En macroéconomie, il est établi que la conjoncture économique dépend pour partie de la demande, et que celle-ci inclut l’investissement, la consommation publique (éducation, santé...), mais aussi la consommation privée des ménages.
Cette dernière dépend du dynamisme de leurs revenus. Ainsi, lorsqu’ils progressent, la demande augmente. Si les entreprises sont en mesure de répondre à cette demande, cela génère un accroissement de la croissance.
Mais la consommation privée dépend largement de la « propension à consommer » des ménages, c’est-à-dire de la part du revenu qu’ils consacrent en moyenne à la consommation. Plus la propension à consommer est forte, plus la croissance du revenu se traduit en demande, et plus les multiplicateurs keynésiens sont élevés.
Sauf que depuis la sortie des confinements, le taux d’épargne, c’est-à-dire la part du revenu qui n’est pas consommée, s’établit à des niveaux anormalement élevés au regard de l’histoire récente. Ce qui intrigue et inquiète les macroéconomistes.
Le taux d’épargne reste bien supérieur à son niveau d’avant Covid
Evolution du taux d'épargne des ménages en France (%), par trimestre
Il peut y avoir de multiples explications à cette tendance : épargne de précaution face à l’incertitude de l’avenir, achat immobilier ancien (qui comptablement apparaît comme de l’épargne dans les comptes nationaux), ou… accroissement des inégalités.
En effet, on sait que les ménages modestes et moyens consomment tout ou presque tout leur revenu, tandis que les ménages aisés vont avoir une propension à épargner élevée, et qui croit avec le revenu.
De ce fait, quand les inégalités augmentent, le revenu est en moyenne de moins en moins consommé et de plus en plus épargné. Or précisément, dans la période récente, la stagnation des salaires et le dynamisme (relatif) des revenus du capital sont à l’origine d’un creusement marqué des inégalités.
Creusement des inégalités
Une étude de l’Institut national des statistiques et des études économique (Insee), publiée l’an dernier, avait ainsi montré que la forte hausse des inégalités en 2023 s’expliquait par un triple phénomène. Le premier résidait dans la baisse du niveau de vie des ménages modestes : le niveau de vie seuil à partir duquel on fait partie des 10 % les plus modestes avait baissé de 1 %, ce qui est rare, et ce qui signale une dégradation absolue des conditions de vie. Cet élément pouvait également se lire dans la hausse du taux de pauvreté. Deuxième élément : la stagnation du niveau de vie médian, avec seulement + 0,9 % par rapport à l’année précédente.
Enfin, troisième tendance, l’année 2023 s’était traduite par une nette progression des revenus du seuil du dernier décile (seuil à partir duquel on fait partie du top 10 %), avec + 2,1 %, un élément principalement explicable par le dynamisme des revenus financiers.
Les inégalités augmentent, et cela joue sur le taux d’épargne comme un frein à l’activité économique
Bref, les inégalités augmentent, et cela joue sur le taux d’épargne comme un frein à l’activité économique. A tel point que certains prévisionnistes se disent que désormais, pour prédire l’évolution de la consommation des ménages, il ne faut plus suivre l’évolution des revenus en général (c’est-à-dire la somme des revenus du travail et des revenus financiers), mais celle des salaires en particulier, parce que les revenus financiers ont tendance à être conservés sous forme d’épargne, ce qui n’alimente pas la consommation.
Ce point a déjà été souligné par une étude de la Banque de France en 2020, mais il joue sans doute un rôle encore plus important depuis 2024 (voir aussi ce billet de blog de l’OFCE – l’Observatoire français des conjonctures économiques – et l’étude à laquelle elle se réfère).
Effet macroéconomique majeur
Il y a sans doute d’autres raisons pour lesquelles le taux d’épargne reste élevé (incertitude, inflation, effet de génération, etc.), mais la croissance inégale du revenu dans la période récente constitue sans doute une part importante de l’explication.
Les inégalités de revenu ont connu une accélération telle qu’on peut en observer les effets macroéconomiques à court terme et à l’œil nu
Plusieurs publications récentes vont en ce sens. Ainsi, la Banque de France considère qu’1,8 point du taux d’épargne (sur les 3,8 points exceptionnels à expliquer en 2024) vient de l’évolution de la structure du revenu. De même, dans sa prévision d’avril 2026, l’OFCE estime qu’au premier trimestre 2026, de l’ordre de 1,8 point du taux d’épargne (sur les 4 à 5 points à expliquer) s’explique par la part des revenus financiers dans le revenu total.
Pour le dire autrement, nous vivons une période économique où les inégalités de revenu – restées relativement contenues entre 2008 et 2018 – ont connu une accélération telle qu’on peut en observer les effets macroéconomiques à court terme et à l’œil nu. Si le mécanisme est connu, sa manifestation aussi visible dans les statistiques semble relativement rare.
En guise de conclusion, il convient de rappeler qu’à l’ombre de la progression des revenus financiers, le principal facteur d’accroissement des inégalités reste la stagnation préoccupante des salaires. Fin 2024, ces derniers n’avaient toujours pas retrouvé leur pouvoir d’achat moyen de 2019.
Enseignant-chercheur à l’Université Lyon 2, chercheur associé au LIEPP (Sciences Po)