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Jack Lang et l'affaire Epstein

Comme suite du message de la semaine dernière sur "tous pourris"

La troublante intimité du clan Lang avec Jeffrey Epstein

Le nom de Caroline Lang, fille de l’ancien ministre de la culture français, apparaît des milliers de fois dans les documents dévoilés aux Etats-Unis. Tout indique qu’elle et sa famille avaient noué avec l’homme d’affaires et prédateur sexuel américain une relation bien plus importante que ce qu’elle reconnaît aujourd’hui.

Par Raphaëlle Bacqué et Ivanne Trippenbach Publié je 23 février à 17h30

Temps de Lecture 16 min.

 Caroline, Monique et Jack Lang, à la Fondation Louis Vuitton, à Paris, le 29 septembre 2019.

Caroline, Monique et Jack Lang, à la Fondation Louis Vuitton, à Paris, le 29 septembre 2019. BERTRAND RINDOFF PETROFF/GETTY IMAGES/MINISTÈRE AMÉRICAIN DE LA JUSTICE/« LE MONDE »

 

Ce 20 juin 1990, avant l’aube, Jack Lang a donné rendez-vous à ses invités à l’aéroport du Bourget (Seine-Saint-Denis). Le ministre de la culture de François Mitterrand a vu grand pour exporter « sa » Fête de la musique en Union soviétique : un aller-retour à Moscou avec des vedettes (Eddy Mitchell, Charlélie Couture, Alain Delon), un cinéaste chargé d’immortaliser l’événement et une quinzaine de journalistes… Sur le tarmac, la délégation découvre l’avion du voyage : un Boeing 727 privé, aménagé, avec salon, chambre et salle de bains. L’appareil a été prêté par un « ami », répond Monique Lang, l’épouse du ministre, quand on l’interroge sur l’identité du mystérieux propriétaire. Cet « ami », soufflent des diplomates français aux invités stupéfaits, c’est Robert Maxwell.

Cela fait déjà quelques années que le magnat des médias britannique et Jack Lang se connaissent. En 1987, le ministre de la culture socialiste et l’homme d’affaires, ancien député travailliste à la Chambre des communes, à Londres, ont même fait alliance. En pleine bataille pour la privatisation de TF1, sans craindre de mélanger les genres, c’est avec l’appui de Lang que Robert Maxwell et Francis Bouygues, le patron du premier groupe mondial du BTP, sont parvenus à convaincre le président Mitterrand d’être choisis pour acheter la première chaîne de télévision française.

 

Maxwell est aussi devenu, pour Jack Lang, un précieux mécène. Le 18 juillet 1989, c’est à ses côtés que le ministre a inauguré la Grande Arche de la Défense, lors d’une de ces fêtes qui sont la marque des années Lang, avec champagne et saxophonistes en tenue de cosmonaute. Le patron britannique a en effet sauvé le projet titanesque si cher à son ami « Jack » en déboursant 150 millions de francs (42 millions d’euros).

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L’homme d’affaires s’est également montré généreux en contribuant au financement, à hauteur de 500 000 francs, des manifestations et commémorations liées au bicentenaire de la Révolution française, notamment pour la numérisation des documents d’époque, s’offrant ainsi le plaisir d’être de toutes les cérémonies parisiennes. Robert Maxwell est enfin si proche de Jack Lang, par ailleurs maire de Blois, qu’il possède une imprimerie dans cette ville. En octobre 1989, il y assiste aux Etats généraux de la culture européenne, à l’invitation de Lang… sans visiter sa propre imprimerie.

A l’époque, l’une des deux filles du ministre, Caroline Lang, a 28 ans. Après avoir joué dans les films L’Argent (1983), de Robert Bresson, et Chronique d’une mort annoncée (1986), de Francesco Rosi, elle est devenue docteure en droit public. Et, pour sa première entrée dans la vie professionnelle, est embauchée… chez Maxwell Communications, à Londres. Comme toujours chez les Lang, la confusion des genres est reine, entre intérêts privés et service de l’Etat, famille et ministère… Au cabinet de Jack Lang, Monique ne joue-t-elle pas déjà, aux yeux de tous, les patronnes de la communication, recevant au nom de son mari tous les artistes qui comptent ?

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Depuis l’enfance, jamais les filles, Caroline et Valérie, n’ont échappé à cette emprise familiale et à cette volonté farouche qui est d’abord celle de leurs parents : se construire une existence flamboyante, hors de toutes les règles s’appliquant au commun des mortels. « Une sorte de famille royale, où l’être et la fonction ne font qu’un », souligne l’architecte Patrick Bouchain, conseiller de Jack Lang de 1988 à 1995.

Dans l’orbite du père

C’est aussi pour le groupe Maxwell que Caroline, l’aînée, s’envole vers New York, en 1990, où elle occupe le poste de senior international editor à la Maxwell-Macmillan Publishing Company, la maison d’édition familiale… Son premier job important. D’emblée, elle est chargée de créer une collection d’auteurs européens pour le marché américain. Elle doit en outre piloter le lancement d’une collection de textes historiques sur la Révolution française, lors du bicentenaire supervisé par son père. Comme si ce début de carrière était indissolublement lié à la position de ministre de la culture de Jack Lang.

Personne ne s’en émeut vraiment. Chez les Maxwell, d’ailleurs, les enfants travaillent également dans l’orbite du père, telle la fille préférée du magnat britannique, Ghislaine, une jeune femme du même âge que Caroline Lang. « Il est fort probable que ma sœur Ghislaine et Caroline Lang se soient croisées dans ce cadre », témoigne aujourd’hui Ian Maxwell, l’un des fils de l’homme d’affaires, auprès du Monde, en se remémorant « l’amitié entre [leurs] deux familles ».

Quoi qu’il en soit, l’expérience de Caroline Lang au sein des éditions Maxwell ne dure pas. Le 5 novembre 1991, le corps de Robert Maxwell est retrouvé, flottant dans l’océan Atlantique, à proximité des îles Canaries, à quelques mètres de son yacht baptisé Lady Ghislaine, signe de son amour pour sa fille. En l’absence de toute blessure, l’enquête conclut à un accident, mais cette mort lève aussi le voile sur un scandale : Maxwell finançait une bonne partie de ses investissements en détournant les pensions de retraite de 4 000 de ses employés. L’empire s’effondre d’un coup, laissant des dettes colossales et une famille ruinée.

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Caroline Lang, elle, perd son emploi, mais ne tarde pas à rejoindre le groupe de médias et de divertissement Time Warner, toujours à New York, début 1991, comme directrice internationale de projet. Elle y restera jusqu’à fin 1994.

Ghislaine Maxwell a suivi presque en même temps un chemin identique, s’installant à son tour au cœur de Manhattan, autant pour s’éloigner de l’Angleterre et du scandale que pour soigner les blessures d’une rupture sentimentale. Rapidement, son entregent, son charme et son aisance font d’elle une figure mondaine de la vie new-yorkaise. C’est en tout cas dans l’une de ces fêtes dont la ville a le secret qu’elle rencontre un maître de l’escroquerie financière, Jeffrey Epstein. Elle deviendra sa compagne et principale complice dans le recrutement de victimes mineures pour son trafic sexuel international.

Depuis la divulgation des documents et la mise en cause de sa famille, Caroline Lang jure n’avoir croisé la route de « Jeffrey », séduisant quinquagénaire qui se dit « gestionnaire de fortune », qu’au début des années 2010, à Paris. A l’entendre, elle se serait rapprochée de lui en 2012, alors qu’elle vivait dans le 6e arrondissement parisien, divorcée et mère de deux filles. A y regarder de plus près, il existe tout de même un mystère autour de la chronologie de sa rencontre avec Jeffrey Epstein…

Dans le « petit livre noir » d’Epstein, son carnet d’adresses saisi dès 2009 par le FBI (qui enquêtait alors sur des détournements et abus sexuels sur mineures en Floride), figure déjà… Caroline Lang : trois numéros de téléphone et une adresse new-yorkaise, l’appartement 9C du 400 East 52nd Street, au cœur de Manhattan. La fille de l’ancien ministre socialiste avait-elle été repérée, dès les années 2000 ou même avant, par cet homme d’affaires décidé à tisser sa toile dans le monde entier ? Très peu de Français sont inscrits dans ce répertoire, riche de quelque 1 700 noms. Sollicitée par Le Monde, Caroline Lang n’a pas souhaité répondre.

Un clan follement fusionnel

Depuis le 30 janvier et la publication des « Epstein Files » (dossiers Epstein), la justice américaine jette pourtant une lumière crue sur le lien qui soude les Lang, en particulier Caroline, à Jeffrey Epstein. Leur abondante correspondance, sept ans durant, entre 2012 et l’arrestation du criminel sexuel en 2019, donne à voir une relation intime et troublante.

Ainsi retrouve-t-on trace, le 24 mars 2012, d’un dîner donné par l’Américain à Paris, où Caroline Lang se rend, avec le réalisateur Woody Allen et son épouse Soon-Yi, l’ambassadeur des Etats-Unis Charles Rivkin et son épouse. Epstein, condamné quatre ans plus tôt pour « sollicitation de prostitution de mineure », se soucie de tenir les paparazzis éloignés, alors qu’il a repris sa vie mondaine et reconstitué son extraordinaire réseau. Le lendemain, la fille de Jack Lang remercie par courriel « Jeffrey » de l’avoir conviée à sa table. Le 26, elle se rend dans son luxueux appartement parisien du 22, avenue Foch. Accueillie par le majordome, elle passe un moment avec l’Américain, à discuter de littérature japonaise et de Vladimir Nabokov, cet écrivain dont le plus célèbre roman, Lolita (1955), est aussi la confession d’un prédateur sexuel sur la relation qu’il a eue avec une enfant de 12 ans et demi.

 

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Extrait des emails de Jeffrey Epstein, révélés par le ministère américian de la justice le 30 janvier 2026. MINISTÈRE AMÉRICAIN DE LA JUSTICE

 

Le 27 mars 2012, Caroline Lang est prête à faire entrer dans le cercle familial ce businessman sorti de prison en 2009 et inscrit au fichier des délinquants sexuels. C’est ainsi chez les Lang : tout se passe toujours au sein du clan. Aucun ami ni aucun amant n’a jamais intégré l’intimité des deux filles sans être adoubé par Jack et Monique. « Ce dimanche, je déjeune chez mes parents avec mes filles. C’est un déjeuner de famille. Mes parents voudraient t’inviter. Pourras-tu venir ? » propose donc Caroline Lang. Las, le millionnaire sera alors reparti sur son île privée des Caraïbes, l’un des lieux de son trafic sexuel, mais promet d’appeler dès son prochain séjour à Paris.

Ces déjeuners du dimanche sont un rituel des Lang. Ils ont lieu dans l’appartement de l’ancien ministre et de son épouse, un 130 mètres carrés niché dans l’un des somptueux immeubles XVIIsiècle de la place des Vosges, au cœur de la capitale. Sur les conseils de leur voisin, l’architecte Fernand Pouillon, le couple a fait rénover l’endroit, faisant sauter les faux plafonds pour lui redonner de la hauteur, meublant le salon avec une table offerte par le designer Philippe Starck, une banquette dessinée par l’architecte d’intérieur Andrée Putman, accrochant aux murs des dessins de Pierre Alechinsky ou un autre de Jean Tinguely.

 

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Lorsqu’ils invitent des amis à ces repas de « famille » pour mieux les jauger, la cérémonie est presque toujours la même : Jack Lang s’affaire dans le désordre de la cuisine pendant que son épouse, leurs filles et petites-filles trônent à table, offrant le tableau d’un clan follement fusionnel.

Avec son charme, sa capacité à jeter dans la conversation des noms d’artistes et de politiques, et bien que Jack Lang parle mal l’anglais, Jeffrey Epstein passe l’examen sans difficulté. Dès qu’il vient à Paris, tous les deux ou trois mois, il s’efforce de rencontrer Caroline Lang et, le plus souvent, ses parents. « Je serai avec toi par la pensée dimanche, à défaut de l’être en personne », s’excuse-t-il lorsqu’il lui fait faux bond, en avril 2012. Le mois suivant, c’est lui qui l’emmène à la résidence de l’ambassadeur des Etats-Unis à Paris. « J’aime les contes de fées », lui écrit encore Epstein, au milieu d’une banale conversation.

« Big kiss » en fin de message

En juillet 2012, le financier propose de payer son adhésion au très prestigieux cercle parisien de l’Union interalliée, avec sa splendide piscine, ses salons et son restaurant à deux pas de l’Elysée. Caroline Lang renonce finalement à candidater. Sans cesse, jusqu’au printemps 2019, ils se retrouvent dans des restaurants parisiens ou place des Vosges, au domicile de « mom and dad », comme il dit, chez des amis de la famille pour l’anniversaire de la sœur, Valérie Lang, ou encore à l’Institut du monde arabe (IMA) présidé par Jack Lang, pour des repas sur la terrasse du neuvième étage, d’où l’on admire tout Paris. Epstein vient parfois accompagné d’une jeune « assistante ».

Caroline Lang, elle, se plie en quatre pour son ami américain. Elle lui ouvre les portes des plus éblouissantes institutions culturelles : le château de Versailles, un lundi de mars 2013, jour de fermeture au public ; le Palais de Tokyo, un mardi de novembre, alors que le musée est pareillement clos, pour voir l’exposition phare de l’artiste plasticien Philippe Parreno (« ce sera ouvert seulement pour nous (…) Mes parents ont dit au président du Palais de Tokyo que tu viendrais ») ; le Musée d’Orsay pour une visite privée de l’exposition « Picasso », ou le Centre Pompidou pour l’inauguration, très courue, de la rétrospective du sculpteur César… Mais aussi des événements de l’IMA, comme cette visite guidée de l’exposition « Osiris » en septembre 2015, avant un « lunch » tous ensemble.

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Dans son CV officiel, qu’elle a fait parvenir au Monde, Caroline Lang se dit dotée d’« une connaissance personnelle et intime de tous les acteurs et dirigeants du monde du cinéma et de l’audiovisuel, en France et dans le monde francophone, et des principaux acteurs et dirigeants en Europe et aux Etats-Unis, et leur reconnaissance unanime de [son] expérience, de [ses] compétences et de [sa] personnalité ». Pour Epstein, qui a toujours cherché à entrer dans l’intimité des célébrités et des puissants, c’est une réussite absolue : ses amis français ne sont pas rebutés par les accusations de femmes qui le visent, très médiatisées en France à partir de 2011, ni par sa page Wikipédia, où ses agissements et son goût pour les adolescentes mineures sont mentionnés. « Merci pour aujourd’hui, c’était unique », écrit l’homme d’affaires après avoir déambulé avec les Lang sous les ors du château de Versailles.

Alors qu’il cherche un autre pied-à-terre à Paris, Caroline Lang organise à son intention des visites d’hôtels particuliers. En octobre 2013, ils se rendent ainsi au 95, rue du Cherche-Midi, dans le 6e arrondissement, à l’hôtel de Chambon. Là, derrière un mur d’enceinte et une porte cochère, se cache l’hôtel particulier de Gérard Depardieu. Quelque 1 800 mètres carrés tout en marbre, granit et bois précieux, où trône la collection des plus grands artistes du XXe siècle acquise par l’acteur, dont trois bronzes de Rodin. Ami de longue date des Lang, Depardieu se trouve alors au Kazakhstan, mais il cherche à se délester de cet ensemble architectural et de son jardin privé. Epstein ne donnera pas suite.

 

Le mois suivant, Caroline Lang l’emmène visiter un autre lieu d’exception : l’hôtel dit des « Ambassadeurs de Hollande », au 47, rue Vieille-du-Temple, dans le quartier du Marais, « l’un des plus beaux hôtels particuliers de Paris avec ses plafonds peints », écrit-elle, qu’un ami a acquis mais dont il ne veut plus. Epstein n’achètera pas non plus cette bâtisse évaluée à 70 millions d’euros.

Caroline Lang, très attentive aux désirs de son ami américain, organise également un rendez-vous avec Dominique Strauss-Kahn à l’hôtel Royal Monceau en 2014, alors que l’ancien directeur du Fonds monétaire international, arrêté en 2011 au Sofitel de New York pour tentative de viol, est mis en examen pour proxénétisme aggravé en bande organisée dans l’affaire du Carlton de Lille – Epstein se décommande au dernier moment de ce rendez-vous avec « DSK ».

 

Aimanté par le pouvoir, quel qu’il soit, il a trouvé en son amie parisienne une partenaire de choix pour espérer se connecter à une partie des élites françaises. Au moment où Jeffrey Epstein tente de s’approcher du gouvernement socialiste – comme il a cherché auparavant à entrer dans les cercles sarkozystes –, Caroline Lang lui fait ainsi miroiter des connexions avec le ministre des finances, Michel Sapin, celui de l’économie, Pierre Moscovici, ou encore le président, François Hollande, en personne. Des rencontres qui, en définitive, n’auront pas lieu.

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Dans la relation Epstein-Lang, les affaires, la vie privée et l’intimité familiale se mêlent à chaque instant. Caroline Lang ponctue très souvent ses messages de « big kiss », ajoute pour les grandes occasions des petits cœurs. Une année, alors que ses filles sont en colonie de vacances en Pennsylvanie, elle prie Epstein de leur envoyer des colis de friandises. Quand il l’emmène faire du shopping, à Paris, pour son anniversaire, elle choisit un manteau et se dit « extrêmement heureuse ».

Vacances à Marrakech, séjours à New York, semaine en Floride… « Un ami, pas un intime », assure pourtant aujourd’hui Caroline Lang pour caractériser leurs relations. En février 2014, elle écrit : « Jeffrey, tu vas sur ton île ? Pourrais-tu m’emmener avec toi quelques jours ? » En mars, ce même « Jeffrey » fait cette offre à Jack Lang : « Je serais ravi de prendre en charge tous les frais pour un voyage à New York ou dans les Caraïbes. » En avril 2014, Caroline Lang et ses filles séjournent plutôt dans sa villa de Palm Beach (Floride), au 358 El Brillo Way, l’adresse où le pédocriminel se faisait « livrer » des adolescentes sous couvert de massages – faits qui ont mené à sa condamnation pour « sollicitation de prostitution de mineure » en 2008.

« Avantage pour Jack et Monique »

Avec les Lang, Jeffrey Epstein dit se sentir en partie de « la famille ». Ainsi, quand il apprend que Valérie Lang a succombé à une tumeur du cerveau, en 2013, il confie avoir pleuré. Les Lang rêvent d’un documentaire pour faire revivre la fille cadette ? Ils lui réclameront 30 000 euros pour boucler le budget du film, fin 2015. Caroline et son père projettent d’inscrire l’aînée des petites-filles à l’université Bard College, à New York ? Epstein dicte la lettre de motivation signée Jack Lang et appuie sa requête auprès du président de l’université, Leon Botstein, mais la jeune fille préfère finalement étudier le business et le management. Quand Epstein souhaite que ses amis les plus proches rédigent un petit texte pour son 63e anniversaire, Caroline Lang fait partie de la douzaine de sélectionnés.

Cette même Caroline Lang écrit ses e-mails depuis son bureau de directrice générale de Warner Bros TV pour la France, à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). Son job dans cette société : gérer des portefeuilles de droits de plusieurs millions de dollars, négocier la vente de l’énorme catalogue de films de la Warner aux diffuseurs télé, de TF1 à Canal+, et assurer la veille juridique en Europe. Au-delà de leur relation privée, elle et Jeffrey Epstein se parlent donc aussi comme des partenaires de business. Elle le met vite en contact avec un ami de confiance, un gérant de sociétés du nom d’Etienne Binant, inconnu du grand public.

Extrait des emails de Jeffrey Epstein, révélés par le ministère américian de la justice le 30 janvier 2026. Extrait des emails de Jeffrey Epstein, révélés par le ministère américian de la justice le 30 janvier 2026. Extrait des emails de Jeffrey Epstein, révélés par le ministère américian de la justice le 30 janvier 2026. MINISTÈRE AMÉRICAIN DE LA JUSTICE

 

Ce mystérieux homme d’affaires qui semble jouer le rôle de conseil au service des Lang, mais aussi de mécène pour l’IMA, écrit à Jeffrey Epstein « pour Jack » et multiplie les rendez-vous avec l’Américain, à New York et à Paris, avenue Foch ou avenue Montaigne. Des rencontres destinées, notamment, à monter le fonds offshore qu’Epstein nomme le « Jack project » ou « fonds d’art Lang » et à préparer « les documents », que Caroline Lang, en juriste, lit attentivement. Etienne Binant, qui n’a pas donné suite aux sollicitations du Monde, rend compte à la fois à Jack Lang et à sa fille. Il devient le gérant de cette société, Prytanee LCC, fondée en 2016 entre Jeffrey Epstein et Caroline Lang. Etant domiciliée dans les îles Vierges américaines, elle échappe aux lois fiscales américaines et françaises.

Décidément, dans ce curieux cercle, tout se mêle. Ainsi, en septembre 2017, c’est Etienne Binant qui, à la demande de Jack et Caroline Lang, invite Epstein à l’anniversaire du père, un moment de fête qu’il présente comme « très privé, avec son premier cercle uniquement ». Début 2018, c’est encore Etienne Binant qui négocie un service de chauffeur permanent payé par Epstein pour Jack Lang, en se référant à Caroline Lang pour savoir « ce qu’elle en pense ». En janvier 2018, Etienne Binant écrit au financier américain qu’il vient juste de « signer les documents sur l’avantage pour Jack et Monique », sans que l’on sache de quel « avantage » il s’agit. « Merci mec, tu GÈRES », envoie-t-il à Epstein.

 

 

A l’été de la même année 2018, Jack et Monique Lang s’envolent à New York et demandent à séjourner dans la maison d’Epstein à Manhattan. Ils iront simplement dîner chez lui, le 17 juillet, dans ce manoir où l’on croise un tigre empaillé, une sculpture de femme nue vêtue d’un voile nuptial suspendue au plafond. La maison comporte surtout plusieurs pièces décorées de photographies de jeunes filles dénudées et une sinistre salle de massage aux étagères remplies de sextoys. « Merci de nous avoir invités à dîner et de nous avoir fait visiter la fabuleuse demeure », écrit Etienne Binant à leur hôte.

Durant toutes ces années, Caroline Lang agit très souvent pour le compte de son père. Elle défend ses intérêts en décembre 2012, à propos de deux virements de 50 000 euros d’Epstein transférés vers l’Association des cultures du monde fondée par Jack Lang, comme Le Monde l’a révélé, en lieu et place d’un contrat formel au nom de son père – tous deux affirment n’avoir jamais reçu cet argent. Ou bien lorsqu’elle envoie le CV « de Jack » à Epstein, en janvier 2019. De son côté, Jack Lang s’investit à plein dans cette collaboration avec l’Américain : il use de son poste d’observation à la tête de l’IMA pour repérer des artistes du Moyen-Orient et d’Afrique, dont les œuvres pourraient être achetées par leur fonds offshore, puis revendues plus tard pour se partager les bénéfices avec le financier.

Une apparente décontraction

Jeffrey Epstein, quant à lui, n’a pas perdu son sens du réseau. A partir de 2017, il tente d’utiliser sa proximité avec le survivant des années Mitterrand pour se rapprocher du nouveau président de la République, Emmanuel Macron. Lors de la cérémonie des trente ans de la Pyramide du Louvre, fin mars 2019, il s’est vanté auprès de l’ex-conseiller trumpiste Steve Bannon d’être « avec tout le gouvernement Macron. Les ministres de l’élite ». En vérité, il enjolive le tableau, car c’est encore avec le seul « Jack » qu’il se contente de poser en photo devant le monument de verre dessiné par l’architecte Ieoh Ming Pei.

Au même moment, la fille aînée de Caroline Lang demande à Jeffrey Epstein de séjourner dans l’un de ses appartements new-yorkais pour un mois – elle y était déjà venue en 2016, avec trois amies et neuf valises. Durant ce printemps 2019, la jeune fille de 20 ans demande aux assistantes d’Epstein de dénicher des places pour un match de basket-ball de la NBA, des billets pour le show Harry Potter à Broadway… qu’Epstein est « ravi » de lui offrir. Elle demande même à une assistante du prédateur sexuel d’aller lui acheter une Juul, la cigarette électronique américaine à la mode, et ses cartouches qui ressemblent à des capsules Nespresso. Quand Caroline Lang rejoint sa fille à New York, elle prie à son tour Epstein de lui envoyer une voiture, son chauffeur Jojo ou un taxi.

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Cette apparente décontraction de la famille Lang, choyée par son ami américain, semble n’être jamais ébranlée. Mais elle ne dit rien de la véritable situation de Jeffrey Epstein. Car depuis plusieurs mois, le FBI est sur ses traces. Le 28 novembre 2018, le Miami Herald a publié une enquête fleuve intitulée « Comment un futur membre du cabinet Trump a offert à un agresseur sexuel en série une opportunité en or ». L’« agresseur sexuel » en question est Jeffrey Epstein. Le membre du gouvernement Trump dont parle le quotidien de Floride est Alexander Acosta, celui-là même qui, dix ans plus tôt, a accepté le deal secret avec le millionnaire pour réduire sa peine à dix-huit mois de prison en échange de son plaider-coupable pour sollicitation de prostitution d’une mineure, quand le FBI avait identifié 33 victimes. La journaliste qui signe l’enquête a, cette fois, retrouvé quelque 80 femmes déclarant avoir été victimes d’agressions sexuelles et de viols commis par l’homme d’affaires, entre 2001 et 2006, lorsqu’elles avaient entre 13 et 16 ans.

Caroline Lang entend-elle parler de cet article paru de l’autre côté de l’Atlantique ? Elle sait, en tout cas, que son ami est accusé de « trafic sexuel international » et d’« orgies sexuelles » avec un très grand nombre de jeunes femmes, dont certaines mineures au moment des faits. Le 4 mars 2019, Epstein lui-même lui a envoyé la tribune que viennent de publier ses propres avocats dans le New York Times, en réponse à l’enquête du Miami Herald et aux investigations que mène à son tour le plus grand quotidien américain. « Merci Jeffrey », répond Caroline Lang.

Quinze jours plus tard, elle l’invite pourtant, comme de coutume, à un déjeuner familial place des Vosges. « Parfait, comme d’habitude je serai à l’heure », se réjouit Jeffrey Epstein. Elle le convie aussi à une interprétation contemporaine du Lac des cygnes au Théâtre national de Chaillot avec ses parents, le 30 mars 2019.

Le lendemain, Jeffrey Epstein l’informe dans un courriel que Jack Lang a une « proposition » pour lui. Par l’entremise de Caroline, un rendez-vous est fixé entre les deux hommes au café Ma Bourgogne, place des Vosges, pour en discuter. On ignore quelle idée Jack Lang avait pour son ami américain. Mais sa fille Caroline sera parmi les derniers Français à avoir vu Jeffrey Epstein, arrêté le 6 juillet 2019 par le FBI, alors qu’il revient de Paris à bord de son jet privé. Le 8 août, quarante-huit heures avant d’être retrouvé mort dans sa cellule de prison, le pédocriminel l’inscrit dans son testament, lui léguant 5 millions de dollars (4,2 millions d’euros).

Raphaëlle Bacqué et Ivanne Trippenbach

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