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Pour les jeunes, la quête effrénée du corps parfait : « Je prends toujours mon shaker de protéines avant de venir à la salle »

« Les jeunes à table » (1/6). Propulsée par le boom des salles de fitness et les réseaux sociaux, la consommation de protéines explose en France chez les 18-35 ans, entre quête de performance, évolution de l’image du corps et refuge face aux crises contemporaines.

 

PIERRE JAVELLE POUR «LE MONDE »
Ce mardi soir, dans l’ambiance tamisée mais bruyante de la salle On Air Fitness de Poitiers, Anthony Merceron patiente avant sa séance de musculation. « Aucune des machines que j’utilise n’est libre pour l’instant », constate le colosse, le visage carré abrité derrière des lunettes rondes, un tatouage serpentant sur son bras droit sculpté. Cinq fois par semaine, cet informaticien de 22 ans vient ici pour « [se] sentir mieux physiquement et mentalement ».
« Poids libres », zones d’haltérophilie, de « machines guidées » ou consacrées au « cardio », au « street workout », aux sports de combat… les différents espaces de la salle de sport n’ont plus de secret pour lui. Et il y pénètre rarement sans avoir auparavant fait le plein du carburant de sa métamorphose physique : « Je prends toujours mon shaker de protéines avant de venir à la salle, avec un en-cas fait d’une banane et de flocons d’avoine. »

 

Sa gourde l’accompagnera pendant toute sa séance, à l’image de nombreux sportifs qui sont venus transpirer ici aujourd’hui, majoritairement des jeunes actifs ou des étudiants du campus voisin. En faisant visiter les 1 400 mètres carrés de son établissement ouvert en 2025, aux différentes ambiances soigneusement réfléchies, Pierre Delagrange, le gérant, commente : « La protéine, la créatine, etc. : c’était auparavant réservé aux professionnels, aux bodybuilders et aux sportifs de haut niveau. Mais, avec la démocratisation des salles de sport, c’est un peu M. Tout-le-Monde qui en prend aujourd’hui. » Alors que l’accueil de la salle propose une impressionnante vitrine de produits de nutrition sportive, faite de gros paquets de protéines en poudre, créatine, collagène ou encore « crème de riz », il estime qu’« un bon tiers » des adhérents prendrait ici ce type de compléments alimentaires.

Alimentation utilitariste

Entre culte du corps « parfait », quête de la performance et recherche d’une alimentation utilitariste, la consommation de produits de nutrition sportive a décuplé dans le monde depuis une quinzaine d’années. Le marché, qui représentait 250 millions d’euros en France en 2024 (contre 68 millions d’euros en 2013), selon le cabinet d’études Xerfi, est porté aux deux tiers par la vente de ces protéines.
Aux très populaires poudres protéinées (dites « whey ») et barres énergétiques sont venus s’ajouter, ces dernières années, une kyrielle de produits de grandes surfaces au marketing tapageur et à la cible de consommateurs plus large : yaourts, skyr ou pâtes vendus avec le logo « high protein », jusqu’au… saucisson « hyperprotéiné ». « Les 18-35 ans restent clairement le cœur de cible, même si la consommation tend progressivement à se diffuser à d’autres générations », confirme Nathan Daniel, analyste chez Xerfi.
Impossible de décorréler cette tendance de celle qui touche en parallèle les salles de sport. Après 2021 et la fin de la pandémie de Covid-19, les Français se sont rués dans les salles de fitness pour rompre avec la sédentarité. Un engouement qui s’est confirmé depuis : avec plus de 200 ouvertures de salles par an, la France compte à ce jour plus de 6 000 établissements pour plus de 7 millions d’adhérents. Ces salles accueillent désormais presque autant d’hommes que de femmes, auxquelles des espaces sont parfois réservés – c’est le cas dans cet établissement poitevin.
Lire l’analyse | Article réservé à nos abonnés Derrière le boom des studios de fitness, un modèle économique fragile

 

Parmi les pratiquants, on trouve une grande majorité de personnes de moins de 35 ans, à l’image d’Anthony, qui a pour sa part poussé la porte des salles de sport il y a deux ans. « Je faisais 100 kilos, je mangeais beaucoup, je ne faisais rien de mes journées et j’avais un corps dont je ne voulais pas… », raconte-t-il, avec la fierté de ses 73 kilos retrouvés. Le résultat d’éreintantes séances de musculation, mais aussi d’un suivi nutritionnel millimétré.

Whey en poudre

Sur son téléphone, il nous montre comment il entre dans une application, chaque jour, ce qu’il mange pour calculer ses calories et ses macronutriments (protéines, glucides, lipides). C’est d’ailleurs en analysant ainsi ses repas qu’il a « vu que [son] alimentation classique ne suffisait pas pour atteindre [son] besoin journalier en protéines, estimé à 100 grammes », sauf à manger plus et donc à faire exploser son nombre de calories ingérées… Il a donc opté pour la fameuse whey en poudre, une protéine de lactosérum issue du lait : cela représente une dépense de 80 euros tous les six mois pour les compléments alimentaires, auxquels il faut ajouter 40 euros mensuels pour la salle de sport.
Si le pot de poudre représente un investissement initial, il constitue souvent, pour les petits budgets, étudiants notamment, une solution plus économique que la consommation quotidienne de viande ou de poisson.
Mais cette supplémentation en protéines est-elle utile et sans danger ? Alors que l’Anses a alerté sur les possibles effets indésirables de certains compléments alimentaires pour sportifs, ainsi que sur les risques d’une surconsommation pour les personnes souffrant d’insuffisance rénale, les médecins et les spécialistes de la nutrition sont plus partagés.
Selon une étude publiée en mai par la revue scientifique The Journal of Nutrition, seulement 2 % de la population française ne verrait pas ses besoins en protéines (0,83 gramme par kilogramme de poids du corps) couverts par son alimentation. « Mais ça, c’est pour les besoins minimaux… », commente Violette Babocsay, diététicienne et vulgarisatrice scientifique très suivie sur Internet. Car, de fait, « d’autres études montrent les bénéfices d’un apport supplémentaire de protéines pour les sportifs – développement et récupération des muscles –, les personnes âgées – face à la fonte musculaire –, et celles cherchant à perdre du poids – effet de satiété ».
D’autres médecins, comme le très médiatique Jimmy Mohamed, n’hésitent d’ailleurs pas à dire dans leurs chroniques qu’ils préfèrent « des jeunes qui prennent de la whey, qui font du sport et de la musculation (…), plutôt que des jeunes qui sont plus sédentaires qu’hyperactifs ».

 

Pour expliquer le succès des salles de sport, Guillaume Vallet, chercheur en économie et sociologie à l’université Grenoble-Alpes et auteur de La Fabrique du muscle (L’Echappée, 2022), a une autre explication. Dans une période marquée par les crises systémiques (environnementales, géopolitiques, sanitaires, financières…), « une partie des jeunes se replient sur leur corps, perçu comme un rempart, la seule ressource matérielle facilement contrôlable à leur niveau, exploitable et en même temps protectrice ». Et dans ce nouveau « capitalisme des vulnérabilités », les individus sont invités à « être de véritables “entrepreneurs” de leur corps », la protéine et les compléments alimentaires « devenant l’ingrédient magique pour obtenir des résultats rapidement ».

Nouvelle norme esthétique

Comme beaucoup, le chercheur évoque les réseaux sociaux comme l’un des principaux cadres de diffusion de cette philosophie et d’une nouvelle norme esthétique glorifiant les corps musclés. Le meilleur exemple en est l’influenceur « musculation » Tibo InShape (26 millions d’abonnés YouTube) et sa lucrative gamme de produits de nutrition sportive. Associée à la « force » et à la « puissance », la « prot » s’est en outre logiquement retrouvée très valorisée ces dernières années au sein des milieux masculinistes.
Dans la salle On Air Fitness de Poitiers, le design, l’éclairage subtil et les miroirs sont pensés pour mettre en valeur les corps et donner envie de partager sur Instagram les photos et leur « perf ». On croise Maxime, étudiant de 21 ans, en alternance en commerce, qui confirme ce rôle des réseaux : « On y voit énormément de corps “hors norme”, des gars de 18 ou 19 ans avec des physiques de mecs qui ont quinze ans de salle dans les pattes. Les gens se disent : “Moi aussi je veux être comme ça, tout de suite.” Et les compléments, ça aide… »
Arrivé à la salle il y a trois ans parce qu’il « [se] sentai[t] trop maigre », Maxime est passé aux protéines et à la créatine pour « prendre de la masse et récupérer plus vite ». Désormais, il pratique la force athlétique (un dérivé de l’haltérophilie). Se sent-il plus à l’aise dans son corps ? « Non », répond-il du tac au tac, avant de parler du « risque de body dysmorphia [dysmorphophobie] dans le milieu », cette tendance pathologique à « n’être jamais satisfait de son corps et à en vouloir toujours plus, ou toujours moins… ». Malgré ce risque, il ne se voit pas une seconde arrêter la musculation et les protéines qui vont avec. La salle est devenue pour lui un « espace de décompression », voire un « refuge ».