Le réveil, petit oiseau tropical remplissait la tâche ingrate qui consistait en le réveil de Lucas. La chambre, jungle hostile à qui ne la connaît pas, n’avait pas été rangée depuis longtemps. Les piles de vêtements formaient ça et là, un buisson, une fougère ou une liane. On ne distinguait même plus la chaise en face du bureau qui était devenue un rocher couvert de mousse textile. Au milieu de cette végétation gisait, à moitié endormi, Lucas. Grand et fort, il ronflait comme la bête qui ne craint d’être attaqué dans l’environnement qu’il domine. Cette bête semblait si féroce à cette heure du matin que la tâche du petit oiseau en devenait périlleuse.
Le grognement de la bête s’était soudainement arrêté. Dans une lourdeur toute particulière à la fatigue, Lucas se levait. Il ne pensait pas, comme si son corps s’était réveillé mais que sa conscience restait blottie sous la couette. Il s’étira du plus qu’il pût, ses mains touchaient presque le plafond qui était pourtant à trois bons mètres du sol. Il avançait, pas à pas, avec toujours plus de précaution pour compenser l’absence d’équilibre matinale. Il quitta la chambre, arriva dans un couloir aux nombreuses bifurcations. Ce genre de couloir qui, par mesure d’économie de place, faisait fureur dans les immeubles à défaut de proposer une esthétique visuelle particulièrement attrayante. Les murs, autrefois blancs prenaient les marques grise du temps -un mélange de poussières et de pollution agglutinées sur les murs les noircissait par endroit- qui rendait tout plus morne.
Quelques photos, encadrée et accrochées tentaient tant bien que mal de cacher la froideur des murs. Lucas revoyait chaque matin son enfance, ses parents, ses anciens camarades de classes, ses vieux jeux et vielles habitudes. Trop habitué à leur présence, Lucas ne ressentait plus la mélancolie que ces photos lui procuraient les premiers jours de son arrivée à Paris. De manière plus générale, Lucas ne pensait plus au passé. Il pensait qu’oublier le passé lui attribuerait d’office sa place au milieu de ces gens qui change le monde présent. Il se qualifiait comme l’une de ces personnes qui cherchent l’action, qui sont toujours en mouvement ce qui ne leur laissait plus le temps de ressasser le passé. En réalité, il s’efforçait de ne pas voir que ses nouvelles obligations le faisaient vivre comme une machine qui n’a plus de temps pour rien. Il était maintenant assis, laissant derrière lui gronder la cafetière qui annonçait ainsi le début d’un longue journée.
« Une longue journée » cette phrase fit écho dans sa tête, lorsque dans un souterrain de la capitale, Lucas attendait son métro. Il était 6H45 pile. Lucas, pingouin parmi les pingouins respectait les standards du travailleur -habillé d’un costume noir et d’une chemise blanche- n’ayant pour seuls accessoires qu’une petite mallette en cuir noir et une montre-bracelet. Le métro venait d’arriver, il semblait vide pour une fois. Il n’y avait à l’intérieur q’une dizaine de passager à tout casser ce qui était fort peu en semaine, de surcroit à une heure de pointe.
Lucas montait dans le métro et comme à son habitude il se tournait vers la porte vitrée par laquelle il venait d’entrer. Il aimait regarder le quai, observer les gens sans faire de jugement morale, juste pour le plaisir de laisser vaquer son imagination. Il imaginait là, une secrétaire; ici un comptable; ailleurs le patron d’une grande entreprise.
À ce moment là, une pensée lui traversa l’esprit pour une raison inconnue. Quelque chose qu’il avait déjà remarqué mais qui ne l’avait jamais choqué et qui pourtant ce jour là soulevait en lui un drôle de sentiment. Il y avait comme toujours des gens qui, assis ou debout, attendaient le métro suivant. Lorsque Lucas les avait remarqué pour la première fois, il avait vite conclut que ces gens espéraient trouver dans le métro suivant moins de monde et plus de confort. Lucas savait que dans la matinée, un métro ou deux ne suffiraient pas à réduire la masse de travailleurs présente dans les wagons. Il lui était venu à l’esprit les mots « naïfs » et « stupides » pour qualifier ces gens. Des mots qu’il ne pensait pas vraiment mais qui lui passaient par la tête.
Lorsque le métro -qui était arrivé à la station suivante- s’apprêtait à redémarrer, Lucas ne pensait plus à son quotidien, son travail, son salaire, son loyer ni même à ce qu’il allait manger ce midi. Son esprit était obnubilé par cette inconnue, comme si la réponse à la question qu’il se posait était devenue vitale pour lui et que plus rien d’autre au monde ne comptait. Il sauta hors du métro au dernier moment pour arriver sur un quai presque vide. Il jeta un rapide coup d’oeil, ils étaient cinq à attendre le métro. Il prit place sur l’une des chaises qui étaient libres. Un message sonore sortit alors des différents haut-parleurs de la station; « Suite à un accident, la station Strasbourg-Saint-Denis est temporairement fermée, le trafic sera ralenti sur la ligne 9 dans les deux sens. Veuillez nous excuser pour la gène occasionnée ».
Machinalement, Lucas se tourna vers le panneau qui donnait le nom de la station dans laquelle il se trouvait: « Strasbourg-Saint-Denis ».