Manifestation néofasciste du «Comité du 9 mai» interdite à Paris : la préfecture dément tout rassemblement statique alternatif
Le juge des référés a rejeté vendredi le recours des organisateurs de ce défilé visé par une interdiction de la préfecture. Une première en dix-huit ans. Si un recours devant le Conseil d’Etat a bien été déposé, il a été rejeté. La préfecture dément auprès de «Libération» être en lien avec les organisateurs, qui prétendaient négocier l’organisation d’un rassemblement statique.
Depuis 2008, leur marche néonazie, en plein cœur de Paris, se déroulait sans encombre. Pour la première fois en dix-huit ans, le cortège du C9M, qui devait défiler ce samedi dans le VIe arrondissement de la capitale, n’a pas droit de cité. Le recours contre l’arrêté préfectoral d’interdiction déposé par les organisateurs a été rejeté par le juge des référés vendredi, tout comme celui contestant l’empêchement de la contre-manifestation de gauche prévue également samedi. Initialement interdit, le «Village antifasciste» organisé vendredi place du Panthéon (Ve arrondissement) par un collectif d’associations, de syndicats et partis de gauche a, pour sa part, été autorisé.
Concernant le C9M, le juge administratif invoque notamment le risque «d’exhibition de signes se rattachant à l’iconographie néonazie», et «la tenue de comportements et de propos constitutifs d’appels à la haine et à la discrimination, tels que des saluts nazis ou des slogans homophobes et xénophobes» lors du défilé. L’an passé, rangés en colonnes derrière des tambours de la Jeunesse hitlérienne et défilant sous leurs bannières noires à croix celtique, masqués et vêtus de noir pour la plupart, ils étaient 1 200 selon la police. Des images glaçantes assorties de saluts nazis en fin de parcours, avait révélé Libération.
Appelant leurs troupes à «reste[r] mobilisées», les organisateurs ont annoncé vendredi, lors d’un point-presse qu’un recours devant le Conseil d’Etat était déposé, espérant qu’une décision pouvait être rendue avant samedi midi.Las, il a été rejeté. Ils annonçaient également préparer un autre rassemblement mais, contactée par Libé, la préfecture de police assure ne pas eu de leurs nouvelles depuis mardi, jour de la publication de l’arrêté.
Ces dernières années, la gauche s’est mobilisée pour ne pas abandonner la rue à ce cortège d’extrême droite. Depuis trois ans et sans incident, le «Village antifasciste» répond au défilé milicien avec des tables rondes, des prises de parole de personnalités de gauche, une cantine solidaire et des concerts. L’an dernier, malgré une interdiction initiale par les autorités mais annulée en référé, 3 000 personnes y sont passées selon les organisateurs.
Second souffle dans les années 2020
Si la capitale est depuis 1995 le théâtre de ce Comité du 9-Mai (C9M), officiellement un hommage à Sébastien Deyzieu, un jeune militant mort en fuyant la police le 7 mai 1994, l’événement était peu à peu tombé en désuétude, ne rassemblant plus qu’une poignée de participants. Sous l’impulsion d’une nouvelle génération, il a connu un second souffle au début de la décennie. Dans le contexte de la mort, mi-février à Lyon, de Quentin Deranque, militant néofasciste qui avait lui-même participé à l’événement, l’édition de cette année aurait pu voir les effectifs grossir encore.
«Pas un seul des nôtres ne doit manquer, pour Sébastien, pour Quentin et pour tous les camarades assassinés», résumait un militant néofasciste récemment sur son compte X. L’organisation de la marche a été récupérée depuis 2019 par le GUD Paris (dissous en 2024 pour sa violence et son racisme), qui a cette année lancé un mot d’ordre pour le moins radical :«Et nos marches guerrières feront frémir la terre», reprenant une strophe de chant guerrier.
Le C9M avait été repris en main par le Bastion social en 2017 quand l’événement attirait moins d’une centaine de participants. Au fil des ans, malgré les dissolutions prononcées par les autorités (dont celle du Bastion en 2019), les groupes nationalistes-révolutionnaires ont réussi à impulser une dynamique. L’édition 2023 a marqué un tournant : plus de 500 «ultras» avaient alors défilé, masqués, menaçants. Des images qui ont provoqué un tollé, forçant le ministre de l’Intérieur de l’époque, Gérald Darmanin, à réagir et promettre de sévir.
Cogneur néonazi et ex-élu FN
En 2024 et 2025, les autorités ont voulu empêcher le défilé mais les arrêtés préfectoraux d’interdiction, mal ficelés, ont été cassés, échouant à enrayer la progression. En 2024, les nervis étaient plus d’un millier à défiler, encadrés par un dispositif policier conséquent qui a tenté d’immobiliser le cortège à peine élancé pour contraindre la foule à tomber les masques mais a dû plier après de longues minutes de bras de fer. Le dispositif se relâchait alors, laissant, sans réagir, le service d’ordre – masqué – intimider photographes de presse et passants criant leur dégoût.
Les militants d’extrême droite étaient plus nombreux encore en 2025. Lors de cette édition, Libération a révélé que des participants ont effectué des saluts nazis et noté la présence d’un proche de Marine Le Pen et ex-élu FN Axel Loustau, dont le fils Gabriel est un cadre du GUD, de l’ancien assistant parlementaire RN Raphaël Ayma ou encore du cogneur néonazi – et garde-chiourme de Vincent Bolloré – Marc de Cacqueray-Valménier. Les opposants de gauche postés sur le parcours cette année-là ont été chargés sans ménagement, sous l’œil d’un cortège hurlant «Europe, Jeunesse, Révolution». Interpellé à l’Assemblée nationale, l’alors ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, avait saisi la justice suite aux bras tendus filmés par nos soins.
Pour Marion Jacquet-Vaillant, maîtresse de conférences à l’université Panthéon-Assas, cette augmentation régulière des effectifs s’explique en partie par la place croissante que prennent les nationalistes-révolutionnaires au sein de la mouvance radicale (lire ci-contre). «Quand on regarde qui a la main sur le C9M, on peut analyser les rapports de force au sein de l’extrême droite, explique-t-elle. Celui qui organise est généralement le plus gros groupe ou la plus grosse chapelle de la mouvance».
La mort de Quentin Deranque, élément mobilisateur
«La présence, un peu massive, de militants étrangers dans le cortège depuis 2024 permet aussi de grossir les rangs», précise Marion Jacquet-Vaillant. Italiens de CasaPound, Allemands de Dritte Weg, Hongrois de la Legio Hungaria, Espagnols de la Falange, Américains du Patriot Front et plus largement des membres des Actives Club européens ont fait le déplacement ces dernières années.
Le décès, mi-février, de Quentin Deranque s’annonçait comme un moteur supplémentaire de mobilisation, d’autant qu’à la différence de Sébastien Deyzieu qui fuyait la police au moment de son décès, il a trouvé la mort des suites d’un affrontement contre des antifascistes. Ils tenaient cette fois un «vrai» martyr. Le 13 février, avant même que son décès ne soit prononcé – il ne l’a été que le 14 –, le compte Telegram associé au C9M postait un message d’hommage. «Ses derniers mots, annonçait-il, sont ceux d’un héros : “On remettra ça les gars !” Que la terre te soit légère jeune loup. Camarade Quentin ? Présent !»
«La martyrologie héroïse l’engagement, venir au C9M c’est de l’ordre du rite de passage, souligne Marion Jacquet-Vaillant. Individuellement cela sublime leur engagement et collectivement cela soude la mouvance autour de la figure d’un militant nationaliste mort, ce qu’ils envisagent comme le sort possible de chacun d’entre eux.» Un puissant vecteur de radicalisation.