« Politiser Loana, c’est rappeler qu’elle avait, très tôt, été abandonnée à des violences dont nous continuons de sous-estimer l’ampleur et la gravité »
TRIBUNE
L’enfance de la candidate du « Loft », morte le 25 mars à 48 ans, avait été marquée par l’inceste, rappelle l’ancienne responsable du plaidoyer de la Ciivise Alice Gayraud, citant le journaliste Paul Sanfourche. Les 160 000 enfants victimes de violences sexuelles chaque année ont trois fois plus de risque de subir des violences tout au long de leur vie, souligne-t-elle dans une tribune au « Monde ».
Loana Petrucciani est morte le 25 mars à Nice. Elle avait 48 ans. Les commentateurs se sont précipités.
Benjamin Castaldi, présentateur de « Loft Story », a écrit sur Instagram : « On est tous un peu responsables. » L’influenceur Jeremstar l’a appelée « la première victime » du système. M6 a salué « sa spontanéité et son authenticité ». Dans les nécrologies, Loana redevient l’icône de « Loft Story », la bimbo surexposée, livrée à la vindicte populaire, puis abandonnée à ses démons. Le système mis en cause est celui d’une industrie médiatique violente et profondément sexiste, qui fabrique les femmes en objets de consommation avant de les broyer.
Tout cela est vrai. Mais ce récit a un angle mort, il commence en 2001.
Dans les hommages qui se multiplient, on lit qu’elle a eu un destin brisé, une descente aux enfers. On lit surtout que, pour elle, tout aurait commencé en 2001, avec le casting du « Loft ». C’est à partir de ce moment que sa vie devient racontable : celle d’une femme entrée dans la lumière, puis détruite par elle ; celle d’une femme dont les excès et les fragilités seraient nés de la célébrité ; celle, enfin, d’une chute. Le drame de Loana commencerait là, en 2001.
C’est ne pas voir que la fracture est antérieure. Le journaliste Paul Sanfourche, dans son essai Sexisme Story (Seuil, 2021), rappelle ce que ce récit laisse hors champ : une enfance marquée par un père incestueux qui était violent avec sa mère, puis, adulte, des violences émanant de son compagnon. En évacuant la généalogie de la violence, on ne regarde que la chute et, irrémédiablement, on perd de vue ce qui l’a rendue possible.

Loana, lors de la première du film « Meurs un autre jour », à Paris, le 19 novembre 2002. PIERRE VERDY/AFP
Interviewé par Libération en 2021, Paul Sanfourche disait de Loana qu’elle était « au carrefour de toutes les violences faites aux femmes ». Cette formule est juste, mais elle ne dit pas le mécanisme. Ces violences ne coexistent pas par hasard.
Le parcours de milliers de femmes
C’est ce que la santé publique appelle pudiquement la « revictimisation ». Les données de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants et les nombreuses enquêtes de victimation le documentent depuis des années : les filles victimes de violences sexuelles dans l’enfance ont trois fois plus de risque de subir des violences tout au long de leur vie, en premier lieu des violences conjugales. Ce n’est pas une coïncidence, c’est un continuum des violences patriarcales : la domination masculine marque les corps dès l’enfance.
Aussi longtemps que l’enfance restera tenue à l’écart de l’analyse des violences patriarcales, nous continuerons de découvrir trop tard des vies ravagées avant même qu’elles ne commencent. Et de les raconter comme des tragédies individuelles.
Dire cela, c’est refuser de faire de Loana une exception, un « destin brisé » que l’on contemple avec émotion sans en tirer la moindre conséquence politique. Car le parcours de Loana est celui de milliers de femmes. Cent soixante mille enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France. Combien de ces filles deviendront, sans protection ni prise en charge, des femmes exposées à de nouvelles violences ?
Politiser Loana, ce n’est donc pas opposer l’inceste à la téléréalité, ni minimiser la violence produite par l’exposition médiatique. C’est rappeler qu’une femme dont on dit aujourd’hui qu’elle a « mal fini » est aussi quelqu’un qui, très tôt, avait été abandonné à des violences dont nous continuons de sous-estimer l’ampleur et la gravité.
L’enjeu politique se niche dans notre manière de dater la violence. Et dans la manière dont nous nous donnons, ou non, les moyens de la prévenir.