Dans une « cuisine communautaire » de New York, aux premières loges de la crise du pouvoir d’achat aux Etats unis
Par Nicolas Chapuis (New York, correspondant)

Christina et son fils Julian, bénéficiaires de la Food Bank NYC, profitent d’un repas chaud gratuit, préparé par une « cuisine communautaire » de Harlem, à New York, le 3 décembre 2025. PAOLA CHAPDELAINE POUR « LE MONDE »
Joe s’est résolu à pousser la porte pour la première fois, début décembre. Ce New-Yorkais de 29 ans (qui n’a pas souhaité donner son nom comme les autres témoins cités par leur prénom), assis à une table de la « cuisine communautaire » de Harlem Sud, à Manhattan, savoure un chili fumant. Habituellement serveur, il n’a pour l’heure plus d’emploi. « Les prix de la nourriture ne font que monter », se désole-t-il. Alors il a fini par chercher sur Internet et est tombé sur l’adresse de ce restaurant solidaire qui sert plus de 500 personnes par jour. Il est géré par Food Bank for NYC, la plus grosse association d’aide alimentaire de la ville. Selon les chiffres du rapport annuel, quelque 1,3 million d’habitants, sur les 8 millions que compte l’agglomération la plus riche du monde, bénéficient d’une façon ou d’une autre d’une assistance de cette organisation.
Le shutdown, la fermeture des services de l’administration fédérale pendant quarante-trois jours, d’octobre à la mi-novembre, a mis en lumière cette triste réalité américaine. Dans la première puissance économique mondiale, 41 millions de personnes, soit 12 % de la population, dépendent de coupons alimentaires, versés par l’Etat, pour manger à leur faim tous les jours.
C’est le cas de Christina, 40 ans, qui vient régulièrement avec son fils Julian, 8 ans. Les volontaires de la cuisine communautaire, dirigés par la cheffe Sheri Jefferson, 61 ans, connaissent les habitudes alimentaires du garçon et lui préparent une assiette spéciale. « La nourriture dans les supermarchés est toujours plus chère, et les tailles des portions se rétrécissent. Ici, j’apprécie, ils prennent soin de nous, la nourriture est toujours bonne, chaude et les produits sont frais », dit Christina. Son mari, qui travaille dans une usine, est passé un peu plus tôt, à son retour du travail, pour avaler en vitesse une assiette.
« Familles, gens qui travaillent, ados »
Les équipes s’attendent à voir arriver de plus en plus de gens dans les mois qui viennent. La majorité républicaine au Congrès a fait voter un durcissement des conditions pour obtenir les coupons alimentaires, qui devrait exclure une partie des bénéficiaires, notamment les immigrés ou les adultes sans emploi. « Ça ne s’améliore pas, estime Sheri Jefferson. Les gens pensent qu’il n’y a que des consommateurs de drogue ou des sans-abri qui viennent ici. Mais c’est tout le monde. Des familles, des travailleurs, parfois des adolescents. Vous imaginez ce que ça coûte à un ado de pousser cette porte ? Ils doivent vraiment être affamés. »
La cheffe Sheri Jefferson aide à la préparation de repas chauds, dans la « cuisine communautaire » de la Food Bank NYC à Harlem, située au 252 West 116th Street, à New York, le 3 décembre 2025. PAOLA CHAPDELAINE POUR « LE MONDE »
Comme l’ensemble des biens de consommation, les prix de l’alimentation ont explosé aux Etats-Unis depuis l’épidémie de Covid-19, avec un pic à + 10 % en 2022, même si la hausse a ralenti ces deux dernières années (+ 2,4 %).
Dans un supermarché de quartier à New York, le kilo de riz est à plus de 10 dollars (8,50 euros), la boîte de 12 œufs, à 8 dollars, les fruits et légumes sont en moyenne deux à trois fois plus chers qu’en France. Le bœuf a fortement augmenté ces derniers mois, tout comme le lait. Dans les cafés, l’expresso, taxe et pourboire compris, avoisine les 5 dollars, les bars vendent leur pinte de bière à 10 dollars. Quant aux restaurants, seuls les fast-foods demeurent relativement bon marché : l’addition pour un bon dîner à deux peut rapidement flirter avec les 200 dollars.
De nombreux Américains se sentent étouffés par cette hausse des prix, qui ne semble jamais s’arrêter. Le mot à la mode dans le débat politique, qui tente de capturer ce sentiment, est « affordability », soit le fait de rendre l’Amérique à nouveau « abordable » pour ses habitants. Il a notamment été popularisé par le socialiste Zohran Mamdani, élu maire de New York début novembre, qui a fait campagne quasi exclusivement sur le coût de la vie, avec succès, ce qui a donné des idées aux autres démocrates.

Robert, actuellement sans domicile fixe, attablé dans un restaurant solidaire de Harlem Sud, à Manhattan, à New York, le 3 décembre 2025. PAOLA CHAPDELAINE POUR « LE MONDE »

La cheffe Sheri Jefferson (à droite) discute avec Martha, une bénéficiaire de la Food Bank NYC, à Harlem, à New York, le 3 décembre 2025. PAOLA CHAPDELAINE POUR « LE MONDE »
Début décembre, le président américain, Donald Trump, a redit qu’il estimait que l’affordability était une « arnaque »portée par ses adversaires démocrates. Les données macroéconomiques ne lui donnent pas nécessairement tort. Si les Américains ont perdu du pouvoir d’achat sur la période 2021-2023, ils en regagnent progressivement depuis. En août, le salaire moyen horaire (ajusté de l’inflation), soit la mesure de ce qu’une personne peut se payer avec une heure de travail, avait progressé de 0,8 % sur un an.
Rogner sur l’alimentation
Mais ce chiffre national ne donne qu’une vision partielle de la situation. Tous les salaires n’ont pas progressé de la même façon, et certains produits de la vie courante ont particulièrement augmenté. Nombre d’Américains ont vu leur niveau de vie baisser. Par ailleurs, en matière d’inflation, le sentiment des consommateurs compte, car il dicte leurs comportements. Beaucoup de ceux qui avaient voté pour Donald Trump espéraient une baisse des coûts et les électeurs ont la nostalgie d’un niveau de prix qu’ils ne retrouveront jamais.
Plusieurs cadres des républicains ont alerté ces dernières semaines. La stratégie de l’autruche du président américain ne lui réussit pas : sa popularité accuse une forte baisse, particulièrement sur les questions économiques, point fort de son premier mandat.

Des bénévoles préparent les plateaux distribués aux bénéficiaires, au restaurant solidaire de la Food Bank NYC à Harlem, à New York, le 3 décembre 2025. PAOLA CHAPDELAINE POUR « LE MONDE »
Au restaurant solidaire de Harlem Sud, à New York, le 3 décembre 2025. PAOLA CHAPDELAINE POUR « LE MONDE »
La crise du pouvoir d’achat touche à quelque chose de profond : dans une Amérique qui glorifie la valeur travail, le fait d’avoir un emploi n’est plus une garantie. « Le coût de la vie à New York est si élevé que des gens qui travaillent peinent à pourvoir à leurs besoins de base, on voit venir des personnes qui travaillent à l’hôpital, dans les services, des enseignants, des conducteurs de taxi… », estime Zac Hall, vice-président des programmes de Food Bank for NYC, qui explique que les foyers ont tendance à payer le loyer en premier et à rogner sur l’alimentation si nécessaire. De nombreux travailleurs fédéraux, qui ne recevaient plus leur paie, sont venus pendant le shutdown.
Lors de sa campagne électorale, Zohran Mamdani a promis d’expérimenter la création d’épiceries de quartier gérées par la ville, avec des produits frais et des prix plus abordables. Au pays du capitalisme, l’idée de magasins alimentaires gérés par les pouvoirs publics fait son chemin : une expérimentation similaire est menée dans le centre d’Atlanta, en Géorgie, depuis le mois de septembre et d’autres grandes villes américaines sont intéressées.