Mobilisation dans les lycées : « Avec des mineurs, le risque de produire une blessure grave devrait compter au premier rang des décisions de maintien de l’ordre »
Tribune
Accepter une part de désordre lorsque son traitement immédiat risque d’en produire davantage doit rester la logique du maintien de l’ordre, souligne le chercheur Olivier Fillieule dans une tribune au « Monde », en rappelant que l’Etat français sait l’appliquer quand il s’agit des blocages des agriculteurs.
En janvier 2024, alors que des agriculteurs bloquent routes et autoroutes, déversent du lisier devant des préfectures et s’en prennent à des bâtiments publics, Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur, donne aux préfets une consigne de « grande modération ». Le 25 janvier, il en expose la philosophie sur TF1 : « On ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS. » Il assume de « laisser faire » et évoque les « coups de sang légitimes » de ceux qui travaillent beaucoup et gagnent peu. Quelques mois plus tard, Bruno Retailleau, devenu ministre de l’intérieur, déclare à propos des agriculteurs : « Je pense que leur cause est juste », avant d’en détailler les raisons. La colère a des causes et ceux qui l’expriment en sont les acteurs.
Le 1er octobre 2026, le discours sur les mobilisations lycéennes est tout autre. Bruno Retailleau admet du bout des lèvres que « les lycéens peuvent avoir de justes revendications », puis qualifie leur mouvement de « totalement dévoyé et instrumentalisé par La France insoumise ». Il évoque une « voie insurrectionnelle » et présente les événements comme la « répétition générale » de ce qui pourrait se produire en 2027. Gérald Darmanin, désormais garde des sceaux, réunit le même jour les trente-six procureurs généraux pour obtenir une réponse pénale « ferme ». Aux raisons de la colère agricole succèdent, pour les lycéens, les manipulateurs, l’insurrection et la fermeté pénale.
En maintien de l’ordre, qualifier une situation contribue à fixer le seuil et les modalités de l’intervention. Le télégramme adressé aux préfets et aux recteurs prévoit qu’en cas de « blocage total » d’un établissement, « l’intervention des forces de sécurité devra être engagée après concertation avec le chef d’établissement ». Le blocage devient ainsi un seuil d’intervention distinct de la commission de violences. Laurent Nuñez parle ensuite de « violences urbaines ». Le 1er octobre, Beauvau annonce la mobilisation de forces mobiles pour le « rétablissement de l’ordre républicain ». Une mobilisation partie de revendications scolaires entre ainsi dans le vocabulaire du rétablissement de l’ordre.
Ce choix prend un relief particulier parce que les personnes exposées sont des lycéennes et des lycéens, donc très largement des mineurs. Le 29 septembre, Laurent Nuñez annonce 440 interpellations et précise qu’« une grande partie » concerne des mineurs. A Saint-Denis, des CRS tiennent les grilles [du lycée] Paul-Eluard tandis que des agents de la BAC [brigade anticriminalité], en civil et sans brassard selon Libération, interpellent à tout-va au milieu d’adolescents gazés. A Saint-Ouen-l’Aumône [Val-d’Oise], un garçon de 14 ans reçoit à bout portant dans la mâchoire un tir de lance-grenades Cougar et perd de nombreuses dents. A Tours, l’IGPN [inspection générale de la police nationale] saisi cherche à déterminer si une grave blessure à la tête provient d’un tir de LBD. Le 1er octobre, 1 949 personnes sont interpellées. Multiplier les interventions au contact multiplie les situations où l’affrontement peut produire une blessure grave. Avec des mineurs, ce risque devrait compter au premier rang des décisions de maintien de l’ordre.
Responsabilité politique
Le maintien de l’ordre démocratique a été construit pour réduire ce risque. Sa logique repose sur la gradation de la force et la mise à distance. L’emploi de la BAC la contrarie : leur culture professionnelle est celle de l’interpellation et de l’anticriminalité, alors que la gestion des foules exige de tenir la distance. Leur engagement dans les manifestations accompagne depuis les années 2000 le recul d’un principe longtemps tenu pour une compétence professionnelle : accepter une part de désordre lorsque son traitement immédiat risque d’en produire davantage. Auprès de mineurs, cette précaution devrait peser plus lourd encore.
L’Etat a montré, en 2024, qu’il savait l’appliquer. Les blocages agricoles ont coupé des autoroutes et occasionné incendies, déversements et dégradations. La réponse ministérielle fut pourtant la « grande modération », avec intervention des forces autour des bâtiments publics « en dernier recours ». Cette retenue reconnaissait qu’une infraction ne commande pas automatiquement l’usage immédiat de la force et que les raisons d’une mobilisation comptent dans la manière de la gérer. Bruno Retailleau lui-même, tout en fixant des lignes rouges aux agriculteurs, continuait à dire leur « cause juste ». Le contraste avec les lycéens porte autant sur la police que sur la reconnaissance accordée aux protestataires.
Du point de vue de la sociologie des mobilisations, le blocage d’un lycée relève d’un mécanisme élémentaire : on proteste avec les prises dont on dispose. Pour des lycéens, l’établissement concentre leurs griefs et constitue le lieu sur lequel ils peuvent agir. En bloquer les portes rend visible ce qui reste ordinairement derrière elles : cours non assurés, classes surchargées, locaux dégradés, inquiétudes sur l’orientation et la faillite de Parcoursup. Requalifier d’emblée ce répertoire d’action en dérive émeutière accomplit une opération autrement politique. On cesse de discuter de ce que disent les élèves pour rechercher qui parlerait à leur place. Les lycéens disparaissent comme acteurs au moment même où l’on prétend expliquer leur mobilisation.
Lire l’enquête (2022)
Le récit de l’instrumentalisation réactive ainsi un vieux schème de la « psychologie des foules » [telle que décrire par le médecin Gustave Le Bon en 1895] : une masse influençable, quelques meneurs et, face à eux, le rétablissement de l’autorité. Les recherches contemporaines ont rompu avec cette représentation d’un autre âge qui efface ce que disent les élèves. Plus le débat public se concentre sur les supposés meneurs, l’insurrection et les interpellations, moins ces griefs occupent l’espace. La violence spectaculaire des affrontements recouvre alors la violence sociale plus ordinaire dont la mobilisation était venue parler.
La responsabilité politique se mesure aussi à la prudence imposée par la position occupée. Bruno Retailleau a lui-même introduit l’élection présidentielle dans son diagnostic en présentant les blocages comme une « répétition générale » de 2027. Une situation impliquant des mineurs devient ainsi la scène anticipée d’une bataille électorale. A force de voir dans des lycéens la « répétition générale » de 2027, certains responsables politiques semblent déjà vivre dans la campagne à venir. Il reste pourtant, entre-temps, un pays à gouverner et nos enfants à protéger.