Alain Policar, politiste : « La laïcité se transforme en valeur coercitive, visant quasi exclusivement les musulmans »
Propos recueillis par Gaétan Supertino
Publié le 18 décembre 2025A-t-on peur de la diversité religieuse en France ? Le politiste Alain Policar s’inquiète d’une certaine « fascination pour l’homogénéité » qu’il voit émerger au sein de la société, sous l’impulsion de responsables politiques de plus en plus tentés de « définir la normalité religieuse, de tracer les frontières de la religiosité socialement acceptable », comme il l’écrit dans son dernier ouvrage, Laïcité : le grand malentendu (Flammarion, 240 pages, 21 euros), qui paraît alors que nous célébrons les 120 ans de la loi de 1905.
Principe d’inspiration libérale, la laïcité est, selon vous, aujourd’hui érigée en « valeur civilisationnelle » par des courants pourtant opposés sur bien des points, nationaux républicains ou conservateurs chrétiens, par exemple. Est-ce cela le « grand malentendu » ?
Ces courants interprètent la laïcité comme une valeur qui ferait partie du substrat de civilisation de notre pays, une sorte d’héritage auquel certains de nos concitoyens, par leur culture, leur religion ou leur origine, ne pourraient pas adhérer. La laïcité devient ainsi une valeur identitaire hypertrophiée, invoquée dans des domaines toujours plus nombreux – la sécurité, la liberté de la presse, l’égalité femmes-hommes, etc. – comme un bouclier contre l’obscurantisme religieux. Elle se transforme en valeur coercitive, visant quasi exclusivement les musulmans.
Il y a là un dévoiement de la loi de 1905, texte au fondement de notre principe républicain de laïcité. Il s’agit d’une loi libérale, qui vise la paix civile. Elle contient, dès ses premiers articles, le respect de la liberté de conscience, laquelle s’accompagne de la liberté du culte. Ce texte impose l’abstention d’exprimer sa foi aux représentants de l’Etat. Mais, dans l’esprit de son rapporteur, Aristide Briand, il s’agissait d’assurer le pluralisme au sein de la société. Longtemps, l’Eglise avait imposé sa vérité. La laïcité permet, à l’inverse, diversité et confrontation des points de vue. Aujourd’hui, cette idée semble ne plus autant convaincre qu’auparavant.
Vous placez la notion de tolérance au cœur du principe de laïcité. Mais, selon vous, elle est perçue, à tort, comme une « vertu molle »…
Certains perçoivent la tolérance comme une forme d’amour compassionnel pour la différence. Mais il faut distinguer la tolérance et l’approbation. On ne tolère pas ce qu’on approuve. Au contraire, il n’y a pas de tolérance sans désapprobation préalable. Beaucoup peinent à comprendre que l’on puisse désapprouver le port du voile islamique tout en souhaitant qu’il soit, pour des raisons politiques et/ou morales, toléré.
En ce qui me concerne, je ne pense pas que le voile soit un facteur d’émancipation. Mais ma désapprobation reste d’ordre privé, elle est la conséquence logique de mon athéisme. Force est néanmoins de constater que, pour diverses raisons, de nombreuses musulmanes pensent l’inverse. Elles peuvent le porter pour exprimer leur rejet d’une société sécularisée, ou s’affranchir du contrôle de leur famille, ou dans une démarche identitaire ou religieuse assumée. Plutôt qu’un système qui viserait l’émancipation par la coercition, je crois aux vertus de la délibération, et celle-ci ne peut s’épanouir que dans un cadre de tolérance politique.
La tolérance devrait-elle s’appliquer également à l’école ?
Lors des débats ayant précédé le vote de la loi de 2004 sur l’interdiction du port de signes religieux ostensibles à l’école publique, Lionel Jospin avait questionné : éloigner de l’école les jeunes filles qui portent le voile aidera-t-il à lutter contre l’obscurantisme ? Il exprimait des doutes sur le bien-fondé d’une loi contraignante, et je les partage encore.
Une interdiction généralisée du port du voile – ou de l’abaya – dans les établissements scolaires me paraît contre-productive. En se mêlant d’aussi près à l’intime de l’éducation des familles, le législateur me semble sortir de son rôle, et glisser sur une pente illibérale dangereuse. Cela permet aux islamistes de dire aux musulmans : « Vous n’appartenez pas à la communauté des citoyens mais à celle des croyants. » Il y a ainsi une forme d’alliance objective entre laïcisme intransigeant et fondamentalisme islamiste.
Si le port d’un vêtement s’accompagne d’une démarche prosélyte ou d’un comportement perturbateur de l’élève, les établissements ont depuis longtemps les outils pour les sanctionner : nul besoin d’un cadre global. C’est d’ailleurs ce qu’avait suggéré le Conseil d’Etat dans un avis de novembre 1989, après l’affaire des foulards de Creil.
L’enjeu est plutôt de faire comprendre par l’école publique que la laïcité est une notion libératrice. C’est par l’école, par l’enseignement des méthodes de la science, du développement de l’esprit critique, qu’on luttera contre l’obscurantisme religieux. Mais cela implique aussi d’investir dans l’école et de réhabiliter la figure du professeur. Le véritable enjeu est là.
En 2024, vous avez été évincé du Conseil des sages de la laïcité, mis en place en 2018 par Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’éducation. Que retenez-vous de cette expérience ?
J’y suis resté environ un an. J’avais été nommé par Pap Ndiaye, successeur de Jean-Michel Blanquer, qui voulait apporter de la diversité politique en son sein. Nul accueil hostile ne m’a été réservé. Mais mes positions étaient très minoritaires au sein d’un Conseil qui représente, dans sa majorité, la vision d’une laïcité stricte, peu soucieuse de la réalité des discriminations. Le spectre des atteintes à la laïcité considéré alors m’a semblé manquer de rigueur méthodologique, si bien que les fluctuations de leur nombre n’avaient guère de signification.
Je ne nie évidemment pas le danger terroriste, parfois évoqué lors de réunions du Conseil des sages. Mais la réponse est entre les mains des autorités, du renseignement, de la justice : ce n’est pas du ressort de la laïcité scolaire. La sécurité apparaît désormais de moins en moins comme un moyen, et de plus en plus comme une fin. Auparavant perçue comme étant au service des libertés fondamentales, elle tend à devenir l’objectif de toute la société.