Une nouvelle campagne de mesures révèle, dans les réseaux d’eau de l’Hexagone, une contamination massive au TFA, un produit dérivé des pesticides. Un nouveau PFAS très persistant est identifié pour la première fois à des niveaux significatifs.
3 décembre 2025 à 13h35
3 décembre 2025 à 13h35
C’estC’est une pollution à laquelle presque personne ne peut plus échapper, et elle tient en trois lettres : TFA. L’acide trifluoroacétique a la particularité d’être à la fois un PFAS, cette famille de composés per- et polyfluoroalkylés si persistants dans l’environnement qu’on les surnomme « polluants éternels », et un dérivé de pesticides.
On sait désormais qu’il présente une troisième caractéristique : sa présence massive dans les réseaux d’eau en France. C’est une des révélations de la campagne nationale de mesure que l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) publie mercredi 3 décembre. Le TFA a été mesuré dans 92 % des échantillons analysés. « Les quantités sont monstrueuses : il y en a partout, et à des hauteurs plus élevées que les autres PFAS », réagit Pauline Cervan, toxicologue à Générations futures, une association qui alerte depuis des mois sur la présence de ce polluant dans l’eau potable.

Une source d’eau dont les analyses sont au-dessus de la norme réglementaire entre Arrentès-de-Corcieux et Tendon, dans les Vosges. © Photo Mathilde Cybulski pour Mediapart
En tout, l’Anses a recherché trente-cinq PFAS, entre 2023 et 2025, en préparation de l’obligation de surveillance de ces substances dans l’eau, qui entrera en vigueur le 12 janvier 2026, en application de la directive européenne sur la qualité des eaux destinées à la consommation humaine.
Celle-ci a fixé une liste de vingt PFAS à surveiller, pour lesquels elle propose une limite cumulée – pour les concentrations de tous ces PFAS – de qualité de 100 nanogrammes par litre (ng/l) pour l’eau traitée. « Seule une faible proportion des prélèvements dépasse cette valeur », précise le rapport. Sur ces vingt PFAS, les trois plus fréquemment mesurés sont le PFHxS, le PFOS et le PFHxA. Dans 30 % des eaux traitées, au moins un des vingt PFAS de la directive européenne a été quantifié.
Un PFAS lié aux pesticides
Les résultats « montrent que les concentrations des substances PFAS mesurées dans la grande majorité des prélèvements analysés sont inférieures aux limites réglementaires », commente l’agence. Les analyses de l’Anses proviennent de points de captage représentant 20 % de l’eau distribuée dans le pays. Parmi celles-ci, deux tiers ont été réalisées au niveau de points pour lesquels un risque de contamination avait été identifié par les agences régionales de santé. La loi Thierry du 27 février 2025 rend obligatoire le contrôle de la présence de PFAS dans l’eau potable, sur la base d’une liste de produits à préciser.
Si le TFA en particulier inquiète, c’est qu’il est composé d’une chaîne très courte de molécules, avec seulement un à trois atomes de carbone, ce qui en fait un des PFAS les plus difficiles à éliminer de l’environnement. Or il est aussi très mobile et facilement soluble dans l’eau. Résultat : « il se retrouve dans tous les milieux », s’inquiète Générations futures, au diapason avec de plus en plus d’associations européennes.
En France, les ventes de pesticides PFAS sont passées de 700 tonnes en 2008 à plus de 2 300 tonnes en 2021.
Dans son rapport, l’Anses explique que le TFA est utilisé en tant que solvant, catalyseur ou réactif, et que sa présence dans l’environnement résulte de rejets industriels. Au niveau mondial, ils sont majoritairement émis par les gaz réfrigérants fluorés, dits F-gaz, utilisés depuis la fin des années 1990 pour remplacer les substances qui détruisaient la couche d’ozone.
Mais en Europe, il est aussi massivement produit par les pesticides. Selon l’agence de l’environnement allemande UBA, qui a réalisé une vaste étude sur le TFA en 2023, « la diffusion significative de TFA est principalement causée par l’utilisation des pesticides et précurseurs volatils du TFA (par exemple, certains réfrigérants), tandis que les sites industriels peuvent aussi causer des sources locales de pollution ».
Sur l’ensemble des substances actives des pesticides de synthèse autorisés en Europe, environ 12 % sont des PFAS, avait dévoilé en 2023 un rapport de Générations futures et de Pesticide Action Network Europe (PAN Europe). Selon leur décompte, en France, les ventes de pesticides PFAS sont passées de 700 tonnes en 2008 à plus de 2 300 tonnes en 2021. Au moins sept substances actives pourraient émettre du TFA, a précisé l’Anses mercredi matin en conférence de presse, citant une étude danoise.
Le mot « pesticides » est pourtant absent de son rapport. Une omission qui choque Pauline Cervan : « Si on n’est pas capables de nommer le problème, on ne pourra pas l’arrêter ! », s’inquiète l’experte. « Il est urgent de réviser rapidement ces substances à l’échelle européenne et de vérifier dans quelles zones de risque on se situe pour le maintien de la valeur de qualité des eaux souterraines », a reconnu l’Anses mercredi matin lors de la conférence de presse. L’Efsa (l’Autorité européenne de sécurité des aliments) doit publier un rapport en 2026 pour harmoniser les valeurs sanitaires en Europe. Certaines substances ont déjà été interdites, à l’exemple du flufénacet, un pesticide-PFAS, au mois de mai.
Un autre PFAS inquiétant
La valeur sanitaire indicative proposée par la directive européenne pour le TFA est de 60 microgrammes par litre (µg/l), avec l’objectif de la réduire à 10 µg/l. Si aucun des échantillons analysés par l’Anses ne dépasse 60 µg/l, deux présentent une concentration de TFA plus importante que les autres : 18 µg/l et 25 µg/l (à Salindres, dans le Gard, où se trouve une usine Solvay qui fabrique du TFA, a précisé l’Anses en conférence de presse).
Le niveau de toxicité du TFA fait aujourd’hui l’objet de discussions, en lien avec diverses recherches scientifiques en cours. Il fait l’objet d’une surveillance en Allemagne, en Belgique, au Danemark, aux Pays-Bas, en Norvège et en Suède, selon Générations futures. Plusieurs pays ont d’ores et déjà établi des valeurs limites inférieures à celle proposée par la directive européenne : 2,2 µg/l aux pays-Bas, 15,6 µg/l en Belgique, 9 µg/l au Danemark, 10 µg/l en Italie.
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Autre révélation préoccupante du rapport de l’Anses : la découverte d’un nouveau PFAS, le TFMSA, qui n’avait jamais été mesuré jusqu’ici en France. Il apparaît dans 13 % des prélèvements, ce qui représente une « contamination significative », selon l’Anses.
Lui aussi possède une chaîne courte, et donc lui aussi est très persistant et très difficile à éliminer. Les plus fortes concentrations de TFMSA ont été mesurées aux mêmes endroits que les plus fortes concentrations de TFA. Il est utilisé comme catalyseur ou réactif dans de nombreuses synthèses chimiques, ainsi que dans les batteries de lithium, précise l’Anses.
La surveillance des PFAS dans l’eau reste encore parcellaire en France : 44 % du réseau de distribution d’eau potable n’a toujours pas fait l’objet de mesures, rappelle Générations futures. Beaucoup d’informations sont donc encore manquantes pour comprendre la réalité et l’étendue de cette pollution dans l’eau bue tous les jours en France.