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«Oui à la liberté d’expression mais pas au prix d’une réécriture de l’histoire», par un collectif d’historiens

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Alors que la lucidité devrait l’emporter devant les risques d’un triomphe de l’extrême droite en Europe comme en France, la confusion s’installe : les récits historiques se réinventent, les dénis du réel se multiplient, qu’il s’agisse de la guerre, de l’antisémitisme ou du climat, alerte un collectif dont Michèle Riot-Sarcey, André Loez, Nicolas Offenstadt.

Au Musée national d'histoire et de culture afro-américaines, le 28 août 2025 à Washington, DC. L’un des musées de Smithsonian Institution, responsables selon Trump d’un «endoctrinement idéologique» racial. Fin mars, un décret a été signé visant à reprendre le contrôle du contenu des musées.
Au Musée national d'histoire et de culture afro-américaines, le 28 août 2025 à Washington, DC. L’un des musées de Smithsonian Institution, responsables selon Trump d’un «endoctrinement idéologique» racial. Fin mars, un décret a été signé visant à reprendre le contrôle du contenu des musées. (Alex Wong/Getty Images)

 

 

La responsabilité des historiens est aujourd’hui primordiale. Dire le vrai du passé est la condition de la lucidité critique quand les enjeux du présent s’entremêlent avec un récit historique réinventé. Or, face aux catastrophes climatiques et politiques, le déni du réel l’emporte chez les principaux dirigeants de la planète.

Tandis que le plus grand pays d’Amérique du Nord, passé sous la coupe d’un affairiste, favorise l’ascension des partis d’extrême droite partout dans le monde, la chasse aux Gazaouis se poursuit et la terreur en Cisjordanie perdure, la guerre en Ukraine s’enlise ; personne ne se soucie des massacres au Soudan, au Congo, en Birmanie et des viols en Somalie, en Ethiopie.

Dans le même temps, les inégalités explosent, et nous assistons à l’ascension dangereuse de l’intolérance envers l’autre. Les migrants, sans distinction, sont accusés d’être la cause de tous les maux.

Partout le nationalisme se développe. Associée à une réécriture de l’histoire, l’idéologie nationale est mise au service des causes les plus inavouables et encourage l’ignorance par l’adhésion aux contrefaçons du passé. De la Russie à la Chine, les manuels sont recomposés en effaçant les exactions d’hier. Tandis que les frontières se ferment, la liste des interdits d’agir ou de penser s’affichent, ici et là, particulièrement aux Etats-Unis.

 

En France, tout un courant d’opinion cherche à imiter ces pratiques. Le récit national reprend des couleurs ; des villes aux campagnes, l’histoire de France se diffuse à nouveau autour de grandes figures, de préférence drapées de bleu roi. La magie, à nouveau, fascine, et la romance fait des prodiges.

Alors que la lucidité critique devrait l’emporter, devant les risques d’un triomphe de l’extrême droite en Europe comme en France, dans les rangs de la gauche comme au sein de la communauté universitaire, la confusion s’installe.

Des règlements de comptes par slogans interposés

La guerre au Proche-Orient catalyse les règlements de compte par slogans interposés. Chacun est sommé de choisir son camp au mépris du droit international qui offre pourtant des ressources rendant légitimes tout à la fois l’existence de l’Etat d’Israël, la reconnaissance d’un Etat de Palestine, l’arrestation des criminels de guerre et la qualification juridique de leurs actes.

 

La mise en cause directe du gouvernement de Nétanyahou, allié aux religieux extrémistes, est remplacée par une mise à l’index du sionisme délestée de toute historicité.

Pendant ce temps, la dénonciation de l’état de guerre à Gaza et en Cisjordanie conduit certains à apporter leur soutien aux dirigeants du Hamas, salué tout récemment lors d’une réunion publique à l’université Paris-8.

L’autoritarisme et la violence politique du Hamas, longtemps maintenu au pouvoir avec l’aide de Nétanyahou, les massacres du 7 Octobre, l’islamisme radical et ses méthodes terroristes, tout ceci est occulté par un antisémitisme grandissant qui fait partout des juifs une cible unique et déshistoricisée.

 

Les mots sont transformés en armes

Au nom de la défense de la liberté d’expression, on peut même lire, sous la plume de quelques historiens, que la réalité de l’antisémitisme à gauche est une invention récente – contre-vérité patente que nous ne pouvons tolérer. A leurs yeux, toute critique à l’encontre d’une montée de l’antisémitisme est une manifestation de soutien à la colonisation de la Palestine.

Les mots sont transformés en armes et deviennent des signes d’allégeance. Tout manquement à leur usage est considéré comme une manifestation de soutien au gouvernement d’Israël. Nous marchons à front renversé, et cette dénaturation de l’histoire participe de la marche vers le pouvoir de l’extrême droite.

Souvenons-nous ! Dans le passé de la gauche, la stratégie de l’ennemi principal a fait taire un très grand nombre d’opposants. Trop longtemps le silence s’est abattu sur les reniements du socialisme démocratique : en URSS, en Chine, au Cambodge et ailleurs, l’idéologie autoritaire a eu raison de la liberté. Longtemps, furent ignorés les arrestations, les procès, les camps d’internement et de mort au nom d’un Etat ouvrier mythique.

Dans le même temps, au nom de la République, d’autres mensonges s’abattaient sur les massacres en Asie comme en Afrique. Tandis que la droite brandissait le drapeau de civilisation supérieure et se mettait au service d’un capitalisme destructeur, la gauche se construisait sur des illusions. Oublié l’antisémitisme récurrent, avant et après l’affaire Dreyfus ; écarté le racisme à gauche dénoncé par Jaurès lui-même en 1898 à Alger ; ignorée la misogynie insolente, de Proudhon aux Radicaux de gauche…

De ces manquements coupables, précisément, il importe de se souvenir afin de ne pas réitérer le même cynisme, ni tolérer l’antisémitisme, la misogynie et le racisme. Pas plus au nom de la Palestine qu’au nom du communisme hier.

Aujourd’hui, nous vivons une épreuve de vérité et devons regarder le présent comme le passé, bien en face, sans exclusive. Toute confusion, tout silence, toute ambiguïté ne sont plus acceptables, car ces mensonges ouvrent une voie royale à l’extrême droite.

Nous disons oui à la liberté d’expression, mais pas au prix d’une réécriture de l’histoire, ni d’un renoncement à la pensée critique.

Signataires : Les historiennes et historiens Michèle Riot-Sarcey Professeure émérite Paris-8 Caroline Fayolle Université de Montpellier Nicole Edeman Professeure émérite Nanterre Sylvain Laurens EHESS André Loez Classes préparatoires Emmanuel Szurek EHESS Nicolas Offenstadt Paris-I et Eric Aunoble Université de Genève.