Gilets jaunes matraqués dans un Burger King : quand un officier CRS dénonce un «abus de puissance de l’Etat»
Moment rare au tribunal judiciaire de Paris, ce jeudi 12 février, où le commandant Gilbert S. a regretté ne pas être parmi les prévenus jugés pour des violences commises sur des manifestants.
Il est rare qu’un officier de police critique publiquement et avec vigueur les huiles de la préfecture de police de Paris. Il est rare, aussi, qu’un officier affirme que lui et le reste de la chaîne hiérarchique auraient dû être poursuivis par la justice. C’est pourtant ce qu’il s’est produit, ce jeudi 12 février devant la 10e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris. Le commandant Gilbert S. arrive en fin de matinée, en tenue de cérémonie, pour être entendu comme témoin. Neuf de ses subordonnés, membres de la CRS 43, qu’il commandait le 1er décembre 2018, sont jugés pour des violences commises sur des manifestants lors du mouvement des gilets jaunes, dans un restaurant Burger King.
Droit face au tribunal, Gilbert S., qui dirige toujours une unité de CRS et jouit d’une certaine aura dans ce corps policier, débute dans le vif : «Aujourd’hui, je pense que je ne suis pas à ma place en qualité de témoin, je pense que j’aurais dû être à côté des personnels de mon unité en tant que prévenu. Je pense que dans la chaîne hiérarchique, d’autres personnes auraient dû être présentes sur le banc des prévenus.» Une situation que Gilbert S. qualifie même d’«abus de puissance de l’Etat» qu’il ne «cautionne pas en tant qu’officier CRS».
«Hérésie»
La responsabilité pénale de Gilbert S. avait déjà été examinée au cours de l’enquête. En mars 2022, le commandant avait même écrit à la juge d’instruction en charge de l’affaire pour lui demander d’être, lui aussi, mis en examen. Dans son ordonnance, la magistrate a finalement prononcé un non-lieu à son encontre.
L’avocat Arié Alimi, qui défend un couple de manifestants matraqués dans le restaurant, lui demande alors s’il veut abandonner son statut de témoin. «La loi vous permet de comparaître librement, est-ce que vous le souhaitez ?»questionne Me Alimi. Gilbert S. hésite un instant, puis se tourne vers l’avocat Laurent-Franck Liénard, qui défend l’ensemble des CRS poursuivis.
«— Je demande conseil à mon avocat, dit Gilbert S. au tribunal.
— Vous êtes l’avocat du témoin, rigole Me Alimi en s’adresse à son confrère.
— Bien sûr que vous refusez, c’est une hérésie», rétorque Me Liénard.
L’audition de Gilbert S., toujours comme témoin, reprend. L’officier ne se défile pas et confirme qu’il se trouvait bien devant le restaurant, a vu l’intervention de ses effectifs et n’a pas jugé bon de la faire cesser. «J’ai vu l’usage de la force et j’ai considéré qu’il s’inscrivait dans tous les usages de la force que nous avons dû mettre en œuvre au cours de cette journée, sinon j’aurais fait cesser l’opération», dit Gilbert S.
«Quelques coups de matraque»
Et qu’en pense-t-il aujourd’hui, confronté aux images ? «C’est très difficile d’avoir la même perception», consent Gilbert S. Il tempère tout de même. Le commandant voit «un usage de la force qui est rude, qui est multiple», mais ne va pas jusqu’à le considérer illégal. Ce que retient avant tout l’officier, c’est qu’«on n’aurait jamais dû nous dire d’intervenir».
Gilbert S. pilonne la hiérarchie, celle de la préfecture de police de Paris. Le commissaire Patrice Rivière, qui l’accompagnait, devait «garder le contrôle de l’opération en cours». Ce dernier a lui aussi été entendu ce jeudi. Sa position par rapport aux faits est bien différente de celle du chef de la CRS 43. Le commissaire affirme, sous serment, qu’il n’était pas présent sur place quand les policiers sont entrés dans le Burger King, qu’il se trouvait proche d’un autre commerce. Patrice Rivière affirme avoir seulement vu, un peu plus tard, des manifestants prendre «quelques coups de matraque» mais pas des «violences fortes».
Une déclaration chronologiquement impossible et infirmée par des images captées par un journaliste qui le montrent devant le restaurant au début de l’intervention. «Je maintiens mes déclarations, je n’ai pas vu ce qui s’est passé à l’intérieur», s’enferre-t-il. Dans une surprenante concorde entre la défense et les parties civiles, plusieurs avocats s’étonnent des propos de Patrice Rivière. «Je ne pense pas que vous ayez dit des choses très réelles», tance Me Liénard.
«Je viens ici pour être transparent»
Retour à Gilbert S., qui s’en prend également à la plus haute hiérarchie de la préfecture. «Ceux qui étaient à la salle de commandement ne pouvaient ignorer ce qui s’est passé», dit-il. Le propos vise notamment le contrôleur général Alexis Marsan, qui était en charge des opérations de maintien de l’ordre le 1er décembre 2018. Egalement cité comme témoin, celui qui était alors chef d’état-major adjoint à la direction de l’ordre public de la préfecture de police avait été entendu mardi.
«Je viens ici pour être transparent sur la façon de faire», avait alors assuré Alexis Marsan. Questionné sur sa connaissance des faits qui se sont produits dans le Burger King, il avait même affirmé n’avoir «pas eu connaissance de cette opération». Il est alors questionné sur des messages radio passées aux effectifs sur le terrain. Dans ces audios, dévoilés par Libération, on entend la salle de commandement ordonner à la hiérarchie sur le terrain : «Faites-les danser», «On leur met le compte sur Wagram»… «Vous reconnaissez cette voix», avait questionné l’avocat Arié Alimi. Et Alexis Marsan de répondre : «Oui, c’est moi […]. Les mots sont imagés, je l’entends bien, mais le but est d’organiser la dispersion de ces gens.»