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« Les vidéos de Sainte-Soline donnent à voir le résultat de la criminalisation des écologistes, telle qu’elle est portée au plus haut niveau de l’Etat »

Chronique

auteur

Stéphane Foucart

Légitimée par la parole politique, la criminalisation des mouvements écologistes infuse dans toutes les strates de la société et n’épargne ni les forces de l’ordre ni la magistrature, déplore dans sa chronique Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».

 

 

Les vidéos tournées par les caméras-piétons des gendarmes mobilisés le 25 mars 2023 autour de la mégabassine de Sainte-Soline (Deux-Sèvres), révélées début novembre par Libération et Mediapart, constituent une documentation exceptionnelle. D’abord pour ce qu’elles montrent de la doctrine française de maintien de l’ordre et de son application, mais aussi pour ce qu’elles donnent à voir des effets, sur le comportement des gendarmes, de la criminalisation des mouvements environnementalistes. Bien sûr, les images montrent sans détour que la violence n’a pas été le seul fait des forces de l’ordre. Quarante-cinq gendarmes mobiles ont été blessés du fait d’une petite minorité des manifestants rassemblés – moins de 1 000 personnes sur les 8 000 (selon les autorités) à 30 000 (selon les associations) présentes dans les différents cortèges. Plus de 200 militants ont été blessés, dont au moins une quarantaine gravement.

 

Les vidéos indiquent que l’action des forces de l’ordre a été conduite sans souci de proportionnalité ou de légalité. A de nombreuses reprises, des tirs tendus de grenades (dites « GM2L ») – pourtant strictement interdits – sont pratiqués sur ordre explicite de gradés. Ces images n’ont en outre capté, à l’évidence, que les scènes considérées comme les plus bénignes par les forces de l’ordre elles-mêmes, chaque gendarme étant libre d’activer ou non sa caméra-piéton, à tout moment. Le plus accablant n’est cependant pas tant les actes en eux-mêmes que la bande-son qui les accompagne. Le flot d’insultes proférées, y compris dans les moments de calme, est saisissant : « fils de pute » et « ta mère la pute » sont éructés à foison, accompagnés de nombreux propos qui transpirent un vif plaisir d’en découdre et, surtout, la joie de blesser, de mutiler, voire le désir de tuer les gens d’en face.

Lors de la manifestation contre la mégabassine de Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, le 25 mars 2023.

 Lors de la manifestation contre la mégabassine de Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, le 25 mars 2023. PASCAL LACHENAUD/AFP

« Je compte plus les mecs qu’on a éborgnés ! », jubile l’un. « J’espère bien que t’en as éborgné, hein », lui répond un autre. « Un vrai kif ! », « faut qu’on les tue ! », « t’en crèves deux-trois, ça calme les autres, hein », « j’ai cru que le mec il allait jamais se relever ! (…) Il a dû la [une grenade GM2L] prendre pleine gueule ! »… « Là, précise un jeune gendarme, ce serait bien de faire une nasse et de les massacrer. » Un autre abonde : « Des merdes comme ça, il faut les brûler. » Le plus souvent, ces propos sont articulés calmement, hors des moments de tension ou d’affrontement. Et s’ils ne sont pas le fait de tous les gendarmes mobilisés, au moins sont-ils considérés comme suffisamment acceptables pour être lancés à la cantonade.

 

Des enfants sont dans l’un des cortèges ? « Bah, c’est le jeu, fallait pas les emmener. » Des urgences vitales sont signalées à quelques dizaines de mètres ? « Ça leur fait la bite », dit un gradé. La violence de l’affrontement explique sans doute une part des agissements des forces de l’ordre. Mais une part seulement : les propos tenus dénotent une stigmatisation de l’engagement des manifestants, indépendamment des agissements de quelques-uns. Des militants pacifiques s’approchent pour ramasser les débris de l’affrontement et ces « écolos » sont immédiatement raillés pour leur volonté de nettoyer le champ de bataille. L’un d’eux, isolé, est assis à quelques dizaines de mètres : « Il a fait quelque chose celui-là ? », demande un gendarme. « Il communie avec la nature, lui répond son interlocuteur. C’est vrai que je lui enverrai bien une grenade dans la gueule, mais bon. »

« Ecoterrorisme »

Les vidéos de Sainte-Soline donnent aussi, et peut-être surtout, à voir le résultat de la criminalisation d’un groupe social – les « écolos », autrement qualifiés de « pue-la-pisse » – portée depuis peu au plus haut niveau de l’Etat. Les forces de l’ordre déploient des moyens considérables pour empêcher des manifestants de s’approcher du chantier d’une réserve d’eau (« un putain de trou qui n’appartient même pas à l’Etat », comme l’observe un gendarme), tandis que les dégradations, voire la destruction de bâtiments publics, par d’autres groupes sociaux comme certains agriculteurs, n’appellent aucune réaction. « Ecoterrorisme » d’un côté – pour reprendre la terminologie de Gérald Darmanin –, justes revendications de l’autre.

 

Légitimée par la parole politique et une conversation publique qui penche de plus en plus à l’extrême droite, la criminalisation des militants écologistes ruisselle sur toute la société. Elle infuse dans toutes ses strates et n’épargne ni les forces de l’ordre ni la magistrature. Elle transforme complètement la perception du moindre acte de protestation, indépendamment du bien-fondé de ses motivations ou de son caractère pacifique. Un jet de peinture sur la façade de Matignon ? Six mois de prison ferme en septembre pour une militante de Dernière Rénovation. Deux mots (« Stocamine contamine ») tagués début novembre sur un pont à Dorlisheim (Bas-Rhin) pour dénoncer le stockage de 40 000 tonnes de déchets ultimes dans une mine désaffectée, au-dessus de la plus grande nappe phréatique d’Europe ? Huit membres d’Extinction Rebellion sont gardés à vue pendant près de cinquante heures, dénonce l’association.

Depuis plus de deux ans, le rapporteur spécial des Nations unies pour les défenseurs de l’environnement, Michel Forst, n’a de cesse de dénoncer cette criminalisation rampante des mouvements écologistes par l’Etat français, au point de mettre en cause celui-ci pour de possibles violations de la convention d’Aarhus portant sur l’accès à l’information et à la justice en matière d’environnement. Avec le recul, tout cela paraîtra bien étrange et il n’est pas toujours nécessaire d’attendre très longtemps pour que le cours des choses s’inverse. En décembre 2024, dix-huit mois après la bataille de Sainte-Soline, la fameuse bassine était déclarée illégale par la justice administrative. Les « pue-la-pisse » avaient raison.