Il a dû sortir du bois. Édouard Philippe, sous pression depuis ses déclarations sur la démission souhaitée du chef de l'État, a dévoilé un pan de son programme « massif », initialement réservé pour la période post-municipale : une baisse de 50 milliards d'impôts sur les entreprises, contre une baisse de même volume dans le maquis des aides, souvent qualifiées de « cadeaux » aux patrons. Un choc fiscal revendiqué au nom de la politique de l'offre, pourtant dada d'Emmanuel Macron.
Une manière de rappeler que le patron du parti Horizons est toujours là ; que, pendant les débats sans queue ni tête de l'Assemblée nationale, lui réfléchit à des solutions sérieuses ; et qu'il ne jette pas le macronisme avec l'eau du bain puisqu'il en retient un des piliers, certes controversé, mais qui a rendu son attractivité économique à la France. Les votes de ses partisans au Palais-Bourbon reflètent bien ce credo : ils refusent les hausses d'impôts.
La rupture sans la trahison
La situation du Havrais est compliquée. Il veut à la fois incarner la rupture sans la trahison, la stabilité dans l'instabilité, la droite et le centre gauche, le parler vrai sans obérer les chances de victoire. Cette position acrobatique est en même temps – tiens, tiens – la condition pour l'emporter et source de fragilité. Ayant accusé le coup dans les sondages après avoir indiqué à Emmanuel Macron le chemin de la sortie, il a réveillé l'ardeur de tous ses concurrents.
Certes, il demeure en tête des présidentiables du socle commun. Sa cote a même remonté de 2 points au dernier baromètre d'Ipsos pour La Tribune Dimanche. Mais ses « amis » le talonnent. Gérald Darmanin, Bruno Retailleau et Gabriel Attal sont juste derrière lui, confortant aussi leurs positions respectives. Les outsiders se prennent également à espérer, de Xavier Bertrand à Michel Barnier en passant par bien d'autres. D'où l'idée de primaire qui revient au galop, seule façon de départager tout ce beau monde, faute d'un candidat qui fasse le trou.
Problème : Édouard Philippe a encore en tête la mésaventure de son maître Alain Juppé, parti favori de la compétition interne à la droite et arrivé largement battu par François Fillon. Dans une primaire, même ouverte au-delà des partis, l'avantage est généralement donné au candidat aux positions les plus tranchées. Un positionnement incompatible avec les subtilités du maire du Havre, qui a toujours en tête qu'il doit se ménager un report d'une partie des voix de gauche s'il se qualifie au second tour de la présidentielle.
Serrer les dents
Comment en sortir ? L'ancien Premier ministre serre les dents, persuadé qu'il a eu raison de marquer une forme de rupture avec l'incandescent Macron et que le temps finira par décanter la situation côté concurrents. Il doit d'abord se faire réélire dans sa ville : une défaite le disqualifierait pour la suite. Il doit ensuite convaincre avec son programme, auquel il travaille depuis sa sortie de Matignon. Il doit enfin retrouver un net ascendant sur le socle commun. Le danger Bardella peut l'y aider.
Le trentenaire du RN semble en effet avoir le vent en poupe. Ses intentions de vote sont pour l'heure mirifiques. Et Marine Le Pen vient d'admettre à demi-mot qu'il serait sans doute le candidat du parti à la flamme, en promettant de tirer des conclusions immédiates de son jugement en appel. Autant admettre qu'elle s'est résignée à être éliminée et à introniser son dauphin.
Face à la menace qui se rapproche concrètement (l'âge du jeune Jordan ne semble pas le handicaper, pas plus que les incohérences de son programme), il faut plus que jamais un seul candidat de la droite et du centre pour éviter l'élimination au second tour. Si les sondages ne suffisent pas à persuader les moins bien placés de se retirer, l'espoir d'Édouard Philippe est que les électeurs s'en chargeront. Le vote utile pourrait jouer en sa faveur, comme ce réflexe avait favorisé Jean-Luc Mélenchon, qui a frisé la qualification grâce à l'aspiration des électeurs de gauche non LFI.
C'est un pari sur la raison des citoyens. Vont-ils s'unir pour empêcher l'arrivée d'un président d'extrême droite ? Ou bien les querelles de clocher vont-elles l'emporter et laisser passer le grand vent dégagiste ? Édouard Philippe espère ne pas avoir à faire avec la droite la plus bête du monde. Ce n'est pas une assurance tous risques…
Source Le Point Sylvie Pierre-Brossolette
