Mobilisation lycéenne : des professeurs dénoncent l’interpellation d’un élève au sein du lycée Paul-Eluard à Saint-Denis
Selon nos informations, un adolescent de 16 ans a brièvement été interpellé, avant que des enseignants ne s’interposent. Contactées, la préfecture de police de Paris et l’académie de Créteil se renvoient la balle quant à la responsabilité de cette intervention. Sur place, les élèves se disent choqués.
Une intervention policière au sein d’un établissement scolaire. Selon les informations de Libération, deux agents ont tenté ce jeudi 15 octobre d’interpeller un adolescent dans l’enceinte du lycée Paul-Eluard à Saint-Denis, où la mobilisation lycéenne est active depuis le 25 septembre. Selon plusieurs vidéos consultées par Libération, l’élève de première n’a pas pu être interpellé parce que des professeurs se sont interposés.
Le jeune homme, âgé de 16 ans, aurait participé ce jeudi matin au blocus de son lycée, avant qu’une intervention policière n’ait lieu dans la matinée. D’après des vidéos publiées par le média militant Révolution permanente, plusieurs charges policières violentes ont eu lieu devant l’établissement, ainsi que des tirs de gaz lacrymogène. Pourquoi l’élève est-il alors ciblé par la police ? Selon une source sur place, l’adolescent aurait insulté les agents, avant de se réfugier derrière les grilles de l’établissement, où il est scolarisé.
Reportage
Là, son proviseur, Xavier Artaud, l’aurait attrapé avant de le faire monter dans son bureau. «Sans violence», précise une source qui a assisté à la scène. Alors que plusieurs professeurs s’inquiètent du sort de leur élève, deux agents de police en civil, dont un avec un brassard, seraient entrés dans le lycée, jusqu’au bureau du proviseur.
«Libérez notre élève !»
Après s’être enfermés plusieurs minutes avec l’élève et le proviseur dans le bureau, les agents seraient finalement sortis en tenant l’adolescent, pour l’interpeller. C’est là que de nombreux professeurs se sont interposés. Dans les vidéos consultées par Libération, les deux policiers entourent le jeune homme et tentent de sortir de l’établissement, sous les cris de «Libérez notre élève». Dans une autre vidéo obtenue par Libé, un des deux policiers tente de forcer le passage en appuyant fortement avec son avant-bras sur la gorge d’un professeur. Un geste qui s’apparente à un étranglement.
Bloqués dans un escalier, les deux agents auraient abandonné l’idée de l’interpeller sur le moment, remontant dans le bureau du proviseur et s’enfermant, seuls, avec le lycéen. Avant de lui ouvrir la porte et qu’il ne se réfugie dans un autre bureau, celui du proviseur adjoint.
Dans un communiqué transmis à l’AFP, des professeurs dénoncent également les faits : «Le proviseur a convoqué un élève dans son bureau, et a fait entrer la police pour le faire arrêter. Des personnels sont venus massivement s’y opposer, suscitant des réactions violentes de la part de la police, y compris des coups contre des collègues.» Selon nos informations, le lycéen est finalement sorti après l’intervention d’élus locaux. Il devrait être convoqué au commissariat ultérieurement.
Reportage
Contactée par Libération, la préfecture de police de Paris donne peu ou prou la même version que les professeurs. «Avec l’accord du chef d’établissement, des effectifs de la brigade anticriminalité ont souhaité interpeller l’auteur d’un outrage s’étant réfugié dans l’enceinte de l’école. Empêchés par des professeurs, les policiers se sont retirés afin de rétablir le calme.» Et précise que «les forces de l’ordre peuvent intervenir au sein d’un établissement lorsqu’ils sont requis par le chef d’établissement ou accéder à celui-ci après accord du chef d’établissement. L’interpellation est ensuite réalisée conformément aux dispositions applicables du Code de procédure pénale (flagrant délit en l’occurrence)».
Or, l’académie de Créteil réfute cette version. Souhaitant préserver le proviseur de l’établissement, l’académie explique que «selon la loi, le proviseur ne peut s’opposer à l’entrée des forces de l’ordre dans l’établissement dans le cas d’un délit de flagrance». «La procédure de l’Éducation Nationale préconise dans ce cas d’isoler l’élève concerné, dans un cadre sécurisé respectant la discrétion des élèves, au bénéfice de l’ensemble des acteurs.» Ce qui, selon les différents témoignages, aurait été fait.
L’académie de Créteil ajoute que le rectorat «suit avec la plus grande attention la situation au lycée Paul-Eluard de Saint-Denis et comprend les préoccupations des élèves, des familles et des personnels». «Les services académiques sont mobilisés, en lien étroit avec la direction de l’établissement. Leur priorité est la sécurité de tous et l’apaisement de la situation.»
«Je ne sais pas si je vais réussir à dormir cette nuit»
Le lycée Paul-Eluard est très actif dans la contestation lycéenne devenue nationale, partie du Val-de-Marne fin septembre. Mardi, Greta Thunberg, icône mondiale du militantisme écologiste, était venue apporter son soutien et son aura dans l’établissement de Seine-Saint-Denis. Ce jour-là, très médiatisé, la police s’est faite discrète. Depuis, l’ambiance a changé. Vers 16 heures ce jeudi, le personnel du lycée a initié un rassemblement devant le commissariat central de Saint-Denis, à quelques mètres du lycée, après l’interpellation manquée de peu de leur élève au sein de l’établissement. À l’intérieur du commissariat, deux jeunes sont toujours en garde à vue. L’un d’eux a été interpellé ce matin devant le lycée, l’autre la veille. Professeurs, surveillants et élèves réclament la démission immédiate du proviseur et la «libération de [leurs] camarades».
Selon la préfecture de police, «près de 300 élèves étaient rassemblés» devant le lycée plus tôt dans la journée. Alors que de nombreuses vidéos montrent des interventions policières violentes, la «PP» écrit à Libération que «plusieurs infractions ont été commises à l’encontre des policiers. Au total, quatre individus ont été interpellés. Deux fonctionnaires de police ont été blessés suite à un coup de poing au visage pour l’un et à un coup de pied dans la tête pour l’autre. Ils ont déposé plainte».
Infographies
«L’usage de la force était démesuré et injustifié, rétorque Myriam, professeure d’anglais. Trois enseignants ont été agressés par la police.» Elle raconte aussi le gaz lacrymogène, des élèves plaqués au sol, des insultes racistes qui auraient fusé. Diangou Traoré, adjointe à la vie associative de la mairie de Saint-Denis relate, elle, le choc des lycéens. «Des élèves sont venus me voir en pleurs, je leur ai dit de rentrer chez eux. Il faudrait vraiment ouvrir une cellule psychologique pour les soutenir.» déplore-t-elle. «Je ne sais pas si je vais réussir à dormir cette nuit.»
Niveau historique d’interpellations
A l’échelle nationale, le ministère de la Justice a annoncé que jeudi près de 8 000 personnes, dont 85 % de mineurs, avaient été placées en garde à vue depuis le début du mouvement, le 18 septembre. Le pic d’interpellations a été le 1er octobre, avec l’arrestation de 1 954 personnes selon le ministère de l’Intérieur. Ce qui est supérieur à l’acte le plus fort du mouvement des gilets jaunes, le 8 décembre 2018.
Mardi, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a déclaré que «près de 900» policiers et gendarmes avaient été blessés depuis le début de la contestation lycéenne. Un bilan quatre fois plus élevé que dans les rangs des lycéens et vivement contesté. Le décompte fourni par Beauvau est uniquement fondé sur les déclarations des agents et ne dit rien ni de la gravité ni de l’origine des lésions déclarées.