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Jusqu’où le capitalisme peut-il s’emballer ?

Face aux déséquilibres du capitalisme - croissance atone, crise climatique, tensions et inégalités - le politiste Laurent Jeanpierre et le journaliste Romaric Godin proposent deux lectures distinctes. Leur débat éclaire les choix politiques à venir et les limites des réponses actuelles.

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Ralentissement de la croissance, crise climatique, tensions géopolitiques, creusement des inégalités : les déséquilibres du capitalisme contemporain s’accumulent. Faut-il chercher à corriger ces dérèglements de l'intérieur, ou envisager des transformations plus profondes ? Le politiste Laurent Jeanpierre, qui dirige l'ouvrage collectif Mondes postcapitalistes (La Découverte) et le journaliste économique Romaric Godin, auteur de Le problème à trois corps du capitalisme. Sur la gestion autoritaire du désastre (La Découverte) sont les invités de Guillaume Erner.

Capitalisme : une formation historique

Laurent Jeanpierre explique : "le capitalisme n'a rien de naturel, c'est une formation historique qui a eu un début et qui pourra éventuellement avoir une fin. Fernand Braudel disait que, jusqu'au XIXe siècle, la vie matérielle dominait. C'est-à-dire que le lien entre la production et la consommation n'était pas marchand. L'échange marchand n'était qu'une très fine couche. Le capitalisme, au fond, c'est l'épaississement de cette couche, l'imposition du lien marchand entre la production et la consommation. Le corollaire de ce processus historique c'est la formation d'un type d'hommes nouveaux qui investit pour le profit."

La naissance de ce nouveau type d'hommes, explique Laurent Jeanpierre, "va peu à peu autonomiser cette préoccupation pour le profit et cette déliaison entre l'activité économique et la satisfaction immédiate des besoins". Le post-capitalisme consiste donc à rapprocher production et consommation, à indexer la production à la satisfaction des besoins. Laurent Jeanpierre souligne ainsi que "la question du capitalisme n'est pas simplement une question économique mais concerne un ensemble de dimensions existentielles : la famille, l'environnement, la santé, etc."

Dépasser le constat de l'insoutenabilité

Romaric Godin émet un constat similaire dans son livre : selon lui, "il y a trois crises fondamentales dans le capitalisme contemporain, qui sont la crise économique, la crise écologique et la crise anthropologique. La crise anthropologique, c'est celle produite par la façon dont le capitalisme crée en permanence de nouveaux besoins et impose ces besoins à la vie des hommes. Elle crée une forme de falsification de la vie sociale en faisant en sorte que la vie des gens soit uniquement forgée par les besoins du capital, c'est-à-dire par ce que le capital impose aux individus pour pouvoir créer de la rentabilité. Cela provoque tout un tas de désastres en termes humains, individuels, mais aussi sociaux, dans le monde du travail, etc."

Pour Laurent Jeanpierre, ces crises révèlent effectivement "l'insoutenabilité du capitalisme". Selon lui, pour dépasser ce constat, il faut "commencer à figurer ce que pourrait être un mode d'organisation différent", l'un des enjeux centraux étant celui de "l'attention aux besoins", et plus précisément "aux besoins réels, qui ne sont pas produits par l'impératif de profitabilité, mais qui sont ceux de la vie quotidienne : le logement, la santé, la qualité de vie." Cela implique de "relocaliser une partie des activités productives et de décider collectivement des productions qui correspondent le mieux à nos besoins effectifs".

Crise de légitimité

Interrogé sur le lien entre crise écologique et capitalisme, Laurent Jeanpierre rappelle que "les travaux d'économie écologique montrent que le capitalisme vert, dont la Chine est probablement la tête de pont à l'heure actuelle, ne va absolument pas résoudre la crise environnementale, ne va pas améliorer les conditions d'habitabilité." Romaric Godin affirme également que, selon lui, "le capitalisme, aujourd'hui, est entré dans une phase où sa propre survie suppose la destruction de l'environnement".

Pour Laurent Jeanpierre, "il reste aujourd'hui une culture libérale en décomposition, des cultures conservatrices extrêmement puissantes à l'échelle mondiale", on assiste à "une crise de légitimité du capitalisme : la plupart des gens savent que le capitalisme est en crise, mais ne savent pas comment en sortir". Romaric Godin souligne que le libéralisme est "également attaqué par lui-même" puisque dans de nombreux pays, les "critiques de l'Etat de droit viennent des personnes mêmes qui se prétendent libérales" : "pour défendre l'accumulation, elles sont obligées de nier leur propre conviction libérale".

Laurent Jeanpierre rappelle cependant qu'il existe des poches de post-capitalisme "qui expérimentent déjà des formes de vie détachées de ces rapports sociaux capitalistes".

 

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