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Utiliser le mot “fasciste” permet de rassembler toutes les sensibilités de gauche

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L’insulte « facho » s’est imposée dans le langage courant, de la rue aux réseaux sociaux. Alors que l’extrême droite est aux portes du pouvoir, et qu’elle l’exerce par endroits, ce terme, ainsi que son dérivé « néofasciste », s’installent dans le débat public. Une manière de désigner une menace et de tenter d’y faire barrage. La mort de Quentin Deranque à Lyon, militant identitaire, ravive les interrogations liées à ces notions.

Pour « le Nouvel Obs », Marc Lazar, professeur émérite d’histoire et de sociologie politique à Sciences-Po et à l’université Luiss-Guido Carli à Rome, et auteur de « Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France » (Gallimard, 2025), revient sur la nature du terme « fasciste », employé notamment par la gauche en réaction à la montée de l’extrême droite. Spécialiste de la vie politique italienne, il analyse les ressorts, mais aussi les limites, de la banalisation de ce mot.

Quelle définition les historiens donnent-ils du « fascisme » ?

Marc Lazar C’est un vaste débat. Il existe deux grandes écoles historiques. La première adopte une définition restrictive du fascisme, liée à des circonstances très précises et à des modalités tout aussi spécifiques. Selon cette école, le fascisme est né en Italie au lendemain de la Première Guerre mondiale. Il a d’abord été un mouvement politique, présentant des candidats aux élections tout en se montrant d’une extrême violence. A sa tête, Benito Mussolini s’est emparé du pouvoir à partir de 1922 et l’a exercé jusqu’en 1943-1945. Il existe une seconde école, celle du « fascisme générique », aujourd’hui dominante dans le contexte actuel. Pour ses partisans, il y a bien sûr un fascisme historique, mais le terme de « fascisme » peut aussi être rapproché d’autres régimes de l’histoire.

Aujourd’hui, peut-on qualifier certains mouvements de « fascistes » ?

En Italie, il existe encore aujourd’hui des mouvements véritablement fascistes, avec des individus qui font le salut romain [le salut nazi, NDLR], recourent à la violence, se recueillent sur la tombe de Benito Mussolini et appellent au rétablissement d’un nouveau régime fasciste. Il s’agit toutefois de groupes marginaux : lorsqu’ils se présentent aux élections, ils ne recueillent que 0,5 % à 1,5 % des suffrages. A Lyon et dans d’autres villes de France, il y a aussi visiblement des groupuscules actifs. Lors du rassemblement organisé samedi 21 février en hommage au militant identitaire Quentin Deranque, certains participants ont été aperçus effectuant le salut romain ou criant des phrases racistes. Sur certaines photos, des tatouages ouvertement nazis ont également été repérés. En Allemagne, l’AfD [Alternative für Deutschland, l’Alternative pour l’Allemagne] coche aussi un certain nombre de cases : révisionnisme, présence de militants ou de dirigeants ayant des accointances avec le nazisme. Sans affirmer qu’il s’agit de fascisme au sens strict, plusieurs éléments présentent des formes de parenté avec l’expérience nazie.

On entend parfois dire que Donald Trump est un fasciste. Est-ce justifié ?

Durant la période fasciste, entre 1922 et 1945, il n’existe plus de journaux d’opposition, plus d’autres partis, et lorsque vous élevez la voix contre le Parti fasciste, ses membres viennent vous chercher à votre domicile. Aux Etats-Unis, en 2026, on n’en est pas là. Récemment, la Cour suprême des Etats-Unis a censuré Donald Trump sur la question des droits de douane et des juges entravent régulièrement son action. Il existe des journaux d’opposition, un Parti démocrate, une société civile capable de se révolter, comme on l’a vu à Minneapolis. Ce n’est ni le même niveau de violence, ni le même type de système. On peut parler de régime autoritaire ou de démocratie illibérale, mais pas de fascisme.

A qui fait-on référence lorsqu’on parle de « néofascistes » ?

A des individus qui se réfèrent au fascisme sans chercher nécessairement à instaurer un régime fasciste. En Italie, après 1945, est créé le Mouvement social italien. Principal parti d’extrême droite en Europe pendant des décennies, il est qualifié de « néofasciste » parce qu’il se réfère incontestablement au fascisme. Mais il n’en était pas la reconstruction identique – car c’était interdit par la Constitution. Dans ses rangs, différentes sensibilités se retrouvaient sur une idée : « Ne rien renier, mais ne pas restaurer. » Autrement dit, ses membres ne reniaient pas l’expérience du fascisme mais ils avaient intégré qu’ils ne pourraient jamais restaurer ce régime. Ils acceptaient en partie les règles de la démocratie. C’est sur cette ambiguïté que repose la notion de « néofasciste ».

Aujourd’hui, les termes « fachos » ou « fascistes » reviennent fréquemment dans les débats, sous forme d’insultes. Comment faut-il décrypter ce phénomène ?

Dans le débat public, depuis la Seconde Guerre mondiale, il y a une tendance, notamment à gauche, à qualifier de « fascistes » des acteurs, des mouvements ou des partis politiques qui relèvent de la droite dure ou autoritaire. En 1958, lorsque le général de Gaulle revient au pouvoir, la première réaction de la gauche, dont François Mitterrand, est d’affirmer que la République est en danger et d’évoquer la menace d’un retour du fascisme.

Comment expliquez-vous la banalisation de ce terme aujourd’hui ?

Cela me semble lié à la radicalisation des débats et à la polarisation actuelle de la vie politique. Du côté de l’extrême gauche, deux éléments expliquent cet usage. Premièrement : le succès du Rassemblement national (RN) et la possibilité de le voir s’emparer du pouvoir. Deuxièmement : la radicalisation qui s’est opérée autour de la Palestine. Une partie de la gauche considère que Gaza est le théâtre d’un génocide et que ceux qui le nient sont des fascistes. Cette étiquette de « fasciste » est utilisée très rapidement, parce qu’elle permet, notamment à la gauche, de rassembler immédiatement toutes les sensibilités. C’est le projet de Jean-Luc Mélenchon : se présenter aux élections, être au deuxième tour et faire un grand appel à l’unité antifasciste contre Jordan Bardella ou Marine Le Pen.

Quelles conséquences en tirez-vous ?

Je vois deux risques à cette banalisation du terme « fasciste ». D’abord, à terme, elle peut conduire à une mauvaise identification des formations politiques actuelles : le RN en France ou les Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni. Il peut y avoir des éléments de continuité mais il y a aussi des nouveautés. Pour ceux qui voudraient combattre le RN, ce n’est pas en le qualifiant de « parti fasciste » qu’ils parviendront à convaincre les électeurs de s’en détourner. Le second risque est d’empêcher la compréhension de ce qu’a été le fascisme historique.

Dans le cas du Rassemblement national, quels seraient ces éléments de continuité ?

La priorité nationale, et la volonté d’établir une hiérarchie entre les populations, en est un. A l’époque du FN de Jean-Marie Le Pen, il pouvait aussi y avoir un autre aspect, celui du culte du chef. C’est tout de même différent aujourd’hui avec Marine Le Pen et Jordan Bardella, qui ne jouent pas sur ce même registre. Du côté des différences, a priori, ils condamnent la violence et ne semblent pas vouloir instaurer une dictature. Au contraire, ils cherchent à se présenter comme des démocrates. D’ailleurs, je ne serais pas étonné – et ce serait peut-être une prochaine étape de la dédiabolisation du RN – d’entendre un jour Jordan Bardella parler du danger des « fascistes de gauche de LFI ». Il romprait encore un peu plus avec le FN de Jean-Marie Le Pen, qui assumait sa sympathie pour les régimes fascistes.

Dimanche 22 février, la ministre Aurore Bergé a qualifié La France insoumise (LFI) de parti « anti-France ». A quoi renvoie cette expression ?

La France pétainiste de Vichy désignait sous ce terme d’« anti-France » les juifs, les francs-maçons, les communistes, les gaullistes… C’est une expression forgée par l’extrême droite dans les années 1920-1930, et employée par Charles Maurras. La ministre voulait-elle faire référence au concept de « Nouvelle France » développé par LFI pour désigner une France issue de la diversité ? Peut-être. Mais cela me semble grave de reprendre cette notion vichyste d’« anti-France ».

 

Source nouvelobs.com  Aglaée Marchand  

« Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXᵉ-XXIᵉ siècle », par Marc Lazar, Gallimard, 320 p., 22,50 euros.