Entreprises
Renault fabricant de drones, une nouveauté qui divise ses salariés
Le constructeur automobile a confirmé qu’il lancera cette année la production d’appareils militaires dans deux usines françaises. Les syndicats soulignent que cette évolution n’améliorera pas l’emploi, et redoutent que ce choix stratégique s’amplifie dans les prochaines années.
Manuel Sanson
16 février 2026 à 17h01
16 février 2026 à 17h01
« J’ai« J’ai été embauché pour fabriquer des voitures, pas des armes », souffle Valentin, salarié de l’usine Renault de Cléon (Seine-Maritime), avant de s’engouffrer à travers les grands portiques qui gardent l’entrée du site automobile. Sébastien, plus de trente années de maison en CDI, ne partage pas cet avis : « Je n’ai aucun problème. On ne sera pas les seuls et on ne sera pas les derniers à produire du matériel pour l’armée. Tant qu’il y a du travail, c’est le principal. »
Sur le site du sud de l’agglomération de Rouen spécialisé dans la production de boîtes de vitesses et de moteurs, les quelque 2 500 salarié·es en CDI de Renault sont partagé·es sur l’opportunité de voir leur outil de travail se transformer pour produire des engins militaires. En l’occurrence, des drones.
Selon les révélations mi-janvier du média L'Usine nouvelle, confirmées ensuite à l’Agence France-Presse (AFP) par la direction de Renault, deux sites français du constructeur automobile, au Mans (Sarthe) et à Cléon, pourraient être concernés par ce projet mené en partenariat avec la direction générale de l’armement et un fabricant privé, l’entreprise Turgis Gaillard.
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Le 5 juillet 2022, un volant avec le logo Renault, à l'usine Renault de Cléon, dans le nord-ouest de la France. © Photo Lou Benoist / AFP
Selon William Audoux, secrétaire du syndicat CGT de Cléon, « le grand discours “attention, la guerre arrive” porte ses fruits auprès de certains salariés ». Le montant de ce contrat passé avec la direction générale de l’armement s’élèverait, selon différents médias, à 35 millions d’euros, et pourrait atteindre le milliard dans les dix ans à venir. Contactée, la communication du groupe Renault a décliné notre sollicitation. « Nous sommes aux prémices du projet, il est donc trop tôt pour évoquer ces détails », glisse un porte-parole.
« Renault doit rester dans son cœur de métier, c’est-à-dire l’automobile », assène Fabien Gloaguen, délégué central Force ouvrière (FO), tout en déplorant « l’hypocrisie de certaines organisations syndicales » : « Cela fait cent vingt ans que Renault fabrique des éléments militaires pour l’armée via des filiales », affirme le syndicaliste.
Il reconnaît tout de même un changement fort en symbole concernant la future production de drones : « C’est la première fois que des sites de manufacturing, dédiés à la fabrication de voitures, vont être concernés par une production militaire. »
Sur le terrain, sans réellement connaître encore les implications opérationnelles d’un tel projet, les réactions sont mitigées, entre réserves éthiques et maigres espoirs d’une augmentation de l’activité, et des créations d’emplois associées.
Le représentant FO confirme que les avis sont « divergents », évoquant un sujet « clivant » parmi les salarié·es. « Certains y voient une bonne nouvelle en matière d’activité, d’autres ne sont pas à l’aise à l’idée de fabriquer des armes », dit-il. Il identifie un autre problème : « Le fait que certains salariés dans le groupe Renault sont soit Ukrainiens, soit Russes et travaillent côte à côte. »
600 unités par mois
Au Mans, le dossier paraît se concrétiser plus vite qu’à Cléon, à tout le moins en matière de transparence vis-à-vis des salarié·es. Sur le site sarthois, qui emploie environ 1 800 salarié·es, la direction a récemment organisé un comité social et économique (CSE) extraordinaire dédié au sujet des drones militaires. « Il nous a été dit qu’un bâtiment servant actuellement de stockage allait être dédié à l’assemblage des drones », rapporte Richard Germain, de la CGT. « L’année 2026 devrait être consacrée à la fabrication de prototypes, pour démarrer les commandes fermes en 2027 », précise-t-il. Sur place, 60 salarié·es devraient être concerné·es par cette nouvelle production.
D’après différentes sources syndicales, le rythme théorique de production est actuellement fixé à 600 unités par mois. « Ce nouveau projet nous pose question. Notre vocation, c’est de faire des voitures pour répondre aux besoins de mobilité, pas de fabriquer des armes », pose Richard Germain, fidèle aux positions antimilitaristes historiques de son syndicat.
Et de s’interroger sur le type de drones qui devraient être assemblés au Mans. « Est-ce qu’on parle de drones d’observation ou de drones lance-missiles ? », questionne-t-il sans avoir encore de réponse, ajoutant que son syndicat s’opposera à fabriquer des drones « qui vont tuer des populations ».
D’après William Audoux, son camarade du site de Cléon (qui fournirait des moteurs légèrement modifiés), le projet concernerait des drones kamikazes, « à usage unique pour aller se faire exploser sur des cibles ».
Au Mans ou à Cléon, les syndicats posent comme condition qu’aucun·e membre du personnel ne soit contraint·e de participer à ce projet militaire. « Cela doit marcher sur la base du volontariat », prévient William Audoux, qui déplore n’avoir obtenu aucune information officielle de la part de sa direction à Cléon : « On nous dit juste que les discussions sont en cours. » Selon nos informations, la direction de Renault au Mans se serait en revanche engagée sur ce point précis.
Contrat à 1 milliard
À Cléon, les représentant·es du personnel n’attendent pas de nette embellie sur l’emploi, dans une usine qui ne cesse de voir ses effectifs reculer. « On nous annonce environ 7 000 moteurs [de plus] à l’année », rappelle William Audoux. Une paille, puisqu’« en 2025, [ils ont] sorti environ 225 000 unités au global ». « Cette nouvelle production, si elle est confirmée, ne viendra en aucun cas compenser le déclin continu de l’activité moteur thermique à Cléon », abonde Pascal de Maayer, du syndicat CFDT. Lui aussi regrette, « pour des questions éthiques », que l’on essaie de relancer l’industrie française « de cette manière ».
La CGT s’inquiète aussi « de nouvelles contraintes » qui pèseront sur les salarié·es si l’usine venait à changer de statut en devenant un site militaire, avec toutes les contraintes d’usage et d’accès associées.
« Aujourd’hui, ce projet apparaît plus lucratif pour les actionnaires que pour les salariés », observe Fabien Gloaguen, de FO. Il réclame déjà que les ouvriers et ouvrières puissent aussi tirer des bénéfices « d’un projet sensible en termes de valeurs ».
« La direction de Renault ira là où il y a de l’argent à gagner, quelle que soit l’activité », résume David Bellanger, syndicaliste CGT à Cléon, ajoutant que le projet drones se concrétise alors même que Renault démantèle Ampere, sa filiale dédiée à la fabrication de véhicules électriques, en grande difficulté.
Richard Germain, au Mans, anticipe lui aussi « un jackpot sur fonds publics pour l’entreprise et ses actionnaires », car « c’est le ministère des armées qui va cracher au bassinet ». Le syndicaliste pointe « les incohérences » du groupe automobile qui, durant des années, a insisté « pour externaliser les activités qui n’étaient pas dans son cœur de métier et qui fait exactement l’inverse aujourd’hui concernant le militaire ».
À moins que Renault ne se transforme, sur le long terme, en un fabricant d’armes ? Une possibilité pas si farfelue pour les syndicalistes. « Ce n’est qu’un début. On parle d’un contrat de 1 milliard d’euros avec la direction générale de l’armement. Mais pas seulement pour les drones, d’autres matériels militaires sont concernés. On pourrait bientôt fabriquer des véhicules légers », prédit Fabien Gloaguen.
Une communication interne au fabricant automobile que notre partenaire Le Poulpe a pu consulter indique que Renault Group « étudie » des projets dans les domaines « des véhicules militaires légers », des « drones terrestres » et « d’autres projets de drones aériens ». « Le projet drones du moment pourrait être l’arbre qui cache la forêt », résume le syndicaliste FO. « Si Renault devient un fabricant d’armes à part entière, l’image de l’entreprise sera en jeu », s’inquiète Pascal de Maayer pour la CFDT.
Manuel Sanson