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La mort du guitariste Steve Cropper, héros de l’ombre de la soul

Membre des Blues Brothers, le musicien et producteur américain a marqué de sa patte de grands classiques comme « In the Midnight Hour », de Wilson Pickett, ou « (Sittin’ on) The Dock of the Bay », d’Otis Redding. Il s’est éteint le 3 décembre, à 84 ans.

Par Bruno Lesprit

 

Le guitariste Steve Cropper, lors des répétitions avant le concert d’Otis Redding à l’Olympia, à Paris, le 21 mars 1967.

Le guitariste Steve Cropper, lors des répétitions avant le concert d’Otis Redding à l’Olympia, à Paris, le 21 mars 1967. JEAN-PIERRE LELOIR/GAMMA-RAPHO

 

Il était une de ces immenses figures de l’ombre qui ont fait l’histoire des musiques populaires. Pilier de Stax – label fondateur de la soul avec Motown –, le guitariste, compositeur et producteur américain Steve Cropper est mort mercredi 3 décembre à Nashville (Tennessee). Il était âgé de 84 ans.

Son style d’instrumentiste, avec un son clair et cristallin, est pratiquement consubstantiel à la manière de jouer ce genre. Mais cet homme discret, en dépit de son surnom hiérarchique (« Le Colonel »), était aussi un compositeur de premier ordre qui a apposé son crédit sur des classiques immortels. On citera en préambule les trois plus célèbres d’entre eux : Green Onions (1962), de son groupe instrumental Booker T. & The MG’s (pour Memphis Group), In the Midnight Hour (1965), « le » tube de Wilson Pickett et (Sittin’ on) The Dock of the Bay (1968), la ballade posthume d’Otis Redding.

 

Le grand public avait tout de même fini par découvrir son visage, celui d’un barbu aux longs cheveux, effacé et souriant, dans le film de John Landis The Blues Brothers (1980). A l’écran, il était inséparable de son compagnon de route, un bassiste rouquin également barbu et pipe aux lèvres, Donald « Duck » Dunn (1941-2012). La paire s’était fait connaître au sein de Booker T. & The MG’s, un quartet révolutionnaire dans un sud des Etats-Unis qui se débarrassait, non sans résistances racistes, de la ségrégation. Aux deux associés, la formation ajoutait en effet deux musiciens noirs, le leader organiste, Booker T. Jones, et le batteur, Al Jackson Jr.

Né le 21 octobre 1941 à Dora, dans le Missouri, Steve Cropper déménage enfant à Memphis, dans le Tennessee, creuset où se joignent blues et country et deux genres pas toujours dissociables, mais en pleine croissance dans les années 1950, le rhythm ’n’ blues et le rock ’n’ roll. Exposé au gospel des chapelles, l’adolescent se met à la guitare et prend pour modèles des maîtres de toute obédience : jazz (Tal Farlow), blues (Jimmy Reed), country (Chet Atkins) ou rock ’n’ roll (Chuck Berry).

A partir de ces influences, il va édifier un jeu typique, aérien et funky, dénué de tout artifice puisqu’il branchera directement sa Fender Telecaster sur son amplificateur, en faisant seulement usage de reverb. Un art de l’économie d’une précision chirurgicale, avec des boucles harmoniques accompagnant le chant, des riffs acérés, des solos déjà achevés à peine commencés et une rythmique souple et chaloupée. Ses introductions, du glissando de Soul Man pour Sam & Dave (il est salué au passage par un « Play It Steve ! ») à l’élévation de Raise Your Hand pour Eddie Floyd, tous deux en 1967, sont autant de signatures.

Inventif et dénué de tout égocentrisme

Encore lycéen, il fonde avec « Duck » Dunn un groupe qui sera rebaptisé The Mar-Keys quand il est pris sous contrat par un jeune label, Satellite Records, qui se transforme lui-même en Stax en 1961. Ce mot est formé à partir des deux premières lettres du nom d’un frère et de sa sœur, Jim Stewart et Estelle Axton. A l’été 1961 paraît un premier single, et c’est un coup de maître : l’instrumental Last Night, avec orgue et saxophone en majesté, atteint la troisième place du classement américain et est resté depuis un incontournable des soirées quand il s’agit de danser le madison.

Inventif et dénué de tout égocentrisme – « J’ai été et je serai toujours le membre d’un groupe » sera son « motto » –, Cropper se rend indispensable au sein de Stax, dont il prend la direction artistique dès 1962 (il n’a que 20 ans), année de l’apparition de Booker T. & the MG’s. Là encore, les débuts sont fulgurants avec le hit Green Onions, motif d’orgue et d’éclats de guitare sur une base de blues. Ce sens inné du groove pose les fondamentaux de ce que l’on nomme déjà le « son de Memphis ». Cet autre numéro trois sera remis à l’honneur en 1973 par le film de George Lucas, American Graffiti. Exclusivement instrumental avec nombre de reprises à son répertoire, Booker T. & the MG’s n’atteindra plus jamais ces sommets. Le groupe signera pourtant en 1968 Up Tight, une excellente bande originale pour le film Point noir, de Jules Dassin, avec un single, Time is Tight, que reprendra The Clash. Et il administrera une puissante leçon de funk avec l’album Melting Pot, son plus abouti, en 1971.

 

Steve Cropper et ses camarades sont surtout devenus le groupe maison de Stax, en retrait des vedettes que sont les chanteurs. Le guitariste est là en 1962 quand un jeune homme de Géorgie nommé Otis Redding auditionne accidentellement (il accompagnait un copain), avant de devenir la plus grande star du label. Le guitariste sera dès lors inséparable, au studio comme la scène, du chanteur – cosignant ausi avec lui Fa-Fa-Fa-Fa-Fa (The Sad Song) – et d’une autre voix de Stax, Eddie Floyd. En tant que guitariste et compositeur, il travaille encore avec des chanteurs d’Atlantic, maison new-yorkaise avec laquelle le label de Memphis s’est lié, comme Wilson Pickett (634-5789), Don Convay (See Saw) et Sam & Dave (You Don’t Know What You Mean to Me).

Le son de la soul du Sud est si admiré – ce dont témoigne le Got to Get You into My Life, de Paul McCartney – que les Beatles envisagent d’enregistrer en 1966 aux studios Stax de Memphis. Cela ne se fera pas pour des raisons de sécurité. En revanche, Booker T. & the MG’s réinterpréteront entièrement l’album Abbey Road dans McLemore Avenue (1970), avec un pastiche sur la pochette. L’année précédente, Cropper avait publié un premier album solo au titre beatlesien, With a Little Help from My Friends.

Un des musiciens les plus demandés

Son aventure avec Stax se termine pourtant en 1970. Des tensions ont surgi à partir de 1968 après la mort dans un accident d’avion d’Otis Redding et de la quasi-totalité du groupe The Bar-Kays : rupture avec Atlantic, vente à Paramount et assassinat de Martin Luther King. Steve Cropper vit mal la montée en puissance d’un nouveau vice-président, Al Bell, qui néglige le groupe multiracial au profit d’artistes comme Isaac Hayes et The Staple Singers. Pas de quoi mettre le guitariste au chômage. Il devient un des musiciens de séance les plus demandés et s’installe logiquement à Los Angeles (Californie) en 1975. On l’entend ainsi cette année-là sur le Rock ’n’ Roll, de John Lennon, et sur Atlantic Crossing, de Rod Stewart (il cosigne le rugueux Stone Cold Sober), mais encore derrière Michel Polnareff et Art Garfunkel, et plus tard Véronique Sanson (l’album 7ème en 1979).

La création en 1978 par John Belushi et Dan Aykroyd, tous deux animateurs du « Saturday Night Live » sur la chaîne NBC, des personnages des Blues Brothers et du groupe y afférant va bientôt lui permettre de reprendre la route. L’album Briefcase Full of Blues est numéro 1 aux Etats-Unis et provoque un regain d’intérêt pour le rhythm ’n’ blues. Le succès du film de John Landis entraînera d’innombrables tournées autour du concept « chapeau et lunettes noires » (en hommage à John Belushi, après sa mort en 1982), avec la participation des chanteurs et des musiciens qui firent la gloire de Stax.

 

Dans les années 1990, les MG’s ont fini par se reformer (ce que semblait rendre impossible l’assassinat en 1975 de leur batteur Al Jackson Jr.) en accompagnant des artistes du calibre de Bob Dylan, John Fogerty et Neil Young. Steve Cropper semblait ainsi éternel avec son catogan, sa bonhomie et ses doigts virevoltants.

Avec l’album Dedicated, il avait pu rendre un tendre hommage en 2011 au groupe de doo wop et de rhythm ’n’ blues qui avait bercé sa jeunesse, The « 5 » Royales, et à un de ses héros, le guitariste Lowman « Pete » Pauling. Toujours actif, il venait de publier l’album Friendlytown (2024) sous le nom de Steve Cropper and the Midnight Hour, en laissant la guitare solo au Texan Billy Gibbons, de ZZ Top. Fidèle à lui-même jusqu’au bout.

 

Steve Cropper en quelques dates

21 octobre 1941 Naissance à Dora (Missouri)

1962 Directeur artistique à Memphis (Tennessee) du label Stax ; « Green Onions », tube instrumental de Booker T. & The MG’s

1970 Quitte Stax. Il s’installera à Los Angeles (Californie) en 1975

1978 Album « Briefcase Full of Blues », des Blues Brothers

1980 Film « The Blues Brothers », de John Landis

3 décembre 2025 Mort à Nashville (Tennessee)