« On ne traite plus que le mercredi, quand les enfants ne sont pas là » : comment écoles et vignerons tentent de cohabiter en Gironde
Par Raphaëlle Aubert (Bordeaux, Gauriac, Léognan et Villeneuve (Gironde), envoyée spéciale) Publié le 18 décembre 2025 à 14h00, modifié le 18 décembre 2025 à 15h39Les faitsL’utilisation par les viticulteurs de pesticides à proximité de sites sensibles comme les écoles suscite inquiétudes et conflits à l’échelle locale. Mais des solutions se construisent peu à peu par le dialogue.
La petite école est toujours là, mais les vignes ont reculé. A Villeneuve, dans le Blayais (Gironde), les cicatrices sont visibles. Celle d’un accident survenu il y a plus de dix ans, qui a précipité la petite commune sous le feu des projecteurs. Ce jour de mai 2014, dans la cour, des élèves et leur institutrice sont pris de maux de tête et de nausées. Des châteaux voisins viennent de pulvériser des pesticides sur les parcelles jouxtant la cour de récréation. Les enfants sont mis sous surveillance sous le préau, leur enseignante est hospitalisée. « Les effets connus des fongicides identifiés sont concordants avec les symptômes décrits », notent les services de l’Etat.
Comme le révèle la cartographie publiée jeudi 18 décembre par Le Monde et un collectif de chercheurs, une école sur quatre est soumise, comme celle de Villeneuve, à une « pression pesticide » forte. En Gironde, où cette proportion grimpe à une école sur trois, des établissements en première ligne en ont déjà subi les conséquences. Et tiré des leçons.
A Léognan, au sud de Bordeaux, la grande proximité entre les ceps et le terrain de sport du groupe scolaire Jean-Jaurès a déclenché, il y a une dizaine d’années, une discorde durable entre parents d’élèves et viticulteurs. A l’époque, plusieurs épisodes cristallisent les tensions – la présence de tracteurs dans les vignes le jour d’une kermesse, l’épandage de pesticides par avion autorisé par la préfecture, vivement contesté puis annulé –, et le conflit s’embrase.
« Omerta » et « délations »
« Au lendemain [de l’accident] de Villeneuve, c’étaient les tranchées. L’omerta était énorme », se souvient Sylvie Nony, porte-parole d’Alerte pesticides. Plusieurs activistes rapportent au Monde avoir reçu des menaces, des lettres d’insultes… L’adjointe à la transition écologique et à l’environnement de Léognan, Véronique Perpignaa, se rappelle aussi « de délations sur Facebook et d’appels à la mairie pour demander de faire venir des huissiers et mesurer la force du vent lorsque les châteaux traitaient » – les épandages sont interdits lorsque le vent souffle au-delà de 19 kilomètres par heure.
Les premières réunions publiques sont « houleuses » : les viticulteurs « avaient alors l’impression qu’on les empêchait de vivre », raconte-t-elle. La suspicion d’un foyer de cancers pédiatriques parmi les enfants de l’école de Preignac, dans le Sauternais, renforce les inquiétudes des habitants des vignobles. Huit ans plus tard, l’Inserm établira « une augmentation modérée du risque de leucémie lymphoblastique avec l’augmentation de la densité de vignes » autour du lieu d’habitation.
Ces affaires, très médiatisées, ont profondément marqué le territoire. Une fédération locale d’associations de protection de l’environnement, la Sepanso, et l’association nationale Générations futures ont fait condamner en justice les châteaux à l’origine des pulvérisations à Villeneuve, pour utilisation inappropriée de produits phytopharmaceutiques. Catherine Vergès, la mairesse de la commune, qui gérait l’une des propriétés mises en cause, évoque aujourd’hui un épisode « très violent ». De leur côté, le Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux (CIVB) et des syndicats viticoles ont obtenu la condamnation de l’association Alerte aux toxiques et de sa porte-parole, Valérie Murat, pour dénigrement des vins de Bordeaux – elles ont fait appel.
Des drapeaux comme pour la baignade
Dix ans après cette prise de conscience brutale du Bordelais, l’heure est au dialogue. A Léognan, « la municipalité diffuse chaque année une FAQ [foire aux questions] aux parents d’élèves », fait valoir le maire, Laurent Barban. De plus, les vignerons sont incités à prévenir les enseignants la veille des traitements. Une communication « rassurante » pour Nathalie Labarthe, institutrice à l’école Jean-Jaurès depuis vingt ans.
Le château Larrivet Haut-Brion (groupe Andros), voisin de l’école de Léognan, a installé un mât visible depuis la cour. « On y dresse un drapeau, comme pour la baignade : rouge, on traite avec des “phyto” ; orange, on vient de traiter ; vert, on peut y aller », explique son directeur d’exploitation, François Godichon. Devant la cour, les premières rangées de vignes ont été remplacées par des haies et la parcelle mitoyenne est désormais cultivée « selon les règles de l’agriculture biologique », précise le viticulteur. « Nous formons notre personnel à des pratiques respectueuses de l’environnement et nous utilisons du matériel adapté », comme des buses anti-dérive pour éviter les remontées de produits chimiques dans l’air, ajoute-t-il. A l’entrée de la propriété privée, un panneau délavé prévient toutefois : « Vous assumez vos propres risques ».
En Haute-Gironde, l’élue socialiste Lydia Héraud a lancé en 2020 le programme « Cepa (h) ges », qui réunit dans un format inédit viticulteurs, élus et associations écologistes. « Au début, ça a un peu frotté : les viticulteurs pensaient que les écolos étaient tous des cons, et les écolos pensaient l’exact inverse, relate Nicolas Carreau, vigneron et président de l’appellation blaye-côtes-de-bordeaux. Mais on s’est rendu compte que c’était plus compliqué que ça. »
C’est lors de ces réunions « qu’on a appris que M. Carreau avait lui-même converti en bio ses parcelles à proximité de l’hôpital de Blaye et de l’école de Cars », raconte Sylvie Nony, d’Alerte pesticides. « Je ne voulais pas qu’un jour on vienne me taper sur l’épaule, donc j’ai anticipé », confirme M. Carreau. « C’est souvent sous l’angle des conflits de voisinage que ces questions sont abordées, note la géographe Mathilde Hermelin-Burnol. Les viticulteurs ont plus de mal à parler des risques pour leur propre santé et celle des autres. »
Une solution « ovni »
A Villeneuve aussi, les choses ont changé. « On ne traite plus que le mercredi, quand les enfants ne sont pas là », explique la mairesse Catherine Vergès, qui espère « tourner la page » pour son village. Dans les données du Monde, qui portent sur la période 2019-2022, l’école de la commune fait toujours partie des 100 établissements à l’exposition potentielle la plus élevée de France. Mais la crise qui frappe le vignoble bordelais depuis 2024 pourrait avoir pour conséquence inattendue de faire baisser cette pression. Plusieurs parcelles de vignes entourant l’école ont été arrachées, sans perspective de replanter, car le vin ne se vend plus.
Le CIVB reconnaît ne pas être en mesure de dire si les parcelles proches des écoles ont été priorisées systématiquement pour l’arrachage. Toutefois, l’interprofession met en avant l’importante progression de l’agriculture biologique dans le vignoble depuis dix ans. « C’est triste à dire, mais on observe un reflux sur le bio avec la crise, admet pourtant Nicolas Carreau, de l’appellation blaye-côtes-de-bordeaux. On a des pertes de rendement, des coûts qui explosent… Des viticulteurs arrêtent par épuisement. »
A Gauriac, commune frontalière à Villeneuve, la municipalité cherche à réemployer les terres laissées à l’abandon. Le maire, Raymond Rodriguez, a racheté les parcelles de vigne derrière l’école pour y créer une forêt nourricière pédagogique et un verger expérimental. « Les vignes n’avaient pas besoin d’irrigation, nous avons trouvé des manières de retenir l’eau naturellement. Et évitons la monoculture qui nous a conduits dans la crise », raconte l’élu, ses bottes en caoutchouc enfoncées dans une terre gorgée d’eau, prête à accueillir les premières essences.
Le maire, qui ne se représentera pas aux municipales, compte pérenniser cet « ovni », chiffré à 160 000 euros, grâce à une « obligation réelle environnementale » – un accord de longue durée pour cultiver ces terres en agroécologie.
« Tout cela reste de la dentelle », regrette Sylvie Nony. Faute de cadre national plus contraignant, les réponses reposent encore largement sur ces initiatives locales. « Une loi nous aiderait à être plus ambitieux, sécuriserait nos décisions », souligne Véronique Perpignaa, l’adjointe à l’environnement de Léognan. Car si l’école Jean-Jaurès devait être reconstruite aujourd’hui, reconnait-elle, elle serait implantée bien plus loin des vignes.