À Marseille, le résultat du RN n’est pas une « percée », mais une continuité
Contrairement aux idées reçues sur l’ancrage à gauche de la cité phocéenne, l’extrême droite y réalise des scores importants depuis les années 1980. La ville a été le premier laboratoire d’une alliance entre la droite traditionnelle et le Front national. L’électorat parachève désormais cette bascule.
Ce serait un séisme dont on ressentirait les répliques partout en France. Le 22 mars, Marseille (Bouches-du-Rhône) pourrait tomber dans l’escarcelle du Rassemblement national (RN) au second tour des élections municipales. Le candidat du parti d’extrême droite, Franck Allisio, a obtenu 35 % des suffrages exprimés au premier tour dimanche, juste derrière le maire sortant socialiste, Benoît Payan (36,7 %).
Cette performance a immédiatement été qualifiée de « percée », comme si Marseille avait été jusqu’alors un havre progressiste. Il s’agit pourtant d’une représentation faussée par « le prisme du centre-ville », relève le sociologue Cesare Mattina, désignant ces huit premiers arrondissements marqués par la gentrification, qui donnent à voir une ville cosmopolite et engagée à gauche, où Manuel Bompard, coordinateur national de La France insoumise (LFI), a été réélu dès le premier tour aux législatives de 2024.
« C’est cette image qui donne le ton aux visiteurs. Mais on oublie qu’il y a un autre Marseille, qui n’a rien à voir, au-delà du Jarret [la rivière désormais enterrée qui traverse Marseille du nord au sud – ndlr] : c’est de l’urbain diffus, moins dense, où des HLM côtoient des noyaux villageois et des friches industrielles abandonnées. Le RN grandit dans ces secteurs », explique Cesare Mattina, qui a fait du « laboratoire marseillais » son terrain d’enquête sur le clientélisme et l’action publique.
Pour les connaisseurs de la deuxième ville de France – qui représente deux fois et demie Paris en extension territoriale, un important facteur de fracture politique –, il n’y a donc pas de « percée ».
« C’est plutôt une continuité logique », estime le sociologue Nicolas Maisetti, auteur de Marseille, ville du monde (Karthala, 2017). Aux dernières élections législatives, en 2024, le RN était présent au second tour dans toutes les circonscriptions marseillaises, sauf la quatrième et la septième des Bouches-du-Rhône, où les insoumis Manuel Bompard et Sébastien Delogu – candidat aux municipales qui s’est désisté après avoir obtenu 11,94 % des suffrages exprimés – avaient été élus dès le premier tour.
Glissement
L’extrême droite a fait son apparition pour la première fois aux élections municipales de 1983, avec la liste « Marseille sécurité » – l’année où le Front national (FN) avait ravi, lors d’une municipale partielle et grâce à sa première alliance avec la droite, la mairie de Dreux (Eure-et-Loir). Cette liste marseillaise se mobilisait « sur le rejet de l’immigration, l’opposition au droit à l’avortement et le rétablissement de la peine de mort », comme le détaillent Olivier Fillieule et Isabelle Sommier dans l’ouvrage Marseille années 68 (Presses de Sciences Po, 2018). « Marseille sécurité » avait obtenu 5 % des suffrages exprimés.
Depuis, les résultats à deux chiffres se sont normalisés. Aux municipales de 1989, le candidat FN Gabriel Domenech obtient 14 % des voix. À celles de 1995, son successeur Ronald Perdomo, 22 %. Après une période de creux en 2001 et 2008, le RN se hisse à 23,16 % en 2014, et 19,45 % en 2020.
Comment, en une petite quarantaine d’années, le Front national (FN) devenu Rassemblement national (RN) s’est-il implanté dans la ville du socialiste Gaston Defferre, dont la principale force d’opposition à la mairie, qu’il a dirigée de 1953 à sa mort en 1986, a longtemps été le Parti communiste français (PCF), hégémonique dans l’après-guerre ? Quels sont les ressorts de ce glissement vertigineux ?
L’année de la mort de l’édile social-démocrate, radicalement anti-communiste, marque déjà un tournant. Le FN récolte alors 25 % des suffrages aux législatives de mars 1986 à Marseille – il dépasse les 27 % dans le Vieux-Port, et une partie des quartiers nord – les XIIIe, XIVe et XVe arrondissements.
Anne Tristan, « Au Front », 1987Ils militaient en secret, jouissant d’être entre eux [...] et aspirant à ce jour où ils sortiraient en pleine lumière pour découvrir un monde totalement acquis à leurs idées.
C’est dans ce nouveau fief lepéniste que la journaliste Anne Tristan s’installe en 1987 pour écrire la première enquête sur le FN de l’intérieur, Au Front (Gallimard, 1987). Dans sa postface, elle évoque les militants qu’elle a côtoyés pendant des mois, en infiltrée : « Ils militaient en secret, jouissant d’être entre eux, agressifs pour autrui, et aspirant à ce jour où ils sortiraient en pleine lumière pour découvrir un monde totalement acquis à leurs idées. »
Marseille n’en est pas là, mais il y avait comme une prophétie dans ces lignes. « Marseille, c’est le reste du monde, mais avec un projecteur plus vif », relate Laurent Lévy, historien du communisme installé dans la cité phocéenne. La progression du RN s’inscrit en effet dans une dynamique nationale de normalisation de l’extrême droite, mais elle prend ici des tonalités plus tranchées.
En découvrant les cartes du résultat du vote du premier tour, un constat s’est imposé aux Marseillais·es hanté·es par les 35 % de Franck Allisio : « Le RN est devenu, pour la bourgeoisie marseillaise, le meilleur parti de droite », résume Laurent Lévy. Le candidat RN réalise ses meilleurs scores dans les quartiers est, les plus aisés. C’est là que Jean-Marie Le Pen s’était présenté aux législatives de 1988, après son succès à Marseille à la présidentielle la même année – il était arrivé en tête avec 28,34 % des suffrages exprimés, un résultat supérieur à ceux de Raymond Barre et de Jacques Chirac additionnés.
Normalisation
Le plébiscite du RN par la bourgeoisie marseillaise aux municipales de 2026 est confirmé par les données établies par le sociologue Youssef Souidi, qui a classé les bureaux de vote de 1 à 10 en fonction du niveau de vie moyen des habitant·es situé·es dans leur périmètre.
« La liste RN à Marseille est croissante avec le niveau de vie, quand celle de LFI est fortement décroissante avec le niveau de vie », détaille le chercheur, coauteur de Nouvelle cartographie électorale de la France (Textuel, 2026). Après la campagne calamiteuse de Martine Vassal, candidate Les Républicains (LR) et Renaissance qui a revendiqué « le travail, la famille, la patrie » comme « valeurs »et comme « slogan », Franck Allisio, qui vient de la droite classique, est apparu comme le vote utile contre Benoît Payan. « Ce glissement vers l’extrême droite va se poursuivre, surtout devant la perspective d’une victoire contre la gauche. L’électorat de Vassal est extrêmement friable », craint ainsi Laurent Lévy.
« Jusqu’à présent, même dans le sens commun, la ville était plutôt pensée selon une division nord-sud : au nord les quartiers ouvriers, populaires, historiquement acquis au Parti communiste puis au Parti socialiste defferriste, et au sud les résidences fermées, la bourgeoisie traditionnelle et le vote à droite. Désormais c’est une division est-ouest de la ville qui se dessine très nettement, l’est étant complètement passé au RN, tandis que l’ouest et le centre sont à gauche, plutôt favorable au Printemps marseillais. C’est frappant », analyse aussi Nicolas Maisetti.
Que le RN dépasse les 40 % dans les XIIIe et XIVe arrondissements, au nord, n’étonne pas. Le sénateur d’extrême droite Stéphane Ravier y a été maire de secteur entre 2014 et 2017. Il y a labouré le terrain. C’est lui qui avait conduit la liste RN à Marseille en 2020. Dans ces arrondissements, le candidat LFI, figure des quartiers populaires, Mohamed Bensaada, s’est désisté pour faire barrage au RN.
Celui-ci risque néanmoins, pour la première fois, de gagner trois mairies de secteur, toutes situées à l’est de la ville : le secteur 5 (IXe et Xe arrondissements), le secteur 6 (XIe et XIIe arrondissements) et le secteur 7, fief de Stéphane Ravier (XIIIe et XIVe arrondissements). Toutes étaient tenues par la droite.
À l’aune de l’histoire de Marseille, ce renversement n’est là encore pas si étonnant. Le racisme a une histoire longue dans cette ville qui a été le théâtre d’une vague d’assassinats racistes en 1973 – dix-sept personnes d’origine maghrébine, des Algériens pour la plupart, avaient été assassinées en trois mois. En 1995, Ibrahim Ali, 17 ans, était assassiné par des colleurs d’affiches du FN en raison de ses origines comoriennes. En 1992, le FN organisait une manifestation à Marseille à la veille des élections régionales, contre la « libanisation de la ville ».
Dans un reportage télévisé, Bruno Mégret, numéro deux du parti, dénonçait « une colonisation à rebours », tandis que les militants scandaient « Marseille aux Marseillais ». Parmi les engagements prioritaires de Franck Allisio figure aujourd’hui un « passe antiracailles », créant des zones interdites à une partie de la population dans les parcs et les plages publiques.
Manifestation du Front national à Marseille en 1992. © Vidéo INA
La porosité entre la droite traditionnelle et l’extrême droite a aussi une histoire marseillaise. Aux municipales de 1983, Jean-Claude Gaudin, membre de l’UDF avec qui Gaston Defferre avait rompu en 1977, avait fait alliance avec le leader de la liste d’extrême droite « Marseille sécurité », reprenant ses thèmes au second tour.
Passerelles
Mais c’est surtout l’« accord de gestion » de Jean-Claude Gaudin avec le FN aux élections régionales de 1986, alors qu’il était président de région, qui pose un jalon important dans cette histoire. Cette alliance conduit le futur maire de Marseille (de 1995 à 2020) à faire élire les frontistes Gabriel Domenech et Claude Scannapieco à la vice-présidence de la région, avec les voix du FN, de l’UDF et du RPR. Journaliste au quotidien local d’extrême droite Le Méridional, Gabriel Domenech y publia des éditos « très offensifs, xénophobes » au début des années 1980, relate Nicolas Maisetti.
« C’était une alliance entre la droite et l’extrême droite très tôt dans l’histoire politique de la droite. Cela témoigne d’une porosité, non seulement des électorats, mais aussi des appareils partisans, alors que Jean-Claude Gaudin n’était même pas membre de la droite RPR, mais du centre-droit », ajoute-t-il. En parallèle, durant ces années, la ville subit l’effondrement de la métallurgie navale et ferroviaire, entraînant des effets en chaîne.
« On a, à Marseille, une version accusée, hyper contrastée, de ce qu’a été l’effondrement de la gauche et de la culture communiste en France, et de l’avènement du social-libéralisme. L’industrie marseillaise s’est effondrée, les causes qui faisaient que le PCF y était puissant se sont affadies et le PCF à Marseille a suivi la trajectoire, malgré la résistance de Guy Hermier [longtemps député communiste des Bouches-du-Rhône – ndlr], qui faisait l’objet d’une admiration générale dans la ville », analyse Laurent Lévy.
Jointe par Mediapart, Dominique Manotti, autrice de Marseille 73 (Les Arènes, 2020), dit espérer qu’un front antifasciste batte le RN à Marseille cette année. Beaucoup rappellent que Marseille a cette identité première. C’est celle de son stade par exemple, où dans les virages, les positions antifascistes sont visibles. La tentative d’ouvrir une « section » du Bastion social à Marseille, en 2018, avait fait long feu.
Mais attention à ce que l’identité secondaire ne prenne pas le dessus, prévient Dominique Manotti : « La France a basculé dans le racisme anti-Arabes avec la guerre d’Algérie. Il est profondément enraciné dans la société française, et on le sous-estime toujours absolument. La sensibilité antiraciste à Marseille existe, il faut qu’elle s’organise. »