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Reportage

«J’ai dépensé plus de 200 000 euros dans cet hôtel» : à la Goutte-d’Or, la mobilisation victorieuse contre l’expulsion d’un locataire longue durée

 

Dans le XVIIIe arrondissement parisien, l’action des riverains a permis de protéger des locataires historiques d’un hôtel emblématique du quartier, et de réintégrer un occupant expulsé de façon extrajudiciaire.

Mebarek Hammar à l'hôtel de la Paix, rue Léon dans le XVIIIe, à Paris le 6 novembre 2025.
Mebarek Hammar à l'hôtel de la Paix, rue Léon dans le XVIIIe, à Paris le 6 novembre 2025. (Cyril Zannettacci/Vu pour Libération)

 

 

Pour une fois, c’est une belle histoire. Du genre qu’on aime se rappeler quand les batteries militantes sont à plat. Cette histoire, c’est celle de la mobilisation d’un quartier du nord de Paris, la Goutte-d’Or, au cœur de Barbès. Un coin qui, selon la chercheuse Hajer Ben Boubaker, autrice d’une somme sur le sujet (1), a été à partir des années 1950 la «maison-mère des luttes de l’immigration», entre caches d’armes pour le FLN algérien et cafés communautaires où se tramaient des réunions politiques.

Au-dessus du restaurant les Trois Frères se trouve un hôtel à la façade blanche, aux garde-corps ouvragés et aux balconnets art déco.
Au-dessus du restaurant les Trois Frères se trouve un hôtel à la façade blanche, aux garde-corps ouvragés et aux balconnets art déco. (Cyril Zannettacci/Vu pour Libération)

 

Rue Léon, au 14, se trouve l’épicentre : le restaurant les Trois Frères, tenu pendant trente ans par les frères Arab, réputé pour son couscous gratuit du jeudi soir qui a nourri pendant des décennies le tout-Paris estudiantin et fauché. Au-dessus du restaurant s’élève un hôtel à la façade blanche, aux garde-corps ouvragés et aux balconnets art déco. Cinq étages, quarante chambres, dont beaucoup occupées par des travailleurs à l’année, venus pour la plupart d’Afrique du Nord à partir des années 70, parfois sans titre de séjour, souvent sans le réseau et les garanties nécessaires pour se loger autrement. La chambre à l’hôtel des Trois Frères est ainsi devenue pour plusieurs d’entre eux une adresse définitive.

Brutale augmentation de loyer

 

Un de ces habitants se nomme Mebarek Hammar. Né à Tizi Ouzou, en Algérie, il y a 68 ans, il vit depuis 1990 dans cet hôtel, une chambre d’à peine 9 mètres carrés au cinquième étage. Vivant de petits boulots, cet homme mince et au regard vif s’est accommodé, faute de mieux, d’une vie spartiate : un lit, un bureau, une télévision, un frigo, et une fenêtre vers le ciel. Les murs se sont couverts au fil du temps de moisissures et le plafond s’affaisse. Malgré ces conditions difficiles, il y reste à l’année comme beaucoup d’autres – soit une quinzaine de locataires permanents. Le prix de la chambre est resté bas, autour de 500 euros mensuels, là où ailleurs dans le quartier, les hôtels de même catégorie exigent plutôt 600, voire 700 euros par mois.

Mebarek Hammar vit depuis 1990 dans cet hôtel, une chambre d’à peine 9 mètres carrés au cinquième étage.
Mebarek Hammar vit depuis 1990 dans cet hôtel, une chambre d’à peine 9 mètres carrés au cinquième étage. (Cyril Zannettacci/Vu pour Libération)

 

Les murs se sont couverts au fil du temps de moisissures et le plafond s’affaisse.
Les murs se sont couverts au fil du temps de moisissures et le plafond s’affaisse. (Cyril Zannettacci/Vu pour Libération)

 

Mais la vente de l’hôtel et du restaurant en avril à la SAS Hôtel Paris Léon a bouleversé tout un écosystème. En juillet, un mot affiché à l’entrée de l’établissement a informé les occupants d’une augmentation brutale des loyers : celui de Mebarek Hammar, comme de plusieurs autres locataires, est passé de 500 à 650 euros du jour au lendemain, sans plus d’explications. Or cette augmentation est illégale : le statut des occupants d’hôtels meublés est régi par le code de la construction et de l’habitation, qui garantit que lorsqu’il s’agit de la résidence principale du preneur, il bénéficie de droit d’un bail, écrit ou oral, d’une durée d’un an, tacitement reconduit.

 

Un différentiel de loyer inexplicable et illégal, donc, d’autant plus que l’hôtel n’avait pas exécuté de travaux. «J’ai toujours payé mon loyer à temps. Le propriétaire d’avant me remettait une quittance tous les mois ; depuis que je vis ici, j’en ai accumulé des centaines. J’ai dépensé plus de 200 000 euros dans cet hôtel ! J’ai réglé les loyers d’août et de septembre en espèces, sans l’augmentation, en disant au gérant qui passait me réclamer que j’allais me renseigner pour savoir si c’était légal. Il m’a fait des factures, mais pas des quittances», raconte Mebarek Hammar.

Par ailleurs, le sexagénaire affirme que le gérant de l’hôtel refuse de mettre le chauffage collectif alors que «certains locataires dorment tout habillés. Beaucoup ne veulent pas parler parce qu’ils ont peur, et d’ailleurs, moi aussi j’ai peur», poursuit-il. En effet, certains occupants à la situation administrative fragile refusent de parler par crainte d’être inquiétés.

«Dégage, je vais louer ta chambre»

Le 24 octobre, à quelques jours de la trêve hivernale fixée au 1er novembre et qui interdit les expulsions jusqu’au 31 mars, les choses dégénèrent : Mebarek Hammar trouve la porte de sa chambre fermée de l’intérieur et toutes ses affaires, vêtements et papiers administratifs, jetés pêle-mêle sur le palier (mais pas le frigo et la télévision, qui lui appartiennent pourtant).

«L’employé m’a dit : “Dégage, je vais louer la chambre, tu prends tes affaires et tu t’en vas ! J’ai déjà loué la chambre à une famille qui attend en bas !”», affirme Mebarek Hammar. Le presque septuagénaire, qui souffre de diabète, s’inquiète alors de ne pas retrouver ses médicaments. L’employé aurait même ajouté : «On vire tous les locataires, parce qu’avec le Samu, on peut tirer 1 200 euros de ta chambre», complète monsieur Hammar.

Derrière cette étonnante déclaration, une réalité : en raison de la pénurie de places en centre d’hébergement d’urgence et en logements sociaux, le Samu social, qui loue effectivement une partie des chambres de l’hôtel Paris Léon, paye, par personne et par nuit, 19,52 euros à l’établissement hôtelier. Si une chambre est occupée par un couple sur un mois de 31 jours, elle rapporte 1 210,24 euros aux propriétaires, pour des dépenses de ménage et d’entretien minimales – l’établissement ne devant fournir, à titre d’hôtel de «mise à l’abri», qu’un micro-ondes collectif et une douche-toilette pour 20 occupants. Bien plus que le loyer versé chaque mois par les résidents longue durée.

Mebarek Hammar a trouvé fin octobre la porte de sa chambre fermée de l’intérieur et toutes ses affaires, vêtements et papiers administratifs, jetés pêle-mêle sur le palier.
Mebarek Hammar a trouvé fin octobre la porte de sa chambre fermée de l’intérieur et toutes ses affaires, vêtements et papiers administratifs, jetés pêle-mêle sur le palier. (Cyril Zannettacci/Vu pour Libération)

 

Que Mebarek Hammar ne puisse regagner sa chambre scandalise les riverains. La mobilisation s’organise : le jour même de l’expulsion, le 24 octobre, quarante personnes, dont une avocate habitante du quartier munie des textes de loi, se rassemblent devant l’hôtel pour former un comité de soutien spontané. Des militants collent des affichettes dénonçant les nouvelles pratiques de l’hôtel dans les rues de la Goutte-d’Or.

Après cette mini-manif, la police, qui se déplacera, confirmera qu’il s’agit bien d’une expulsion extrajudiciaire et donnera autorisation au comité de soutien de faire appel à un serrurier pour ouvrir la porte de la chambre. Une plainte est déposée au commissariat du XVIIIe arrondissement le 25 octobre contre le gérant de l’hôtel et une réunion est organisée le 28 avec des élus, le collectif et les locataires pour ébaucher des propositions.

Suspension de la hausse des loyers

A l’issue de cette réunion, coup de théâtre : le nouveau directeur de l’hôtel, visiblement «surpris», selon les récits de plusieurs militants, de ne pas avoir été alerté par ses employés sur la situation des locataires permanents, se présente. Il aurait assuré qu’aucune politique de départ forcé ne régissait l’hôtel (à notre connaissance, seul Mebarek Hammar aurait été expulsé de la sorte) et qu’il allait tenter de trouver des solutions à l’amiable pour chacun d’entre eux, et même d’effectuer des travaux en priorité dans la chambre de Mebarek Hammar.

Ian Brossat, sénateur et conseiller communiste de Paris, qui a visité l’hôtel le 30 octobre, a assuré le collectif de son concours. «Il y a une forte mobilisation autour de cette affaire, et la mairie va agir : nous proposerons très prochainement une intervention du service technique de l’habitat, une convocation du directeur général [de l’hôtel] auprès des élus en mairie centrale et une procédure judiciaire.» Contacté par Libération, le directeur général de la SAS Hôtel Paris Léon n’a pas souhaité s’exprimer dans le cadre de cet article.

Après la mobilisation des riverains, le chauffage a été rétabli.
Après la mobilisation des riverains, le chauffage a été rétabli. (Cyril Zannettacci/Vu pour Libération)

 

Le 31 octobre, victoire : l’hôtel a annoncé par écrit, dans un document que Libération a pu consulter, la suspension de la hausse illégale des loyers. Pour l’instant. Car le texte précise que la suspension prévaut «dans l’attente d’une réévaluation et d’une régularisation formalisée conformément aux dispositions légales et contractuelles applicables». Il ne spécifie pas pour quelle durée, ni s’il y aura une déduction dans les mois à venir des surloyers déjà encaissés. Mais entre-temps, le chauffage a été rétabli. Et les élus, en pleine campagne pour les municipales, n’ont jamais été aussi réactifs aux doléances des mal-logés.

(1) Barbès Blues. Une histoire populaire de l’immigration maghrébine, Seuil, 2024.