Révélations sur Sainte-Soline : on a identifié le gendarme qui a failli tuer Serge Duteuil-Graziani
150 heures de vidéo, trois mois d’investigation… Alors que la justice a classé sans suite l’enquête sur le tir interdit qui a grièvement blessé un militant écologiste le 25 mars 2023 lors d’un rassemblement contre une mégabassine, «Libération» et «Mediapart» ont remonté les traces du projectile, parti d’un véhicule blindé.
C’est une enquête qui, à la fin de l’année 2025, a été classée sans suite, sans suspect, sans réponse. Quel gendarme a gravement blessé à la tête Serge Duteuil-Graziani, le 25 mars 2023, lors de la manifestation écologiste contre la mégabassine de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) ? En mettant fin aux investigations, le procureur de la République de Rennes estimait qu’un doute existait. Pour répondre à cette question, Libération et Mediapart ont plongé dans les milliers de vidéos captées par les gendarmes, les journalistes et les manifestants. Cette analyse visuelle et audio révèle que le seul tir compatible avec la blessure du militant a été effectué par la tourelle d’un véhicule blindé de la gendarmerie, à environ 60 mètres. Un tir tendu de grenade lacrymogène qui a percuté à pleine vitesse le crâne de Serge Duteuil-Graziani, guide de montagne de 32 ans. Par ailleurs, un fichier vidéo crucial pour voir les instants qui précèdent et suivent ce tir n’avait pas été récupéré par la justice avant que l’affaire soit classée.
Regardez l’enquête vidéo de Libération et Mediapart ci-dessous :
Le 25 mars 2023, Serge Duteuil-Graziani passe proche de la mort. Il est placé dans le coma, son pronostic vital est engagé. Pendant quatre semaines, son état est critique. Une fracture de près de six centimètres de diamètre sur le côté droit de son crâne est constatée, son cerveau est atteint. Plusieurs chirurgies sont réalisées pour le sauver. Il passera plusieurs mois à l’hôpital avant de pouvoir sortir, avec de lourdes séquelles.
Des consignes de tirs tendus
Dans une précédente enquête visuelle, quelques jours après les faits, Libération avait révélé que le crâne de Serge Duteuil-Graziani avait été fracturé par l’impact d’un tir tendu de grenade lacrymogène. Mais les images disponibles à l’époque ne permettaient pas de voir l’origine du projectile. Dans l’enquête ouverte par le parquet de Rennes pour violences aggravées et non-assistance à personne en danger, l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) était bien parvenue à identifier ce tir. Mais, la justice estimait qu’un éventuel autre tir pouvait être compatible : «[Les] circonstances ne permettent pas d’exclure le fait que la grenade provienne du tir d’un gendarme situé dans les environs du véhicule blindé.»
Arnaud F., le gendarme qui était positionné dans la tourelle du véhicule blindé, et dont le rôle était de tirer des grenades, a été auditionné comme simple témoin dans cette procédure, le 17 février 2025. «La mission était de défendre la bassine, interdire l’entrée aux manifestants», expliquait-il à l’IGGN. Il affirme que ses tirs n’étaient pas tendus mais bien effectués à l’angle réglementaire de 45 degrés. Or, les images disponibles permettent de mesurer un tir avec un angle d’environ sept degrés. Il affirme aussi être «incapable» de dire s’il a «blessé quelqu’un ou pas».
Les images issues des caméras-piétons des gendarmes avaient déjà permis de révéler que des consignes de tirs tendus avaient bien été passées par la hiérarchie et que plusieurs militaires voulaient blesser gravement les manifestants. Les conséquences d’un tir tendu peuvent être extrêmement graves : la munition pesant entre 200 et 300 grammes n’a, dans ce cas, pas le temps de s’ouvrir en l’air et peut percuter la tête ou le corps d’une personne à pleine vitesse.
Pour trouver le tir tendu compatible avec la blessure du manifestant, Libération et Mediapart ont réalisé une synchronisation des vidéos disponibles des faits, notamment les nombreuses images captées par les gendarmes et versées à la procédure judiciaire. Pour s’y retrouver dans cette masse de fichiers, plus de 2 000, nous avons pu automatiser leur classement par heure et repérer les vidéos captées dans la bonne zone grâce à leurs métadonnées. A 13 heures 45 et 58 secondes, soit l’instant de l’impact et dans la zone compatible, 39 vidéos sont disponibles.
Un seul tir compatible
La plupart de ses fichiers vidéo disposent également d’une captation sonore. En croisant les données visuelles et audio, il est possible de retrouver cinq détonations dans les instants et dans la zone compatible avec la blessure de Serge Duteuil-Graziani. Il s’agit de deux tirs de grenades lacrymogènes, dont la trajectoire ne correspond pas à celle du projectile en cause, l’explosion d’une grenade GM2L qui survient avant la blessure, et un autre tir de cette même munition qui intervient après. Un seul tir est compatible : celui effectué depuis la tourelle du véhicule blindé par le gendarme Arnaud F.
Une vidéo captée par le journaliste de Blast Jose Rexach et dont un extrait avait été diffusé peu de temps après la manifestation permet de voir ce tir. Il avait bien été repéré par les enquêteurs de l’IGGN mais le fichier original, pourtant capital, n’avait pas été récupéré. Libération et Mediapart ont obtenu la séquence entière, elle permet de confirmer qu’aucun autre tir n’est visible à cet instant. En classant l’affaire, le procureur de la République de Rennes, Frédéric Teillet, avait affirmé qu’«aucune investigation supplémentaire ne [pouvait] permettre d’éclaircir les circonstances de ces tirs».
Contacté par Libération et Mediapart en amont de la publication de ces nouvelles révélations, le magistrat rappelle que «2 100 fichiers vidéo, dont 600 enregistrés par les gendarmes»ont été recueillis par les enquêteurs. «Le travail de synchronisation des très nombreuses vidéos saisies par les enquêteurs n’a pas permis d’aboutir au résultat que vous décrivez», ajoute-t-il. Enfin, le procureur précise que la révélation de nouveaux éléments pourrait conduire la justice à réaliser un complément d’enquête dans le cadre de l’instruction ouverte après la révélation par Libération et Mediapart des vidéos montrant des ordres de tir tendu, des violences et des insultes des gendarmes. Après le classement sans suite, quatre plaignants gravement blessés, dont Serge Duteuil-Graziani, se sont constitués partie civile pour relancer la procédure et obtenir la saisine d’un juge d’instruction. Lequel pourrait être amené à se saisir des nouveaux élements que nous révélons.
Egalement contactés, le gendarme Arnaud F. et la direction générale de la gendarmerie nationale n’ont pas donné suite.