l’autre ils sont favorables à 64 % à « limiter au maximum le rôle de l’Etat dans l’économie française et donner aux entreprises le plus de liberté possible ».

Consensus autour de la démocratie

Dans ce contexte de difficultés exprimées, la crise du politique, de moins en moins opérant pour résoudre les problèmes du quotidien faute de stabilité, pourrait être inflammable. Qu’en est-il vraiment ? A première vue, on peut noter qu’une forme de consensus autour de la démocratie perdure : la part des sondés estimant que le régime démocratique est irremplaçable et qu’il est le meilleur possible est stable, à 66 %. Il n’y a que chez les sympathisants du RN qu’on peut trouver une majorité (52 %) pour qui ​​« d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie ».

 

Mais au-delà de cette stabilité de façade, huit sondés sur dix estiment que le système démocratique dysfonctionne et que leurs idées ne sont pas représentées, ce qui peut se comprendre à l’aune des trois blocs qui se sont dessinés lors des législatives de 2024, deux de ces trois blocs n’étant pas représentés au gouvernement. Ainsi, 77 % des sympathisants PS ou écologistes et 85 % des sympathisants LFI ou PCF jugent leurs idées pas représentées, tout comme 93 % des sympathisants RN. Autre ombre au tableau démocratique, l’idée qu’il faut « un vrai chef en France pour remettre de l’ordre » progresse fortement, de quatre points de pourcentage en un an, et suscite désormais l’accord de 85 % des sondés. Cette progression est visible dans toutes les familles partisanes, sauf parmi les sympathisants socialistes, qui sont tout de même 73 % à le penser.

 

 

Le racisme en France largement reconnu

Paradoxe de l’enquête, si quatre sondés sur dix se sentent appartenir à une France « en colère et très contestataire », cette contestation, plus forte chez les jeunes, les ouvriers et employés et les sympathisants de LFI et du RN, ne trouve pas ou peu de débouchés. En effet, les actions de contestation de la rentrée – mouvement Bloquons tout le 10 septembre, manifestation du 18 septembre à l’appel des organisations syndicales – sont jugées légitimes mais inefficaces par une majorité des personnes interrogées (53 %). Pour sept sondés sur dix, l’action des syndicats ne permet pas d’améliorer concrètement la situation des salariés et des retraités, les centrales ne trouvant grâce qu’aux yeux des sympathisants de gauche.

Le sentiment que l’on « ne se sent plus chez soi comme avant » en France est majoritaire, à 63 %, comme en 2024. Dans le même temps, une large majorité de sondés (81 %) reconnaît l’existence de racisme dans la société française. Il n’y a que chez les sympathisants RN et LR qu’une proportion importante dément l’existence de racisme dans le pays (26 et 24 %).

 

 

 

La perception négative de l’immigration suit des lignes partisanes claires : elle est minoritaire chez les sympathisants de gauche, majoritaire à droite. Ainsi, 95 % des sympathisants RN, 86 % des sympathisants LR et 57 % des sympathisants Renaissance acquiescent à l’idée qu’« il y a trop d’étrangers en France ». Le centre oscille, puisque en parallèle, 60 % des sympathisants Renaissance jugent que l’immigration est une nécessité pour l’économie française. Sur ce sujet comme sur d’autres, les trois blocs issus des législatives de 2024 sont à la fois clairement délimités mais pas toujours aussi homogènes que prévu. De quoi augurer, peut-être, de recompositions. A condition que les responsables politiques s’appliquent à réparer les fractures, plutôt qu’à les aggraver.