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Figures libres. Seul l’humain sait dire non

Chronique

Roger-Pol Droit

Roger-Pol Droit analyse notre capacité à dire non, à la lecture d’« Essai sur la négation » et de « L’Usage de la vie et autres sujets d’inquiétude », du philosophe italien Paolo Virno.

Publié le 19 février 2016 à 14h48, modifié le 25 février 2016 à 10h27 

 

Essai sur la négation. ­Pour une anthropologie linguistique (Saggio sulla negazione. Per una antropologia linguistica),de Paolo Virno, traduit de l’italien par Jean-Christophe Weber, L’Eclat, « Philosophie imaginaire », 190 p., 25  €.

L’Usage de la vie et autres sujets d’inquiétude, de Paolo Virno, 22 textes traduits de l’italien par Lise Belperron, Véronique Dassas, Patricia Farazzi, Judith Revel, Michel Valensi, Jean-Christophe Weber, L’Eclat, « Poche », 316 p., 8 €.

Ami ou ennemi ? Joyeux ou triste ? En détresse ou menaçant ? Pas besoin du moindre mot pour le savoir : nous sommes les uns aux autres aussi transparents que le sont les grands singes, sachant tout de suite ce qu’éprouve notre semblable. Pour l’essentiel, nous ressentons et partageons en silence les émotions.

 

C’est une affaire de neurones-miroirs, selon la première hypothèse du philosophe italien Paolo Virno dans son Essai sur la négation. Avec la capacité humaine de dire non, voilà que se fracture cette communauté première, indépendante du langage articulé. Dès qu’il parle, l’humain peut en effet refuser ce qu’il sent, dénier ce qu’il voit, déclarer même que son semblable n’est pas un homme, mais seulement un sous-être, un pantin, une caricature grotesque. Cette scission est due au langage – deuxième hypothèse.

La troisième et dernière hypothèse : cet éclatement qui nous sépare les uns des autres est en partie réparable. Ce que le langage brise, il peut travailler à le restaurer : la négation peut être niée à son tour. La sphère publique, si elle remplissait son rôle, serait le remède majeur à ce sabotage de la nature instauré par le langage. Voilà ce que soutient l’auteur.

On remarque que son analyse suit le même mouvement que celle de Rousseau dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755) : au commencement est la « pitié », par laquelle chacun ressent, sans discours aucun, ce qu’éprouve son semblable. Chez Rousseau, la discursivité rompt cette communication naturelle : la raison étouffe la pitié, le philosophe, sous son emprise, parvient à laisser mourir de faim celui qui hurle sous sa fenêtre. Mais l’action politique, le contrat social offre finalement la possibilité de sortir de cette négation. Le parallèle est si frappant qu’il est pour le moins curieux que le nom de Rousseau ne figure pas dans cet essai.

Brigades rouges

Il est vrai que Paolo Virno est maître dans l’art de déconcerter. Né en 1952, cet ancien militant de l’ultra-gauche italienne des années 1960 et 1970 fut lié au mouvement marxiste autonome Potere operaio (« pouvoir ouvrier »). Il a passé plusieurs années en prison après son arrestation en 1979, soupçonné de liens avec les Brigades rouges.

Finalement acquitté, il a enseigné dans plusieurs universités italiennes, et finalement à celle de Rome, construisant au fil des trente dernières années une œuvre philosophique prolixe – dont les éditions de l’Eclat ont publié en français pas moins de six volumes. Son premier moteur, de l’aveu du penseur lui-même, fut sa défaite politique. Ses textes, souvent touffus et multiformes, conjuguent deux fils directeurs : langage et action politique.

Le plus simple, pour se faire une idée du style singulier de ce philosophe rebelle, est sans doute de lire les 22 textes réunis sous le titre L’Usage de la vie. S’appuyant sur Wittgenstein ou sur Foucault, ­convoquant Hegel, Marx ou Saussure, Paolo Virno n’hésite pas à rapprocher intellectuels et joueurs de poker, disparition des flippers et mondialisation, société post-industrielle et révolution.

Ces collisions, savamment orchestrées, donnent parfois quelques heureuses étincelles. Mais elles se découpent sur une toile de fond où il s’agit sempiternellement de dire non au capitalisme comme à tout ce que devient le monde actuel. Est-ce réparateur, comme croit ce penseur ? Ou seulement paléo-subversif ?

 

Roger-Pol Droit