L’administration Trump incapable d’expulser les sans-papiers aussi massivement qu’elle le souhaite
Faute de moyens humains et financiers, les expulsions de migrants illégaux sont bien moindres qu’annoncé. En revanche, les entrées sur le territoire se sont raréfiées.
Par Corine Lesnes (San Francisco, correspondante)

Des agents des forces de l’ordre arrêtent des personnes migrantes dans la région de Coral Gables (Floride), le 28 janvier 2025. PEDRO PORTAL / AP
Un mois après l’entrée en vigueur de la politique « America first », édictée par Donald Trump, le bilan des « expulsions de masse » de migrants sans papiers n’est pas à la hauteur des annonces initiales. Confrontée aux réalités, l’administration américaine est obligée de constater que les moyens humains et financiers manquent pour parvenir à l’objectif de « millions » d’expulsions.
Dès son arrivée au pouvoir, le 20 janvier, M. Trump avait réitéré sa promesse de campagne de mener la « plus grande opération d’expulsion de masse » de l’histoire des Etats-Unis. Une semaine après son investiture, la police de l’immigration (ICE, pour Immigration and Customs Enforcement) faisait état de plus de 1 000 arrestations quotidiennes, avec un objectif compris entre 1 200 et 1 500. Le pic a été atteint, avec 1 179 arrestations, le 26 janvier.
Depuis le 4 février – 815 arrestations –, la police a cessé de publier des statistiques journalières. Selon des données fournies par le département à la sécurité intérieure et publiées par le Washington Post, le nombre d’arrestations n’a pas dépassé 600 par jour depuis le début de février. Et il s’est établi en moyenne à quelque 820 par jour depuis le 20 janvier (contre 742 sous Joe Biden, pendant l’exercice budgétaire 2024). « Nous devons faire plus. Je ne suis pas content », a déclaré Tom Homan, architecte de la stratégie d’opérations coups de poing, surnommé par Donald Trump le « tsar de la frontière ».
Un système totalement engorgé
La baisse du nombre d’arrestations est intervenue bien que l’administration ait mobilisé plusieurs agences fédérales : FBI (police fédérale), DEA (lutte antidrogue), Customs and Border Protection (police aux frontières), US Marshals Service (unité qui dépend du ministère de la justice) et ATF (bureau des alcools, tabac et armes à feu). Le Pentagone a même été mis à contribution. Plus de 3 600 militaires, issus de l’armée de terre et des marines, ont été déployés à la frontière mexicaine. Des agents de l’administration fiscale (Internal Revenue Service) ont également été délégués auprès de la police.
Les agents de l’ICE ont été priés de renoncer à leurs vacances et à leurs week-ends. Malgré tout, Donald Trump a manifesté son impatience devant la baisse de régime de ses troupes. Les deux principaux responsables des opérations au sein de l’ICE ont été démis de leurs fonctions, faute de « résultats », selon la secrétaire à la sécurité intérieure, Kristi Noem. Les défenseurs de l’agence ont plaidé que les effectifs avaient été épuisés par la salve initiale de raids – des opérations menées à grand renfort de publicité et ciblant les villes démocrates – et n’avaient pas eu le temps de planifier la suite du programme d’interventions. Pour parvenir à expulser 1 million de migrants dans l’année, il faudrait que l’ICE procède à quelque 2 740 arrestations tous les jours.
Donald Trump se heurte aux mêmes obstacles que lors de son premier mandat, explique Violeta Chapin, qui enseigne le droit de l’immigration à l’université du Colorado, à Boulder. « Nous n’avons pas assez d’agents fédéraux pour localiser les quelque 11 millions de personnes qui vivent aux Etats-Unis sans papiers, explique la juriste. Nous avons le plus grand système de détention pour immigrants au monde, mais nous n’avons pas la capacité d’en détenir plus [actuellement quelque 40 000 migrants sont détenus dans 106 centres fédéraux]. Et notre système est totalement engorgé. Plus de 3 millions de dossiers sont en attente devant les tribunaux de l’immigration. »
Tom Homan et le directeur du budget, Russell Vought, qui ont fait le même constat sur le manque de moyens, se sont rendus au Congrès pour convaincre les élus républicains d’approuver rapidement des crédits supplémentaires. Le sénateur de Caroline du Sud Lindsey Graham, président de la commission du budget, a proposé une enveloppe de 175 milliards de dollars, soit près du triple du budget du ministère de la sécurité intérieure (60 milliards, dont 9 milliards pour l’ICE). Les crédits seraient destinés à l’embauche de policiers supplémentaires et de juges de l’immigration, à la construction de nouveaux centres de rétention, ainsi qu’au parachèvement du « mur » frontalier que Trump avait été empêché de finir avant son départ de la Maison Blanche, en 2021, par diverses actions en justice et l’opposition d’une partie du Congrès.
De Chicago à Boston et Denver, les raids antimigrants ont semé la terreur parmi la population d’origine étrangère. Bien que l’administration Trump ait déclaré donner la priorité à l’expulsion des « criminels », nombre de migrants sans casier judiciaire ont été pris dans les filets de celle-ci. Selon les données du département de la sécurité intérieure, 14 % des personnes détenues entre le 25 janvier et le 8 février n’avaient jamais été condamnées ou accusées de crime.
Transférés à Guantanamo
Leurs avocats, souvent des bénévoles, dénoncent le « chaos » qui règne dans les nouvelles dispositions associées aux décrets présidentiels. Ni les détenteurs de documents officiels, leur donnant rendez-vous devant un juge de l’immigration, ni les Vénézuéliens censés être protégés par un statut temporaire ne sont plus à l’abri d’une expulsion.
Donald Trump a également intensifié les pressions exercées sur les pays de la région pour qu’ils accueillent des expulsés. A la suite, notamment, d’une visite du secrétaire d’Etat, Marco Rubio, en Amérique centrale, le Guatemala, le Salvador, le Panama ont accepté de recevoir des expulsés, originaires parfois de pays très éloignés de la région. L’administration américaine a même décidé de réquisitionner la base navale de Guantanamo, utilisée depuis janvier 2002 pour loger les« ennemis combattants » suspects de terrorisme, hors cadre juridique. Selon un mémorandum, signé, fin janvier, par Donald Trump, Guantanamo pourrait accueillir jusqu’à 30 000 « criminels étrangers de haute priorité » présents illégalement aux Etats-Unis. L’American Civil Liberties Union s’est pourvue en justice pour obtenir l’accès aux détenus transférés sur l’île. Comme aux plus belles heures de la « guerre contre le terrorisme », ces derniers sont détenus sans possibilité de recours à un avocat ni communication avec leurs familles.
A défaut du nombre d’arrestations, l’administration met en avant le calme qui règne à la frontière. Sans surprise, les migrants n’ignorent rien de l’hostilité qui les attend. Le nombre de passages n’a jamais été aussi bas depuis la pandémie de Covid-19. Dans le secteur de la Border Patrol, qui couvre Eagle Pass, au Texas, les agents ont interpellé moins de 50 personnes quotidiennement depuis la fin de janvier. En 2023, ils étaient parfois plus de 5 000 à traverser chaque jour le Rio Grande.
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