JustPaste.it

Un sondage de l’IFOP sur l’islam en France, qui met en lumière un rigorisme croissant, fait débat

L’étude publiée mardi 18 novembre dresse un état des lieux inquiétant de la deuxième religion de France, en particulier chez les jeunes musulmans. Des critiques émergent toutefois sur cette enquête.

Par Virginie Larousse

Publié le 19 novembre 2025 

Prière funéraire en hommage à Aboubakar Cissé, fidèle tué de multiples coups de couteau à l’intérieur de la mosquée Khadija de La Grand-Combe (Gard), le 2 mai 2025.

Prière funéraire en hommage à Aboubakar Cissé, fidèle tué de multiples coups de couteau à l’intérieur de la mosquée Khadija de La Grand-Combe (Gard), le 2 mai 2025. SYLVAIN THOMAS/AFP

 

Publié mardi 18 novembre, un sondage de l’IFOP relance le débat sur l’islam en France, quelques jours après les commémorations des attentats djihadistes de novembre 2015. Intitulé « Etat des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France », son sous-titre souligne d’emblée une tendance « entre réislamisation et tentation islamiste ». L’étude, réalisée pour la revue Ecran de veille, qui se présente comme « le mensuel pour résister aux fanatismes », a été réalisée par téléphone du 8 août au 2 septembre auprès d’un échantillon de 1 005 personnes se déclarant de religion musulmane, extrait d’un échantillon national représentatif plus vaste de 14 244 personnes.

« Loin de confirmer les discours sur une sécularisation à l’œuvre chez les musulmans français, les données révèlent au contraire une intensification des pratiques religieuses, un durcissement des positions sur les questions de mixité, et une sympathie croissante pour les courants radicaux de l’islam politique », indique François Kraus, directeur du pôle politique et actualités de l’institut de sondage.

 

Les 15-24 ans, sous-échantillon de l’étude (291 individus), sont particulièrement concernés par cette tendance rigoriste : 87 % se considèrent « religieux », 59 % estiment que la charia doit être appliquée dans les pays non musulmans, 57 % jugent que les lois de la République passent après les règles de l’islam, 42 % disent éprouver de la sympathie pour l’islamisme, tandis que près d’un jeune sur deux refuserait de faire la bise à une personne du sexe opposé – pour ne citer que quelques données saillantes. La fréquentation des lieux de culte et la pratique de la prière ont connu une nette augmentation ces quarante dernières années, le respect des injonctions alimentaires suivant la même courbe.

 

En somme, poursuit M. Kraus, « ces données donnent du grain à moudre à ceux qui craignent que la population musulmane se développe dans une logique de “contre-société”, c’est-à-dire qu’elle cherche à organiser sa vie quotidienne selon des normes religieuses distinctes, voire opposées, à celles de la société majoritaire ».

Des réponses éloignées des clichés

Pour autant, l’enquête dissipe un certain nombre d’idées reçues, au premier rang desquelles la théorie du « grand remplacement » : seuls 7 % du panel global, mélangeant toutes les religions, se déclarent musulmans ; le port du voile reste une pratique minoritaire (31 % des musulmanes le portent, pas forcément de manière systématique).

Loin du cliché d’une communauté fermée, 73 % des musulmans français sont en couple avec une personne de leur religion, contre 80 % en moyenne chez l’ensemble des Français. Surtout, 73 % (contre 44 % en 1989) pensent qu’un musulman est en droit de rompre avec l’islam – alors même que l’apostasie est considérée comme un crime particulièrement grave dans l’islam traditionnel. En outre, la jeunesse musulmane n’est pas la seule à aller vers un regain de religiosité : la même tendance s’observe dans les autres religions – christianisme et judaïsme, notamment.

 

Reste que les conclusions de ce sondage dressent un panorama « indéniablement préoccupant » du paysage de l’islam français, selon Didier Leschi, président de l’Institut d’étude des religions et de la laïcité et auteur de Misère(s) de l’islam de France (Cerf, 2017). « Cette réislamisation au sein de la jeunesse musulmane montre que nous n’avons pas été capables d’expliquer en quoi nos acquis sociétaux pouvaient être aussi des acquis pour la jeunesse, qu’ils constituent un espace de liberté pour tous, continue-t-il. J’en veux pour preuve l’absence de solidarité dans la jeunesse musulmane vis-à-vis des femmes iraniennes ou afghanes. »

Et d’alerter : « Si ce regain de religiosité ne constitue pas un danger en soi, il peut y avoir des franges radicales qui se détachent au sein de cette jeunesse islamisée. Le soleil noir de l’islamisme violent peut encore satelliser quelques centaines, voire quelques milliers de jeunes. C’est certes une minorité, mais cela n’en demeure pas moins inquiétant. »

Confusion entre regain de religiosité et islamisme

D’autres spécialistes se montrent néanmoins critiques du travail réalisé par l’IFOP, relevant des biais dans l’enquête. Si Vincent Tiberj, professeur en sociologie politique à Sciences Po Bordeaux, reconnaît que la qualité de l’échantillon des personnes sélectionnées s’est améliorée par rapport aux anciens sondages sur le sujet, il croit voir une « volonté d’instruire à charge, en insistant sur le rigorisme des musulmans ».

« Des questions plus ouvertes auraient pu être posées, explicite-t-il, par exemple sur la consommation d’alcool. On peut très bien avoir des normes pour soi et ne pas les appliquer aux autres. Ainsi, il aurait été plus pertinent de demander aux sondés s’ils étaient gênés lorsque d’autres personnes consomment de l’alcool en leur présence. »

 

De même, la confusion entre regain de religiosité et islamisme s’avère hautement problématique, explique Bernard Godard, fin connaisseur du sujet – de 1997 à 2014, il a été l’expert sur les questions de l’islam au ministère de l’intérieur. « Ce regain de religiosité est réel, soutient-il, mais faire le lien direct avec l’islamisme est spécieux. Etre assidu dans sa pratique ne signifie pas être porté sur la violence. Et ce regain de religiosité concerne d’autres cultes. »

« Qu’est-ce que l’IFOP entend par islamisme ?, demande par ailleurs Haoues Seniguer, professeur en relations internationales à l’université de Montpellier. S’agit-il de groupes terroristes ? Rigoristes ? Ou de l’islam politique ? » Même flou pour le concept de charia, dont l’interprétation varie considérablement d’un pays musulman à l’autre.

Focale sur la radicalisation

Haoues Seniguer regrette en outre la conduite régulière de ce type d’enquêtes qui se retrouve également au plus haut niveau politique – avec, par exemple, le rapport sur l’entrisme des Frères musulmans en France, dévoilé en mai. « La récurrence de ces travaux pose question. Elle semble viser à accréditer l’idée que les musulmans constitueraient une catégorie à part, des sous-citoyens forcément suspects. »

 

La présentation même des données du sondage, avec des titres de sections inquiétants – « Combien d’islamistes ? Combien de fréristes ? » –, porte de fait la focale sur la radicalisation, faisant passer les évolutions plus rassurantes au second plan. « Le fait que la pratique religieuse connaisse un regain n’est évidemment pas une vue de l’esprit. Attention cependant à l’interprétation que l’on en fait. Cette pratique peut correspondre à une phase générationnelle, à un moment de révolte, qui sera peut-être dépassé plus tard », nuance le politiste. De même, « placer la loi de Dieu au-dessus de celles de la République ne signifie pas que l’on ne respecte pas ces dernières », avance M. Seniguer.

Aussi les intentions du sondage de l’IFOP sont-elles questionnées par ces spécialistes, d’autant que l’institut a réalisé ce travail pour Ecran de veille. Cette revue est l’émanation d’un site nébuleux, le Global Watch Analysis, fondé en 2019 par le journaliste français d’origine algérienne Atmane Tazaghart, qui a longtemps travaillé pour Marianne et pour Al Majalla, revue très proche du régime saoudien. Il est l’auteur de plusieurs livres sur l’islamisme, coécrits avec des spécialistes controversés tels que l’essayiste Roland Jacquard ou Christian Malard, journaliste sur la chaîne israélienne i24News.

Quoi qu’il en soit, « les impacts potentiels de ce type de sondages » alarment Bernard Godard, en raison de leur possible effet boomerang. « Si l’on continue à essentialiser les musulmans, à distiller l’idée que le musulman serait l’ennemi, on ajoute du clivage dans la société, et on nourrit chez les musulmans l’idée d’une citadelle assiégée qui les pousse au repli sur eux-mêmes. »

Au final, l’auteur de La question musulmane en France : un état des lieux sans concessions (Fayard, 2015), qui enseigne aujourd’hui la laïcité à la Grande Mosquée de Paris, se montre peu optimiste : « Entre, d’un côté, un islam conservateur traversé par ce regain de religiosité, et, de l’autre, les soupçons permanents d’islamisme, nous ne sommes pas sur la bonne voie. » Dans un contexte de surenchère généralisée, le « retournement du stigmate » – ce processus par lequel un groupe s’approprie une stigmatisation subie, en la revendiquant ouvertement dans une logique d’affirmation identitaire ou de contestation – semble déjà à l’œuvre.