JustPaste.it

Curtis Yarvin et le grand complot

Curtis Yarvin et le grand complot

Par Frédéric Keck

Anthropologue

Curtis Yarvin est considéré comme l’idéologue de la contre-révolution trumpiste. Le Grand Continent a publié un long entretien avec lui en avril où il est question de la pandémie du covid 19. Est-ce vraiment là, de la part de cette revue, une façon de déconstruire la théorie complotiste qu’il a ainsi l’occasion de développer ? Après avoir donné dans leurs colonnes, sans distance ni contextualisation, la parole à Peter Thiel ou Marc Andreessen, il y a de quoi s’interroger.

L’entretien donné par Curtis Yarvin au Grand Continent développe avec emphase et transparence les ressorts de la théorie complotiste sur la pandémie de Covid-19. Ce qui est effarant, c’est qu’il ne s’agit pas (ou plus) du raisonnement tordu d’un geek anarcho-libertaire mais d’une vision du monde qui inspire le vice-président des États-Unis et qui dessine une ligne de conduite pour y établir une monarchie impériale. Il convient donc de le déconstruire.

publicité

Lorsque Curtis Yarvin dit : « Le Covid est arrivé parce que les virologues régentent la virologie », il les accuse d’avoir causé la pandémie intentionnellement ou accidentellement – sa phrase « quelqu’un a fait tomber un tube à essai » laisse planer le doute – par les recherches en gain-de-fonction sur les coronavirus de chauves-souris[1]. Cette accusation est régulière dans la virologie financée par les États-Unis : Jeffery Taubenberger fut accusé de la même façon en 2005 après avoir reconstruit le virus H1N1, qui avait causé la pandémie de grippe de 1918 ; Ron Fouchier et Yoshi Kawaoka le furent aussi en 2011 après avoir fabriqué un virus H5N1 recombiné avec le virus H1N1, qui avait causé la pandémie de grippe de 2009[2].

Ce qui est nouveau, c’est qu’en 2005 et 2011, les virologues étaient accusés de diffuser une information qui pouvait être utilisée par un « État voyou » ou un groupe terroriste, alors qu’après 2020, Peter Dazak a été accusé de sous-traiter au laboratoire de Wuhan les recherches en gain-de-fonction sur les coronavirus, parce qu’elles y coûtaient moins cher et parce qu’elles étaient interdites aux États-Unis, alors que la Chine a été déclarée « rival systémique » par la première puissance économique du monde.

J’ai montré que ces controverses dans le monde de la « santé globale » opposent deux types de pouvoir[3]. D’une part, les virologues exercent un « pouvoir cynégétique », lorsqu’ils prennent le point de vue des animaux à travers les virus qu’ils partagent avec les humains, fabriquent des « chimères » comme des cibles pour s’orienter dans le « réservoir animal », et s’accusent entre eux d’avoir fabriqué des « leurres », de la même façon que les chamanes des sociétés sibériennes et amazoniennes s’accusent entre eux d’avoir mal imité les animaux pour préparer le groupe social à la chasse. D’autre part, les épidémiologistes exercent un « pouvoir pastoral », selon le terme de Michel Foucault, lorsqu’ils prennent sur les populations humaines et non-humaines le point de vue supérieur que leur donnent les statistiques, et calculent pour chaque intervention les bénéfices et les risques.

Les théories complotistes de l’administration Trump introduisent un nouvel élément dans ce débat en cours depuis les années 1980 : elles critiquent à la fois le « pouvoir pastoral » des épidémiologistes, en coupant les ressources de l’US-Aid, et le « pouvoir cynégétique » des virologues, en suspendant les recherches en gain-de-fonction. Dans son opposition frontale à la santé globale dans son ensemble, dont elle écrase ainsi la diversité, l’administration Trump exerce un pouvoir prédateur d’un nouveau genre, tourné vers les ressources rares pour fabriquer des ordinateurs hyper-puissants et des voitures autonomes. Le monde de la « tech » est incapable de comprendre le fonctionnement biologique des virus, et donc le travail que font les virologues quand ils prélèvent des virus sur les chauves-souris pour anticiper leur transmission aux humains, parce que les informaticiens voient un virus comme un algorithme qui a mal tourné. C’est pourquoi ce monde de la « tech » veut supprimer le monde de la « santé globale », qui s’était constitué depuis 50 ans avec ses conflits internes et ses régulations institutionnelles, ses universités et ses laboratoires, pour le remplacer par le monde de l’intelligence artificielle[4].

Dans sa vision binaire de l’opposition entre les États-Unis et la Chine pour la captation des ressources rares, Curtis Yarvin laisse de côté l’expérience démocratique qu’a été la crise du SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) en 2003. Il a raison de dire que le massacre de la place Tian’anmen en 1989 a été un traumatisme pour les élites chinoises. Il a raison également de dire que ce sont davantage les ouvriers que les étudiants qui ont été tués le 4 juin par l’armée de libération populaire[5]. Mais ce n’est pas une raison pour dire que cet événement n’a pas eu lieu.

Ce que ne comprend pas Curtis Yarvin, c’est que ce traumatisme a joué un rôle puissant dans la recomposition des élites du Sud de la Chine entre Canton, Shenzhen et Hong Kong, et dans la réponse apportée par les médecins de cette zone économique spéciale à la crise du SRAS en 2003. Ces médecins ont en effet vu dans la dénégation de cette crise sanitaire par le régime de Pékin une répétition du massacre de Tian’anmen, comme le montre la dénonciation de ce régime dans Time Asia par Jiang Yanyong, médecin militaire qui a soigné à la fois les blessés de 1989 et les malades de 2003. Le 1er juillet 2003, lorsque l’OMS déclara la crise du SRAS terminée à Hong Kong, 500 000 personnes y manifestèrent contre l’article 23 de la loi fondamentale sur la sécurité promue par le régime de Pékin[6]. Le massacre de Tian’anmen était commémoré chaque année le 4 juin par les citoyens de Hong Kong sur la place Victoria, jusqu’à ce que la pandémie de Covid permette au gouvernement de Pékin d’y réprimer toute manifestation publique.

L’ignorance de cette séquence historique conduit Curtis Yarvin à laisser de côté l’expérience démocratique de Hong Kong et la façon dont elle met en cause le complotisme. Depuis les années 1970, des virologues australiens, reprenant le flambeau pasteurien d’Alexandre Yersin, lorsqu’il découvrit à Hong Kong le bacille de la peste en 1894, avaient fait de cette colonie britannique une sentinelle sanitaire pour surveiller les mutations des virus de grippe en Chine populaire, qui n’était alors pas membre de l’Organisation Mondiale de la Santé. En 1997, avec l’apparition du virus H5N1 de grippe aviaire qui tuait deux personnes sur trois qu’il infectait, cette sentinelle a lancé l’alerte sur une possible pandémie et a pris des mesures sévères, plutôt bien acceptées par la population, pour réduire les risques de transmission de ce virus des oiseaux aux humains. Ces mesures étaient acceptables parce que l’abattage massif en 1997 de toutes les volailles vivant sur le territoire avait produit une identification compassionnelle entre les citoyens de Hong Kong – cosmopolites hyper-mobiles – et les animaux volants – oiseaux puis chauves-souris.

Une sentinelle est un territoire où les non-humains envoient aux humains des signaux d’alerte sur les menaces environnementales sur ses frontières, et où ces signaux sont relayés et amplifiés par des lanceurs d’alerte, des médias indépendants, des experts compétents et des gouvernements démocratiques. Alors que le gouvernement des États-Unis propose de laisser le virus H5N1 ravager ses élevages de volailles, dont 150 millions sont déjà mortes de ce virus, l’expérience démocratique de Hong Kong peut servir de leçon. Il ne s’agit pas d’un complot mais d’une réalité biologique, et aucun algorithme, si bien réglé soit-il, ne pourra contenir son imprévisibilité.

NDLR : Frédéric Keck a rédigé cet article sur la base de son intervention lors de la soirée du « Grand Continent » organisée le 13 mai dernier à l’Ecole Normale Supérieure sur les relations entre démocratie et santé cinq ans après la pandémie de Covid.

Frédéric Keck

Anthropologue, Directeur de recherche au CNRS