Au Secours catholique, « les gens se restreignent, ils ont honte de demander »
Par Claire Ané (Pornic (Loire-Atlantique), envoyée spéciale)

Dans les locaux du Secours catholique de Pornic (Loire-Atlantique), le 17 novembre 2025. JEREMIE LUSSEAU/HANS LUCAS POUR « LE MONDE »
L’ambiance est joyeuse dans la grande salle du pôle social de Pornic (Loire-Atlantique). Comme chaque lundi, elle accueille le groupe de convivialité du Secours catholique. Il réunit, outre les bénévoles, quelques jeunes de la mission locale, une quinzaine de femmes âgées de 47 à 93 ans, ainsi que Daniel et Didier (la plupart des personnes n’ont pas souhaité donner leur nom), sexagénaires. Certains font des jeux de société, plusieurs confectionnent des couvertures et des sacs que l’association vendra au profit du Téléthon, tandis que d’autres papotent.
Quand Nicole Gautier, 77 ans et bénévole de l’association depuis 1985, a parlé au groupe, la semaine précédente, du 30e rapport de l’association sur l’« Etat de la pauvreté », paru jeudi 20 novembre, aucun n’a semblé se sentir concerné. « Pour eux, les pauvres, ce sont les SDF », relève la responsable locale.
Ce n’est pourtant pas ce que montre ce rapport de 177 pages, qui documente les évolutions de la pauvreté, et de sa perception, sur trente années, en s’appuyant sur la situation des personnes qui ont sollicité l’association. « La société française a vu émerger de nouvelles formes de pauvreté, plus diffuses, parfois invisibles, touchant des profils variés : femmes, jeunes, familles monoparentales, ménages étrangers, travailleurs pauvres, étudiants, retraités modestes », résument ses auteurs.

Nicole Gautier, bénévole au Secours catholique depuis quarante ans et responsable de secteur, à Pornic (Loire-Atlantique), le 17 novembre 2025. JEREMIE LUSSEAU/HANS LUCAS POUR « LE MONDE »
Un constat que rejoint Nicole Gautier, qui ajoute : « Avec les critiques qu’on entend sur l’assistanat, les gens se restreignent, ils ont honte de demander. La plupart ne nous appellent que quand ils n’ont plus le choix. » De fait, le nombre de personnes qui sollicitent l’association a peu progressé ces dernières années, tandis que la pauvreté atteignait des niveaux record : selon les derniers chiffres de l’Insee, 15,4 % de la population, soit 9,8 millions d’habitants, se trouvaient en 2023 sous le seuil de pauvreté, fixé à 60 % du revenu mensuel médian, c’est-à-dire 1 288 euros.
Les 1,1 million de personnes qui ont demandé de l’aide au Secours catholique en 2024 étaient en plus grande difficulté que celles qui les ont précédées : 74 % étaient en situation d’extrême pauvreté (40 % du revenu médian), en hausse de 11 points depuis 2017. Des situations compliquées par le fait que les coûts de l’alimentation et de l’énergie ont augmenté plus vite que leurs revenus, du fait de l’inflation. Autre démenti de l’idée de personnes qui « profiteraient », 38 % des ménages qui pourraient bénéficier du RSA ne le perçoivent pas, alors que ce taux de non-recours était de 24,5 % dix ans plus tôt. Par ailleurs, 39 % des personnes aidées sont des enfants, une part bien supérieure à leur poids dans la population.

Pascale, mère célibataire et retraitée, participante du groupe de convivialité du Secours catholique de Pornic (Loire-Atlantique), le 17 novembre 2025. JEREMIE LUSSEAU/HANS LUCAS POUR « LE MONDE »
Pornic a beau être une station balnéaire où vivent à l’année « des gens plutôt aisés », souligne Nicole Gautier, les participants du groupe de convivialité du lundi sont un certain nombre à connaître la pauvreté, sans toutefois s’y reconnaître. C’est le cas de Pascale, 62 ans, maman solo qui a toujours à sa charge sa plus jeune fille, handicapée. Elle faisait des ménages chez des particuliers puis en entreprise, sans en obtenir de revenus suffisants. Depuis sa retraite, en avril, elle perçoit moins de 1 000 euros de pension mensuelle. N’est-ce pas de la pauvreté ? « Je dirais plutôt que je suis une personne qui cherche à améliorer sa situation », corrige celle qui s’interroge sur la possibilité de reprendre un emploi à temps partiel.
« Je ne me sens pas pauvre »
Didier, affable divorcé de 64 ans, commente volontiers la hausse de la pauvreté dans sa ville : « En saison, on voit beaucoup plus de SDF qui font la manche qu’avant. » Qu’en est-il pour lui ? Reconnu travailleur handicapé, il a « toujours travaillé », et embauchait à 4 heures du matin comme manageur de rayons dans une grande surface. Désormais retraité, il touche 1 253 euros par mois. « Je m’en sors, je ne me sens pas pauvre. » Il explique venir ici pour rencontrer du monde et non pour solliciter une aide.
22,8 % des personnes accompagnées déclarent des problèmes de santé et/ou un handicap, contre 15,3 % en 1999. Sur la même période, la part des celles devenues inaptes au travail a doublé, passant de 7,3 % à 14, 4 %. C’est le cas de Daniel, 63 ans, ancien consultant et formateur. « J’ai eu un accident de voiture, qui m’a atteint physiquement et psychiquement et qui m’empêche de travailler », explique cet autoentrepreneur qui s’est retrouvé sans revenu, jusqu’à récemment prendre une retraite anticipée pour inaptitude.

Daniel, ancien consultant et formateur, participant du groupe de convivialité du Secours catholique de Pornic (Loire-Atlantique), le 17 novembre 2025. JEREMIE LUSSEAU/HANS LUCAS POUR « LE MONDE »
Jacqueline, 47 ans, fait partie des 52,7 % de personnes aidées par l’association qui sont de nationalité étrangère, alors qu’elles n’étaient que 20 % il y a trente ans. Une hausse sans commune mesure avec leur progression dans la population générale (de 5,5 % à 8,8 %). La cause ? Le durcissement des conditions d’accès à un titre de séjour, nécessaire pour travailler : « En 1999, deux tiers avaient un titre de séjour, un tiers était en attente de réponse. En 2024, moins d’un tiers dispose d’un titre de séjour, les autres étant en attente ou sans papiers », indique le rapport.
Jacqueline a dû se faire aider d’un avocat pour que sa demande de renouvellement de titre de séjour soit examinée. Elle qui dit avoir exercé d’importantes responsabilités au sein d’une chaîne télévisée, dans un pays d’Afrique dont elle préfère taire le nom, est confrontée à un dénuement extrême et à de lourds problèmes de santé. « Quand je suis arrivée dans ce groupe, [les bénévoles] m’ont ouvert les bras comme si c’était moi qu’elles attendaient », se souvient-elle avec émotion.

Jacqueline (à droite), en attente du renouvellement de son titre de séjour, dans les locaux du Secours catholique de Pornic (Loire-Atlantique), le 17 novembre 2025. JEREMIE LUSSEAU/HANS LUCAS POUR « LE MONDE »
Pour le Secours catholique, trente années d’évolutions de la pauvreté montrent pourtant que celle-ci n’a rien d’inéluctable. « Combattre la pauvreté, on sait faire », estime le rapport, et 800 000 personnes en sont sorties entre 1996 – l’année suivant l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République avec la promesse de réduire la fracture sociale – et 2004. A l’inverse, certaines politiques récentes « génèrent de la pauvreté » : les réformes de l’assurance-chômage, le décrochage progressif – et voulu – du RSA par rapport aux revenus du travail, l’interdiction de travailler pour les personnes non régularisées.
L’association appelle au « sursaut collectif », et presse les responsables politiques de « cesser de générer de la stigmatisation, de la discrimination, de la maltraitance institutionnelle ». Avec une personne sur cinq (20,5 %) menacée de pauvreté ou d’exclusion sociale, le pays se situe dans la moyenne de l’Union européenne en 2024, souligne le rapport. Mais seulement quatre Etats membres ont vu cet indicateur reculer depuis 2015, et la France se distingue comme celui « où la situation s’est dégradée le plus (+ 11 %) ».