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Disparition

Mort d’Areski, musicien bohème un peu, beaucoup, à la folie

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Compositeur indépendant et libertaire aussi brillant que discret, compagnon indissociable de Brigitte Fontaine, le chanteur d’origine kabyle est mort ce lundi 1er juin à l’âge de 86 ans.

 

 

 

«Ça va faire un hit !» Sur fond de guitares saturées et de rythmiques hachurées, les paroles – pas seulement déconnantes – de ce titre qu’Areski avait cosigné avec Brigitte Fontaine pointaient déjà avec férocité, dès 1974, les errements de la chanson française, cet «art très particulier, devenu une industrie avec des

A Paris, en octobre 2010.
A Paris, en octobre 2010. (Richard Dumas/Vu pour Libération)

produits calibrés». Areski, lui, en était un artisan, polissant patiemment des compositions pour sa compagne, avec qui il aura tant partagé. Et des «hits», celui qui pouvait caresser aussi bien un tambourin que les cordes d’un oud en avait plein les mains,. Mais encore fallait-il les écouter, ces chansons qui, l’air de rien, s’engageaient à gauche toute. Comme le terrible C’est normal, qui dépeignait en 1973 le triste quotidien des sous-classés, «des ouvriers, des étrangers et quelques improductifs», soumis aux marchands de sommeil. Enregistré sous la forme d’une dialogue surréaliste, paroles de l’une et musique de l’autre, C’est normal deviendra lui-même un hit vingt-cinq ans plus tard (repris en duo sur l’album de Brigitte Fontaine les Palaces) pour une génération pas née au moment des méfaits. Brigitte Fontaine, ce fut la grande histoire de la vie d’Areski. Son alter ego, à la vie comme à la scène, celle avec qui il aura cosigné Vous et nous en 1977 et pour qui il aura composé toute sa vie. On a eu tôt fait de classer ces deux artistes hors norme dans l’avant-garde, une catégorisation qu’Areski contestait encore en 2014. «On faisait un peu n’importe quoi mais il en sortait des choses malgré tout. Nous mettre dans l’avant-garde, c’était en quelque sorte nous marginaliser.» Lucide et sans complexe, Areski Belkacem composait des musiques juste comme il entendait vivre sa vie : librement. Il est mort ce lundi 1er juin, à l’âge de 86 ans.

 

Pour le prénommé Larezeki selon l’état-civil, tout avait commencé le 23 janvier 1940, à Versailles. Le gamin d’origine kabyle grandit rue des Missionnaires – ça ne s’invente pas – auprès de parents qui tiennent un resto. Tous les week-ends des musiciens s’y attablent. Au menu, tango et chanson réaliste, mais aussi culture du bled, de quoi nourrir une appétence pour la musique au pluriel. «Avec ma sœur on était les DJ, avec un 78-tours à manivelle», se souvenait-il à l’hiver de sa carrière. Il baigne dans la chanson à textes comme dans le bon vieux chaâbi, et puis bientôt les Beatles, pour celui qui à l’adolescence, baguettes en mains, participera aux jam sessions qui inondent les caves de Saint-Germain-des-Prés. Au début des années 1960, le voilà au service militaire. «J’ai dit que j’étais musicien. Je suis rentré dans l’orchestre de l’armée.» Son père fut ordonnance d’un général, lui jouera au mess des officiers, où il drague les femmes de gradés, notamment avec Jacques Higelin, rencontré sous les drapeaux et qui fait partie de sa compagnie musicale. De retour à Paris, en musicien polyvalent, il enchaîne les tournées, et participe à des sessions d’enregistrement pour Decca. C’est là qu’il recroise le grand Jacques qui habite avenue de Wagram… IIs se reconnectent autour d’un projet qu’Higelin a en tête. Ce sera Niok en 1969, spectacle-happening qui tient l’affiche des mois durant au Lucernaire. La même année, au théâtre du Vieux-Colombier, il participe activement à un disque qui deviendra culte dans les milieux underground : Comme à la radio, avec Brigitte Fontaine et l’Art Ensemble of Chicago. Dans la foulée, il enregistre avec Higelin un album commun, sur lequel il interprète notamment le visionnaire Remember.

Musique médiévale et free jazz

Il est alors l’heure de faire le sien. Ce sera Un beau matin, l’année d’après, sur Saravah, le label des adeptes du slow bizness, un slogan qui lui va comme un gant. Ambiance minimale et paroles qui, sous le vernis de la poésie, tranchent dans le vif de sujets qui «gangrènent partout», cet enregistrement avec le formidable Jean-Charles Capon au violoncelle, le flûtiste Benoît Charvet, et Brigitte en chœur, ressemble à cette âme bohème, une mise en sons qui a tout de l’objet versatile non identifiable. Certains y entendront plus tard les fondations d’un slam qui n’a pas encore ce nom. C’est sans doute rétrécir le champ d’Areski, chantre d’une altérité qui peut invoquer aussi bien la musique médiévale que les improvisations d’un jazz libre de ces mouvements. Il faudra attendre quarante ans pour qu’il reprenne le chemin des studios en solitaire.

 

UNE RENCONTRE AVEC «LIBÉ» EN JUIN 2025

En attendant, il va s’illustrer au cinéma, dans un long métrage comme seule cette épique époque pouvait en produire : Ça va ça vient, de Pierre Barouh, ou l’histoire de deux ouvriers, l’un arabe et l’autre juif, plantés sur un chantier place des Fêtes pour cause de grève et qui vont dériver dans des soirées avec le Magic Circus. En ce début des années 1970 qui promet encore des lendemains qui chantent autrement, Areski compose des musiques pour Peter Brook et monte sur scène en qualité de comédien dans le cadre du Centre international de recherche théâtrale. S’il participera à d’autres bandes sons, dont celle d’A Mort la mort de Romain Goupil au tournant des années 2000, il va surtout œuvrer avec délicatesse auprès de Brigitte Fontaine. Il faut écouter le génial Patriarcat, à base d’hybridations bruitistes et de pulsations électroniques. Cela aurait sans doute pu faire un hit, du genre underground, mais il faudra pour cela attendre le Nougat, un doux délire enluminé d’arabesques à l’intitulé tout trouvé pour sortir d’une période de vaches maigres. Discret, Areski aura aussi œuvré pour et avec son fils, Ali, le poussant à apprendre l’harmonie, la composition, l’orchestration à la Schola Cantorum – où lui-même, en bon autodidacte, ira se perfectionner –, et se sera illustré dans des «concerts dessinés», une drôle d’idée sortie de son éternel galure en 2005 et qui fera le bonheur du Festival de la bande dessinée d’Angoulême.

Fantasque et fantastique

En avance sur des temps qui courent à leur perte ? Décadré des objectifs imposés ? Idéaliste incurable ? C’est un peu tout cela qui aura fait l’infortune de ce compositeur inspiré – on aurait aimé entendre son projet d’opéra développé avec un chef d’orchestre égyptien mais qui n’aboutira pas, faute de moyens – et qui pourtant lui a forgé une stature de musicien à part, pour esprits curieux. Cet «illuminé» – c’est lui qui le dit dans le Serveur du dôme – était tellement éloigné de l’ego-trip forcené qu’il aura fallu attendre 2010 pour le voir publier (sous son seul prénom) son second album, avec un casting de musiciens aussi obliques que lui. Ce sera le Triomphe de l’amour, où sa voix trahit une parenté avec Georges Moustaki, lequel figurait dans les crédits de son premier disque – en tant que photographe. Un album à son image, tout à la fois fantasque et fantastique, dressant entre les lignes l’autoportrait d’un artiste au cœur du tout-monde : échos baroques, inflexions folk-rock, effluves nord-africaines, bribes de balloche… La suite s’intitulera Long courrier, un disque finalement publié en juin 2025 après être longtemps resté au fond de tiroirs sans explication. Un album, prenant la forme d’une lettre d’amour destinée à celle qui partagea jusqu’au bout sa vie dans leur refuge de l’île Saint-Louis. Il sonne désormais comme un requiem.