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Le gouvernement indien confronté à la révolte des « cafards »

Prenant au mot le chef de la justice indien qui, le 15 mai, avait traité les jeunes de « parasites de la société », un étudiant a créé le « Parti populaire des cafards ». En quelques jours, il a obtenu 19 millions d’abonnés sur Instagram. Bien plus que celui du gouvernement, qui a tout tenté, en vain, pour stopper le mouvement.
Par Sophie Landrin (New Delhi, correspondante)

 

 

Site Web du parti Cockroach Janta, à Dharamsala (Inde), le 21 mai 2026.

Site Web du parti Cockroach Janta, à Dharamsala (Inde), le 21 mai 2026. ASHWINI BHATIA/AP

 

En quelques heures, le « Cockroach Janta Party » est devenu un phénomène de masse en Inde. Lancé sur Instagram par Abhijeet Dipke, 30 ans, étudiant en communication à l’université de Boston, le « Parti populaire des cafards » entendait parodier le juge en chef de la Cour suprême, Surya Kant. Lors d’une audience, le 15 mai, le plus haut magistrat du pays avait décrit les jeunes chômeurs comme des « cafards », « des parasites de la société qui s’attaquent au système ».« Certains se tournent vers les médias, d’autres vers les réseaux sociaux, d’autres encore deviennent des militants pour le droit à l’information, d’autres enfin se lancent dans d’autres formes de militantisme et s’en prennent à tout le monde », avait-il déclaré.
Devant le tollé provoqué par ses propos, le magistrat a tenté de se justifier, en expliquant que ses remarques visaient spécifiquement les personnes accédant à la profession juridique grâce à des « diplômes faux et bidons ». Trop tard : le mal était fait.

 

Dans un message posté le 16 mai, Abhijeet Dipke avait fixé, avec humour, les conditions pour rejoindre le mouvement des cafards : être « fainéant », « au chômage », passer « tout son temps sur Internet » et disposer d’une « capacité professionnelle à se plaindre ». Il a immédiatement emporté un succès prodigieux. Le 22 mai, le compte Instagram du « Parti populaire des cafards » comptait 19 millions de followers. Plus que le compte du Bharatiya Janata Party, de Narendra Modi, avec ses 8,8 millions d’abonnés. Abhijeet Dipke avait également ouvert un compte sur le réseau social X.

Blocage du compte ordonné

Le danger était sans doute trop grand pour le gouvernement indien. Le souvenir de la révolte des jeunes Népalais, en septembre 2025, partie des réseaux sociaux, est encore dans toutes les mémoires. Le ministère de l’électronique et des technologies de l’information a ordonné, le 21 mai, le blocage du compte « Cockroach Janta Party » sur X, qui avait dépassé 200 000 abonnés en quatre jours. L’agence gouvernementale Intelligence Bureau avait fait valoir que ce compte soulevait des « préoccupations en matière de sécurité nationale ».
La loi sur les technologies de l’information autorise le gouvernement à restreindre l’accès du public à l’information dans l’intérêt de la souveraineté, de la sécurité, de l’ordre public ou pour prévenir l’incitation à commettre des infractions. Une poignée d’heures plus tard, le jeune homme a lancé un nouveau compte, « Cockroach is Back » (« le cafard est de retour »), avec le slogan « Cockroaches Don’t Die » (« les cafards ne meurent pas »). Abhijeet Dipke, qui a appartenu au Aam Aadmi Party (Parti de l’homme ordinaire), de l’ancien chef de gouvernement de Delhi, Arvind Kejriwal, un membre de l’opposition, a expliqué qu’il allait rentrer en Inde et lancer une vraie formation politique.

 

 

L’affaire illustre l’état de la société indienne. Les jeunes constituent 46 % de la population : 600 millions de personnes ont moins de 25 ans. Une grande part d’entre eux subit un chômage massif, des restrictions de liberté de plus en plus importantes et une pression religieuse étouffante. Le taux d’inactivité chez les diplômés de 15-25 ans atteint ainsi près de 40 %, et 20 % chez les 25-29 ans.
Elle souligne aussi la fébrilité du gouvernement de Narendra Modi face à la moindre poussée critique. Lors de son déplacement en Norvège, le 19 mai, le premier ministre indien a tourné les talons quand une journaliste du quotidien norvégien Dagsavisen tentait de lui demander pourquoi il ne voulait pas répondre aux questions. Le nationaliste hindou, qui n’a jamais donné de conférence de presse en douze ans de pouvoir, se méfie au plus haut point des médias, de surcroît s’ils sont indépendants.