Sylvie Laurent : « On a compris très tardivement les liens anciens entre la Silicon Valley et l’extrême droite »
Le 31 Janvier 2026
« 1984 ne sera pas comme 1984. » Tel était le slogan concluant un célèbre spot publicitaire pour Apple réalisé par Ridley Scott et diffusé en janvier de cette année-là. Le film promettait un futur technologique antiautoritaire et émancipateur, un monde à rebours de la dystopie orwellienne.
L’historienne et américaniste Sylvie Laurent ouvre avec ce moment symbolique son ouvrage La contre-révolution californienne (coll. Libelle, Seuil) pour imager le renversement apparent qui a conduit, quarante ans plus tard, la Silicon Valley et ses patrons emblématiques à se ranger avec enthousiasme derrière le projet trumpiste.
Mais pour cette ancienne chercheuse associée à Harvard et Stanford, ni 1984 ni 2025 ne sont des tournants : dans son court essai, elle reconstitue la généalogie de l’idylle entre la tech et l’extrême droite qui, loin de commencer par la conversion d’Elon Musk, Mark Zuckerberg et de Jeff Bezos après la seconde élection de Donald Trump, prend racine dans la Californie reaganienne des années 1960.
Pourquoi avez-vous pris pour point de départ de votre histoire idéologique de la Silicon Valley l’élection de Ronald Reagan au poste de gouverneur de Californie, en 1967 ?
Sylvie Laurent :
La Silicon Valley a une longue histoire – la recherche scientifique et en ingénierie date du début du XXe siècle en Californie –, mais la Californie reaganienne a été le creuset intellectuel, culturel et politique qui a nourri une industrie de la tech alors en passe de transitionner vers un âge plus civil, plus massif et hégémonique sur l’ensemble de l’économie américaine.
On a faussement l’idée que la Californie des années 1960, c’était la contre-culture, la rébellion, le refus de l’ordre établi, l’antimilitarisme… La tech elle-même a vendu le mythe du codeur ou du programmeur comme l’enfant des hippies. La Californie a certes eu une petite enclave protestataire à l’université de Berkeley dans les années 1967-1968, mais elle est alors un bastion conservateur, qui a élu le candidat républicain à chaque élection du lendemain de la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux années 1990.
Quels tournants politiques et industriels constate-t-on en cette fin des années 1960 ?
S. L. : Ronald Reagan s’inscrit en rupture vis-à-vis de l’establishment, des « Rockefeller Republicans » – ces républicains de la côte Est venus des grands milieux d’affaires, assez centristes en réalité. Gouverneur de la Californie dès 1965, il incarne parfaitement l’esprit de cette rupture : un mélange d’idéal propriétariste, de société du spectacle, d’anticommunisme virulent, de patriotisme, d’exaltation chrétienne…
En réaction à la révolte des campus tout au long des années 1960, s’ajoute la volonté de révolutionner – au sens de restaurer – l’Amérique traditionnelle. La Silicon Valley ne naît pas d’une culture de la contestation, mais d’un Etat qui se réinvente comme le bastion d’une nouvelle droite cherchant à réenchanter les valeurs traditionnelles de l’Amérique. La guerre froide est omniprésente et néanmoins, avec la guerre du Vietnam, la légitimité de ce qu’Eisenhower avait appelé le complexe militaro-industriel est questionnée. La tech ébauche alors son tournant civil en se détournant de la recherche spatiale et militaire pour faire le pari de la consommation de masse.
Comment les nouvelles technologies sont-elles mobilisées au service, selon vos termes, d’un « futurisme réactionnaire » ou d’une « réinvention d’un imaginaire de puissance » ?
S. L. : Avec Reagan à la Maison-Blanche en 1981, il s’agit de relégitimer le capitalisme et la guerre avec le vocabulaire de la liberté et de l’émancipation. La tech et sa mythologie du petit entrepreneur qui apporte autonomie et liberté au monde masquent alors les investissements publics massifs dans la recherche et développement (R&D) militaire et spatiale. La Silicon Valley, sous-contractant privilégié, est au cœur du projet d’affirmation de la supériorité américaine.
Reagan est très influencé par les économistes orthodoxes comme Arthur Laffer, mais il adapte la métaphore de l’économiste du Massachusetts Institute of Technology (MIT) Lester Thurow qui, dans les années 1970, affirmait le nécessaire passage des « industries du crépuscule » – la vieille industrie lourde, l’acier, l’automobile, le textile – vers les « industries de l’aube » – ce qu’on appelle à l’époque les hautes technologies.
Reagan s’attelle à forcer la mutation, et ses réformes fiscales sont une condamnation à mort de l’industrie lourde.
« Il y a une volonté délibérée d’abandonner l’ouvrier au profit de l’ingénieur, parce que l’ingénieur, c’est la domination américaine dans le monde »
En contrepoint, une politique de subventions, d’autorisations de constitution de monopoles et de dérégulations ciblées orchestre une réorientation de l’ensemble de l’appareil économique et industriel en direction de la Silicon Valley. Il y a une volonté délibérée d’abandonner l’ouvrier au profit de l’ingénieur, parce que l’ingénieur, c’est la puissance, la domination américaine dans le monde. C’est aussi une certaine forme de productivisme chrétien, masculin… et très californien.
Cette politique économique s’articule-t-elle déjà avec une croisade antisyndicale, avec l’invisibilisation des rapports de classes et de la domination raciale, avec le combat contre les mouvements féministes et des droits civiques ?
S. L. : Oui, la tech s’inscrit d’emblée dans le mouvement contre-révolutionnaire du temps. Il s’agit de délégitimer ce qu’ont incarné les présidences progressistes de John Kennedy et de Lyndon Johnson : la guerre à la pauvreté, l’ébauche d’une assurance santé, les allocations pour les pauvres, la fin de la ségrégation et une redistribution équitable… c’est-à-dire l’extension de l’Etat social et la démocratisation des droits. Alors que libertariens et néolibéraux se retrouvent dans cette peur panique de l’expansion de l’Etat social, Reagan leur promet de restaurer l’Amérique d’avant un « Etat Big Brother » pour revenir à un Etat veilleur de nuit qui, selon l’idéal libertarien, veille uniquement à la sécurité et à la défense.
« La Silicon Valley est providentielle parce qu’elle permet d’assurer la jonction entre le capitalisme débridé et la sécurité nationale »
Pour les Etats-Unis, qui viennent alors de subir la conjonction de l’inflation, de la stagnation économique et du chômage, ainsi qu’un déclin industriel et commercial sur tous les plans, la Silicon Valley est providentielle parce qu’elle permet d’assurer à la fois la jonction entre le capitalisme débridé et la sécurité nationale, et une réorientation de l’appareil productif américain rendant crédible la promesse d’une croissance potentiellement infinie.
La grande réussite de Reagan est d’avoir fait de la Silicon Valley non seulement le cœur de sa politique industrielle de guerre froide, mais aussi d’avoir posé les jalons de la politique ultrafinanciarisée de l’après-guerre froide. Il comprend que les investissements technologiques que l’Etat n’est pas en mesure d’assumer peuvent l’être par un partenariat avec les investisseurs en capital-risque. Ces capital-risqueurs (venture capital) deviennent essentiels au développement de la Silicon Valley, aux côtés de l’industrie de la défense et de l’écosystème universitaire bâti autour de Stanford.
Cette politique de soutien public a été poursuivie par ses successeurs…
S. L. : Bill Clinton est lui aussi convaincu que les industries technologiques constituent à la fois une aubaine extraordinaire pour la puissance économique du pays et un enjeu de sécurité nationale, même si cette conviction est mâtinée d’une croyance idéaliste dans le pouvoir émancipateur des « autoroutes de l’information ». L’Internet est privatisé et devient rapidement un marché grâce aux dérégulations ad hoc, mais l’espoir d’un marché des idées qui libère (argument promu par la tech elle-même) est ancré.
Le tour de passe-passe est redoutable : le codeur ou le fondateur de la tech apparaît presque comme en dehors de la logique du profit et du capital. La Silicon Valley met en scène ses petites entreprises comme un contre-modèle aux grandes firmes façon IBM ou à celles du grand business de l’agroalimentaire ou de l’énergie. On retrouve de telles postures de « rebelles » chez Mark Zuckerberg ou Elon Musk alors qu’ils sont les représentants paradigmatiques d’une classe possédante transnationale dont l’influence et la capitalisation boursière sont sans précédent.
Est-ce parce que Bill Clinton et son vice-président Al Gore croient dans la capacité des nouvelles technologies à faire mieux que les politiques publiques qu’ils dérégulent ces secteurs émergents ?
« Clinton et Gore sont convaincus que ce qu’ils appellent l’économie de l’information va ouvrir le domaine des savoirs et des connaissances »
S. L. : Clinton et Gore, surnommés les « démocrates Atari1 », sont convaincus que ce qu’ils appellent l’économie de l’information va ouvrir le domaine des savoirs et des connaissances. A la condition d’une régulation minimale, on pourrait avoir une économie du savoir plus ouverte et, dans le même temps, une source de croissance économique éperdue.
Le précepte de la dérégulation comme facilitation des échanges conduit à la loi sur les télécommunications de 1996, qui exempte Internet des régulations s’appliquant aux médias. Celle politique va de pair avec la dérégulation de la finance et du système bancaire, puisqu’il s’agit aussi de favoriser le capital-risque afin de développer le commerce en ligne, les médias en ligne et tout ce que deviendra la tech dans les vingt années suivantes.
Est-ce aussi à ce moment qu’apparaît l’idée que les nouvelles technologies peuvent se substituer aux institutions démocratiques ?
S. L. : Sans imaginer des formes de remplacement de la démocratie, Clinton y voit une source de démocratisation parce que les gens seront plus informés, plus éduqués, pourront mieux communiquer – soit très exactement la propagande vendue par la tech elle-même. A cette époque, seul Newt Gingrich, le très technophile chef de la minorité républicaine à la Chambre des représentants, une sorte d’antécédent de Trump qui tangente déjà à l’extrême droite, perçoit les potentialités antidémocratiques du Net. Selon lui, il faut lutter contre tous les médias dominants, contre les corps établis, contre l’Université en utilisant l’Internet comme un moyen de subvertir la domination de la gauche sur l’Amérique.
Quand émergent enfin des discours plus critiques ?
S. L. : On reste longtemps dans l’euphorie un peu aveugle du développement des grandes plateformes numériques, qui assureraient la croissance économique tant attendue depuis la crise financière de 2008. Barack Obama, élu à ce moment, appartient à cette école de pensée très techno-optimiste. C’est lui qui donne à Eric Schmidt, le patron de Google de 2001 à 2011, un bureau de conseiller à Washington, qui poursuit les politiques de numérisation du service public et se montre tout à fait accommodant avec Elon Musk, notamment en privatisant la recherche spatiale.
La réflexion sur le risque démocratique émerge tardivement, lorsqu’éclatent les affaires Snowden et Wikileaks. On comprend que l’Etat américain a accès, via toutes ces grandes entreprises, aux données personnelles à des fins politiques ou de surveillance. Un grand mouvement technocritique émerge alors, qui interroge la marchandisation des données personnelles, l’emprisonnement sur les plateformes, les effets sur le tissu économique traditionnel, etc.
Ce n’est que dans un troisième temps que la question des altérations de l’esprit démocratique par les réseaux sociaux est posée, après la première élection de Trump en 2016. On s’interroge sur l’extrême droite en ligne, le rôle de Facebook, le fait que les gens s’informent dans des boucles fermées, etc. On semble enfin comprendre les liens anciens entre l’idéologie de l’extrême droite et la tech.
Comment expliquer la surprise suscitée par l’adhésion au trumpisme des dirigeants emblématiques de la tech ?
« On a oublié de concevoir les patrons de la Silicon Valley comme une classe sociale qui défend avant tout ses intérêts et les profits de ses entreprises »
S. L. : D’abord, parce qu’on a oublié de concevoir les patrons de la Silicon Valley comme une classe sociale qui défend avant tout ses intérêts et les profits de ses entreprises – la plupart ont été des donateurs du Parti républicain dès les années 1990. Ensuite, pendant le premier mandat de Donald Trump, à l’exception de Peter Thiel et d’Elon Musk, peu de patrons de la tech ont exprimé d’opinions politiques sur les femmes, les minorités, la gauche. Plusieurs se sont radicalisés pendant le Covid, en partie parce que les employés des grands groupes ont réclamé des droits et refusé de travailler pour des projets douteux.
Il y a chez ces patrons beaucoup plus d’opportunisme que d’idéologie. Ils ont vite compris qu’en prêtant allégeance à Donald Trump et à ses sbires, ils protégeaient leurs intérêts. Les besoins financiers et énergétiques colossaux requis par le développement de l’intelligence artificielle (IA) sont d’une échelle telle que le soutien de l’Etat est devenu une condition sine qua non. Si la tech parvient, comme dans les années 1980, à convaincre la droite américaine que son développement est une question de sécurité nationale, qu’il y va du salut de la civilisation américaine, elle continuera sa concentration, son expansion et son encastrement dans le reste de l’économie.
N’y a-t-il pas, de leur part, une adhésion forte au virilisme, au rejet des minorités, à l’autoritarisme, au libertarianisme, à un transhumanisme de surhommes (blancs) augmentés par les technologies ?
S. L. : On accorde, il me semble, une importance excessive aux plus spectaculairement fascisants d’entre eux – Elon Musk, Peter Thiel ou Curtis Yarvin. Les péroraisons réactionnaires d’hommes puissants n’expliquent pas qu’ils soient puissants. Revenir à l’économie politique, à la logique du capital et de sa collusion ancienne avec l’Etat me semble plus éclairant. La coalition MAGA relève d’un bricolage efficace autour de la personne de Trump et des politiques néofascistes à l’œuvre, en particulier la démonstration viriliste de puissance sur la scène internationale et la persécution des immigrés à domicile.
Reagan fut capable d’un rapprochement des différentes familles de la droite américaine – des conspirationnistes, racistes, homophobes et fondamentalistes religieux jusqu’aux conservateurs bon teint. Trump, lui, ne fait pas l’union des droites, mais l’union des extrêmes droites. Les pseudo-libertariens façon Thiel, les sous-cultures digitales de podcasteurs islamophobes et d’« incels »2, la multitude informe des enragés du réseau X y ont leur place. Mais au sein de cette coalition, la tech n’est pas au poste de commandement.
Que pensez-vous des appellations données à ce mouvement composite : technoféodalisme, technofascisme, ultralibertarianisme ?
« Le centre névralgique du pouvoir néofasciste actuel n’est pas dans la Silicon Valley, simple appendice du pouvoir autoritaire qui réside à Washington »
S. L. : La thèse du technoféodalisme de Cédric Durand est très intéressante parce qu’il traite d’économie politique, c’est-à-dire de l’articulation concrète entre l’organisation de la production de richesses et la médiation de l’Etat. Je n’utilise pas, en revanche, le terme technofascisme parce que le centre névralgique du pouvoir néofasciste actuel n’est pas dans la Silicon Valley, simple appendice du pouvoir autoritaire qui réside à Washington.
La tech est très utile à ce pouvoir, mais elle n’est pas à l’origine de la violence exercée sur les pauvres, les femmes, les personnes âgées, les immigrés. ICE par exemple, la police de l’immigration, utilise les outils de la tech, mais celui qui donne l’ordre de normaliser arbitraire et brutalité est bien loin de la Californie. La Silicon Valley est ce que la finance était dans les années 1990 : le meilleur outil de promotion du pouvoir et de la puissance capitalistique du temps, pas la source d’une idéologie dominante.
Peut-on espérer que cette alliance très composite vole finalement en éclat ?
S. L. : Le pouvoir accordé par le capitalisme américain et par l’ensemble de l’économie politique mondiale à ces entreprises ne pourra pas être défait de sitôt. Les économies du monde sont dépendantes des satellites d’Elon Musk, des plateformes d’achat de Jeff Bezos et des algorithmes de Meta.
Même si, à la faveur d’une éventuelle victoire d’un démocrate en 2028, ces patrons oubliaient leur trumpisme, leur travail d’extrême-droitisation via les algorithmes et l’infrastructure culturelle numérique qu’ils auront universalisés demeurera… Des contre-espaces existent en ligne, mais ils resteront marginaux et inopérants si les Etats-Unis ne s’attellent pas rapidement à sauver leur démocratie.
Propos recueillis par Jérôme Latta